jeudi 7 février 2019

À l’Abri des Bandits



À l’Abri des Bandits


Chanson léviane – À l’Abri des Bandits – Marco Valdo M.I. – 2019

Lettre de prison 9

10 avril 1934



Dialogue Maïeutique


Déjà ce titre « À l’Abri des Bandits », sursaute Lucien l’âne, c’est du persiflage. Cependant, je dois bien reconnaître qu’il reflète une réalité, car c’était le cas du temps de Carlo Levi à la prison de Turin ; ça l’est peut-être moins aujourd’hui ; enfin, je n’en sais trop rien. Ça doit aussi dépendre des prisons. Pour certaines, la chose est certaine ; dans celles-là, on dirait plus exactement : « En prison, sous la coupe des bandits. »

Sans doute, Lucien l’âne mon ami, est-ce vrai dans certaines prisons contemporaines ; cependant, il y a prison et prison, et puis, il y a les camps, les bagnes et une infinité de choses du genre, parfois sans nom où on entasse tout un monde. S’agissant de cette chanson, il faut avoir à l’esprit ce qu’était l’Italie de l’époque et quels étaient les gens au pouvoir, les vilaines manières qu’ils avaient et les façons brutales avec lesquelles ils avaient éliminé « démocratiquement » leurs adversaires. Les fascistes au pouvoir étaient exactement ce qu’on appelle des bandits, leur parti était constitué d’un agglomérat de bandes de malfaiteurs. De plus, aux Nuove, il devait y avoir une aile réserve aux prisonniers politiques, ne fut-ce que pour des raisons de surveillance particulière et pour la facilité des convois vers les locaux d’interrogatoire. Enfin, quoi qu’il en soit, le titre de la chanson est nettement politique, et s’il est question de bandits, ce sont des fascistes qu’il s’agit.

Je suis assez d’accord avec ce titre et ce que tu en dis, Marco Valdo M.I. mon ami. Je voudrais ajouter, qu’aujourd’hui en 2019, l’Italie se retrouve à peu près dans la même situation avec un ministre de l’Intérieur poursuivi par la justice, grand distributeur de crucifix, chef de bandes et réinventeur des milices à ses heures. Pour moi, c’est assez symptomatique d’une sorte de décrépitude morale qui atteint de larges couches de la société. C’est la faiblesse des démocraties de laisser aller le pouvoir à vau l’eau et de l’abandonner à leurs ennemis et leurs dictateurs pour peu qu’ils se déguisent en élus ou qu’ils se vantent de parler au nom du peuple. Soit dit en passant, personne ne sait exactement qui est le peuple et personnellement, je ne l’ai jamais rencontré et je ne l’ai jamais entendu formuler la moindre parole. En somme, le peuple, c’est comme Dieu, ce doit être un mythe, un fantôme ou une marionnette aux mains de ventriloques. Et que raconte d’autre la chanson ?

Après toutes ces considérations quasiment philosophiques, Lucien l’âne mon ami, je m’en vas te dire deux mots de Charles d’Orléans, potentiel roi de France, qui passa une grande partie de sa vie prisonnier chez les Anglais et écrivit un des rondeaux des plus célèbres, dont s’inspire le premier quintain de la chanson.

« Le temps a laissé son manteau
De vent de froidure et de pluie,
Et s'est vêtu de broderie,
De soleil luisant clair et beau. »

Oui, dit Lucien l’âne, je l’ai encore dans mes oreilles d’âne ce refrain de prison, ce rondeau de printemps qui roule et je t’en dis la fin :

« Chacun s’habille de nouveau.
Le temps a laissé son manteau. »

Et puis, qu’y a-t-il ?

Le troisième quintain, Lucien l’âne mon ami, raconte la fin de Sénèque et clôt l’argumentaire de l’homme cultivé, injustement mis en prison. Le quatrième revient sur l’inanité de ce séjour avec une certaine ironie :

« On fermente à mariner longtemps. »

Le suivant s’en prend à l’absurdité d’en vouloir aux gens pour ce qu’ils sont :

« au motif qu’ils sont juifs ».

En effet, dit Lucien l’âne, il est véritablement absurde et totalement inique de mettre en prison et de pourchasser des gens au motif qu’ils sont étrangers, réfugiés, exilés ou d’une religion ou d’une confession quelconques ou même, évidemment, s’ils ne sont rien d’autre qu’eux-mêmes – les athées, par exemple. Mais, Marco Valdo M.I. mon ami, il reste un quintain dont je devine le secret et j’en sens l’air marin au point que je le chantonne déjà.
« Ça fera bientôt deux mois complets
Et j’ignore encore quels sont leurs projets.
Encore heureux qu’il fasse beau…
Pour les vacances, nous irons en bateau. »

Je l’avais remarqué, Lucien l’âne mon ami, et je connaissais tes oreilles si subtiles, car ce petit quintain (et non pas, le petit quinquin, célèbre berceuse du Nord) est une parodie de la Marie-Joseph, superbe chanson de Stephan Golmann, qui commence ainsi :

« Ça nous a pris trois mois complets
Pour découvrir quels étaient ses projets.
Quand le père nous l’a dit, c’était trop beau,
Pour les vacances, nous avions un bateau. »

Je m’empresse d’ajouter qu’à l’évidence, c’est un peu forcer les choses que d’attribuer à notre prisonnier un don de pareille anticipation. Le texte de la Marie-Joseph date de 1949, soit quinze ans et une guerre mondiale après la lettre de 1934. Comme quoi, toutes ces chansons sont une pure révision et une recréation, même si elles évoquent assez correctement les lettres originales. Et voilà, en voilà assez pour aujourd’hui !

