mercredi 24 avril 2019

DINO CAMPANA – POÈTE SECRET


DINO CAMPANA – POÈTE SECRET


Version française – DINO CAMPANA – POÈTE SECRET – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Dino CampanaMassimo Bubola – 1997



Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.
Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.





Peu l’ont compris, beaucoup s’en sont moqués.
Ce poète enfant, tant l’ont tué
Tant de critiques idiots, de poètes de salon.
Tant d’illustres collègues ont effacé son visage.



J’ai rêvé de Dino Campana, cette nuit
À la lune pâle avec le fantôme d’Ophélie
Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.
Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.
Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,
Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;
Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;
Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.



Hier, j’ai rêvé de Dino Campana.
Je voyais descendre du Falterona
Et tomber près de lui une étoile lointaine
Et couvrir de sang cette montagne noire.



Et de Dino Campana, nous avons lu le pénible sort
Dans les lumières les plus sombres, dans les plus claires ombres :
La douleur de l’enfant d’une mère distante,
Sa courte vie, sa longue mort.



Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,
Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;
Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;
Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.
Il n’a jamais eu le prix Nobel
Et aucun prix d’aucune sorte ;
C’était un poète des choses secrètes,
Des vagues immenses
Et oublié par les jours, il mourut à l’asile,
trop d’électrochocs ont brûlé ses rêves.

lundi 22 avril 2019

LE CAS CAMPANA

LE CAS CAMPANA



Version française – LE CAS CAMPANA – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Caso CampanaRebi Rivale – 2011







Dédié au grand poète florentin, mort après des années de réclusion dans un asile.

Dialogue Maïeutique


Oh, dit Lucien l’âne, c’est une belle dédicace, mais quand même, j’aimerais savoir qui était ce grand poète florentin, car il doit y avoir plus d’un poète florentin ; la chose est certaine. Quant à la taille ou la grandeur, sans doute la grandeur, elle est relative. Bref, cette expression est équivoque et d’autant plus, si – comme toi et moi, on est des ignares en matière de poètes florentins. Raison de plus pour nous informer.

Tu as parfaitement raison, répond Marco Valdo M.I. et n’eut été la notice de Riccardo Venturi, je n’aurais même jamais pu deviner de qui il pouvait bien s’agir. Il n’y aurait rien eu là de mal, mais je peux répondre à ton interrogation. C’est le miracle contemporain que de pouvoir à toute vitesse retrouver la trace d’un inconnu. Lors donc, il me faut combler cette lacune et te parler un peu de ce poète mystérieux. Mais avant pour bien faire sentir la difficulté, je te dirai de façon aussi lapidaire que je dédie ce dialogue au grand poète bruxellois, qui tel la rose de Ronsard mourut à peine éclos.

J’admets, dit Lucien l’âne, que pour la plupart des gens, ce serait une fameuse colle. N’était-ce pas celui à qui on fit un joli monument pas loin du bois et où on grava de ses vers :
Sur le banc, on peut lire :

« Qui m’écoute chanter me garde de mourir »

et sur la fontaine :

« Je t’offre un verre d’eau glacée
N’y touche pas distraitement,
Il est le prix d’une pensée
Sans ornement ».

Et si je ne me suis pas trompé, c’est Odilon Jean Périer (1901-1928), mais j’ignore toujours de qui il est question dans cette chanson.

C’est bien lui, rétorque Marco Valdo M.I. ; quant à celui de la chanson, il s’agit de Dino Carlo Giuseppe Campana (1885-1932), dont l’existence fut assez tumultueuse. Il passa notamment, dit-on, par l’Argentine et Bruxelles où on dut l’interner avant de le remettre à sa famille en Italie, où il finit sa vie à l’asile des années plus tard, comme il est dit plus haut. Je n’en dirai pas plus si ce n’est deux trois mots pour insister sur le fait que ceci est une version ; ce qui veut dire en clair, qu’il pourrait en exister tant d’autres que j’en ai le tournis.

Ah, dit Lucien l’âne, voilà quand même un double mystère levé ; c’est déjà pas mal. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde mystérieux, glauque, incompréhensible et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






J’écris je ne sais quoi, pourtant
Je suis un pauvre diable qui écrit comme il entend,
Les mains d’un pauvre diable écrivent avec le sang.


Seul,
J’étais libre et seul.
J’ai vécu parmi les faucons et les putes.
Je partage corps et âme
En écrivant des paroles
De vent, de nuages, de terre,
De soleil et d’ombres.


