lundi 24 février 2020

LA PESTE NOIRE


 LA PESTE NOIRE

Version française – LA PESTE NOIRE – Marco Valdo M.I. – 2020

Chanson italienne – Pesta neraDSA Commando2012



 Dialogue Maïeutique

La Peste, la Peste noire, telle est la chanson. Tel est le récit de la chanson ; mais, dis-moi, Lucien l’âne mon ami, as-tu toi-même connu la peste ?

Personnellement, franchement, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne l’ai pas subie et pour cause, je suis un âne et les ânes sont connus, comme court la légende, pour être des animaux fort résistants. Cela dit, je l’ai vue, j’en ai vu les ravages et pas qu’une fois. J’ai vu tomber Constantinople, souviens-toi. Je dis ça pour rappeler que la peste n’est pas pour rien dans l’effondrement de cet Empire millénaire ; la grande peste avait tué la moitié de la population européenne. Le bon La fontaine avait raison dans sa façon de la caractériser : « Ils n’en mourraient pas tous, mais tous étaient frappés. » L’épouvantable fut qu’un âne, précisément, un lointain parent – non, ce n’était pas moi, sinon je ne serais pas là pour t’en parler – a dû subir le contrecoup. Écoute donc – en partie – cette fable des « animaux malades de la peste ». L’histoire commence ainsi :

« Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

et elle finit ainsi que le bouc émissaire s’était mué en âne expiatoire.

Et de cela, demande Marco Valdo M.I., quelle leçon l’âne expérimenté que tu es peut tirer, hors les banalités qu’on nous a enseignées ?

La plus importante, Marco Valdo M.I., est pour les gens d’aujourd’hui : c’est qu’il ne sert à rien d’accuser l’âne, car à la vérité, le pauvre baudet n’y est pour rien. Ce serait même, comme on dit couramment à présent, dans cette langue technicole, contreproductif. Pour le reste, je ne suis ni médecin, ni virologue, ni en charge des maux des humains. Comme je t’ai de cette manière répondu, parle-moi quand même de la chanson qui me semble fort intéressante.

Eh bien, allons-y, Lucien l’âne mon ami. Il est d’abord à noter que ce n’est pas une chanson d’aujourd’hui, elle date de 2012. Le fait a son importance tant elle paraît anticiper les événements actuels. Comme tu le sais, j’aime beaucoup cette aptitude de la chanson, que j’appelle son profil de Cassandre. Elle anticipe. Pour les détails, j’ai définitivement pris le pli de renvoyer au texte lui-même, sans trop le paraphraser – chose inutile et superfétatoire, ni même, comme c’était coutume de le faire chez mes professeurs, d’en expliquer tous les mystères, qui dès lors n’auraient plus rien d’énigmatique et ce serait malheureux.

Donc, Dit Lucien l’âne, si je résume ton sentiment : ni commentaires directs, ni explication de texte. Soit, on n’est pas à l’école et tu ne te vois pas en professeur, ni les lecteurs, en élèves ignorants. C’est fort bien ainsi. Mais alors, quoi ?

Oh, juste un petit bout e phrase ou d’idée, de temps en temps, ça suffit, dit Marco Valdo M.I. Par exemple, celle-ci est un choral à quatre voix, qui sont notées dans le texte en tête de leur intervention : [Heskarioth] – [Macmyc] – [Hellpacso][Krin 183]. C’est une chanson complexe qui nécessiterait à elle seule une encyclopédie, ce que je ne peux faire. J’insisterais cependant sur deux points : le premier, c’est sa prescience, sa clairvoyance, son discours quasi-incantatoire, sa voix de Cassandre ; le second, c’est la luxuriance baroque de cette incantation. Même si elle est pure imagination, même si elle puise toute sa force dans la poésie, même si de quelque façon, elle est intemporelle, elle me paraît jeter ses sombres lueurs sur le monde du temps présent. Elle arrive à donner toue sa voix à la grande peur séculaire, à la simuler assez exactement. Ainsi, elle met en garde contre ce délire paranoïaque qui accompagna pendant des décennies et des décennies, des siècles pour tout dire, les vagues successives de la peste ancienne, laquelle pourrait se relancer de nos jours.