Il vaut mieux mettre les points sur les « is » plutôt que les poings sur les « zis » (yeux), « mettre les poings sur les zis » est une manière de bandit. Alors, puisque tu en as fini , dit Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde plein de bandits, de prisons, de tueurs et de cris et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le temps a laissé son manteau
Des jours de vent et de pluie
Pour se vêtir de soleil nouveau
Et de papillons matutinaux.
L’air a repris vie.

Dans cette prison sans teint,
Tout le mal tient à ces murs peints,
Ces portes et ces barreaux déteints.
Riez, je philosophe comme un vieil ancien
Qui s’ouvrit les veines dans son bain.

Un mois de loisir forcé,
Ça me paraît assez
Pour tester ma tranquillité,
Ma patience et mon tempérament.
On fermente à mariner longtemps.

Ici, rien de neuf à l’instruction.
Me prend-on pour un suspect,
Le détenteur de je ne sais quels secrets ?
Quand même, on ne peut mettre en prison
Des gens au motif qu’ils sont juifs ou mormons.

Ça fera bientôt deux mois complets
Et j’ignore encore quels sont leurs projets.
Encore heureux qu’il fasse beau
Et que je sortirai bientôt.
Pour les vacances, nous irons en bateau.

Vous pouvez dormir tranquilles,
Ici, on est à l’abri
Des blessures, des maladies,
Des passions malsaines et des mauvaises compagnies,
Des mauvaises gens, des voleurs et des bandits.

mardi 5 février 2019

AHMED L’AMBULANT


AHMED L’AMBULANT

Version française – AHMED L’AMBULANT – Marco Valdo M.I. – 2019 (2008)
Chanson italienne – Ahmed l’ambulanteModena City Ramblers – 1994



Adaptation libre de la poésie homonyme de Stefano Benni in « Ballate » ed. Feltrinelli – En septembre 1992, passant par le stand de Rinascita à la Fête de l’Unità de Reggio Emilia, il nous est arrivé d’entendre lue à haute voix cette poésie de Stefano Benni. En lisant la quatrième de couverture du livre, nous avons décidé de la mettre en musique; en est née cette chanson au son pour nous insolitement méditerranéen. Nous avons fait entendre ce morceau au poète en personne et nous avons reçu sa bénédiction. Encore merci Stefano.

(Extrait de « La grande famiglia »).


Dialogue Maïeutique


Il y a dix ans, Lucien l’âne, je faisais la version française de cette chanson italienne, écrite et interprétée quinze ans avant par les Modena City Ramblers. Elle raconte l’histoire d’un réfugié, d’un exilé, d’un Africain venu chercher de quoi vivre ici, dans sa liberté et sa dignité d’homme. De sordides imbéciles l’attendaient sur ce coin de terre. C’est l’histoire d’une horreur qui avait été écrite par un poète déjà près de vingt ans auparavant (Ballate – Stefano Benni – 1991) et cette horreur poursuivait toujours sa progression dans les rues et dans les têtes, comme un cancer sournois ; elle chassait l’humanité des consciences. Nous sommes onze ans plus tard encore au moment où je présente cette version française ponctuée et la situation en Italie a encore empiré – pour ne rien dire du reste du monde. Là-bas à présent, le ministre de l’Intérieur est le chef des bandes et il fait voter des lois qui autorisent les armes à feu et les assassinats domestiques. Certains parlent de recul de civilisation. Moi, je dis qu’un homme, une ville, un pays, un continent a la civilisation qu’il mérite.


J’ai entendu dire ça, dit Lucien l’âne. Cependant, il fut un temps où on pouvait espérer que les choses s’amélioreraient, que les humains parleraient aux humains. Apparemment, les temps ne sont pas encore venus. Alors, tissons plus obstinément encore le linceul de ce vieux monde raciste, nationaliste, fasciste, réactionnaire, xénophobe et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Au gel sous un portique désert, quarante nuits,
J’ai vendu des montres aux étoiles.
Viens me couvrir d’or, ô Ashiwa déesse de la nuit !
J’ai des bracelets faux et un anneau à chaque main,
Mais pas de femme.
La quarante et unième nuit, ils sont venus me chercher ;
Ils ont piétiné mes montres comme des coquillages.
Ramène-moi chez moi, ô Ashiwa déesse de la nuit !
J’aurai une valise pleine de douceurs et de cravates
Et je reverrai mon village.