Ah ! Je vous en conjure, Docteur,
Toutes ces questions dévorent mon cœur
Je ne sais pas si c’est réel ou seulement une idée.
Un parfum de roses volutées,
Inattendues, cherchées, trouvées,
Balafrées de larmes,
De sang et d’épines.
Si seulement je savais comment oublier
Le bruit des pétales tombés
Sur ce voyage trop court
Que nous, nous avions appelé
Amour.
Ils ont tué mon amour
Et moi, je ne sais aucun autre rêve ou une consolation,
Si je suis en vie depuis un siècle ou une seule saison.


Je pars
Pour aller loin des voix,
Qui criaient « le fou » ;
Des yeux qui m’ont rendu fou,
Vous savez, docteur, comme il est dur de rester là,
Quel grand courage, il nous faut à nous.


Ah ! Ma tête qui explose.
N’entendez-vous pas ce bruit lointain qui gronde ;
Je ne sais plus si c’est mon monde
Ou la pluie qui tombe.


Un parfum de roses volutées,
Inattendues, cherchées, trouvées,
Balafrées de larmes,
De sang et d’épines.
Si seulement je savais comment oublier
Et défleuries les roses, qu’est-il resté ?
Un amour arraché des mains et ensuite, égaré.
Elles étaient miennes, ses roses des jours jamais été ;
Ses roses étaient mes roses, ensuite oubliées pour toujours
Dans ce voyage que nous, nous avions appelé
Amour.
Ils nous ont tué l’amour
Et moi, je n’ai plus de réponses, je ne veux pas parler.
Et j’oublie un nom,
Son nom,
Mon nom.

vendredi 19 avril 2019

La Peinture en Prison

 
La Peinture en Prison


Lettre de prison 23

31 mai 1935





Dialogue Maïeutique


Vingt-troisième lettre de prison, imagine un peu, Lucien l’âne mon ami, et voici encore une canzone qui parle du temps, de l’innocence du prisonnier, de la résistance et comme on dirait maintenant, de la résilience, de sa capacité à se refaire en permanence, de se remettre en route, de se jouer des événements et de poursuivre son chemin avec une obstinée constance. Ce qui est une bonne description de la façon d’être de Carlo Levi. Mais quand même, de cette vingt-troisième chanson perce une désespérance, en tout cas, celle de sa connaissance, celle de sa conscience et de sa science.

Voilà qui ne m’inspire rien de bon, dit Lucien l’âne. Serait-ce que le Dr. Levi en viendrait à désespérer ? Ou est-ce seulement que tel le médecin qu’il était, il voyait les chemins du désespoir, il en comprenait l’itinéraire, sans pour autant s’y engager lui-même ? Et puis, au fait, quel est le titre de la chanson ? J’aimerais le savoir, car tu ne m’en as encore rien dit.

Commençons par le titre pour ne pas te faire languir, mon ami Lucien l’âne. Sache donc que cette vingt-troisième chanson s’appelle « La Peinture en Prison ». Un titre, comme bien tu penses, qui mérite une explication. En premier lieu, il faut écarter l’hypothèse que le peintre emprisonné ait reçu l’autorisation de peindre et tout autant qu’il ait reçu (pu faire venir) le matériel adéquat. Ne va surtout pas croire pareille chose. On en est fort loin. On ne dispose d’ailleurs d’aucun tableau que Carlo Levi, qui en a pourtant peint des centaines, aurait peint en prison. Et pourtant, ce titre correspond à l’idée principale de cette chanson : « peindre en prison ». Comment dire, voici un condensé, voici un résumé de cette peinture en prison :

« peinture du désespoir serait l’exact miroir ; on cherche en soi l’inspiration et le résultat en serait une peinture hallucinée, celle du Greco, de Van Gogh, enflammée. »

Avant de te laisser conclure, je voudrais juste dire quelques mots de Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco et de ses peintures hallucinées ; spécialement de ce tableau plein d’éclairs représentant Tolède sur sa colline ou de celui toujours plein d’éclairs et de femmes nues. Parti de Crète, alias Candie, passant par Venise et Rome, il arrive à Tolède au temps de Philippe II, au temps de la naissance de la Contre-Réforme et de l’Inquisition. Il se devait de peindre des sujets hautement mystiques et religieux – c’était sa prison, mais dans sa peinture à deux langages, il peignait des éclairs, c’était sa colère et sa libération. Il peignait sa révolte sur le fond des toiles. Et cela donne aussi une idée précise de ce que racontera la future peinture de Carlo Levi, cette manière de peindre tordue, torse, ardue, toute en lumière et couleur et mouvements qui sera la sienne, quand il retrouvera sa liberté de peindre.

