vendredi 19 avril 2019

La Peinture en Prison

 
La Peinture en Prison


Lettre de prison 23

31 mai 1935





Dialogue Maïeutique


Vingt-troisième lettre de prison, imagine un peu, Lucien l’âne mon ami, et voici encore une canzone qui parle du temps, de l’innocence du prisonnier, de la résistance et comme on dirait maintenant, de la résilience, de sa capacité à se refaire en permanence, de se remettre en route, de se jouer des événements et de poursuivre son chemin avec une obstinée constance. Ce qui est une bonne description de la façon d’être de Carlo Levi. Mais quand même, de cette vingt-troisième chanson perce une désespérance, en tout cas, celle de sa connaissance, celle de sa conscience et de sa science.

Voilà qui ne m’inspire rien de bon, dit Lucien l’âne. Serait-ce que le Dr. Levi en viendrait à désespérer ? Ou est-ce seulement que tel le médecin qu’il était, il voyait les chemins du désespoir, il en comprenait l’itinéraire, sans pour autant s’y engager lui-même ? Et puis, au fait, quel est le titre de la chanson ? J’aimerais le savoir, car tu ne m’en as encore rien dit.

Commençons par le titre pour ne pas te faire languir, mon ami Lucien l’âne. Sache donc que cette vingt-troisième chanson s’appelle « La Peinture en Prison ». Un titre, comme bien tu penses, qui mérite une explication. En premier lieu, il faut écarter l’hypothèse que le peintre emprisonné ait reçu l’autorisation de peindre et tout autant qu’il ait reçu (pu faire venir) le matériel adéquat. Ne va surtout pas croire pareille chose. On en est fort loin. On ne dispose d’ailleurs d’aucun tableau que Carlo Levi, qui en a pourtant peint des centaines, aurait peint en prison. Et pourtant, ce titre correspond à l’idée principale de cette chanson : « peindre en prison ». Comment dire, voici un condensé, voici un résumé de cette peinture en prison :

« peinture du désespoir serait l’exact miroir ; on cherche en soi l’inspiration et le résultat en serait une peinture hallucinée, celle du Greco, de Van Gogh, enflammée. »

Avant de te laisser conclure, je voudrais juste dire quelques mots de Domínikos Theotokópoulos, dit Le Greco et de ses peintures hallucinées ; spécialement de ce tableau plein d’éclairs représentant Tolède sur sa colline ou de celui toujours plein d’éclairs et de femmes nues. Parti de Crète, alias Candie, passant par Venise et Rome, il arrive à Tolède au temps de Philippe II, au temps de la naissance de la Contre-Réforme et de l’Inquisition. Il se devait de peindre des sujets hautement mystiques et religieux – c’était sa prison, mais dans sa peinture à deux langages, il peignait des éclairs, c’était sa colère et sa libération. Il peignait sa révolte sur le fond des toiles. Et cela donne aussi une idée précise de ce que racontera la future peinture de Carlo Levi, cette manière de peindre tordue, torse, ardue, toute en lumière et couleur et mouvements qui sera la sienne, quand il retrouvera sa liberté de peindre.

Oh, dit Lucien l’âne, pour un peintre, à qui comme aux autres prisonniers, on enlève déjà toute vie civile, ce doit être dur à vivre qu’on lui interdise en plus la peinture. Comme si on coupait les ailes à l’oiseau et qu’en plus, on lui interdisait de chanter. Alors, l’oiseau volerait en songe et chanterait en silence, en attendant de retrouver le grand air. Enfin, tu vois ce que je veux dire. Mais quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde inculte, ignare, indifférent et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Voici le soleil et le vrai printemps
Et l’éloge encourageant
De la solitude entre ces murs
Comme créatrice de tableaux futurs.
Je vais bien en attendant.

Je vis dans la conviction
Qu’aucun mal, aucune privation
Ne pourront me diminuer ;
Que du contraire, elles serviront
À me renforcer.

