jeudi 20 juin 2019

À Vau-l’Eau



À Vau-l’Eau


Lettre de prison 34
17 juin 1935


Le hibou Graziadio et le temps




Dialogue Maïeutique

Où donc en étions-nous restés ?, demande Lucien l’âne. Rafraîchis-moi la mémoire, car franchement je ne sais plus, du moins à l’instant, quelle était la canzone précédente.

Ce doit être l’effet de ton grand âge, mon ami Lucien l’âne antique, mais tu as raison, parfois, dans ces séries de chansons, on s’y perd. Cependant, celles-ci ont le mérite d’être datées et numérotées. Ainsi, la première lettre de prison, qui logiquement porte le numéro 1 était datée du 17 mars 1934 – en plein Ventennio fasciste ; elle s’intitulait « Le Fils emprisonné ». Pourquoi ? Tout simplement car l’ensemble de ces lettres de prison est principalement adressé à Annetta Treves, la maman du prisonnier Carlo Levi et qu’elles lui sont envoyées – via la censure de la prison – par son fils. La dernière en date de ces lettres, juste avant celle-ci, c’était la lettre de prison numéro 33 et elle était datée du 17 juin 1935 ; elle s’intitulait « Dante, c’est Dante ».

Maintenant que tu le dis, Marco Valdo M.I., ça me revient. J’ai subitement en tête des petites fraises parfumées, un soleil ivre et être au frais. Il me vient également à l’esprit que le mieux serait d’en établir un tableau ordonné, afin qu’on s’y retrouve.

Soit, je vais m’y atteler. Cela dit, répond Marco Valdo M.I., la nouvelle canzone – la 34 – s’intitule « À Vau-l’eau ». Ce qui veut dire – je sais que tu le sais, cependant, il faut s’entendre mieux sur le sens des mots, : qui se laisse aller au gré du courant, qui s’abandonne, qui va à la va comme je te pousse. Dans la chanson, ce sont les jours qui s’en vont, petit bout par petit bout, au fil des horaires carcéraux. C’est l’inanité qui se déploie ; elle couvre de son brouillard le monde.

Je vois, je vois de quoi il s’agit, répond Lucien l’âne. « Les jours s’en vont je demeure » ; devait se souvenir Carlo Levi, familier d’Apollinaire. Et quoi d’autre ?

Oh, Lucien l’âne, comment mieux dire le rien, le néant des lieux et des heures ; la cellule est un non-lieu, perdue dans cette Rome qui sous ce régime de bananes amères, de barbares modernes, n’est plus Rome, dit le Dr. Levi ; Rome n’est plus elle-même. Le temps lui-même en est pantois. Dans cet endroit où quarante jours comptés sur les doigts sont déjà passés à la moulinette de la monotonie, où le peintre se désespère de ne pouvoir peindre, on a le vertige d’essayer de percevoir ce temps vide, instantané et éternité dans le même moment.

Tout ça me paraît fort philosophique, Marco Valdo M.I. mon ami.

Sans doute aucun, répond Marco Valdo M.I., c’est une activité qui meuble et qui est fort prisée par ceux qui sont à l’écart des agitations quotidiennes ; et puis, Carlo Levi se plaisait à philosopher ; c’était sa façon de ne pas se perdre.

Et sans doute aucun, Marco Valdo M.I. mon ami, la tienne et la mienne à nous qui dialoguons sans cesse comme le vieux philosophe que je croisais naguère au coin des rues d’Athènes. Las, il nous faut reprendre notre tâche, tels des Parques digitales qui comme Nona, Decima et Morta, tissent le linceul de ce vieux monde pataud, indécis, perdu, acéphale et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ici, on ne voit pas les étoiles.
Un jour, une nuit,
C’est un siècle ici.
Une éternité étale
Où vie et mort s’égalent.

La cellule est un non-lieu
Terne, triste et vieux
Que la mort gronde.
Au centre du monde comme
Rome qui n’est plus Rome.

Dans le champ de la peinture,
Ce temps, cet espace
Irréels et fugaces,
Arides, âpres, pierreux s’effacent
Face à l’œil de la nature.

