mercredi 18 septembre 2019

Le Ciel de Lucanie



Le Ciel de Lucanie


Lettre de prison 42
26 juillet 1935








Dialogue Maïeutique


Alors, Lucien l’âne mon ami, à la fin de juillet, à peu près au temps où les étoiles filent tout au travers du ciel d’été, Carlo Levi envoie une lettre à sa mère, une lettre banale, une lettre comme à l’ordinaire, de sa prison romaine de Regina Coeli – la Reine des Cieux, qui le tient entre ses serres depuis des jours et des jours. Cette lettre, c’est la dernière qu’il écrit depuis cette cellule où il vit en isolement, mais il ne le sait pas encore. Ainsi, c’est la lettre finale et elle n’a pas les allures d’un conclusion. C’est un arrêt brutal.

Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que ça peut faire qu’elle ne soit pas une lettre conclusive et d’ailleurs, y aura -t-il une conclusion ?

Oh, dit Marco Valdo M.I., une conclusion proprement dite, il n’y en aura pas. Mais une suite, oui et quelle suite ! Elle va mettre du temps à venir au jour puisqu’elle sortira de l’ombre, à Florence, en 1944 et en 1945, des presses de l’éditeur Einaudi, installé à Turin et ami de longue date de Carlo Levi. Il fut d’ailleurs arrêté en 1934 en même temps que Carlo Levi et d’autres membres du groupe turinois de Giustizia e Libertà et comme lui, envoyé ensuite en confinement. Cette suite est proprement la suite directe du séjour romain, car c’est là-bas, son lieu de confinement, cet immédiatement après Regina Coeli qui est le monde que décrit et raconte « Le Christ s’est arrêté à Eboli », ce curieux livre écrit dans la clandestinité, quand Levi, alias Carlo Carbone, ne sortait plus, tel un hibou, quasiment que la nuit de son refuge ; sauf nécessité impérieuse.

Nécessité impérieuse ?, répond Lucien l’âne. Je me souviens de cette chanson que tu avais écrite, il y a quelques années déjà à propos de l’homme en gris qui traverse une place de Florence en plein midi. N’était-ce pas lui ?

Moi, répond Marco Valdo M.I., je n’y étais pas, mais j’ai la conviction (je ne pourrai sans doute jamais en avoir la certitude) que l’homme en gris, c’était bien lui, c’était Carlo Levi. Pour en revenir à cette dernière lettre de Rome, après avoir comparé ce séjour dans les locaux de Regina Coeli à l’Enfer, celui de Dante, il dit son aspiration à revoir les étoiles, celles du plein ciel de l’été, celles du grand trempé de l’automne, celles du ciel glacé de l’hiver et celles du ciel chantant du printemps.

« Revoir les étoiles,
Les vraies étoiles.
On n’en voit pas une
De ma cellule,
Et même pas la Lune. »

Et même s’il n’est pas vraiment libéré, même s’il n’est pas libre de ses mouvements, le ciel de Lucanie, où le pouvoir fasciste l’a confiné, lui ouvrira tout grand son cirque d’étoiles et son espace infini. Finalement, il y a quand même là une conclusion dans un certain sens heureuse, surtout quand on songe que sans ça, Carlo Levi n’aurait sans doute jamais écrit le Christ s’est arrêté à Eboli et n’aurait pu faire ces peintures « insolites » qui racontent la vie des somari.

Ainsi, finit donc ce voyage épistolaire, effectué de bout en bout dans une cellule de deux mètres sur deux en 1934-35 par le médecin, peintre et futur écrivain Carlo Levi. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde odieux, méprisant, dédaigneux, orgueilleux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les grands peintres étrangers
Ont une période romaine.
Ma résidence à Rome
N’est guère féconde.
Que va-t-elle enfanter ?

Où va-t-on m’envoyer ?
Je ne sais.
Y trouverais-je la sérénité
Pour créer ?
Ne sachant pas, je ne sais.

Si mes grandes espérances
Ne font pas faillite,
Je ferai, je pense,
Dans ma nouvelle résidence,
Des œuvres insolites.