Oh, dit Lucien l’âne, pour un peintre, à qui comme aux autres prisonniers, on enlève déjà toute vie civile, ce doit être dur à vivre qu’on lui interdise en plus la peinture. Comme si on coupait les ailes à l’oiseau et qu’en plus, on lui interdisait de chanter. Alors, l’oiseau volerait en songe et chanterait en silence, en attendant de retrouver le grand air. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Mais quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde inculte, ignare, indifférent et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Voici le soleil et le vrai printemps
Et l’éloge encourageant
De la solitude entre ces murs
Comme créatrice de tableaux futurs.
Je vais bien en attendant.

Je vis dans la conviction
Qu’aucun mal, aucune privation
Ne pourront me diminuer ;
Que du contraire, elles serviront
À me renforcer.

Un poète disait en telle circonstance :
« Chaque chaîne qu’à mon espérance,
Le destin forgera, je la joindrai
À mon instrument et j’accorderai
À mon chant, sa résonance. »

Sans doute, ce chant entonné
À la musique des chaînes
A des airs baroques.
Il ne faut pas s’en étonner,
C’est le ton de notre époque.

Foin de philosophie,
Ici, se perd l’expérience de la vie,
Tout se réduit à la mémoire
Et une peinture du désespoir
En serait l’exact miroir.

Pour peindre en prison,
On cherche en soi l’inspiration,
Faite de souvenir, de désir, d’aspiration.
On crée une peinture condensée, hallucinée
Celle du Greco, de Van Gogh, enflammée.

jeudi 18 avril 2019

ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA


ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA

Version française – ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Emigrante che vien emigrante che va – anonyme – s.d.


Gli emigranti
Raffaello Gambogi (1874-1943)

Chanson d’émigration, je n’ai pas réussi à comprendre si c’est du calabrais ou du sicilien. Elle devrait remonter à l’émigration du Sud de l’Italie après l’unification de l’Italie (fin du XIXième siècle), qui a d’abord transformé les peuples du Sud en brigands, puis en émigrants.

Dialogue Maïeutique

Vis donc, Lucien l’âne mon ami, cette chanson anonyme. Anonyme comme les gens dont elle raconte l’histoire et une histoire terriblement vraie. Elle raconte le temps où les gens du Sud, je veux dire du sud de l’Italie en train de se faire, ont dû massivement fuir leur pays, leurs villages, leurs montagnes, leurs campagnes et leurs villes. Pendant longtemps, ce fut le lot des laissés pour compte de la modernité.

Oh, dit Lucien l’âne, je sais ça, j’ai vu ça, on les reconnaissait sur les routes à leur valise, à leur baluchon et pas seulement en Italie. Des régions entières se sont ainsi dépeuplées, les hommes partaient d’abord, espérant faire fortune là-bas. Ce fut rarement le cas. On dit que pour la seule Italie – sans compter l’émigration intérieure du sud vers le nord, des campagnes et des montagnes vers les villes, avec le temps, il y en a autant dehors que dedans. Un peuple entier en exil…

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, et ce n’est pas fini, cette hémorragie continue. Par exemple, par les autres, similairement, se sont vidées l’Irlande, la France, la Suède, les Balkans, des régions entières d’Allemagne, d’Europe centrale, de Russie et d’ailleurs et les anciens migrants installés là-bas, perdant toute mémoire, font barrage et repoussent ces nouveaux venus. À présent, pareil mouvement touche l’Afrique, l’Asie, sans pour autant cesser ici. Et puis, il y a ceux qui sont partis là-bas pour chercher la fortune et n’ont pu trouver même un simple travail et qui sont revenus plus pauvres encore qu’ils n’étaient partis : émigrants à l’aller, et au retour, comment les nommer ?