Par une étrange coutume,
Ici, on n’a droit
Qu’à un seul costume.
Dans cette ambiance anonyme,
Je reste en pyjama.

Suivant les horaires carcéraux,
Les jours s’en vont
À vau-l’eau
Comme s’en va l’eau
Du Tibre sous les ponts.

Le temps file tout droit,
Il court pantois,
Parfois infiniment long.
Quarante jours en prison.
Je les ai comptés sur mes doigts.

mercredi 19 juin 2019

LA CHANSON DES NAVILES


 

LA CHANSON DES NAVILES


Version française – LA CHANSON DES NAVILES – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson milanaise – italienne (Lombaro Milanese) – La canzon del Navili Ivan Della Mea – 1974



Dialogue Maïeutique


Dis-moi, Marco Valdo M.I., d’abord, ce que sont ces naviles qui figurent dans le titre de la chanson et qui d’ailleurs, lui donnent – me semble-t-il tout son sens.


C’est bien ça, mon ami Lucien l’âne. Ils lui donnent tout son sens, mais à la vérité, que sont-ils ? Le navile, c’est d’abord une forme francisée par mes soins d’un mot italien : « naviglio », lui-même tiré du mot milanais ou lombard « naviri » ou « navili », tel qu’il apparaît dans le texte. Donc, « navile » en français.


Toute cette philologie est bien jolie, Marco Valdo M.I., mais concrètement, de quoi s’agit-il ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, en bref, il s’agit de canaux sur lesquels circulent des « barconi », de grosses barques, des barges, semblables, mais pas aussi grosses que celles que fabriquait notre aïeul et ses frères sur les bords de la Meuse après la guerre du début du siècle dernier. J’ai dit en bref, car les navigli, c’est toue une histoire. Depuis l’Antiquité, les marchandises prenaient les eaux pour rejoindre Milan tant pour aller et venir à la mer qu’à la montagne. Elles se déplaçaient donc sur le Tessin.


Donc, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, la canzone chante les canaux milanais.


D’une certaine manière, oui, mais, reprend Marco Valdo M.I., c’est surtout une complainte, celle d’un de ces anonymes qui font les travaux de bête de somme, de ceux qui – à longueur de vie – se coltinent des charges lourdes. En certains endroits, on les appelle chargeurs, porteurs ; en d’autres, on les nomme dockers.


Oh, s’écrie Lucien l’âne, ces gens-là sont nos frères à nous les ânes qui avons le même destin de porteurs à vie. Et que dit vraiment cet homme ?


Rien grand-chose, Lucien l’âne mon ami, il raconte sa vie. Dix heures par jour à charger le sable. Toute sa vie : un moment de jeunesse, un voyage de noces, un fils qui prend la relève, les maux de la vieillesse. À ce moment, s’éloigne l’espoir qu’il mettait dans son fils d’un meilleur sort : le jeune homme prend lui aussi place dans la grande aventure des naviles et pourra sans doute reprendre à son compte la même chanson. C’est ce qu’on appelle la reproduction sociale ; elle fonctionne à tous les niveaux. Rares sont ceux qui s’en échappent.


Oh, continue Lucien l’âne, c’est toujours encore comme ça dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour garder et accroître leur richesse, leur pouvoir, leur place dans l’échelle sociale et pour tirer le plus grand profit de l’exploitation des autres. Ce sont des vampires sociaux. Partout où on regarde, ce vieux monde se ressemble. Alors, tissons-lui son linceul à ce barbon jaloux, avare, avide, acide, cupide, stupide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Quand j’étais jeune, je travaillais ici.
Sur le Navile, dix heures par jour.
Je me suis marié et mon voyage de noces
J’ai dû le faire sur cette fosse.


Certains disent que cette eau pourrie est belle.
Cette décharge publique d’égouts, d’ordures
Mais moi, quand la nuit tombe.
Je sens mon estomac qui se ferme.


Et maintenant que je suis vieux, malade,
Je dois encore vivre cette vie de chien
Et plein de colère, sur la péniche
Charger du sable sur le Tessin.