La prison est comme l’Enfer :
Y entrer est très facile ;
Avec ses grilles et ses portes de fer,
En sortir est plus difficile.
C’est toute une affaire.

Revoir les étoiles,
Les vraies étoiles.
On n’en voit pas une
De ma cellule,
Et même pas la Lune.

Les étoiles… L’été.
C’est la saison où dans le jardin,
Dans le hamac, sous le jasmin,
On les regarde tomber
Par centaines jusqu’au matin.

lundi 16 septembre 2019

VERDUN, DES ANNÉES PLUS TARD

VERDUN, DES ANNÉES PLUS TARD


Version française – VERDUN, DES ANNÉES PLUS TARD – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Verdun, viele Jahre späterErich Kästner – 1932
Texte d’Erich Kästner, dans son recueil "Gesang zwischen den Stühlen"
Musi
que de Lee Bach, cantautrice franco-allemande, née à Cuxhaven en 1947.
De son album "Wie ein Vogel frei", 1980.




Dialogue maïeutique


C’était, souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, il y a une centaine d’années ou un peu plus. Le silence s’appesantissait sur les champs de Lorraine et sur les hauteurs de la Meuse. Provisoirement, les canons s’étaient tus. Une décade plus tard, Le silence était toujours là et le souvenir aussi.

Oui, dit Lucien l’âne, de tout ça, je me souviens comme tout le monde qui entend le nom « Verdun ». Je suppose que la chanson aussi.

Effectivement, répond Marco Valdo M.I., tout le monde et tu fais bien de dire ainsi. Car dans nos régions de langue française, quand on entend Verdun, on pense à l’abomination et en même temps, à des centaines de milliers de morts en uniforme bleu. On n’imagine pas un instant – quand je dis « on », ça veut dire « la plupart des gens », car il y a des exceptions – que le même nom suscite dans les pays de langue allemande la même sensation. Et pourtant, finalement, les cadavres ne portent pas d’uniformes ; je parle des cadavres en tenue de squelettes. Par exemple, ces cent mille ex-vivants conservés dans l’ossuaire de Douaumont.

À mon sens, dit Lucien l’âne, tous ces cimetières où s’alignent des tombes individuelles de gens morts en tas, tous ces monuments, tout cet art patriotico-tumulaire ne devraient tenir qu’en un seul, un seul immense mont pour tous les morts de toutes les guerres de tous les temps et qui grandirait au fur et à mesure des joutes humaines. Au moins, on pourrait se rendre compte nettement de l’ampleur du désastre. Surtout quand l’empilement dépassera en hauteur l’Everest et je ne sais quelle surface au sol. Cette montagne au-dessus de laquelle planeraient les vautours, se verrait de loin et finirait peut-être par imposer la paix des armes – au moins, de celles-là.

C’est un merveilleux projet, Lucien l’âne mon ami, mais je crains fort qu’il ne révulse les bonnes âmes. Et puis, comment le financer ? Qui serait chargé de ce grand œuvre, l’ONU ? Dans le fond, il n’y a qu’elle pour le faire, mais elle aurait du boulot – autre chose qu’un mur. Imagine qu’il faudrait rapatrier tous les ossements, tous les cadavres, tous les restes de toutes les guerres depuis que la guerre existe et tant qu’elle existerait. Ce serait le monument de la Guerre de Cent Mille Ans. Combien de camions, combien de trains, combien de navires chargés à ras bord d’os et de crânes faudra-t-il ? Et puis, où le faire ce grand monument fait de tant d’humanité ? En Afrique, pays des origines ? En Sibérie ou en Alaska, il conserverait mieux, du moins au sol. Sur une île de Polynésie, au Pôle ? Et lequel ? Ce serait quand même un lieu vivant, toujours en croissance, un fameux phare, un fameux symbole que ce « Tous réunis dans la mort ». Et il rencontrerait l’appel des morts rapporté par Erich Kästner dans la chanson :

« Chaque jour, le chœur des morts répète :
« Ayez une très bonne mémoire ! »

Oh, dit Lucien l’âne, la vie est macabre, c’est dans sa nature. Peu importe la façon dont on la termine, c’est toujours par la mort. Même nous, les ânes, on meurt ; c’est tout dire. En attendant, tissons le linceul de ce vieux monde macabre, mortel, mortifère, morticole et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Sur le champ de bataille de Verdun,
Les morts ne trouvent aucun repos.
Quotidiennement, là, de la terre sortent
Casques, crânes, carcasses et chaussures.
Sur le champ de bataille de Verdun
Courent des chrétiens armés de pelles,
Ils ramassent les côtes et les têtes
Et emportent les héros dans des boîtes.