Ainsi pour se divertir ou parce qu’ils dorment mal,
Ils m’éclateront la tête avec un bâton ;
Viens me libérer, ô Ashiwa déesse de la nuit !
J’ai des bracelets faux et un anneau à chaque main,
Mais pas de femme.

Au gel sous un portique désert, quarante nuits,
J’ai vendu des montres aux étoiles.
Viens me couvrir d’or, ô Ashiwa déesse de la nuit !
J’ai des bracelets faux et un anneau à chaque main,
Mais pas de femme.

Je ne suis pas mort dans votre ville ;
Je suis mort sur grand tas d’ébène
Et les miens ont chanté et dansé
Pendant quarante nuits.

vendredi 1 février 2019

LA RONDE


LA RONDE


Version française – LA RONDE – Marco Valdo M.I. – 2019 (2008)
Chanson italienne – GirotondoFabrizio De André 1968

[1968]

T
exte : Fabrizio De André
Musiq
ue : Gian Franco Reverberi/Fabrizio De André
Chœurs d’enfants : I Piccoli Cantori di Nini Comolli


« Vous êtes peut-être déjà arrivé à cent (chansons rassemblées), mais il me plaît de rappeler une chanson de Fabrizio qui parle de la guerre et aussi de l’enfance, ou plutôt de la guerre avec les mots plus typiques de l’enfance ». (Fulvia, on ng it.fan.fan.musica.guccini. Commentaire original sur la première collection des CCG, février/avril 2003). Une des pages les plus intenses et dramatiques de toute la cantate. Elle raconte comment la folie impitoyable de l’homme a déclenché la guerre atomique et comment la terre a été détruite. Seuls les enfants sont restés en vie, à continuer une ronde absurde qui les entraîne, progressivement, vers la folie. Et sur tout ça plane, un terrible souci : « Qui nous sauvera ? » (d’après les notes de couverture du disque).

C’est une comptine dans laquelle le chanteur, s’accompagnant de la guitare, est flanqué d’un chœur d’enfants qui répond à ses questions. La chanson est devenue un des manifestes anti-guerre et a eu beaucoup de succès. Dans un monde bouleversé par les bombes et le deuil, il n’y a plus de place où jouer pour les enfants, et à la fin ils doivent se résigner à jouer eux-mêmes à la guerre, en continuant leurs rondes, jusqu’à une folie débridée et désespérée, rendue, à la fin de la chanson, par l’effet accéléré.
Matteo Borsani - Luca Maciacchini, Anima salva, p. 44]

« La comptine des enfants affolés, seuls habitants de la terre après l’explosion de la bombe. »
[Doriano Fasoli, Fabrizio De André. Passaggi di tempo, Edizioni Associate, Rome 1999, pp. 118-119].

Dans "Girotondo", De André marie la joyeuse mélodie d’une chanson populaire "Marcondiro’ndera" avec le thème mortellement grave de l’anéantissement possible de l’humanité par l’utilisation des armes nucléaires dans les guerres, appuyé par l’utilisation d’un chœur d’enfants. Après le succès de "La canzone di Marinella", la télévision publique italienne Rai invitait souvent De André à chanter son grand succès. Mais De André refusa jusqu’à ce qu’il puisse choisir le morceau à présenter. Entre autres chansons, il choisit "La guerra di Piero" et "Girotondo", des hymnes anti-guerre qui reflètent le pacifisme profond de De And. - Dennis Criteser

Una traduzione di Girotondo, mettiamo una versione francese;
à noter que pour la fin en tout cas, cette chanson est proche parente de la chanson
« Marchand de canon » (Le petit commerce) de Boris Vian, où le dit marchand se lamente : « J’ai fait faire des affaires à tous les fabricants de cimetières et moi, maintenant, je me retrouve à pied. Tous mes bons clients sont morts en chantant, et seul dans la vie, je vais sans souci… »



Si la guerre survenait, Marcondiro’ndera,
Si survenait la guerre, Marcondiro’nda,
Sur mer et sur terre, Marcondiro’ndera,
Sur mer et sur terre, qui s’en sauvera
 ?
Nous sauvera le soldat qui ne la voudra pas,
Nous sauvera le soldat qui la refusera.

La guerre a déjà éclaté, Marcondiro’nder
a ;
La guerre a déjà éclaté, qui nous aidera
 ?
Le bon Dieu nous aidera, Marcondiro’ndera ;
Le bon Dieu nous aidera, le bon Dieu nous sauvera.
Le bon Dieu a déjà fui, on ne sait p
as ;
Le bon dieu Dieu s’en est allé, qui sait quand il reviendra.

L’aéroplane vole, Marcondiro’ndera
L’aéroplane vole, Marcondiro’nderà.
Il jettera la bombe, Marcondiro’nder
a
Il jettera la bombe, qui nous sauvera
 ?
L’aviateur qui ne le fera pas ;
L’aviateur qui ne la jettera pas.