Certains disent que cette eau pourrie est belle.
Cette décharge publique d’égouts, d’ordures
Mais moi, quand la nuit tombe.
Je sens mon estomac se ferme.



Mais l’histoire n’est pas finie.
Sur le Navile, il y a une autre vie,
Du beau Tessin à la Porte tessinoise,
Jour après jour et mois après mois,


Il y a Giovanni, mon fils, mon espérance,
Déjà finie, déjà brûlée.
Certains disent qu’elle est belle cette eau pourrie empestée.
Certains disent qu’elle est belle, mais à moi, elle est rance.

samedi 15 juin 2019

REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE



REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE

Version française – REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Rebecca e la poliziotta zelanteRoberto Amabile – 2017








Par la grâce de la papolâtrie très « pop », les discours anticléricaux font l’objet d’une marginalisation chez les militantes et militants des groupes laïques. Ces personnes évitent l’anticléricalisme soit par peur, soit par opportunisme politique dans la grande majorité des cas. Au contraire, elles se mettent à courir derrière une église (l’Église catholique apostolique romaine) qui s’ouvre « timidement » à ces questions, et on ne sait jamais à quel point si c’est par conviction ou par propagande. À ces gens – naïfs jusqu’à quel point ? – il faudrait enseigner que les maigres libertés de droit (peu en fait) dont nous jouissons ont été arrachées à ce système clérical qui a étouffé et étouffe encore toujours la planète (depuis des millénaires maintenant). Eh bien, non, ils attendent qu’une figure religieuse les réconforte et leur dise qu’ils ne sont pas nés « dans l’erreur ». Ils ne pouvaient pas se le dire eux-mêmes ? L’autodétermination ? Ce n’est pas une émancipation, c’est une cooptation. Ceux qui le font par opportunisme politique sont au contraire comparables à ceux qui disent « je ne suis pas antifasciste, je suis démocratique », des gens qui devraient être effacés de l’histoire pour leur position mais qui jouissent évidemment d’une trop grande considération aujourd’hui.

Le 27 mai 2017, à Gênes, Bergoglio, professionnellement Pape François, parcourait les rues de la ville pour se montrer aux fidèles. L’atmosphère d’harmonie spirituelle unanime fut brisée par Rebecca, qui manifestait en silence avec sa pancarte orange et son écriture noire, qui disait :

LE VATICAN HORS DE L’ÉTAT ITALIEN

C’était simple, propre, direct. Tellement direct qu’une dame de la foule se jette sur Rebecca, l’attrape et tente de lui arracher sa pancarte. Il s’avère que c’est une policière en civil, d’autres agents arrivent, il y a une querelle où la « raison d’État » s’oppose évidemment à ces libertés que cet État doit garantir, une « raison » irrationnelle qui est au-dessus de toute critique même la plus élaborée et la plus silencieuse. Un État qui n’admet pas la contradiction.
Ils vérifient ses antécédents, elle est « propre » et la policière elle-même dit très maternellement que les agents sont « ici pour ceux comme toi », elle lui intime de s’en aller et de ne pas se faire voir pendant les étapes papales. Une maternité déjà vue : de l’huile de ricin pour le dîner et puis tout le monde au lit à coups de matraque.

Moralité :
Huile de ricin et matraque améliorent le monde entier
Et on est tous bien meilleurs grâce au pape et à ses enjuponnés,
(texte condensé du commentaire italien de Roberto Amabile)


Aujourd’hui dans la rue Scurreria à San Lorenzo,
Il s’est passé quelque chose qui stupéfie le sage.
Vous devez savoir qu’en ce matin du mai nouveau,
Bergoglio le pape y a offert son mirage.
Tous les fidèles sont à la fête,
Et Rebecca est là avec sa protestation :
La bonne fille est un peu dérangeante
Avec sa pancarte, elle fait une manifestation.


Aïe, aïe, Rebecca !
En silence, elle rage contre le Vatican
Non, elle ne s’attend pas
Que ça déclenche un tel boucan !