Au-dessus dans l’ossuaire de Douaumont
Reposent douze mille morts sur le mont.
Et huit mille hommes attendent dans les boîtes,
Impuissants, des sépultures adéquates.
Sur le champ nettoyé le jour avant,
Gisent au matin dix nouveaux corps.
Et l’épouvante saisit le paysan.
On ne peut rien faire contre les morts.
Ce coin n’est pas un jardin,
Et certainement pas un jardin d’Éden.
Sur le champ de bataille de Verdun,
Les morts se lèvent et parlent.

Dans les maïs et les fleurs des champs,
Dans les sous-bois et les fougères,
Les mains surgissent de terre,
Pour avertir les vivants.
Sur le champ de bataille de Verdun,
Les cadavres poussent comme une récolte.
Chaque jour, le chœur des morts répète :
« Ayez une très bonne mémoire ! »

dimanche 15 septembre 2019

Épique Époque



Épique Époque


Chanson française – Épique ÉpoqueLéo Ferré1964








   
Dialogue maïeutique

L’autre jour, Lucien l’âne mon ami, en discourant avec toi de la chanson de Ferré, La Vie moderne, je te disais : « C’était dans la manière de Léo Ferré de croquer ainsi l’époque en notes dispersées au travers de strophes multiples et de chansons diverses ; il distillait ainsi une sorte d’Humana Commedia en musique. J’en tiens pour autres exemples : Les Temps Difficiles (1) et leurs 3 versions, Y en a marre ! et d’autres encore. »

Euh, oui, dit Lucien l’âne, je me souviens parfaitement de notre discussion. Mais à présent, où veux-tu en venir ?

Très précisément, Lucien l’âne mon ami, aux « autres encore ». Il m’était venu en tête – « il était venu dans mon cerveau » aurait dit Sir Hugh Evans – à ce moment, comme une ritournelle certain passage où il était question d’épique époque, je ne sais plus exactement lequel, mais disons que ce serait celui-là :

« Ces boîtes à radios,
À ragoût pour idiots,
J’y mets qu’une pile et puis,
Ça musique toute la nuit.
What ? Béla Bartok ?
Moi, je ne connais que le Vostok
Et la Valentina
Qu’a l’orbite dans le tralala. »

Oh, dit Lucien l’âne, la Valentina, il y avait longtemps que j’en avais entendu parlé. Vu l’année de la chanson, ce ne peut être qu’elle, la cosmonaute Valentina Terechkova ; toute la planète se passionnait pour elle – enfin, toute la planète informée de son exploit. Dans la foulée, le Vostok était le vaisseau spatial dans lequel elle est restée plusieurs jours en orbite dans l’espace.

Voilà qui s’explique tout seul, dit Marco Valdo M.I., grâce à ta mémoire d’âne. Mais, bon, comme disait l’autre scie radiophonique, « il faut savoir ». C’est exactement là que je voulais en venir : à ce « il faut savoir » ou comprendre à demi-mot. La difficulté, c’est qu’avec le temps, certains personnages qui sont cités – des « vedettes » à leur époque, deviennent des inconnus quelques années plus tard. Je prends pour exemple ici Lucien Morisse et Daniel Filipacchi et sa revue pour minets et minettes, au titre des plus accrocheurs : « Salut les Copains ». C’était une autre époque ; elle s’enfonce dans les brouillards des temps. Cependant, si on fait abstraction de ces détails de noms particuliers, ce sont quand même des chansons lucides et les dénonciations qu’elles lançaient en ces temps lointains – quasiment préhistoriques, il y a plus d’un demi-siècle – se sont révélées assez cinglantes et pertinentes. Par exemple, ceci :