Parfait, dit Lucien l’âne assez causé, voyons ça et puis, tissons le linceul de ce vieux monde malade de la peur, paniqué, irrationnel et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




[Heskarioth]


Ecoutez l’écho du râle de la mort dans les couloirs de l’hôpital.
Crevant en pose fœtale, étranglé par un vomissement fécal,
Dysenterie, vertiges, fébrile infirmité mentale,
Dieu vous a abandonné ou vous déteste de façon viscérale.
Une horde de rats noirs montent de l’égout,
Mordent dans la chair, répandent la maladie, provoquent la panique,
Attirés par des piles de carcasses de corps corrompus où
Des vols de corbeaux arrachent les yeux, extatiques.
La putrescence dégorge des visages maculés
Némésis, divine, répand la ruine sous un ciel rosé.
Vous pensez aux jours passés pendant qu’enflent vos abcès,
La peste est une chanson, elle scande le tempo des décès.
Escariot, ver, oncteur, pestiféré, bouc expiatoire,
Je ris les yeux à l’envers sous les fers lors de l’interrogatoire.
Je me fous de crever, mon chemin est pavé d’os,
Jetez de la chaux et crachez sur moi dans la fosse.


[Macmyc]


Épidémie, mortalité, paralysie, cancer dans le vent
En train de métastaser, moissonnent les vivants.
Les fosses communes créent des collines de corps violets,
Le mot, un seul, terrifiant, violent, et c’est l’isolement complet.
En quarantaine, la maladie est bave dans la bouche des rats,
Le tunnel des horreurs vous sucera et vous tue, tue, tuera.
Les gens dépouillés de leur vie suent sous un linceul,
Puis font le dîner pour les vautours qui tournoient dans le ciel.
Agonie, magie, Mac Léod, Crowley le démon
À l’ange de l’Avent arrache les ailes.
Pour pleurer, je ne ressens pas assez d’émotion,
L’espoir vaut mieux qu’une vie éternelle.
Des croix peintes sur les portes, des barreaux de fenêtres cassés,
Dans les grottes, des campements de pestiférés.
J’ai vomi et j’ai vu dehors le feu, pas de soupape de sécurité.
Liez-moi avec les autres et brûlez-moi sur le bûcher !


[Hellpacso]


Déchets organiques entre les bouteilles et les rongeurs noirs,
Isolés dans de vieux quartiers conçus comme de nouveaux mouroirs,
Ici, on vit ou on meurt, on fait des expériences hors norme :
Des corps repoussant de pourriture prennent forme.
On crée l’épidémie de phobies, sans anesthésique.
Un membre à amputer nécrose sous un ciel en entonnoir,
Une autre maladie mortelle promène les têtes sur des piques,
Randonnant par les rues comme un chien noir,
Prêt à propager la gale, il mord.
Il n’y a pas de honte, brûlez doucement parmi les essences,
Sel vain et saveur d’égout pour couvrir toutes les apparences
Affligé, j’assiste, je résiste jusqu’à ma mort.
Le salut n’a pas de visage ; avec des gants de cuir, il caresse.
J’avale des blattes, je recule, je régresse ;
Je continue, je m’en vais vers l’extinction à tête basse.
Vers la fuite, je retourne dans le souterrain
Corrosif comme des larves sous la peau des mains.


[Krin 183]


Les rivières accompagnent les dépouilles
Dans un estuaire désormais saturé de charognes ;
Le mal inflige une peine immonde, un carnage social égal.
Dans les maisons, les pères se taillent la jugulaire,
Les fils oublient leur mère,
La ville sombre spectrale.
Pas de descendance, onanisme furieux sur des membres décharnés,
Lichen simplex, squames, corps pulvérisés
Nés sans zodiaque, de la même façon marqués de la croix
Sur les épaules, une voix atroce indique les renégats.
Les docteurs cherchent la cause obscure :
Poudres diaboliques, onguents, agents contre nature.
Les ventouses sucent le poison et cicatrisent
Tandis qu’à l’épuisement, les plaies conduisent.
Hors des murs, même vie, le feu guérit
Qui a fait vœu l’allume et le nourrit,
L’enfer est la seule sortie,
L’enfer sera le début d’une vie,
La fin de la contagion de la mort subite,
La mort du parasite.