La bombe est déjà tombée, Marcondiro’nder
a ;
La bombe est déjà tombée, qui se la prendra
 ?
On
se la prendra tous, Marcondiro’ndera ;
Beaux ou laids, Marcondiro’ndà,
Grands ou tout petits, elle les détruira ;
Malins ou crétins, elle les foudroiera.

Il y a trop de trous, Marcondiro’ndera ;
Il y a trop de trous, qui les remplira
 ?
Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro’ndera ;
Nous ne pourrons plus jouer à Marcondiro’ndà.
Et vous pour vous divertir, allez
donc là-bas ;
Allez vous divertir où la guerre n’ira pas.

La guerre est partout, Marcondiro’ndera ;
Toute la
Terre est en deuil, qui la consolera ?
Les hommes, les bêtes, les fleurs,
Les bois et les saisons aux mille couleurs.
Des gens, des bêtes, des fleurs, il n’y en a plus ;
De vivants, il ne reste que nous et rien de plus.

La
Terre est toute à nous, Marcondiro’ndera ;
Nous en ferons un grand carrousel, Marcondiro’ndà.
Nous avons toute
la Terre, Marcondiro’ndera ;
Nous jouerons à la guerre, Marcondiro’ndà.

jeudi 31 janvier 2019

Le Temps libre

Le Temps libre


Chanson léviane – Le Temps libre – Marco Valdo M.I. - 2019


Lettre de prison 8
3 avril 1934

Carlo Levi 1920


Dialogue Maïeutique

Cette chanson « Le Temps libre », est ici datée du 3 avril 1934, ce qui est la date de la lettre de laquelle est tiré le premier quintain, d’où provenaient aussi des éléments de la chanson précédente, par exemple, ce qui concerne la cravate, la « Gazetta dello sport ». Le reste, les éléments qui constituent les cinq autres quintains sont extraits de la lettre du 6 avril 1934.

Pourquoi tout cet embrouillamini ?, Marco Valdo M.I. mon ami.

Je dois te dire, Lucien l’âne mon ami, que je reconnais volontiers que ces lettres sont quelquefois entremêlées, car je me suis laissé guider par le cours de la poésie plus que par l’exacte adéquation à ces lettres en apparence banales. Elles ressemblent vraiment à des lettres comme n’importe qui pourrait en envoyer dans les mêmes circonstances. Il faut en extraire un récit ; c’est précisément mon travail.

Ce seraient donc des lettres banales, demande Lucien l’âne.

En apparence, en apparence, oui, certainement, dit Marco Valdo M.I. ; cependant, la vérité me commande de dire qu’elles ne le sont pas du tout comme cette revisitation poétique le montre. Un élément important à prendre en compte, c’est le fait que ces lettres de prison s’inscrivent dans un mouvement continu à l’intérieur d’un temps circonscrit (le temps de la prison) où les jours se ressemblent, d’où ce sentiment de banal, et où elles se cristallisent en un seul chant allant et revenant sans cesse sur lui-même. C’est une complainte.

Je comprends maintenant l’impression que j’ai eue jusqu’ici, dit Lucien l’âne pensif. Alors, qu’y a-t-il dans ce Temps libre ?

Qu’y a-t-il dans ce Temps libre ?, pour répondre à cette question, Lucien l’âne mon ami, je vais reprendre la démarche que j’ai suivie jusqu’ici, une démarche vaguement didactique et passablement ordonnée. Le premier quintain montre un Carlo Levi calme, tranquille, sûr de lui et homme de culture et même, de culture classique italienne. Ce n’est pas aussi innocent que cela puisse paraître, car ainsi – par-dessus la tête de la censure, le prisonnier s’adresse aux magistrats en jouant sur la connivence des lettrés : « Nous avons lu les mêmes livres » et au-delà des circonstances du moment, nous partageons certaines valeurs – sous-entendu : que le régime ne partage pas, mais ne peut contester.

« Libre de tout souci judiciaire,
En compagnie de Dante et de Pétrarque,
Je relis le Canzoniere. »

Comme je l’ai déjà expliqué, ce sont là des axes forts de sa défense par censure et cabinet noir interposés. Les trois quintains suivants décrivent la prison, vue de l’intérieur de la cellule (et accessoirement, à quoi on réduit un artiste). C’est un tableau précis à la manière du peintre et du conteur qu’il est.

« Par ma fenêtre, un trou de lumière grise,
On ne peut voir les oiseaux, ni les avions.
Face au mur vague, mon œil brille.
Le ciel à travers les grilles »

Puis, les deux dernières strophes ont l’habituelle vocation double : informer l’extérieur et apporter encore des éléments de défense dans cette plaidoirie lancée vers les autorités. Le prisonnier met – l’air de rien – les magistrats et leur conscience, même mauvaise, face à face avec l’usage des dénonciations et des informateurs et il met en cause la validité des renseignements que ces mouchards peuvent rapporter. En filigrane, il en appelle à l’homme – qui devrait exister en chaque juge – contre les pratiques nauséeuses du fascisme.