« Et cette Europe 1,
Et ce Luxembraque
Qui t’enveloppent les uns
Pendant que les autres claquent :
C’est l’époque opaque ! »

Et ça ne s’est pas arrangé depuis, les mêmes sévissent toujours, mais simplement plus fort encore. Écoute ceci encore :

« What ? Apollinaire ?
C’est-y que c’est ta grand-mère ?
Moi, je ne connais que la guitare
Électrique et je me marre. »

Oui, je sais, dit Lucien l’âne, Ferré n’y allait pas avec le dos de la cuillère ; il cinglait. Enfin, disons que ce sont là des chansons qui avaient du corps et de la culture et qui le revendiquait nettement. Le pire, c’est qu’elles avaient raison. C’est sans doute la raison pour laquelle on les a éliminées ; dans le fond, elles dérangeaient. Elles étaient nées de la Résistance, sans doute. Quant à nous, qui partageons cette antienne de l’Ora e sempre : resistenza, nous tissons le linceul de ce vieux monde inculte, ignare, oublieux, abêti et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ces filles que l’on met
Sur des phonotocs
Au lieu de les aimer
Ou de les foutre en cloque,
C’est l’épique époque !

What ? Victor Hugo ?
Qui c’est ça, mon coco ?
Moi, je ne connais que le batteur
Qui baratine ma sœur ;
Quand il fait son break,
On dirait que tout s’arrête ;
C’est l’idole des bavoirs,
À cul, queue ! À l’écart !
Tous ces transistors
Qui transitent ces bics
Sur Radio Andorre,
Paroles et musique :
C’est l’époque épique !

Ces boîtes à radios,
À ragoût pour idiots,
J’y mets qu’une pile et puis,
Ça musique toute la nuit.
What ? Béla Bartok ?
Moi, je ne connais que le Vostok
Et la Valentina
Qu’a l’orbite dans le tralala.
Ces garçons qui chantent
Des chansons idiotes,
Qui te mettent sur la jante
En roulant de la botte :
C’est l’épique époque !

What ? Apollinaire ?
C’est-y que c’est ta grand-mère ?
Moi, je ne connais que la guitare
Électrique et je me marre.
Quand Johnny la gratte,
On est bien, on est bath,
C’est l’idole des quinquins,
On est bath, on est bien.
Et cette Europe 1,
Et ce Luxembraque
Qui t’enveloppent les uns
Pendant que les autres claquent :
C’est l’époque opaque !

Yéyé ! Lucien Morisse,
C’est un très grand artiste
Et ce Filipacchi,
C’est un de mes amis ;
Salut les Copains !,
Vous entendrez demain
De nouvelles salades,
L’époque est bien malade.

Salut, camarades,
Salut, camarades.

vendredi 13 septembre 2019

La Vie moderne


La Vie moderne


Chanson française – La Vie moderne – Léo Ferré – 1958






Le nez de Juliette





Dialogue maïeutique


Tiens, Lucien l’âne mon ami, voici une chanson longue, chose assez rare, car l’industrie musicale n’aime que la chanson en ondes courtes, de petites vagues, des vagues vaguelettes qui clapotent aux oreilles distraites des gens assommés de sons et de slogans. Une chanson longue, mais elle aurait pu être bien plus longue, si Ferré l’avait voulu. Il en existe d’ailleurs d’autres versions où d’autres septains apparaissent. C’était dans la manière de Léo Ferré de croquer ainsi l’époque en notes dispersées au travers de strophes multiples et de chansons diverses ; il distillait ainsi une sorte d’Humana Commedia en musique. J’en tiens pour autres exemples : Les Temps Difficiles et leurs 3 versions, Y en a marre et d’autres encore.

Oh, dit Lucien l’âne, il n’est pas le seul à procéder ainsi à l’époque. Pour exemples : Stéphane Gollman avec ses Actualités, Boris Vian avec La Complainte du Progrès, Jean Arnulf et son Point de Vue, François Béranger et ses Tranches de Vie, Jean Yanne qui disait : Tout le Monde il est beau, tout le monde, il est gentil et tant d’autres – sans compter celles dans les autres langues, mais on n’est pas là pour faire un cours sur la chanson sociologique.

