lundi 21 janvier 2019

RUGBY DE BANLIEUE


RUGBY DE BANLIEUE


Version française – RUGBY DE BANLIEUE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Rugby di periferia Piccola Bottega Baltazar – 2016



La Mêlée



    



Cette chanson parle de terrains de banlieue, de rugby. Et le rugby est un sport fait de boue, de travail et de sueur, parfois même d’un peu de sang, et l’idée de tomber et de se relever est l’essence même de ce sport, c’est donc une métaphore de la réhabilitation. Cette chanson raconte deux histoires de réhabilitation… L’une est celle des Trois Roses Noires (Le documentaire), une équipe de réfugiés de Casale Monferrato (Piémont).

L’autre est celle du Briganti Rugby de Librino, dont le local du camp de San Teodoro Liberato à Catane (Sicile) a été incendié, avec un message clairement mafieux, pour un lieu de rencontre après l’école, un petit phare dans un quartier suburbain de Catane, un de ceux où l’abandon scolaire précoce est le plus fréquent. 



Dialogue Maïeutique 

As-tu déjà joué au rugby, Lucien l’âne mon ami ? Je suppose que non, mais peut-être as-tu déjà vu des hommes qui jouent au rugby ou peut-être des femmes ?

Oui, j’ai déjà vu ça et je trouve ces mêlées humaines assez curieuses, dit Lucien l’âne. Mais entre nous, si ça les amuse…

C’est le but du jeu, dit Marco Valdo M.I., cependant, avant d’aller plus loin, tout le monde n’est pas comme toi et tout le monde n’a pas une connaissance de ce jeu et ne perçoit tout son intérêt. Alors, Pour ceux qui n’y comprennent pas trop rien, il est recommandé d’écouter l’explication du rugby, haute en couleurs, par Daniel Herrero, qui lui s’y connaît. C’est une série de petites vidéos très parfumées aux odeurs de Provence. Un vrai glossaire en images.

Je verrai ces explications avec plaisir, car, je t’avoue, Marco Valdo M.I., que pour ce qui est des détails du jeu, j’aurais besoin d’un guide. Mais dis-moi, maintenant, la chanson.

Elle raconte la vie d’une équipe de rugby de banlieue, d’une de ces équipes de rugby composées d’amateurs qui font – en rugby comme dans les autres sports – toute la richesse, tout l’intérêt et toute la vie de ce jeu collectif. Cependant, Lucien l’âne mon ami, ainsi que le montre la chanson, il y a un solide revers à la médaille du sport : c’est la compétition, l’esprit de compétition, l’apologie de la force, des plus forts et ainsi de suite. Ça débouche évidemment sur l’idée du champion, du championnat, de l’affrontement et le sommet est atteint quand on concourt tout cet agone dans une équipe nationale affrontant d’autres équipes nationales. C’est assez malsain.

Oh oui, dit Lucien l’âne, ces histoires de compétitions sont assez absurdes et leurs effets collatéraux délétères. Que des gens – hommes ou femmes – jouent au ballon ou se courent après pour jouer, c’est très sain et ça les distrait. Mais qu’on en fasse une affaire de commerce, c’est une autre affaire ; que l’on mette en branle des foules autour de ces jeux et on bascule dans l’univers nauséeux de la manipulation des foules ; il suffit de l’univers des supporteurs, où l’individu et son opinion, son goût, sa divergence sont immédiatement stigmatisés. L’humain disparaît dans la masse, avec le sport compétitif, on est toujours dans une journée particulière. À l’acmé, c’est la grand-messe et malheur à l’hérétique, il ne lui restera qu’à dire :

« Je suis l’expulsé des vieilles pagodes
Ayant un peu ri pendant le Mystère ».
(En Cour d’Assises – Charles Cros)

Vu ainsi, Lucien l’âne mon ami, le sport a tous les aspects d’une religion : il a sa célébration rituelle, il a ses officiants, il a ses fidèles, il a ses hiérarchies, il a aussi ses ordalies. Il a aussi son fondement d’exploitation et dès lors, la nécessité de se professionnaliser, de grandir, de s’installer au plus profond dans l’intimité des êtres. Mais revenons à la chanson qui s’intéresse simplement au destin d’une petite équipe de banlieue, où en raison de cette « petitesse » n’a comme horizon que le jeu lui-même, loin des grandes cathédrales et des offices prestigieux. Elle raconte sa vie au ras de l’herbe et insensiblement, se change en parabole sociale. Ceux de la banlieue, la plupart du temps partent perdants, y compris dans la vie. Et la chanson serine, d’abord,

« les autres sont plus forts
ils sont toujours plus forts. »


En fait, dit Lucien l’âne, C’est la loi du sport – vu par ses promoteurs et par tous ceux qui en tirent profit financièrement, économiquement, politiquement, nationalement, idéologiquementOn dirait une métaphore de la Guerre de Cent Mille Ans où les riches et les puissants (« les autres plus forts ») dominent les pauvres, les faibles pour assurer leur pouvoir, leurs richesses, leurs privilèges et ainsi de suite.