dimanche 23 février 2020

VIVE QUI COMPTE POUR RIEN


VIVE QUI COMPTE POUR RIEN


Version française – VIVE QUI COMPTE POUR RIEN – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – W chi non conta niente – Eugenio Bennato – 2020





Les migrants débarquent au milieu des touristes 




Des frontières, des migrants et une humanité à raconter. Au milieu des mers, des déserts, des montagnes et de tout le poids de la musique du Sud. C’est l’histoire vraie de l’homme et de son environnement qui prend vie dans le nouveau clip vidéo « W chi non conta niente », dans lequel Eugenio Bennato et les vies racontées se fondent en un conte choral.

« W chi non conta niente » parle d’émigration – dit Eugenio Bennato – et vient d’une étincelle inconsciente qui veut mettre en évidence la capacité des derniers à se faire entendre. Et c’est précisément à qui ne compte pour rien, à qui ne monte pas dans le train des gagnants, des affaires, de l’univers nord-occidental, à qui se trouve de l’autre côté, est dédiée la chanson qui continue à naviguer, car étant une mélodie rien ne peut l’arrêter ». 

« W chi non conta niente » affronte le voyage, le refus, l’hostilité. « L’histoire – poursuit Eugenio Bennato – nous apprend qu’un mélange d’expériences différentes est toujours favorable pour l’humanité. Un exemple nous vient de notre migration vers l’Amérique ; je pense aussi aux esclaves africains qui ont produit de la grande musique comme le jazz, le blues, le gospel aux États-Unis. Dans ce cas, les États-Unis devraient remercier dans leur bilan ces pauvres hommes enchaînés pour avoir revitalisé leur culture ».

« La marée réactionnaire actuelle provient de conclusions simplistes et, surtout, du manque d’expérience. Car – conclut Eugenio Bennato – seul celui qui voyage en touriste et non en être humain ne peut pas remarquer que l’humanité est présente partout et doit être respectée partout ».


source : Voce di Napoli (Voix de Naples)






Vive qui compte pour rien
Et qui continue à compter pour rien
Avec sa musique d’autrefois,
Sa musique qui ne compte pas.


Vive qui embrasse la terre
D’où il est contraint de fuir,
Même s’il compte pour rien,
Vive sa nostalgie !


Vive l’art qui se rebelle,
L’art encore à faire,
Et n’admet aucun maître,
Et n’arrête pas de naviguer.


Vive la chanson
Qui traverse les frontières,
Qui par son humanité,
Ne peut être étrangère.


Vive la voile
Qui se meut lentement
Et peut aller où elle veut,
Car elle va contre le vent.


Vive qui compte pour rien
Avec son désert à franchir,
Avec son voyage vers l’espoir lointain,
Qui parfois peut mal finir.


Vive l’ingénuité de qui avance
Avec son laissez-passer rêvé
Vers la petite grande Europe
Dont il a tant fantasmé.


Vive le sens de la beauté
Qui va dans le monde et peut le changer
Et ne peut admettre qu’une race
Soit moins libre et moins égale.


Vive la chanson
Qui continue à naviguer,
Que mélodie et son,
Rien ne peut l’arrêter.


Vive son anarchie
Même si elle compte pour rien,
Mais peut dire des choses neuves,
Car elle va à contre-courant.


Vive les damnés de la terre
Migrant vers on ne sait où,
Vive le voyage de l’espoir,
Vive le désespoir !


Vive qui survit
Et qui nous dit
Le courage nécessaire
Là, seul au milieu de la mer.


Vive la chanson
Qui aborde le continent
Avec ses paroles neuves !
Vive qui compte pour rien !


Vive qui s’oppose
Avec son histoire éternelle,
Avec ses paroles nouvelles,
Vive qui compte pour rien !



jeudi 20 février 2020

Bonheur et Misère du Déserteur



Bonheur et Misère du Déserteur


Chanson française – Bonheur et Misère du Déserteur – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 42

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Les armées du ciel au combat
Pieter Brueghel – 1564


Dialogue Maïeutique

Je vois, Lucien l’âne, à ton œil de basalte tout frétillant que tu es une fois encore perturbé par ce titre qui peut-être ne te dit rien ou sans doute, te rappelle quelque chose, comme un titre ancien.