« Que sans préjugés, ils ne se laisseront pas guider
Par de faux renseignements
Et qu’ils vont me libérer. »

Pour une fois, Marco Valdo M.I. mon ami, laisse-moi, avant de conclure, te donner connaissance de mon impression sur ton travail, sur cette chanson (et les précédentes et par avance, sur les suivantes, si elles suivent la même voie – et que feraient-elles d’autre ?)

Va-z-y, Lucien l’âne mon ami, va-z-y, je suis très curieux et très désireux de la connaître. Et surtout, n’aie crainte de me dire les choses directement.

Oh, il n’y a rien d’exceptionnel à ma réflexion, reprend Lucien l’âne, c’est ce que je pense amicalement et je ne voudrais pas que mon avis – quelque peu biaisé par l’amitié, mette à mal ta légendaire modestie. Je voulais juste te dire que je trouve cette transmutation de langue et de forme (de l’italien au français, de la prose à la poésie), terriblement réussie. C’est un monument poétique que tu dresses à Carlo Levi. C’est l’étrange résultat d’une alchimie passionnée. C’est particulièrement sensible quand on lit ces chansons pour elles-mêmes sans se soucier ni de l’histoire, ni des dates. Voilà tout ! Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde aux arrières-goûts de fascisme, bruyant, gris, morfondu, sombre et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Avec ce calme qui entoure
Le temps libre
Libre de tout souci judiciaire,
En compagnie de Dante et de Pétrarque,
Je relis le Canzoniere.

Les voix des gardiens nous épuisent.
Des bruits indistincts font diversion :
Rumeurs d’usine et de circulation.
Par ma fenêtre, un trou de lumière grise,
On ne peut voir les oiseaux, ni les avions.

Face au mur vague, mon œil brille.
Le ciel à travers les grilles
Se morfond nuageux.
D’un soupir profond et oiseux,
Le vent le déplie.

Ici, la veille se réduit à la lumière,
Le sommeil se terre dans les ténèbres :
Ici, la nuit est sans mystère,
Elle se meut dans le sombre
À la poursuite des ombres.

Depuis que je suis là,
J’ai rencontré deux fois les fonctionnaires,
Chargés de mon cas.
Ils n’ont fait état
D’aucune accusation particulière.

À présent, tranquillement, sereinement,
Patient, j’attends et j’espère
Que sans préjugés, ils ne se laisseront pas guider
Par de faux renseignements
Et qu’ils vont me libérer.

mardi 29 janvier 2019

POUR EN FINIR AVEC LA MÈRE… !

POUR EN FINIR AVEC LA MÈRE… !


Version française – POUR EN FINIR AVEC LA MÈRE… ! – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Immer raus mit der Mutter !Kurt Tucholsky – 1924
Texte de Kurt Tucholsky, publié dans Die Weltbühne en 1924 sous un de ses pseudonymes, celui de Theobald Tiger.
Musique de Hanns Eisler
Interprété par Ernst Busch, album "Ist Das Von Gestern ?" de 1965.


On l’imagine avec ses grosses bacchantes,
Avec ses médailles, son casque

Poème dédié à Paul Graetz (1890-1937), un des maîtres du cabaret berlinois des années Weimar. Paul Graetz, comme Tucholsky lui-même, fut contraint de fuir l’Allemagne en 1933 et mourut prématurément (d’une crise cardiaque, pas de sa propre main, comme Tucholsky) à Hollywood en 1937.

Dans ce poème, Tucholsky affirme quelle est pour lui la solution aux aberrations du nationalisme : connaître le monde, connaître d’autres cultures, vérifier à la première personne que les Français sont comme les Allemands, des êtres humains. Comme nous le savons, Tucholsky, grand viveur, aimait Paris et y passait beaucoup de temps. L’autre chose que Tucholsky aimait (avec les femmes) était le cabaret (la dédicace à Paul Graetz n’est pas accidentelle) et s’il y a un élément qui unissait étroitement Berlin et Paris dans ces années-là était précisément le cabaret, la vie nocturne.

L’invitation de Tucholsky aux Allemands, au lieu de continuer à pleurer sur les guerres passées, est donc d’aller faire une belle promenade sur les boulevards de Paris. Mais attention, pas comme le général Ludendorff avait tenté de le faire au début de la Grande Guerre, en envahissant la Belgique neutre et en rasant avec la Grande Berta les forteresses de Liège pour ouvrir un corridor vers la capitale française… Pour mémoire, Ludendorff, avec von Hindenburg, était le représentant de la classe militaire allemande, le même qui était non seulement coresponsable du carnage de la guerre, mais qui plus tard a aidé à concéder l’Allemagne à Hitler…


L’aspect tragique et moqueur de ces vers est que Ludendorff n’est arrivé qu’à 40 km de Paris alors qu’Hitler, vers qui Tucholsky se tourne enfin pour renouveler son invitation à visiter la France, est vraiment arrivé à Paris, et paspour une visite de courtoisie ou pour assister à un spectacle cabaret. Mais en juin 1940, le grand écrivain et poète juif d’origine polonaise – aimant trop la vie et connaissant bien l’Horreur – avait déjà depuis quelques années mis fin à des jours en exil à Göteborg…



Contractés, ratatinés, ankylosés, paralysés,
Depuis dix ans, ça va comme ça.
Comme les Allemands sont décimés,
Qui étaient les tenants de Goethe autrefois !