Un poète disait en telle circonstance :
« Chaque chaîne qu’à mon espérance,
Le destin forgera, je la joindrai
À mon instrument et j’accorderai
À mon chant, sa résonance. »

Sans doute, ce chant entonné
À la musique des chaînes
A des airs baroques.
Il ne faut pas s’en étonner,
C’est le ton de notre époque.

Foin de philosophie,
Ici, se perd l’expérience de la vie,
Tout se réduit à la mémoire
Et une peinture du désespoir
En serait l’exact miroir.

Pour peindre en prison,
On cherche en soi l’inspiration,
Faite de souvenir, de désir, d’aspiration.
On crée une peinture condensée, hallucinée
Celle du Greco, de Van Gogh, enflammée.

jeudi 18 avril 2019

ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA


ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA

Version française – ÉMIGRANT VIENT, ÉMIGRANT VA – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Emigrante che vien emigrante che va – anonyme – s.d.


Gli emigranti
Raffaello Gambogi (1874-1943)

Chanson d’émigration, je n’ai pas réussi à comprendre si c’est du calabrais ou du sicilien. Elle devrait remonter à l’émigration du Sud de l’Italie après l’unification de l’Italie (fin du XIXième siècle), qui a d’abord transformé les peuples du Sud en brigands, puis en émigrants.

Dialogue Maïeutique

Vis donc, Lucien l’âne mon ami, cette chanson anonyme. Anonyme comme les gens dont elle raconte l’histoire et une histoire terriblement vraie. Elle raconte le temps où les gens du Sud, je veux dire du sud de l’Italie en train de se faire, ont dû massivement fuir leur pays, leurs villages, leurs montagnes, leurs campagnes et leurs villes. Pendant longtemps, ce fut le lot des laissés pour compte de la modernité.

Oh, dit Lucien l’âne, je sais ça, j’ai vu ça, on les reconnaissait sur les routes à leur valise, à leur baluchon et pas seulement en Italie. Des régions entières se sont ainsi dépeuplées, les hommes partaient d’abord, espérant faire fortune là-bas. Ce fut rarement le cas. On dit que pour la seule Italie – sans compter l’émigration intérieure du sud vers le nord, des campagnes et des montagnes vers les villes, avec le temps, il y en a autant dehors que dedans. Un peuple entier en exil…

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, et ce n’est pas fini, cette hémorragie continue. Par exemple, par les autres, similairement, se sont vidées l’Irlande, la France, la Suède, les Balkans, des régions entières d’Allemagne, d’Europe centrale, de Russie et d’ailleurs et les anciens migrants installés là-bas, perdant toute mémoire, font barrage et repoussent ces nouveaux venus. À présent, pareil mouvement touche l’Afrique, l’Asie, sans pour autant cesser ici. Et puis, il y a ceux qui sont partis là-bas pour chercher la fortune et n’ont pu trouver même un simple travail et qui sont revenus plus pauvres encore qu’ils n’étaient partis : émigrants à l’aller, et au retour, comment les nommer ?


À mon sens, dit Lucien l’âne, on devrait les nommer des « réfugiés », certains diront « économiques », mais tous les « réfugiés » sont des réfugiés politiques. On ne saurait séparer l’économique du politique. C’est une tromperie. Il suffit de considérer les choses pour ce qu’elles sont dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches (et les puissants) font aux pauvres pour accroître leurs richesses, conserver le pouvoir, renforcer leur puissance, augmenter leurs profits et maintenir leur domination. C’est ça le sens du mot politique, c’est à ça qu’elle sert la politique tant que dure cette guerre, tant qu’il faudra protéger les privilèges de certains. Mais pourquoi épiloguer plus longuement, tissons le linceul de ce vieux monde riche, méprisant, méprisable, avide, assassin et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Un jour, de mon pays, je suis parti ;
Émigrant en terre étrangère, je suis parti.
Ma mère pleurait et j’ai laissé
Ma femme et plus beau que le soleil, un fils à peine né.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Les yeux pleins de larmes, je suis parti
Embrassant ma famille et mes amis.
Dans une valise, mes rêves, j’ai emportés ;
Émigrant dans une usine, je me suis retrouvé.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Suant un bœuf, travaillant nuit et jour,
Je souffrais de la nostalgie du retour.
Un soir, j’ai rencontré une fille fort belle
Et je suis tombé amoureux d’elle.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


La nuit, je pensais, et je ne dormais pas.
Je voulais m’enfuir, mais je ne pouvais pas.
J’entendais une voix d’enfant si loin de moi,
Qui chantait : reviens papa, reste près de moi.