Écriteau orange et écriture noire,
Protestent contre un monarque étranger
Qui vient à Gênes pour se désoler
Du peu d’impôts que le pays lui donne.
Soudain d’un coup, du flot des gens,
Surgit une personne importune
Qui, d’un mauvais œil, vise le panneau d’affichage.
Et bouscule Rebecca d’une bourrade.


Aïe, aïe, Rebecca !
Esquive et appelle la police.
Non, elle ne s’attend pas à
À trouver au milieu de la rue cette milice.


La femme en civil est une agente
« Je suis la police », dit l’impudente.
Vient un autre, accourent en paires
Quatre agents et Rebecca est sur ses gardes.
« Sur quelle base voulez-vous séquestrer
L’écriteau que j’utilise pour protester ?
Constitution, article vingt et un :
À tous est permise la protestation ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Dans quel pétrin, tu t’es mise là ?
Non, on ne sait pas
Comment cette journée s’achèvera.


« Si tu ne te tais pas, je t’emmène au commissariat. »
Ils sont convaincus qu’ils lui font peur.
Rebecca, je l’ai dit, c’est une fille bien,
Elle n’a pas si vite peur.
« Pour quel motif, vous m’emmenez au commissariat ?
Je veux savoir ce que vous me reprochez,
Emmenez-moi au poste maintenant, on verra bien. »
« Vos papiers ! Nous, on ne répond pas ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Et la policière zélée
Non, elle n’attend pas
Que la patrouille fasse son arrivée.


Elle ordonne furieusement : « Donne-moi tes papiers. »
Rebecca est sans taches. Pas comme les délinquants
Qui dans les cortèges se couvrent le visage
« quand nous leur faisons de durs sourires »
« O chère fille, pourquoi fais-tu des ennuis ?
Il ne faut pas nous voir comme des bourreaux.
Tu ne peux pas contester un chef étranger.
Va-t’en maintenant et laisse-nous travailler. »


Aïe, aïe, Rebecca !
Tu devais tomber sur une agente si pie.
Non, elle ne s’attend pas
À cette morale rassie de sacristie.


"Ma mère m’a dit, tu es émancipée,
Tu seras archéologue ou astronaute
Et au contraire, je me retrouve policière
À m’en prendre à une qui ronchonne,
Une nana ennuyeuse et casse-couilles.
« Si tu ne pars pas, je te prends et je t’assomme ! »
« Maintenant dites-moi où j’ai fauté,
C’est mon droit de manifester ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Les agents sont là juste pour toi.
Non, on ne s’attend pas
Aux temps sombres de leur loi.


Ils lui parlent de haut : « Ne m’interrompez pas,
Dit-elle, ne me touchez pas !
Belle sœur, tu ne m’effraye pas,
Montre ton badge ! »
L’agente le couvre, elle le cache.
Rebecca comprend que c’est louche.
Elle dit : « Je n’ai rien fait » et les autres n’ont rien vu .
Un peu comme ce qui est arrivé à Aldrovandi
Mort des lésions, mais personne n’a rien vu.
Le syndicat a même applaudi !


Aïe, aïe, Rebecca !
L’agent se fout de la loi.
On ne s’attend pas à la voir violer
Par qui est payé pour la protéger.


« Allez, mademoiselle, soyez complaisante.
Aujourd’hui, restez loin du Pape et de son escorte.
Si on vous retrouve en ville,
On vous emmènera au poste sans espoir. »
L’agent est une femme, le pape est un pape noir.
Ce sont les oppresseurs de la planète entière.
Au troisième millénaire, la chasse aux sorcières
Est faite par la police en civil !


Aïe, aïe, Rebecca !
La question romaine, quel bordel !
On ne s’attend pas à
Voir une nonne en uniforme sur l’autel.


Avec son écriteau qui même pas, ne blasphème,
Elle rentre chez elle après ce curieux baptême.
Tout compte fait, la fin est heureuse
On le sait depuis le crime de la place Alimonda.
Assez d’un État éthique et confessionnal,
D’une police des mœurs et de la morale
Gênes souffre de papolâtrie pâteuse,
On regrette les canons de Porta Pia !