C’est ça, en effet, répond Lucien l’âne, c’est la sensation que je ressens et je sens mon cerveau qui tourne à plein rendement comme s’il savait qu’il lui suffit de sasser et de ressasser pour retrouver l’origine de ce sentiment ; mais pour faire court, dis-moi quoi.

Figure-toi, Lucien l’âne mon ami, que j’ai eu la même sensation en composant ce titre «  Bonheur et Misère du Déserteur » et après avoir sassé et ressasser, il m’est apparu qu’il s’agit d’une réminiscence de Balzac ; oui, du brave et pantagruélique Honoré de Balzac et de son roman, en quatre tomes, « Splendeurs et misères des courtisanes ». Au passage, disons que Balzac n’a quasiment fait que ça dans sa vie, des romans, des romans, des romans, tant de romans, de quoi remplir une bibliothèque à lui tout seul ; enfin, on peut même y ajouter ses hétéronymes et tous ses autres écrits ; mais de Balzac je n’en dirai pas plus, tant il est gigantesque ; c’est une encyclopédie ; il faudrait y consacrer sa vie et je n’en ai pas le temps ; lui-même d’ailleurs ne l’avait pas).

Je l’ai entendu dire, dit Lucien l’âne. Il paraît qu’il carburait au café. Mais , je t’en prie, poursuis.

Dans le fond, c’était juste un clin d’œil à cet homme qui était lui aussi un fuyard, un fugitif, mais d’un autre genre que l’Arlequin déserteur, quoique. Quoique, s’il a fui toute sa vie adulte les créanciers, sautant d’une résidence à une autre, il a fui aussi son obligation de servir dans la Garde nationale, ce qui en fait un déserteur. D’ailleurs, la Garde nationale le rattrapa et le mit en prison. Heureusement pour lui, ce n’était pas une période de guerre ouverte.

En voilà assez, dit Lucien l’âne. Si je te laissais courir, tu nous assommerais tous de ces fragments biographiques ; qu’importe si Balzac se cachait sous la Veuve Durand, parle-moi de la chanson et de ce fuyard d’Arlequin amoureux.

Ah, Lucien l’âne, je t’avoue que je fuyais moi aussi devant la complexité des choses. À mon sens, il suffit de lire la chanson après avoir lu toutes celles qui la précèdent ; tout est clair quand on prend le temps de regarder. Cependant, je te concède qu’elle peut aussi – qu’elle doit aussi – valoir par elle-même.

Alors, dit Lucien l’âne, tenons-nous en là ; ce sera déjà beaucoup.

Soit, reprend Marco Valdo M.I., au début, Matthias – car c’est sa voix qu’on entend, sa voix intérieure et un peu plus tard, celle de Barbora ; bref, il dialogue – tient un discours sur l’inaccessible liberté.

« Pour nous, il n’y a de liberté nulle part !
Où que mes yeux regardent, nulle part ! »

En fait, je soupçonne qu’il parle de la Tchécoslovaquie de la fin des années soixante, dont l’horizon était bouché par la domination soviétique et même, plus traditionnellement, russe ; même, si elle fut antérieurement, autrichienne. Il ne faut pas perdre de vue cette manière de lire l’Arlequin amoureux. C’est la clé de toute cette histoire. Tout comme, à mon sens, doit l’être Barbora. Elle parle dès lors aussi de la Bohême au temps de François Ier d’Autriche ou peut-être également, en d’autres temps. Elle est transhistorique et transnationale, car notre Arlequin fugueur est lui-même la figure de tous les réfugiés et de tous les fuyards du monde qui dans la Guerre de Cent Mille Ans rassemblent dispersés un peuple considérable. L’Amérique ou l’Australie, par exemple et pour l’essentiel, sont remplies de fuyards, de gens qui fuyaient la misère et les guerres.

Et, dit Lucien l’âne, il en arrive toujours, de tous lieux de tous bords et je ne vois pas que ça va ralentir – là et ailleurs dans le monde. Le monde fuit de partout.