Oui, certes, en effet, pourtant, il y a de quoi faire, dit Marco Valdo M.I. ; alors, je m’en vais quand même te dire un peu ce que raconte « La Vie moderne ». Elle compte 13 heptains, c’est-à-dire des strophes de 7 vers ; en fait, heptain est un autre mot pour dire septain ; sept vers, dont le dernier sert de lien et de liant à l’ensemble et se répète d’heptain en septain. Donc, le premier heptain conte la vertu perdue d’une fille qui se fait ainsi une garde-robe haute-couture très à la mode dans les salons ; le deuxième parle d’un nez raccourci qui agita pas mal le Landerneau – vraisemblablement celui de Juliette Gréco restylé deux ans auparavant (1956) ; le troisième parle – en précurseur – de la fécondation artificielle, un peu dans la même veine que dans Les Temps difficiles, parlant du procès Softenon, où un mouvement réactionnaire – genre qui sévit toujours – appuyé par l’artillerie du Vatican et la Voix romaine du Pontife, cherchait à faire condamner une dame qui avait avorté d’un fœtus sans bras – il en court encore dans nos rues, toujours sans bras – il disait :

« Le Vatican n’est pas d’accord,
Il dit qu’à Liège, on a eu tort ;
Quand tu verras un pape sans bras,
Avec quoi donc, il te bénira ?

Les temps sont difficiles ! »

Pour le reste de la chanson, je te laisse le découvrir. Juste un mot pour noter que toutes ces chansons « sociologiques » sont des manières de chroniques de la Guerre de Cent Mille Ans ; et un autre mot pour souligner l’exécution en rase campagne de la célèbre scie radiophonique (et ça vaut pour toutes les autres rengaines du genre) que sont Les Lavandières du Portugal, qui pourtant, sous certains aspects, est une chanson proto-féministe :

« Tant qu’il y aura du linge à laver,
On boira de la manzanilla.
Tant qu’il y aura du linge à laver,
Des hommes, on pourra se passer.
Et tape et tape et tape avec ton battoir,
Et tape et tape tu dormiras mieux ce soir. »

Oui, dit Lucien l’âne, arrête-toi là, car il vaut mieux ne pas trop détailler les explications, mais ces scies médiatiques, il doit encore en sévir des masses actuellement. Heureusement, nous les ânes, toi y compris, on ne les écoute pas, on ne le regarde pas – silence radio ; écran noir. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde modernisé sans cesse, médiatisé, merdisé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ton père avait quatorze enfants
Et tu te nippes chez Dior maintenant,
Aucun rapport évidemment.
Ta vertu s’est mal défendue,
Jamais personne n’en a rien su,
Mais quand je l’ai su, il n’y en avait plus.
La vie moderne, vie moderne.

Tu avais un nez comme Cyrano,
Un grand, un bath, un rigolo,
Un vrai radar à gigolo.
Depuis qu’on te l’a récupéré,
Dans une clinique à bon marché,
Tu ne peux même plus renifler les michés.
La vie moderne, vie moderne

Avec des ronds de fécondant,
La biologie fait des enfants
Qui rentrent tout seul chez leur maman.
Dans les labos, il y a des cornues
Et dans la rue, il y a plus de cocus.
La poule fait l’œuf, mais ne chante plus.
La vie moderne, vie moderne

Les journaux, c’est comme les pansements,
Il faut en changer de temps en temps,
Sinon, ça vous froisse les idées ;
Et puis d’abord, il ne faut pas d’idées,
Car les idées, ça fait penser
Et les pensées, ça fait gueuler.
La vie moderne, vie moderne.

Il y a un monsieur qui vient chez toi,
Chaque fois qu’il rentre, c’est du pied droit.
Le gauche, pour les bonnes manières.
Il lit Sagan et tutti quanti,
Quant à Balzac, il se demande si
C’est un gazier ou un notaire.
La vie moderne, vie moderne.