Aïe, aïe, Rebecca !
Et la policière zélée
Se sont disputées,
Mais un cri restera :
Vatican hors de l’État italien,
Vatican hors de l’État italien,
Vatican hors de l’État italien !

mercredi 12 juin 2019

Dante, c’est Dante


Dante, c’est Dante


Lettre de prison 33
17 juin 1935






Dialogue Maïeutique

En effet, dit Lucien l’âne, Dante, c’est Dante. Il n’y a rien à dire, c’est la vérité. Pour le reste que raconte cette chanson au titre si énigmatique et si tautologique ? Ceci dit, comprends bien que je n’ai strictement rien contre Dante ; il me paraît seulement que ce n’est pas vraiment le sujet de la chanson.

Et moi non plus, reprend Marco Valdo M.I , car somme toute, ce Dante avait la même marotte que nous ; il racontait des histoires par le biais de chansons qui regroupées font une sorte de grande épopée ou d’odyssée terrestre ou souterraine, c’est selon. Un voyageur se perd dans une forêt, ne trouve plus son chemin et tout le reste s’ensuit. Logiquement.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est toujours comme ça les contes et les récits. Ça vagabonde. Mais cependant, ça ne me dit pas ce que dit la chanson, sauf qu’elle parle de Dante, évidemment.

Exactement, Lucien l’âne mon ami. Commençons par Dante, pour en finir avec de début. Carlo Levi – chose qu’il avait déjà évoquée dans d’autres lettres – entre les interrogatoires, n’a rien grand-chose à faire qu’arpenter sa cellule, se parler à lui-même et lire ce qu’il peut trouver dans la bibliothèque de la prison ou ce qu’on veut bien lui concéder. Et une bibliothèque de prison, c’est une bibliothèque de prison ; on n’y trouve pas n’importe quoi ; il y faut des choses sûres , en quelque sorte certifiées, réputées pour leur innocuité ou instaurées par la tradition. Donc, Dante qui est à l’italien ce qu’Homère est au grec, Shakespeare à l’anglais, Cervantès à l’espagnol Montaigne, Molière au français, à moins que ce ne soit Victor Hugo ; enfin, bref, pour résumer, un classique quasiment sacralisé et dès lors, intouchable et qu’aucune bibliothèque plus ou moins officielle ne saurait ignorer, Dante répond présent quand tous les autres livres – hormis l’inévitable bible, qui n’est pas vraiment un livre, mais plutôt un objet de culte – sont absents.

Bien, dit Lucien l’âne, on trouve Dante et sans doute, Carlo Levi le lit – par défaut. Mais à mon avis, comme tous les Italiens qui – de son temps – avaient fait un minimum d’études classiques, il avait déjà dû le lire.

C’est bien là le problème, dit Marco Valdo M.I. Voici comment il exprime la situation.

« J’ai déjà relu Dante
Toute sa Divine Comédie,
À fond, avec minutie.
C’est une lecture confondante,
Mais, Dante, c’est Dante. »

Oui, dit Lucien l’âne, je comprends. Moi aussi, je ne peux tirer aucune autre conclusion de ce quintain que ce que tu viens d’en dire. Mais que raconte d’autre la chanson ?

Tout naturellement, Lucien l’âne mon ami, ou devrais-je dire, ordinairement pour ces lettres de prison, elle évoque la libération ; elle l’évoque et comme certains le font des esprits, elle l’invoque. Malheureusement, tu t’en doutes, comme toutes les prières, celle-ci n’aboutit à rien.

Je sais cela, Marco Valdo M.I. mon ami. Chez nous les ânes, il y en a aussi qui prient et qui invoquent et qui en sont toujours pour leurs frais. Leur liberté ne vient qu’avec la mort. Mais continue.

Cette lettre pourtant, Lucien l’âne mon ami, n’est pas sans intérêt, car Carlo Levi, le peintre, par le de la création comme voie d’épanouissement et en décrypte le cheminement. La peinture, dit-il, n’est pas une théorie ; la création (artistique, artisanale, intellectuelle, scientifique) se fait en se faisant. La création est essentiellement un acte. Dès lors, couper un artiste de son art revient à couper les ailes à un oiseau ; il est paralysé.