Pourtant, je pense que même s’il y a encore tant de choses à dire de cette chanson, comme pour Balzac et comme souvent, je me dois de ne rien dire de plus. Ici, dans ce petit monde de « Bonheur et Misère du Déserteur » même le ciel n’est pas une limite.

Certainement, répond Lucien l’âne, on n’en finirait pas et de ce fait, tu ne ferais plus rien d’autre. Je ne peux donc que t’approuver. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde fugueur, fuyant, fugitif, fuyard, inhospitalier, bondé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Pour nous, il n’y a de liberté nulle part !
Où que mes yeux regardent, nulle part !
Que faire ? Que faire ? C’est plein de militaires.
Chut ! Vous allez réveiller les vers de terre.

Et il n’y aura jamais de liberté ?
Il ne faut pas trop y compter.
À supposer qu’elle sorte de terre
Ou qu’ils rentrent dans leurs chaumières.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Saleté d’exode, errance et aberrance.
Se priver, mais survivre pourtant,
Se nourrir de vent et de sentences.
Oh, Barbora ! Où es-tu maintenant ?

Ici, viens vite, ils nous font souffrir,
Ils traitent le petit de bâtard et moi pire.
Qui ? Qui ? Ce sont les soldats du ciel.
Quoi ? Quoi ? Le service éternel ?

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Je viens juste de trouver le bonheur.
Oh Barbora, je ne sais pas mourir,
Souviens-toi, je suis déserteur,
Fuir, il nous faudra encore fuir !

Le bétail crève, les gens ont faim ;
Les prix volent toujours plus haut.
On arrête le meneur de la révolte du grain ;
Ivre, il raconte la bataille de Marengo.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mercredi 19 février 2020

AVRIL 1945


AVRIL 1945



Version française – AVRIL 1945 – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – Aprile 1945Dino Buzzati – 1945





La Giacca

DINO BUZZATI – 1967



« Sans oser encore le croire, Milan s’est réveillée hier matin à la dernière journée de son interminable attente. Depuis quelques jours, la grande espérance avait acquis une merveilleuse vraisemblance. Par des voies mystérieuses, des rumeurs qui avant semblaient étranges ou folles se répandaient dans la ville, augmentant le désir impatient de la libération. Les tramways roulaient encore, mais déjà on comprenait que Milan avait cessé le travail : le souffle coupé, elle sentait son destin se mettre en mouvement et avancer à un rythme toujours plus précipité. Aujourd’hui, c’est le peuple tout entier qui se réveille. Le destin a été décidé par le peuple lui-même, unanime dans le désir et l’impatience ».

Dino Buzzati : "Cronaca di ore memorabili" – « Chronique d’heures mémorables ». Éditorial du Corriere della Sera, 26 avril 1945.



Voilà, la guerre est finie.
Le silence s’est fait sur l’Europe.
Et sur les mers à l’entour, recommencent de nuit à naviguer les lumières.
Du lit où je suis étendu, je peux finalement regarder les étoiles.
Comme nous sommes heureux.
À la moitié du repas, maman s’est soudainement mise …
À pleurer de joie,
Personne n’était capable de se mettre à parler.
Serait-ce que de ce soir, les gens recommenceraient à être bons ?


Tirs de joie dans les rues, des fenêtres éclairées à profusion,
Tous sont devenus fous, rient, s’embrassent,
Les types les plus durs disent d’étranges mots oubliés.
Le bonheur sur tout le monde, c’est la paix !
De fait, tant de choses horribles sont passées pour toujours.
Nous n’entendrons plus de mystérieux fracas dans la nuit
Qui gèlent le sang et au rugissement haletant des moteurs,
Les maisons ne seront plus jamais aussi immobiles et noires.


Il n’arrivera plus de petits billets colorés avec des phrases fatales,
Plus à l’appui de fenêtre pendant des heures, des mois, des années, attendant qu’il revienne.
Plus de Moires lancées sur le monde pour en attraper un ici,
Un là sans préavis, et les sentir perpétuellement dans l’air,
Nuit et jour, des tyranes capricieuses.
Plus, plus, voilà tout ;
Dieu que nous sommes heureux.

lundi 17 février 2020

Le Sujet



Le Sujet


Chanson française – Le Sujet – Marco Valdo M.I. – 2020



Dialogue Maïeutique

L’autre soir, Lucien l’âne mon ami, je suis allé – on m’avait invité – au café-citoyen. Ce n’était pas le Procope de la grande époque, mais il s’en inspirait un peu.