Il y a des gens qui font exotique,
Qui pour bouffer à l’as de pique,
S’en iraient même jusqu’à Pékin ;
Moi sans visa ni prospectus,
Avec un carnet d’autobus,
Je vois des tas de gens et je ne vais pas loin.
La vie moderne, vie moderne.

Les magasins sont débordés,
On y vend des diams en papier,
De ceux qu’on peut pas vous faucher,
Des mouchoirs qui ne servent qu’une fois
Comme ça au moins, on sait à quoi,
À quoi ça sert d’avoir dix doigts.
La vie moderne, vie moderne.

C’est comme les machines à laver,
Ça vous lessive tout un quartier
Et puis, ça se tasse incognito.
C’est pas comme celles du Portugal
Si elles lavaient, il n’y aurait pas de mal,
Mais elles repassent à la radio.
La vie moderne, vie moderne.

La gloire, c’est comme le sex-appeal,
Faut du rimmel pour pas qu’elle file
Ou qu’elle finisse dans un potin.
Il faut la traiter comme une copine,
Ici, ailleurs ou chez Maxim’
Et puis l’asseoir sur le Bottin.
La vie moderne, vie moderne.

Il y a la nature qui est en folie,
Dans les sillons, ça fait du bruit ;
C’est la Marseillaise du printemps.
Les feuilles des arbres se font jolies,
Il y a de la chlorophylle dans leur lit
Pour qu’on se rince l’œil et puis, les dents.
La vie moderne, vie moderne.

Dans les usines, il y a plus personne,
Ça fait plus net quand midi sonne
Et que miss robot danse la polka.
Il y a des boulons électroniques
Qui se vissent tout seul, c’est fantastique
Et qui vont pas au syndicat.
La vie moderne, vie moderne.

Grand-mère avait les cheveux longs,
Grand-papa lui roulait le chignon
En roucoulant comme un pigeon.
Ton jules à toi roule ses mégots
En se disant quel est le saligaud
Qui a brouté le blé que t’avais dans le dos.
La vie moderne, vie moderne.

À New York, il y a des maisons
Qui chatouillent les pieds du patron,
Qui chausse du 45 hectares.
À Paris, il y a des sous-sols
Où l’on cause avec des bémols
Qui grattent le ciel comme une guitare.
La vie moderne, vie moderne.

mercredi 11 septembre 2019

NÉOS NÉONS


NÉOS NÉONS

Version française - NÉOS NÉONS – Marco Valdo M.I. - 2019
d’après la version italienne de Krzysiek Wrona
d’une
Chanson polonaise – Neony – Bardziej – 2019 (Texte transcrit à l’oreille par Krzysiek Wrona)
Paroles et musique : Bardziej , qui est devenu Bardziej Plus ou, plus brièvement, Bardziej pl, devenant pour l’occasion un quintette :
Grzegorz Dąbrowskivoix, guitare
Paweł Korkuś –
voix, guitare
plus:
Michał Jezierski -
basse
Andrzej Leżoń -
saxophone
Tobiasz Wawrzyniak - batteri
e





Dialogue maïeutique

Comme je l’ai souvent souligné, Lucien l’âne mon ami, l’univers de la traduction est complexe et il n’y a pas une bonne manière de traduire ; le mieux, comme on le sait est de s’en tenir à une version et de laisser la porte ouverte à d’autres versions. C’est à cette circonstance que notre ami polonais a été confronté. Voici ce qu’il en dit :
« Comme vous pouvez le voir, j’ai fait un truc "métis". Ce n’est pas vraiment la traduction littérale, mais ce n’est même pas une version chantable, avec le bon rythme. J’ai été entraîné par les rimes faites un peu au hasard. C’est comme ça que ça m’est venu ;-)
Cette chanson est très belle. On pourrait peut-être faire quelque chose d’un peu plus décent en italien ? ».
Quant à moi, comme il est dit, j’ai repris la version italienne pour en faire une version française.

Soit, répond Lucien l’âne, mais si tu me disais de quoi elle cause cette chanson et si dans la foulée, tu m’expliquais cet étrange titre.