Paralysé, reprend Lucien l’âne, et si l’on n’y prend garde, si la chose persiste longtemps, il en souffre énormément. C’est probablement un des pires sévices (hormis la torture physique) qu’on puisse lui infliger. Et ça ne se voit pas. « Circulez, il n’y a rien à voir ! » est une méthode souvent usitée pour faire ignorer les choses qui doivent aux yeux des autorités rester inconnues.

Enfin, Lucien l’âne mon ami, avant que je te laisse conclure, j’aimerais attirer ton attention sur les derniers vers de la chanson et te poser une devinette, à savoir s’ils te rappellent quelque chose. Je les cite :

« Les couleurs vagabondes
Entrelacent en une ronde
Les idées qui refont le monde.
Connaissez-vous le pays
Où la peinture fleurit ? »


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, tu joues et tu sais que tu joues gagnant, car tu sais que je sais que : primo, les trois premiers vers renvoient à Paul Fort et à sa Ronde autour du Monde et secundo, les deux derniers renvoient à une chanson d’Erich KästnerKennst du das Land, wo die Kanonen blühn ?, dont j’avais fait la version française – CONNAIS-TU LE PAYS OÙ LES CANONS FLEURISSENT ? : qui parodiait un texte hautement classique de Johann Wolfgang Goethe que les enfants d’Allemagne doivent apprendre à l’école : « Kennst du das Land wo die Zitronen blühn ? » (Connais-tu le pays où fleurissent les citronniers) – autrement dit l’Italie du Sud, dont Carlo Levi avait peut-être connaissance. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde classique, naphtalisé, empesé, compassé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Ces emprisonnements
Sont choses contre nature.
Quelle qu’en soit la mesure,
Ce sont des fractures
Dans le cours du temps.

Si cette interruption forcée
Était levée
Je peindrais à nouveau
Une peinture élaborée
De beaux tableaux.

Les tableaux, naturellement,
Se font en se faisant
On ne les pense pas
On ne peut les penser vraiment
Qu’en les faisant.

Ici, au lieu de créer
Au lit, je passe la journée
Dormant ou lisant.
Tous les livres épuisés,
Me voilà rêvant et méditant.

J’ai déjà relu Dante
Toute sa Divine Comédie,
À fond, avec minutie.
C’est une lecture confondante,
Mais, Dante, c’est Dante.

Les couleurs vagabondes
Entrelacent en une ronde
Les idées qui refont le monde.
Connaissez-vous le pays
Où la peinture fleurit ?

lundi 10 juin 2019

Être au frais



Être au frais

Lettre de prison 32
17 juin 1935



Carlo Levi Rome 1931






Dialogue Maïeutique

Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce que veut dire l’expression « mettre quelqu’un au frais » ?

« Mettre au frais », en parlant d’une personne ?, dis-tu Marco Valdo M.I. mon ami. Voyons voir ? Quand on parle de mettre au frais quelqu’un, selon moi, c’est le mettre en prison, l’enfermer dans un lieu sombre où précisément, il fait frais. Cette façon de parler me semble argotique et dériver de l’idée qu’on met au frais un poisson, un légume, une viande ou tout ce qui te passera par la tête, pour le conserver en attendant de le manger. Pour le prisonnier, sauf chez les anthropophages, il n’est pas primordial de le manger.

C’est de cette expression « mettre au frais », Lucien l’âne mon ami, que tu peux tirer le sens du titre de la chanson, qui n’est cependant pas tout à fait pareil : « Être au frais ». Cependant, je pense que cette façon de dire peut aussi se référer au fait que dans les cellules des anciennes bâtisses sombres, la fraîcheur et souvent, l’humidité ne manquent pas. Du coup, il y fait frais. C’est d’ailleurs, ce que confirme la chanson :

« On dit « être au frais »
Quand on est en prison
Et pour moi, c’est vrai »

Dès lors, dit Lucien l’âne, selon l’heure et la saison, être au frais peut être un enfer ou une bénédiction. Mais à part ça, que raconte la chanson ?