Émigrant vient, émigrant va.
Émigrant vient, émigrant va.
Ta vie est un enfer, émigrant va,
Ta vie est un enfer, émigrant sera…


Écoute, mon fils, mes mots banals.
Dis à maman que je t’aime,
Je te demande pardon, si je t’ai fait mal.
La distance est le vrai problème.


Sois content, mon fils, petit trésor de papa,
Car demain le bonheur reviendra chez toi.
Sois content, mon fils, petit trésor de papa,
Car demain chez toi, le bonheur reviendra.

mercredi 17 avril 2019

LES AIGLES ERRANTS


LES AIGLES ERRANTS


Version française – LES AIGLES ERRANTS – Marco Valdo M.I.2019
Chanson italienneAquile randagieStefano "Cisco" Bellotti2019









Les Aigles Errants étaient un groupe scout clandestin de milan, qui a commencé ses activités en 1928 (après la dissolution du scoutisme catholique italien en faveur de l’opera nazionale balilla – formation de jeunesse fasciste), avec la promesse de résister « un jour de plus du fascisme » ; il continua son activité clandestine de résistance jusqu’à la fin de la guerre. Après l’armistice (1943), dans la zone occupée par les Allemands et les fascistes, à partir des Aigles Errants, ils fondèrent l’OSCAR (Opera Scout Cattolica Aiuto RicercatiOeuvre Scout Catholique d’Aide aux Recherchés) pour fournir de faux documents et aider les Juifs, les appelés et les fugitifs politiques à émigrer en Suisse. Cette petite structure, malgré les poursuites et la répression, réussit à expatrier 2166 clandestins et à distribuer 3000 faux documents.



Nous sommes des aigles errants
Qui volent haut dans le ciel ;
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui combattons l’uniforme noir.
C’est nous qui sommes dans les bois –
Cœur libre, sincère regard.
Nous sommes ceux qui du matin au soir
Résistent au monde entier, pas à pas.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.


Bottines pleines de boue,
L’uniforme caché dans la cantine,
Pas rapides et échine droite,
Pour aller le matin en montagne ;
Il y a des gens à sauver,
À mener par-delà la frontière.
Marcher, se cacher encore ;
Jusqu’au bout, résister.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.


Nous sommes des aigles errants
Qui volons haut dans le ciel ;
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui résistons au monde entier ;
Se taire n’est pas possible
À lutter, nous devons tant :
Amour, folie et courage,
C’est ce qui nous pousse en avant.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.

Nous sommes des aigles errants
Qui volons haut dans le ciel
Nous sommes de jeunes fidèles rebelles
Qui résistons au monde entier
Se taire n’est pas possible
À lutter, nous sommes tant
Amour, folie et courage
C’est ce qui nous pousse en avant.


Estote parati ! Toujours prêts !
C’est le cri que nous avons à la bouche.
Estote parati ! Toujours prêts !
Retrouvons-nous ce soir où l’aigle vole.

mardi 16 avril 2019

La Confination


La Confination


Lettre de prison 22

28 mai 1935




Carlo Rosselli
 Peinture de Carlo Levi







Dialogue Maïeutique 


Lors donc, Lucien l’âne mon ami, nous voici au 28 mai 1935 et la lettre de Levi parle de confination.

Au fait, questionne Lucien l’âne, qu’entend-on exactement par confination ? – autant éclaircir les choses dès le début.