Il existe un truc – et il est inouï.
Ce truc, le voici :
Va une fois sur les boulevards, Mec !
Va une fois à Paris, Mec !


Ludendorff, les forts de Liège une fois pris,
Du pays n’est plus jamais sorti.
Quelle journée pour lui ! Le Brave avait été
Pour la première fois à l’étranger.


On l’imagine avec ses grosses bacchantes,
Avec ses médailles, son casque et sa lance,
Une fois sur les boulevards, Mec !
Une fois à Paris, Mec !


Entre au sud, le Hanovre et au nord, la Franconie,
L’horizon se rétrécit.
Peu s’en vont de la maison
Et presque personne dans le monde.


J’aimerais qu’au lieu des chemins du Brandebourg,
Les employés en masse fassent un tour
Sur les boulevards, une fois, seulement !
À Paris, une fois, seulement !


Là-bas dehors, nul ne se soucie
De votre chef de convoi ;
Vous pouvez crier hiphip et hourra :
Le monde continue tranquille.


Les peuples vivent. La joie rit.
Nous, on traîne derrière.
Ce qu’on fait en cachette ici,
Ça sera découvert.


Aux juges, aux bonzes, oui, jusqu’à
M. Hitler, je dis comme ça :
Va une fois sur les boulevards, Mec !
Va une fois à Paris, Mec !

dimanche 27 janvier 2019

Les Graffitis


Les Graffitis



Chanson léviane - Les Graffitis - Marco Valdo M.I. - 2019


Lettre de Prison 7

1 avril 1934

Le cheval, le doge et le prisonnier


Dialogue Maïeutique

Tu sais, Lucien l’âne mon ami, que l’homme enfermé a l’étrange habitude de marquer les lieux de son passage : un signe, un nom, un dessin ; on appelle ça des graffitis.

Oh, dit Lucien l’âne, personnellement, je ne fréquente pas ces lieux, mais j’en ai déjà vus sur les dans les rues ou sur des arbres.

En effet, reprend Marco Valdo M.I., généralement, il griffe la pierre, le bois ; il tente de graver son souvenir (le souvenir de lui-même), parfois, c’est le dernier, comme si cette trace allait le faire perdurer. C’est une fameuse illusion, la trace ne fait perdurer que la trace.

Certes, dit Lucien l’âne, mais c’est déjà quelque chose. Comme je viens de te le dire, je sais très bien tout cela, moi qui en ai vu tellement depuis le temps que je parcours le monde à la poursuite de moi-même ou de mon ombre, que sais-je ? Il y en a vraiment partout : sur les monuments, sur les arbres, sur le sable (ils ne durent que le temps d’une marée), sur les roches de hautes montagnes ou sur les falaises de bord de mer aux endroits les plus invraisemblables. Et là, il ne s’agit pas d’hommes enfermés ; il s’agit même parfois de couples d’amoureux tatouant un grand chêne, un grand hêtre, liant ainsi leur histoire éphémère à celle de l’écorce meurtrie et leur vanité monte ainsi vers les cieux jusqu’à ce qu’on abatte l’arbre et ça peut durer longtemps.

Revenons à la chanson qui – tu l’auras sans doute deviné, Lucien l’âne mon ami – s’intitule « Les Graffitis ». Cependant, même que c’en est la conclusion :

« Mon œil se perd sur le mur blanc
Entre les graffitis d’un autre temps. »

D’ailleurs, un des endroits où on a le plus le temps et l’envie de faire des graffitis, c’est dans une cellule de prison, de forteresse où le mot est souvent le simple mot « Liberté » ou alors, un cri de colère : « Merde ! ». Et si c’en est la conclusion, les graffitis ne sont pas toute l’histoire de la chanson.

Mais, dit Lucien l’âne un peu abasourdi, qu’est-ce qu’elle raconte d’autre de si intéressant ?