À mon sens, dit Lucien l’âne, on devrait les nommer des « réfugiés », certains diront « économiques », mais tous les « réfugiés » sont des réfugiés politiques. On ne saurait séparer l’économique du politique. C’est une tromperie. Il suffit de considérer les choses pour ce qu’elles sont dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches (et les puissants) font aux pauvres pour accroître leurs richesses, conserver le pouvoir, renforcer leur puissance, augmenter leurs profits et maintenir leur domination. C’est ça le sens du mot politique, c’est à ça qu’elle sert la politique tant que dure cette guerre, tant qu’il faudra protéger les privilèges de certains. Mais pourquoi épiloguer plus longuement, tissons le linceul de ce vieux monde riche, méprisant, méprisable, avide, assassin et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Un jour, de mon pays, je suis parti ;
Émigrant en terre étrangère, je suis parti.
Ma mère pleurait et j’ai laissé
Ma femme et plus beau que le soleil, un fils à peine né.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Les yeux pleins de larmes, je suis parti
Embrassant ma famille et mes amis.
Dans une valise, mes rêves, j’ai emportés ;
Émigrant dans une usine, je me suis retrouvé.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Suant un bœuf, travaillant nuit et jour,
Je souffrais de la nostalgie du retour.
Un soir, j’ai rencontré une fille fort belle
Et je suis tombé amoureux d’elle.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


La nuit, je pensais, et je ne dormais pas.
Je voulais m’enfuir, mais je ne pouvais pas.
J’entendais une voix d’enfant si loin de moi,
Qui chantait : reviens papa, reste près de moi.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Écoute, mon fils, mes mots banals.
Dis à maman que je t’aime,
Je te demande pardon, si je t’ai fait mal.
La distance est le vrai problème.


Sois content, mon fils, petit trésor de papa,
Car demain le bonheur reviendra chez toi.
Sois content, mon fils, petit trésor de papa,
Car demain chez toi, le bonheur reviendra.

mercredi 17 avril 2019

LES AIGLES ERRANTS


LES AIGLES ERRANTS


Version française – LES AIGLES ERRANTS – Marco Valdo M.I.2019
Chanson italienneAquile randagieStefano "Cisco" Bellotti2019









Les Aigles Errants étaient un groupe scout clandestin de milan, qui a commencé ses activités en 1928 (après la dissolution du scoutisme catholique italien en faveur de l’opera nazionale balilla – formation de jeunesse fasciste), avec la promesse de résister « un jour de plus du fascisme » ; il continua son activité clandestine de résistance jusqu’à la fin de la guerre. Après l’armistice (1943), dans la zone occupée par les Allemands et les fascistes, à partir des Aigles Errants, ils fondèrent l’OSCAR (Opera Scout Cattolica Aiuto RicercatiOeuvre Scout Catholique d’Aide aux Recherchés) pour fournir de faux documents et aider les Juifs, les appelés et les fugitifs politiques à émigrer en Suisse. Cette petite structure, malgré les poursuites et la répression, réussit à expatrier 2166 clandestins et à distribuer 3000 faux documents.



Nous sommes des aigles errants
Qui volent haut dans le ciel ;
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui combattons l’uniforme noir.
C’est nous qui sommes dans les bois –
Cœur libre, sincère regard.
Nous sommes ceux qui du matin au soir
Résistent au monde entier, pas à pas.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.


Bottines pleines de boue,
L’uniforme caché dans la cantine,
Pas rapides et échine droite,
Pour aller le matin en montagne ;
Il y a des gens à sauver,
À mener par-delà la frontière.
Marcher, se cacher encore ;
Jusqu’au bout, résister.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.


Nous sommes des aigles errants
Qui volons haut dans le ciel ;
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui résistons au monde entier ;
Se taire n’est pas possible
À lutter, nous devons tant :
Amour, folie et courage,
C’est ce qui nous pousse en avant.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.

Nous sommes des aigles errants
Qui volons haut dans le ciel
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui résistons au monde entier
Se taire n’est pas possible
À lutter, nous sommes tant
Amour, folie et courage
C’est ce qui nous pousse en avant.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.

mardi 16 avril 2019

La Confination


La Confination


Lettre de prison 22

28 mai 1935




Carlo Rosselli
 Peinture de Carlo Levi







Dialogue Maïeutique 


Lors donc, Lucien l’âne mon ami, nous voici au 28 mai 1935 et la lettre de Levi parle de confination.

Au fait, questionne Lucien l’âne, qu’entend-on exactement par confination ? – autant éclaircir les choses dès le début.