C’est nécessaire, en effet, Lucien l’âne mon ami, d’autant plus que, comme tu le sais certainement, quand on change de langue, il faut changer de mot et même que d’un pays à l’autre, pour ce qui est apparemment la même chose, dans la pratique, les choses soient très différentes. C’est le cas ici. Je m’explique en ce qui concerne ce terme de confination. J’avais au départ imaginé utiliser le mot relégation, car c’était le mot ou plutôt la chose qui se rapprochait le plus de ce que désigne en italien, le mot « confino ». Donc, la relégation est une sanction pénale française qui, en gros, oblige quelqu’un – le relégué – à résider ou à être interné hors du territoire métropolitain – c’est-à-dire fort loin, car le but est de se débarrasser de condamnés particulièrement dangereux. Excellente définition, mais elle ne s’applique pas aux condamnés « politiques », auquel s’applique la déportation, terme auquel j’aurais dû finalement me rallier. Maintenant, le mot italien est « confino » et il s’agit d’une «  Pena restrittiva della libertà personale consistente nell’obbligo di dimorare in un luogo appartato e lontano. Trasformato nel 1930… » – « Peine restrictive de la liberté personnelle consistant en l’obligation de demeurer dans un lieu à l’écart et lointain… Transformé en 1930… » en une sanction politique qui relève de l’Ovra et du Tribunal spécial, dont dépendent ces « magistrats » et « fonctionnaires » qui s’occupent du cas de Carlo Levi ; ce sont eux qu’il rencontre et qui l’interrogent et le surveillent depuis des années. Donc, ici, j’allais dire « déportation » et non, ce serait encore inexact. J’ai finalement opté pour le néologisme « confination », du moins dans cette acception particulière. Cette « confination » est donc un exil intérieur, dans un lieu isolé dans région reculée ou dans une île.

Si je résume, Marco Valdo M.I., tu as dû trouver un mot particulier pour désigner une pratique particulière, le « confino » ou l’exil intérieur à l’italienne, exil qui nécessite un pays assez grand pour créer l’éloignement. On a tous en mémoire l’exemple de la Russie où trouver de l’éloignement à l’intérieur du pays est assez simple.

Donc, Lucien l’âne mon ami, cette « confination », ce « confino », comme je viens de te le signaler, venait d’être « adapté » aux besoins du régime fasciste en en confiant la gestion au tribunal spécial et à l’Ovra (police politique), car le-dit régime fasciste ne pouvait se permettre d’exiler ses opposants, car ils avaient alors tendance à se grouper, à s’organiser et à organiser la résistance à partir de l’étranger ; il pouvait encore moins les fusiller, c’était gênant pour l’image du régime vis-à-vis de la population, mais surtout de l’étranger et il ne voulait (ni ne pouvait) laisser les opposants sur place dans leur milieu de vie et d’influence et au cœur de leur réseau de connaissances et d’organisation. Il lui fallait couper les têtes sans les couper ; il fallait étêter l’opposition – sans assassiner comme il l’avait fait pour Giacomo Matteotti et comme il le fera, un peu plus tard, pour les frères Carlo et Nello Rosselli. Ainsi, le mot « confination », c’est le point central de cette canzone, de cette lettre qui annonce les décisions à venir et comme c’était le but et la nécessité depuis le départ, il s’agit pour Carlo Levi de ménager sa famille, mais surtout de transmettre l’information par ce biais à « qui de droit », comme on dit. Le reste de la lettre est une variation sur les thèmes usuels : le temps, le plaidoyer d’innocence et les préoccupations d’artiste.

Voyons voir ça, dit Lucien l’âne, et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, assassin, menteur, bluffeur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


J’attends avec plaisir
Le moment de sortir
Au soleil pour m’allonger
Dans la cour et le laisser
Doucement me réchauffer.

Cette histoire de prison
Qui s’est répétée
Est un habit de confection,
Une soupe réchauffée,
Une chose connue, une resucée.

Prison et peine
N’ont pas de sens
Pour l’innocence
Et la conscience
Est souveraine.