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., beaucoup de choses, alors écoute-moi attentivement. Elle commence par une protestation de l’artiste Carlo Levi auquel un scénario de film a été commandé et qui ne peut, s’il reste en prison, achever et fournir. Que suggère-t-il à ses censeurs ? Une perte pour Carlo Levi, mais peut-être aussi pour le cinéma italien ? Il réclame sa libération, mais pour ceux qui reçoivent le courrier (ses proches), le message est « prévenez Mario Soldati », avec qui il fait ce film et aussi, avec qui il mène la lutte clandestine contre le régime. Tout aussi singulier ce distique :

« J’ai la chemise, j’ai le costume,
Mais pas la cravate autour du cou. »

Il est en apparence fort banal et il sera interprété comme ça par la plupart des lecteurs. Pour le censeur, c’est la description objective de la situation du prisonnier, de n’importe quel prisonnier : sans ceinture, sans lacets, sans cravate, c’est la règle. Pourtant, à y mieux regarder, on découvre le message : je suis dans la situation du prisonnier, mais je ne suis pas avec la cravate (corde) autour du cou, je ne suis pas étranglé ; autrement dit, je suis à mon aise et ils ne me tiennent pas.Vu ainsi, c’est nettement un message clandestin à destination amis de son réseau de résistance.

Houlala, Marco Valdo M.I. mon ami, comme elle est complexe cette petite chanson banale.

Oh, elles le sont toutes, Lucien l’âne mon ami, mais je ne peux faire pareille dissection à chaque fois. Je ne peux te conseiller d’autre méthode que de suivre attentivement le récit, qui dans ces petits textes sont forcément fort denses ; évidemment, on peut les entendre linéairement, sans ces complications et c’est bien aussi. La strophe suivante, par exemple, a le même rôle. Quand elle dit « La Gazetta dello Sport » a publié un communiqué, il fait tout un commentaire, mais il ne dit pas ouvertement qu’on peut utiliser la Gazetta pour faire passer des messages dans les prisons.

C’est une bonne idée, en tout cas, dit Lucien l’âne.

Pour le reste, vois la chanson.

Eh bien, dit Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, myope, mal bâti, mal parti et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Avec ses souvenirs familiers,
Pâque est donc venue ce matin.
Ce qui me rend chagrin,
C’est que, si je reste enfermé,
Le film va m’échapper.

Perdre une scénographie,
Une commande pour le cinéma,
Une occasion comme celle-là,
On n’en a pas beaucoup dans la vie.
Quelle situation, une vraie idiotie.

J’ai la chemise, j’ai le costume,
Mais pas la cravate autour du cou.
Tout ce qui vient de chez vous –
Les lettres, le linge, les vivres,
Les chaussures – m’aide à vivre.

Ici, la « Gazetta dello sport » est autorisée ;
C’est une riche idée !
On y trouve un communiqué :
Un groupe a été arrêté
Et emprisonné.

Ici, comme prisonnier, il est logique
De vouloir retrouver sa liberté.
En attendant, je lis les classiques ;
C’est assez encyclopédique,
Mais j’y suis en bonne société.

Ici, ce matin, je suis fainéant.
Assis à la table, morne à périr,
Je n’ai pas envie d’écrire.
Mon œil se perd sur le mur blanc
Entre les graffitis d’un autre temps.

mercredi 23 janvier 2019

La Maison de Santé


La Maison de Santé

Lettre de prison 6
Canzone léviane – La Maison de Santé – Marco Valdo M.I. – 2019
27 mars 1934


Michel Bakounine





Dialogue Maïeutique

Parfois, Lucien l’âne mon ami, je me dis qu’il serait plus simple de ne pas commenter les chansons et en vérité, elles n’en ont pas besoin. Elles disent toutes seules ce qu’elles ont à dire ; d’autant plus pour celles-ci qui n’ont d’autre objet que de faire le lien, de faire la liaison entre des gens qu’une barrière sépare.

Qu’est-ce qui t’arrive Marco Valdo M.I. mon ami ? Aurais-tu perdu me goût de parler, le plaisir de noter ces conversations de bonne compagnie ? As-tu seulement songé à ce fait irrémédiable que sans elles, nous n’existerions simplement pas l’un pour l’autre ?

J’y pense, Lucien l’âne mon ami, j’y pense souvent à nos dialogues et à leur maïeutique. Sans eux, nous ne serions pas là à nous disputer autour de tout, de rien, d’un mot qui passe. Moi, encore, je serais occupé à l’une ou l’autre chanson, l’une ou l’autre version française d’une chanson en langue étrangère, toi, tu signerais de temps en temps une chanson, un commentaire. Mais qui serais-je sans toi qui vins à ma rencontre au détour d’un buisson, au pied dune haie, ballant la tête à chaque pas ? Bref, nous voilà ici.

Et puis, répond Lucien l’âne, il y a que je suis toujours ébahi de voir les mots s’aligner, puis s’entasser doucement comme si à la longue, ils feraient une montagne, un terril, un crassier. A priori, ils ne disent rien de notable ; ils disent, c’est tout.

C’est vrai, Lucien l’âne mon ami, mais c’est compter sans la maïeutique qui vient en extraire on ne sait quel mystère, comme d’un tas de vieux débris de terre rejetées à l’écart lors de l’extraction, les mineurs d’or du Chili tirent, à force de patience, de quoi assurer un temps un surplus à leur subsistance. Par une étrange chimie, les poussières d’or s’agglutinent et forment des paillettes que le mineur enferme précieusement dans son sachet et le cache. Enfin, c’était vrai vers 1834, un siècle avant cette lettre de prison, quand Charles Darwin l’a indiqué sur son carnet de voyage.