  Marco Valdo M.I. mon ami, souviens-toi, j’y étais avec toi comme c’est souvent le cas. Et donc, un café-citoyen, pour ce que j’en ai vu, est un endroit où on cause, mais de façon, en quelque sorte, citoyenne. Et ça change tout.

Ah bon !, s’exclame Marco Valdo M.I., ça change tout ?

Oui, ça change tout, répond Lucien l’âne, car c’est une conversation de café, mais organisée, lâchement disciplinée et sérieuse ; on y cause de sujets graves et même, gravement : de sujets citoyens. Cela dit, comme j’ai pu le constater, les gens ne s’interpellent pas du nom de citoyen Machin, citoyenne Machine. Il n’y était heureusement pas plus question d’une autre appellation du genre : frère Truc, Sœur Bidule, ou autre ; on s’en tenait sagement au prénom.

Je vois, j’entends, je pressens, Lucien l’âne mon ami, que tu as suivi cette expérience d’un œil d’âne entomologiste. Mais n’importe ; de mon côté, j’en ai fait une chanson dont je te livre la primeur. Une chanson à la Mani Matter, ce Suisse au-dessus de tout soupçon vu qu’il est l’auteur de « Si hei dr Wilhälm Täll ufgfüert », écrite et chantée par lui en Schwyzertüütsch – en Alémaniqueet même plus exactement, en Bärndüdschen bernois, chanson dont j’avais fait deux versions françaises sous le titre « On a joué Guillaume Tell ».

Oh, je me souviens, dit Lucien l’âne, de cette chanson et elle me rappelle toujours, irrésistiblement Il figlio di Guglielmo Tell, chanson en comasque – la langue du pays de Côme, en français : « Le fils de Guillaume Tell », de l’aussi talentueux Davide Van De Sfroos, que tu as eu le mérite d’amener en français. Mais, je t’en prie, ne nous égarons pas dans les montagnes.

En effet, dit Marco Valdo M.I., nous étions au café-citoyen et après en rentrant chez moi – comme le chante Mani Matter, encore lui et toujours en Bärndüdsch – en bernois, dans Dynamit, j’y ai repensé à cette soirée.

« Einisch ir Nacht won i spät no bi gloffe
D'Bundesterrasse z'düruf gäge hei
...
Une nuit, je rentre tard chez moi,
Je traverse la Terrasse Fédérale
... »

Et pour m’éclaircir les idées, j’ai mis quelques mots sur le papier (si tu veux, je te le montrerai) et j’en ai fait ceci. Je sais, je sais, ce sont des petits mots, mais ce sont les miens et très exceptionnellement, ils parlent de moi et plus exactement, de n’importe quel moi pris, comme l'est mon moi, dans les tourments de la Guerre de Cent Mille Ans, ballotté dans les vagues folles de cet océan. Un moi qui essaye de ne pas connaître le sort du petit bateau de pêche que chantait Georges Brassens, un petit bateau dont je t’avais déjà parlé quand on dialoguait d’El barco de papel, que j’ai traduis par "Le Bateau de Papier". Bref, j’étais tout retourné d’avoir pour un soir expérimenté l’être du citoyen.

Et alors ?, dit Lucien l’âne.