Ils m’ont avoué cette fois
Qu’ils vont m’envoyer en confination,
Car je suis suspect par mes relations
Politiques. Mais je suis peintre, moi,
Qu’ai-je à faire de tout ça ?

Donc, ce sera la confination,
Sauf si je convaincs la Commission
De mon absolue innocence.
En cela, j’ai tout à fait confiance ;
On ne peut que me donner raison.

Où en est l’exposition ?
Et de mon prix, que sait-on ?
Mais j’oublie
On ne donne pas un prix
À un bandit.

lundi 15 avril 2019

LA COMPTINE ADULTE



LA COMPTINE ADULTE


Version française – LA COMPTINE ADULTE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Kein KinderliedMascha Kaléko1968

Poème de Mascha Kaléko (née Golda Malka Aufen, 1907-1975), poétesse juive polonaise, originaire de Galice austro-hongroise.
Un poème mis en musique, par exemple, par Jörg Hofmann in « Mascha Kaléko - Den Herbst im Herzen, Winter im Gemüt ».

Mascha Kaléko


Golda Malka Aufen, alias Mascha Kaléko, est née en Galicie dans une famille juive d’origine russe. Suite à la Guerre et à la misère qui s’ensuivit, la famille fuit en Allemagne, où Macha a grandi à Marbourg, puis à Berlin où elle poursuit des études de secrétaire. En 1928, elle épouse un enseignant, Saul Aaron Kaléko. En 1930, elle commence à publier des poèmes dans la presse. Ses œuvres la font rapidement connaître. Elle fréquente le « Romanisches Café », fréquenté par les journalistes, les écrivains et de façon générale, l’intelligentsia berlinoise.
En 1933, avec l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne, son nom se retrouve sur la liste des auteurs interdits, comme les autres écrivains juifs. Elle s’exile (juste à temps) en 1938 à New York avec son deuxième mari, le musicologue Chemjo Vinaver. Elle revint vivre à Berlin en 1956, le temps d’être consacrée par le prix Fontane, qu’elle refuse, car elle devait le recevoir des mains d’un ancien officier nazi. Juste après, elle alla s’installer à Jérusalem en 1960.


Dialogue Maïeutique


Voici, Lucien l’âne mon ami, une comptine adulte et en plus, elle parle du voyage, du voyage qui toujours mène nulle part ou peut-être, devrait-on dire jamais quelque part. Qu’en penses-tu, toi qui erres depuis tant et tant de temps ?

Marco Valdo M.I. mon ami, tu devrais savoir qu’un âne n’est pas censé parler, il n’est même pas censé être sensé. Pourtant, comme tu m’interroges, je m’en vais te répondre. D’abord pour fixer le contexte de ma réponse. Pour commencer, j’aimerais insister sur ceci que cette comptine de Mascha Kaléko s’appuie sur sa propre histoire, sur cette vie où comme des milliers et des milliers de familles juives, elle erra de Silésie, en Allemagne, d’Allemagne en Amérique, puis, elle finit son parcours en Israël. Comme je ne sais trop quand ce texte a été réellement pensé et écrit, je ne fixerai pas les choses. Mais ce qui me frappe, c’est que sa vie alla ainsi brinquebalant d’un refuge à l’autre – fuir la Pologne, la peur et la misère, puis devoir fuir l’Allemagne devenue nazie… et que cette comptine adulte reflète cette bousculade. J’ajouterais que dans la Guerre de Cent Mille Ans, c’est un destin partagé par énormément de gens. Sa chanson est universelle, cette comptine est celle de tous les déplacés, de tous les réfugiés, de tous les exilés.

Ainsi, Lucien l’âne mon ami, la comptine, généralement destinée aux enfants, aux petits enfants, par la grâce de la poétesse, est devenue adulte. Ce n’est pas la seule comptine du genre, surtout quand la comptine est prise dans le tourbillon de la guerre et qu’elle dit l’effroi du monde ; juste deux exemples : une comptine d’Ilse Weber Theresienstädter KinderreimComptine de Thérésine et de Fritz Löhner-Beda, la Kindermärchen – La Marche des Enfants, la « marche » étant elle-même une sorte particulière de chanson ; en réalité, la traduction exacte serait : Le Conte enfantin, qui serait l’antonyme de la comptine adulte.