C’est nécessaire, en effet, Lucien l’âne mon ami, d’autant plus que, comme tu le sais certainement, quand on change de langue, il faut changer de mot et même que d’un pays à l’autre, pour ce qui est apparemment la même chose, dans la pratique, les choses soient très différentes. C’est le cas ici. Je m’explique en ce qui concerne ce terme de confination. J’avais au départ imaginé utiliser le mot relégation, car c’était le mot ou plutôt la chose qui se rapprochait le plus de ce que désigne en italien, le mot « confino ». Donc, la relégation est une sanction pénale française qui, en gros, oblige quelqu’un – le relégué – à résider ou à être interné hors du territoire métropolitain – c’est-à-dire fort loin, car le but est de se débarrasser de condamnés particulièrement dangereux. Excellente définition, mais elle ne s’applique pas aux condamnés « politiques », auquel s’applique la déportation, terme auquel j’aurais dû finalement me rallier. Maintenant, le mot italien est « confino » et il s’agit d’une «  Pena restrittiva della libertà personale consistente nell’obbligo di dimorare in un luogo appartato e lontano. Trasformato nel 1930… » – « Peine restrictive de la liberté personnelle consistant en l’obligation de demeurer dans un lieu à l’écart et lointain… Transformé en 1930… » en une sanction politique qui relève de l’Ovra et du Tribunal spécial, dont dépendent ces « magistrats » et « fonctionnaires » qui s’occupent du cas de Carlo Levi ; ce sont eux qu’il rencontre et qui l’interrogent et le surveillent depuis des années. Donc, ici, j’allais dire « déportation » et non, ce serait encore inexact. J’ai finalement opté pour le néologisme « confination », du moins dans cette acception particulière. Cette « confination » est donc un exil intérieur, dans un lieu isolé dans région reculée ou dans une île.

Si je résume, Marco Valdo M.I., tu as dû trouver un mot particulier pour désigner une pratique particulière, le « confino » ou l’exil intérieur à l’italienne, exil qui nécessite un pays assez grand pour créer l’éloignement. On a tous en mémoire l’exemple de la Russie où trouver de l’éloignement à l’intérieur du pays est assez simple.

Donc, Lucien l’âne mon ami, cette « confination », ce « confino », comme je viens de te le signaler, venait d’être « adapté » aux besoins du régime fasciste en en confiant la gestion au tribunal spécial et à l’Ovra (police politique), car le-dit régime fasciste ne pouvait se permettre d’exiler ses opposants, car ils avaient alors tendance à se grouper, à s’organiser et à organiser la résistance à partir de l’étranger ; il pouvait encore moins les fusiller, c’était gênant pour l’image du régime vis-à-vis de la population, mais surtout de l’étranger et il ne voulait (ni ne pouvait) laisser les opposants sur place dans leur milieu de vie et d’influence et au cœur de leur réseau de connaissances et d’organisation. Il lui fallait couper les têtes sans les couper ; il fallait étêter l’opposition – sans assassiner comme il l’avait fait pour Giacomo Matteotti et comme il le fera, un peu plus tard, pour les frères Carlo et Nello Rosselli. Ainsi, le mot « confination », c’est le point central de cette canzone, de cette lettre qui annonce les décisions à venir et comme c’était le but et la nécessité depuis le départ, il s’agit pour Carlo Levi de ménager sa famille, mais surtout de transmettre l’information par ce biais à « qui de droit », comme on dit. Le reste de la lettre est une variation sur les thèmes usuels : le temps, le plaidoyer d’innocence et les préoccupations d’artiste.

Voyons voir ça, dit Lucien l’âne, et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, assassin, menteur, bluffeur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


J’attends avec plaisir
Le moment de sortir
Au soleil pour m’allonger
Dans la cour et le laisser
Doucement me réchauffer.

Cette histoire de prison
Qui s’est répétée
Est un habit de confection,
Une soupe réchauffée,
Une chose connue, une resucée.

Prison et peine
N’ont pas de sens
Pour l’innocence
Et la conscience
Est souveraine.

Ils m’ont avoué cette fois
Qu’ils vont m’envoyer en confination,
Car je suis suspect par mes relations
Politiques. Mais je suis peintre, moi,
Qu’ai-je à faire de tout ça ?

Donc, ce sera la confination,
Sauf si je convaincs la Commission
De mon absolue innocence.
En cela, j’ai tout à fait confiance ;
On ne peut que me donner raison.