Et alors, Lucien l’âne mon ami, cette expérience m’a servi de leçon ; j’ai compris que je ne suis pas du tout citoyen, que les caucus m’effrayent et que la vie en bande me désole et m’ennuie. Je te l’avoue, je suis cavernicole, je me sens ermite et j’éprouve un fort penchant pour les cénobites tranquilles. Maintenant, deux mots de la chanson elle-même. Son secret de construction qui tient au fait inéluctable que « Je est le sujet », même si on a prétendu que « Je est un autre » – ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas d’être sujet, mais là c’est une autre affaire. À partir de cette simple affirmation : « Je suis sujet », a commencé la chanson. Comprends bien, Lucien l’âne mon ami, que le sujet est celui qui vit, qui fait, qui agit, qui est le fondement de sa vie. C’est la chanson de chacun, révélé à lui-même, car au début comme à la fin, la vie est par le sujet. Sans lui, elle n’existe pas. C’est donc à lui, au sujet de ne jamais se soumettre, car pour lui, se soumettre, ce serait cesser d’exister. D’aucuns ajoutent, mais ils parlent de la seule pensée, qu’il convient de ne se soumettre ni à un dogme, ni à un parti, ni à une passion, ni à un intérêt, ni à une idée préconçue, ni à quoi que ce soit, si ce n’est aux faits eux-mêmes, parce que, pour elle (la pensée), se soumettre, ce serait cesser d’être, reprenant à vrai dire une phrase d’Henri Poincaré. Donc, il convient de ne jamais se soumettre sous peine de passer de sujet-acteur du verbe à sujet de quelqu’un, sujet de quelque chose et de perdre sa liberté et son unicité, ce petit rien qui fait la vie.

Oh, dit Lucien l’âne, arrête tout de suite, tu philosophes et ce n’est pas le lieu, ni le temps.

Comme toujours !, dit Marco Valdo M.I.

Alors, conclut Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde citoyen, démocratique, massifiant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


L’autre soir, au café-citoyen,
On m’a dit que j’étais, c’est magnifique,
Un citoyen parmi d’autres citoyens,
Un citoyen de la grande République
De tous les humains
Et que c’est chose démocratique.

Rentré chez moi, j’ai repensé
À ce merveilleux destin de l’être humain :
Être un citoyen.
Alors, je me suis dit : à la vérité,
Moi, je suis un sujet,
Sans doute, aussi un humain ;
Un peu citoyen, mais un sujet :
Cela, j’en suis certain.
Je suis même le sujet.
Un humain un peu distrait.
Citoyen de nulle part et de rien,
Un citoyen incertain.

L’autre soir, au café citoyen,
On m’a dit que j’étais, c’est magnifique,
Un citoyen parmi d’autres citoyens,
Un citoyen de la grande République
De tous les humains
Et que c’est chose démocratique.

Quand je dis : je suis,
Je suis celui que je dis qui est,
Je est le sujet.
Quand tu me dis, tu es ;
Je suis celui que tu dis qui est ;
Tu est le sujet.
Je suis encore le sujet
Quand, parlant de moi, il dit : il est ;
Je suis toujours encore le sujet.
Je suis celui qu’il dit qui est ;
Il est le sujet.
Là, je suis toujours le sujet

L’autre soir, au café citoyen,
On m’a dit que j’étais, c’est magnifique,
Un citoyen parmi d’autres citoyens,
Un citoyen de la grande République
De tous les humains
Et que c’est chose démocratique.

Tout bien considéré, je suis le sujet
De tous les verbes, à tous les temps :
Au présent, au parfait et à l’imparfait
Et au futur et j’en suis fort content.
Je suis le sujet, mais discret,
Presque carrément secret.
Je suis le sujet du verbe, moi,
Mais pas le sujet d’un roi,
Moins encore le fils d’une nation,
Le fidèle d’une religion,
Le membre d’une communauté,
Le frère d’une confraternité.

L’autre soir, au café citoyen,
On m’a dit que j’étais, c’est magnifique,
Un citoyen parmi d’autres citoyens,
Un citoyen de la grande République
De tous les humains
Et que c’est chose démocratique.

Être sujet est un curieux destin
Ma seule raison d’exister est d’être sujet,
J’en ai fait mon dessein,
Ma requête, mon affirmation :
Juste sujet, pas sujet d’intérêt,
Juste sujet de mon imagination,
Je suis en somme qu’un homme
Ni sujet d’attention, ni sujet de conversation,
Et tel sur le pommier, la pomme,
De mon balcon, je regarde le temps passer ;
Je suis celui qui est né,
Qui est, qui sera et qui aura été.

L’autre soir, au café citoyen,
On m’a dit que j’étais, c’est magnifique,
Un citoyen parmi d’autres citoyens,
Un citoyen de la grande République
De tous les humains
Et que c’est chose démocratique.