Certes, dit Lucien l’âne, il y aurait encore beaucoup à dire sur les comptines et sans doute, en viendra-t-il encore – les mêmes causes (exil, déportation, fuite) causant les mêmes effets : les plaintes des gens frappés par le malheur prennent alors les allures de complaintes. En attendant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde plein de malheurs et d’exil, de guerres et de vexations, effrayant, mortel et cacochyme.
Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Les valises encombrées de bagages,
Le cœur empli de cafard.
Aussi solitaire que le vent du désert,
Aussi apatride que le sable :
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.


Les forêts ont disparu,
Les maisons ont brûlé.
D’autres, je n’en ai pas trouvées.
Personne ne m’a reconnu.
Et quand l’étrange oiseau a crié,
Je me suis envolée.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.
Où que j’aille en voyage,
J’arrive toujours nulle part.

dimanche 14 avril 2019

La Sagesse de la Nation



La Sagesse de la Nation


Lettre de prison 21
24 mai 1935

Jacopo da Barbari

Luca Pacioli et son disciple (1495)



Dialogue Maïeutique

En fait, Lucien l’âne mon ami, le titre « La Sagesse de la Nation » aurait dû être plus long, mais pour toutes ces lettres de prison, j’ai définitivement opté pour des titres courts.

Bonne idée, Marco Valdo M.I., mais du coup, tu m’intrigues. Qu’aurait été ce titre court, s’il avait pu être long ?

Bonne question, Lucien l’âne mon ami, il aurait été formulé comme ceci : « La Sagesse de la Nation, de la Justice et de la Raison », mais tout compte fait, ce n’était pas nécessaire et je vais te dire pourquoi. Vois-tu, mon ami l’âne Lucien, quand on choisit un titre, il faut savoir pourquoi. Dans mon cas, je veux dire, dans ce cas-ci, j’utilise le titre pour attirer l’attention sur le point focal de la canzone. Ceci vu qu’une chanson parle de diverses choses et qu’il faut bien lui faire exprimer un caractère qui la distingue de toutes les autres. Pour mieux me faire comprendre, j’aurais pu intituler tout simplement « Lettre de Prison » toutes les chansons de cette compilation qui elle-même s’intitule « Lettres de Prison ». Et pour chacune, ç’aurait été un titre exact. Cependant, on aurait eu beaucoup de mal à les différencier. Évidemment, j’aurais pu les nommer : Lettre de Prison 1, Lettre de Prison 2, et ainsi de suite et d’une certaine manière, sous un certain angle, ce pouvait être une excellente formule. Elle aurait reflété la monotonie de ce séjour en isolement. J’aurais pu mettre comme titres : Lettre de Prison du 17 mars 1934, et ainsi de suite. D’ailleurs, le numéro et la date figurent en sous-titre à chaque chanson.

Bien sûr, dit Lucien l’âne, et à la vérité, ça n’aurait pas manqué d’ordre et de clarté.

Certainement, Lucien l’âne mon ami, mais c’eût été un peu monotone comme les longs sanglots d’un violon et surtout, c’eût été manquer de poésie et la table aurait tous les airs d’un livre comptable ou d’un abaque de références dont raffolent les gens de sciences et les mathématiciens ou d’un inventaire de huissier ou de notaire.

Quelle horreur, Marco Valdo M.I. mon ami ! En matière d’inventaire, je préfère celui de Prévert, qui est d’un modèle plus poétique.

C’est dans ce sens-là qu’il faut considérer la chose, reprend Marco Valdo M.I.. Les titres donnent un parfum poétique à la chanson et une fois rassemblés sur une table, ils constituent eux-mêmes un singulier poème. Ils content toute l’histoire.