Où en est l’exposition ?
Et de mon prix, que sait-on ?
Mais j’oublie
On ne donne pas un prix
À un bandit.

lundi 15 avril 2019

LA COMPTINE ADULTE



LA COMPTINE ADULTE


Version française – LA COMPTINE ADULTE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Kein KinderliedMascha Kaléko1968

Poème de Mascha Kaléko (née Golda Malka Aufen, 1907-1975), poétesse juive polonaise, originaire de Galice austro-hongroise.
Un poème mis en musique, par exemple, par Jörg Hofmann in « Mascha Kaléko - Den Herbst im Herzen, Winter im Gemüt ».

Mascha Kaléko


Golda Malka Aufen, alias Mascha Kaléko, est née en Galicie dans une famille juive d’origine russe. Suite à la Guerre et à la misère qui s’ensuivit, la famille fuit en Allemagne, où Macha a grandi à Marbourg, puis à Berlin où elle poursuit des études de secrétaire. En 1928, elle épouse un enseignant, Saul Aaron Kaléko. En 1930, elle commence à publier des poèmes dans la presse. Ses œuvres la font rapidement connaître. Elle fréquente le « Romanisches Café », fréquenté par les journalistes, les écrivains et de façon générale, l’intelligentsia berlinoise.
En 1933, avec l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne, son nom se retrouve sur la liste des auteurs interdits, comme les autres écrivains juifs. Elle s’exile (juste à temps) en 1938 à New York avec son deuxième mari, le musicologue Chemjo Vinaver. Elle revint vivre à Berlin en 1956, le temps d’être consacrée par le prix Fontane, qu’elle refuse, car elle devait le recevoir des mains d’un ancien officier nazi. Juste après, elle alla s’installer à Jérusalem en 1960.


Dialogue Maïeutique


Voici, Lucien l’âne mon ami, une comptine adulte et en plus, elle parle du voyage, du voyage qui toujours mène nulle part ou peut-être, devrait-on dire jamais quelque part. Qu’en penses-tu, toi qui erres depuis tant et tant de temps ?

Marco Valdo M.I. mon ami, tu devrais savoir qu’un âne n’est pas censé parler, il n’est même pas censé être sensé. Pourtant, comme tu m’interroges, je m’en vais te répondre. D’abord pour fixer le contexte de ma réponse. Pour commencer, j’aimerais insister sur ceci que cette comptine de Mascha Kaléko s’appuie sur sa propre histoire, sur cette vie où comme des milliers et des milliers de familles juives, elle erra de Silésie, en Allemagne, d’Allemagne en Amérique, puis, elle finit son parcours en Israël. Comme je ne sais trop quand ce texte a été réellement pensé et écrit, je ne fixerai pas les choses. Mais ce qui me frappe, c’est que sa vie alla ainsi brinquebalant d’un refuge à l’autre – fuir la Pologne, la peur et la misère, puis devoir fuir l’Allemagne devenue nazie… et que cette comptine adulte reflète cette bousculade. J’ajouterais que dans la Guerre de Cent Mille Ans, c’est un destin partagé par énormément de gens. Sa chanson est universelle, cette comptine est celle de tous les déplacés, de tous les réfugiés, de tous les exilés.

Ainsi, Lucien l’âne mon ami, la comptine, généralement destinée aux enfants, aux petits enfants, par la grâce de la poétesse, est devenue adulte. Ce n’est pas la seule comptine du genre, surtout quand la comptine est prise dans le tourbillon de la guerre et qu’elle dit l’effroi du monde ; juste deux exemples : une comptine d’Ilse Weber Theresienstädter KinderreimComptine de Thérésine et de Fritz Löhner-Beda, la Kindermärchen – La Marche des Enfants, la « marche » étant elle-même une sorte particulière de chanson ; en réalité, la traduction exacte serait : Le Conte enfantin, qui serait l’antonyme de la comptine adulte.

Certes, dit Lucien l’âne, il y aurait encore beaucoup à dire sur les comptines et sans doute, en viendra-t-il encore – les mêmes causes (exil, déportation, fuite) causant les mêmes effets : les plaintes des gens frappés par le malheur prennent alors les allures de complaintes. En attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde plein de malheurs et d’exil, de guerres et de vexations, effrayant, mortel et cacochyme.
Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Les valises encombrées de bagages,
Le cœur empli de cafard.
Aussi solitaire que le vent du désert,
Aussi apatride que le sable :
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.


Les forêts ont disparu,
Les maisons ont brûlé.
D’autres, je n’en ai pas trouvées.
Personne ne m’a reconnu.
Et quand l’étrange oiseau a crié,
Je me suis envolée.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.