Comme à l’ordinaire, répond Marco Valdo M.I., à première vue, elle paraît bien banale et ans événement saillant. Mais précisément, c’est ce qui se passe dans la vie de prisonnier. Tout se lisse, tout glisse, tout s’étale, tout s’étend. Souvent, rien ne vient casser la monotonie des heures et des jours qui se ressemblent, enfermés eux aussi dans leurs routines. Mais quand même, il y a la lettre et c’est la seule voix du prisonnier. Comme toi, l’humain a besoin de s’exprimer et d’être en relation avec d’autres. Cette reliance donne de l’épaisseur au tissu de la vie, elle le rend vivant. Souvent, le prisonnier et de façon générale, toute personne longtemps confinée en solitude se met à parler seule, à se parler à elle-même en se dédoublant afin d’avoir un interlocuteur. Ce n’est pas le cas ici de Carlo Levi puisque précisément, il écrit à sa mère.

Mais au fait, en bref, que dit-il ?, demande Lucien l’âne.

Il dit, poursuit Marco Valdo M.I., qu’il va bientôt manquer d’argent ; il dit le climat de suspicion dans lequel baigne son quotidien, il se dit heureux d’être au frais tant le soleil donne sur Rome et qu’il pense avec une certaine mélancolie à Turin et à sa propre libération, qui ne saurait, augure-t-il, manquer. Comme tu le vois, il n’y a là rien de fracassant.

Ah oui, sa libération, dit Lucien l’âne, mais quel prisonnier, quel enfermé involontaire n’y pense pas ? J’imagine que rien que l’idée de la libération peut aider à tenir. Mais assez causé, tissons le linceul de ce vieux monde monotone, routinier, ennuyeux, suspicieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



J’ai encore de l’argent
Pour quelques jours.
Les mandats mettent toujours
Plus de temps
Que le courrier déjà si lent.

Comme pour tout en prison,
C’est le règne de la suspicion.
C’est un fait de contrôle,
C’est un effet de censure,
C’est une affaire de police.

On dirait que Turin
Est dans un pays très lointain
Très mystérieux, très exotique,
Un pays de rêves, très mirifique
Où on est bien.

On dit « être au frais »
Quand on est en prison
Et pour moi, c’est vrai,
C’est même un bienfait
L’après-midi à cette saison.

Si on n’y va pas très tôt,
La promenade est une chaudière
Éblouissante de lumière.
Au retour, la cellule paraît sombre,
Mais on se fait aux ombres.

J’ai encore demandé
De pouvoir dessiner.
Va-t-on me l’accorder ?
Ou mieux, on me libérera
Sans plus d’embarras.

samedi 8 juin 2019

PRO PATRIA

PRO PATRIA


Version française – PRO PATRIA – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Pro PatriaLullabier aka Andrea Vascellari2011
Librement inspiré
e du poème Knowlt Hoheimer d'Edgar Lee Masters.



Je me souviens encore de l’instant où la balle m’a transpercé.
Il valait peut-être mieux être arrêté pour ce vieux vol que de m’engager.
Peut-être valait-il mieux être dans une cellule que sous terre.
Et maintenant, au-dessus de moi, il y a une pierre avec l’inscription « Mort pour la Patrie ».
Qu’est-ce que ça veut dire ?



LE PREMIER FRUIT

Version française – LE PREMIER FRUIT – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la traduction italienne de Flavio Poltronieri
du poème en anglais – KNOWLT HOHEIMER d’Edgar Lee Masters – 1915



Je fus le premier fruit de la bataille de Missionary Ridge.
Quand j’ai senti la balle pénétrer mon cœur,
J’aurais préféré rester chez moi et aller en prison
Pour avoir volé les cochons de Curl Trenary,
Au lieu de fuir et de rejoindre l’armée.
Plutôt mille fois la prison du comté
Que d’être allongé sous cette figure de marbre avec des ailes
Et ce piédestal de granit portant les mots « Pro Patria. »
De toute façon, qu’est-ce qu’ils signifient ?