Oh, dit Lucien l’âne, on reste rêveur devant une telle table. Parfois même, à condition d’avoir lu le livre, on peut le reparcourir rien qu’en le regardant ; c’est fascinant. Mais que me dis-tu de cette lettre de prison ?

Rien qu’elle ne te dira mieux elle-même, répond Marco Valdo M.I.. Laissons-la faire !

Eh bien, Marco Valdo M.I. mon ami, comme tu dis, laissons chanter la canzone et tissons au point d’ironie le linceul de ce vieux monde monotone, sage, juste raisonnable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Cette admonition
Qui dure depuis un an
Est comme une autre prison
Et ce deuxième emprisonnement
Tuent la création.

Pourtant, je supporte avec patience
Ce supplément de prison
Car j’ai grande confiance
En la sagesse de la nation,
De la justice et de la raison.

Hier, on m’avait dit
Qu’on viendrait me chercher
Après le souper.
Je croyais être libéré.
J’ai lu au lit jusqu’à la nuit.

Il y a encore des livres intéressants
À la bibliothèque. C’est rassurant.
J’ai trouvé en cherchant
Un roman anglais d’il y a cent ans.
Ici, on lit pour passer le temps.

Bientôt, je ne lirai
Plus ces romans.
Bientôt, dans mon atelier,
Je peindrai
Des tableaux surprenants.

Deux semaines sont passées
Et voilà,
Je suis toujours là.
Et j’attends de savoir pourquoi
Les heures s’en sont allées.

samedi 13 avril 2019

CHANSON POUR DEMAIN



CHANSON POUR DEMAIN


Version française – CHANSON POUR DEMAIN – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Chanson für MorgenMascha Kaléko1945

Poème de Mascha Kaléko (née Golda Malka Aufen, 1907-1975), poétesse juive polonaise, originaire de Galice austro-hongroise.
Un poème qui est déjà une chanson en soi. Mais il a aussi été mis en musique, par exemple par le compositeur allemand Hans-Dieter Kuhn
Dans la collection "Verse für Zeitgenossen", publiée en 1945




Golda Malka Aufen, alias Mascha Kaléko, née en Galicie




Golda Malka Aufen, alias Mascha Kaléko, est née en Galicie dans une famille juive d’origine russe. Suite à la Guerre et à la misère qui s’ensuivit, la famille fuit en Allemagne, où Macha a grandi à Marbourg, puis à Berlin où elle poursuit des études de secrétaire. En 1928, elle épouse un enseignant, Saul Aaron Kaléko. En 1930, elle commence à publier des poèmes dans la presse. Ses œuvres la font rapidement connaître. Elle fréquente le « Romanisches Café », fréquenté par les journalistes, les écrivains et de façon générale, l’intelligentsia berlinoise.
En 1933, avec l’arrivée des Nazis au pouvoir en Allemagne, son nom se retrouve sur la liste des auteurs interdits, comme les autres écrivains juifs. Elle s’exile (juste à temps) en 1938 à New York avec son deuxième mari, le musicologue Chemjo Vinaver. Elle revint vivre à Berlin en 1956, le temps d’être consacrée par le prix Fontane, qu’elle refuse, car elle devait le recevoir des mains d’un ancien officier nazi. Juste après, elle alla s’installer à Jérusalem en 1960.



Nous ne savons pas ce que demain sera.
Nous ne sommes pas des gens intelligents.
La pelle résonne ici et la faux bourdonne là,
Nous ne savons pas ce que demain sera.
Nous trimons et labourons le jour présent.


Nous savons bien ce qu’était hier,
Et qu’on ne l’oubliera jamais, on l’espère.
Nous savons bien ce qu’était hier,
Et nous semons le pain, et le pain est rare,
Et nous espérons aussi en manger encore.


Nous ne savons pas ce que demain sera.
Si nous attend la paix ou le combat,
Si une faux bourdonne ici ou un sabre sonne là -
Nous saurons seulement, ce que demain sera,
Quand pour labourer, des épées on forgera.