Bon sang de bonsoir, Marco Valdo M.I. mon ami, te voilà encore en train de nous bassiner avec tes histoires qui n’ont rien à voir et moi, comme un âne, en train de me faire avoir. Dis-moi plutôt ce que dit la chanson.

Oh, elle ! Que dit-elle ?, reprend rêveusement Marco Valdo M.I. Que veux-tu que je te dise ? Je ne sais trop, l’écume des jours d’un prisonnier : balayer, ranger, refaire un lit, penser au passé, ne pas oublier d’affirmer son statut d’artiste, d’homme de culture – il parle de l’Anna Karénine, de rassurer la famille, d’ironiser – la prison est une maison de santé (il pensait peut-être à Paris où Santé et prison sont synonymes), enfin, affirmer son incompréhension face aux accusations, jouer les innocents.

Au fait, demande Lucien Lane, tu penses que Levi imaginait que les censeurs qui lisaient ses lettres avant de les renvoyer au destinataire, les gens de la police politique, les juges chargés de son instruction se laisseraient convaincre ou prendraient au sérieux ses dénégations ?

Je ne le sais pas, Lucien l’âne mon ami, mais ce qui est certain, c’est que si Carlo Levi (ou n’importe quel prisonnier) av ait reconnu quoi que ce soit dans ces lettres, ils en auraient fait usage contre lui. C’est à mon sens une des raisons pour lesquelles les autorités pénitentiaires et judiciaires laissent aux prisonniers la possibilité d’échanger du courrier avec l’extérieur. Mais ici, comme lors des interrogatoires, c’est un jeu de dupes et Carlo Levi est assez subtil à ce jeu de « à malin, malin et demi ». Il retourne l’instrument contre ses instructeurs ; ils veulent des détails, des confidences et ils en reçoivent. Ils veulent de la vérité ; ils en sont arrosés. À ce jeu, il y a un précédent historique célèbre, dont je veux te parler, celui d’un prisonnier qui a adressé par écrit un texte où il raconte tout son parcours à son oppresseur et à la demande de ce dernier et je te propose de deviner qui est ce personnage, à partir d’un petit texte, que j’ai un peu arrangé à ton intention, de façon à lui donner un caractère un peu énigmatique et à ménager un rien de suspense : « Le pouvoir désire surtout des révélations sur la politique de son prisonnier et sur les personnes qui y ont été impliquées. Pour le prisonnier, il n’est pas question pour lui de compromettre qui que ce soit… En arrangeant habilement les choses connues (par le pouvoir), sans rien y ajouter d’important, il donnera l’impression de ne pas être obstiné dans son silence. »

Vraiment, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne sais pas de qui il s’agit.

Ce texte est connu sous le nom de « Confession » et Lucien l’âne mon ami, au moment où l’auteur de cette singulière confession à celui qui lui en a fait la demande expresse de lui écrire « comme à son confesseur », ce prisonnier célèbre est déjà deux fois condamné à mort et virtuellement exécuté. Il s’en sortira cependant de la manière décrite ici. Ces deux personnages sont le Tsar Nicolas Ier et le prisonnier, Michel Bakounine. J’ajoute qu’à mon sens, Carlo Levi ne devait pas ignorer cette histoire.

Oh, dit Lucien l’âne, Michel Bakounine, c’était un bien brave homme celui-là, un véritable ami de la liberté et un infatigable ennemi de ce vieux monde, dont nous aussi à notre tour tissons le linceul, un vieux monde plein de mots, de mensonges, de menteries, de ruse, de méchanceté, d’autorité et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ici, il faut s’occuper : balayer, ranger ;
Ces affaires domestiques
Sont choses mécaniques
Elles meublent les jours entiers
Qui s’en vont, oubliés.

De refaire chaque jour mon lit,
À la longue, je ris.
Reborder les couvertures
Est une étrange aventure
Qui me ravit.

Je comprends à présent
Combien les femmes ont plaisir
À coucher les enfants des pères
Qu’elles ont vus naître et grandir.
C’est l’art d’être grand-mères.

Je relis Anna Karénine,
Une histoire de femmes et d’amours,
Un livre de toujours,
Une Traviata si vive, si fine,
Elle m’a tenu compagnie quelques jours.

Rassurez-vous, je suis en bonne santé ;
Soyez tranquilles, je suis serein.
Mais qui aurait jamais imaginé
Qu’on me fasse un tel destin ?
Finalement, la prison est une maison de santé.

Ici, on joue un drame tragi-comique.
S’il n’était pas aussi ennuyeux,
Ce serait humoristique.
Sûr que les juges, gens méticuleux
Me renverront chez moi sous peu.