Je comptais bien faire tout ça, Lucien l’âne mon ami. D’abord, ce titre de Néos Néons est une sorte d’écho, de prolongement de la discussion sur le titre en polonais « Neony » où, semble-t-il, par licence poétique, le traducteur en italien aurait usé du mot « neon » et aussi, une sorte de condensé de la chanson elle-même, où les nouveaux néons viendraient éclairer la civilisation moderne. Cependant, je ne puis vraiment tenter une exégèse que de la version en langue française et dès lors, mon explication, ma perception de ce que dit la chanson et de ce que ça signifie est sujette à cette caution. Pour caractériser cette chanson, je dirais qu’il s’agit d’une sorte de chronique de notre temps, qui est celui des villes tentaculaires, de la télévision et des néons. Il est peuplé de foules qui se pressent à leurs activités multiples, multiformes et mystérieuses. On ne sait où vont tous ces gens. Et puis, pour le reste du monde, il y a la misère et la guerre, une guerre sans doute interminable. Une guerre dont le moteur est à deux temps : foi ancienne contre croyance à la Babel moderne et télévisuelle.

Oh, Marco Valdo M.I., on dirait une sorte de bulletin en provenance de la Guerre de Cent Mille Ans et ne te chagrine pas trop de ta glose, car ce que tu en dis me paraît fort intéressant. J’apprécie particulièrement cette confrontation de la foi – disons le mot, religieuse, des superstitions et de la croyance à la modernité, c’est-à-dire à tout le clinquant de cette civilisation post-industrielle qui a édifié son monde sur la croyance à sa propre transcendance. On nage dans l’absurdité, on dirait qu’Ubu s’est emparé du monde et on a l’impression qu’on ne peut que compter les coups ; on dirait qu’on vit avec en toile de fond un combat douteux de guignols incohérents. En somme, le monde a perdu la boussole ou selon Courteline et le fou de son commissaire, le monde « a une araignée dans le plafond, une punaise dans le bois de lit, et un rat dans la contrebasse. »

Ainsi, répond Marco Valdo M.I., la chose n’est pas nouvelle et citation pour citation, ceux-là qui prétendent mener le monde selon leur Livre, à tous ces vanteurs de médecine universelle à base de foi et de croyance, le genre humain tout entier demandera : « En somme, docteur, je meurs guéri. »

Pour ce que nous y pouvons, Marco Valdo M.I., tissons le linceul de ce vieux monde crédule, croyant, criminel et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Je longe la rue
D’une ville fourmillante,
Grouillant d’hommes
À l’orée de ce millénaire
Neuf, meilleur,
Qu’une lueur éclaire ;
L’ignorance et les horreurs
Sont restées dans l’autre.
Je regarde de la hauteur
De mon humaine grandeur,
La Terre entière
Et même au-delà, partout
En bas, là, dessus, dessous,
Il y a la faim et les préjugés.
Je regarde les gens 
Et j’entends
Un bruit : je suis réveillé.

J’allume la télé,
Car que peut allumer
Un homme prudent et avisé
Au milieu de la nuit ?
Avec sa voix mécanisée,
Dans cette luminescence glacée,
L’écran qui luit
Donne des nouvelles du monde :
Un souverain absolu, immonde,
Affame une nation ;
Des hommes sont morts pour la foi ;
D’autres tuent en son nom
Et cette sainte guerre durera.
En provenance du front,
On entend les derniers rapports :
Il n’y a aucun accord.

Ce n’est pas la Lumière,
Ce sont les néos néons
Qui éclairent
Les superstitions.
Mais je suis fier et content,
Moi, l’homme du présent,
Que l’idole face à laquelle je me prosterne
Soit si magnifiquement moderne.

Ce n’est pas la Lumière,
Ce sont les néos néons
Qui éclairent
Les superstitions.
Mais je suis fier et content,
Moi, l’homme du présent
Que l’idole face à laquelle je me prosterne
Soit si magnifiquement moderne.

Ce n’est pas la Lumière,
Ce sont les néos néons
Qui éclairent
Les superstitions.
Mais je suis fier et content,
Moi, l’homme du présent
Que l’idole face à laquelle je me prosterne
Soit si magnifiquement moderne.

Ad libitum