Ensuite, Lucien l’âne, la chanson poursuit sur son erre et elle dévoile le ressort caché, le faux espoir entretenu pour maintenir en place l’édifice, pour pouvoir continuer à jouer au-delà du jeu, pour pouvoir continuer à participer aux offices, pour être encore dans le jeu, si tant est qu’il faut y rester, si tant est qu’on ne pourrait pas jouer en dehors de leurs stades, sans complexe et pour le plaisir.
Ainsi, la question se pose face à ce

« Mais ensemble, on résiste ;
Divisés, on tombe. »

de savoir où on tombe et est-il gênant de tomber en dehors de leur monde ? Ou n’est-ce pas, tout au contraire, la solution ? Jouer autrement ou à autre chose. Ne serait-ce pas le sens de « Make love, not war » ? Moi, dit Marco Valdo M.I., face à ces parades, je suis de l’avis de Juliane Werding

« Hey, hey, hey,
Ich bin die, die gar nichts tut,
Ich laß mich gehn und ich pfleg mich schö'n
Und es geht mir gut.

Hey, hey, hey,
Je suis celle, celle qui ne fout rien ;
Je me laisse aller et je me ménage
Et ça me va bien. »


Quoi qu’il arrive, je n’ai pas l’intention de jour dans leurs jeux, dit Lucien l’âne et moi aussi, « ça me va bien ». D’ailleurs comme tu le sais, je me balade depuis des siècles – sans compétition, sans compétiteur ; mais, je prends quand même le temps de tisser le linceul de ce vieux monde compétitif, concurrentiel, sportif, commercial, avide, cupide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Le nouveau vient d’arriver et on l’a mis à l’aile.
Il est fait d’os et de nerfs, il n’a pas froid aux bras.
Il est toujours prêt si on lui passe l’ovale.
Il ne sait pas aller en mêlée, mais il court et le reste, il l’apprendra.


Pour lui, la ligne de but est une hypothèse lointaine,
Mais moins que la Moldavie, sa patrie lointaine.
L’adversaire fait un clin d’œil et un sourire de glace.
Qui signifie à peine je le peux, je te plaque.


Bruit de fond de la rocade,
Les touffes d’herbe sur le champ gelé,
Un couple de corbeaux dans le ciel mouillé.


Un pilier en première ligne montre un visage de tueur,
Car peu importe sa taille, il y a ce moment de peur.
Alors, son équipier le prend par le maillot,
Ils se tiennent serrés en beuglant face à l’assaut.


Mais les lignes là-bas dehors ne sont pas bien claires.
Il est difficile de savoir quoi enfoncer avec les épaules
Le coup de sifflet peut survenir à tout moment
Te laissant seul à faire la mêlée avec le vent.


Bruit de fond de la rocade
Le béton vide de la tribune
Pas d’acclamations, pas d’orchestre avec l’hymne.


C’est que les autres sont plus forts
C’est qu’ils sont toujours plus forts.
C’est que les autres sont plus forts
C’est qu’ils sont toujours plus forts.
Mais ensemble, on résiste ;
Divisés, on tombe.


Le milieu a des poils blancs dans sa barbe et une famille.
On dit qu’il devrait rester à la maison avec sa fille,
Sa femme en a eu marre de la boue dans la maison.
Lui, les mains sur les hanches, il gonfle sa poitrine et crache.
Demain, c’est lundi et il n’y a pas de travail.
Demain, c’est lundi et il n’y a plus de travail.


C’est que les autres sont plus forts
C’est qu’en paroles, ils sont tous plus forts
Et si les autres sont plus forts, et si les autres sont plus forts.


C’est que les autres sont plus forts
C’est qu’en paroles, ils sont tous plus forts
Et si les autres sont plus forts
Ensemble, on résiste ;
Divisés, on tombe.

dimanche 20 janvier 2019

ALITÉE À TEREZÍN

ALITÉE À TEREZÍN


Version française – ALITÉE À TEREZÍN – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version italienne QUANDO GIACEVO A TEREZÍN
tirée de Memoria in scena
d’une chanson tchèque – Když jsem ležel v Terezíně Ilse Weber – 1944
Écrit par Ilse Weber à la fin de son séjour à Terezín.
Mélodie et texte reconstruits par Aviva Bar-On, Kiryat Ono (Israël) et Francesco Lotoro.



Malgré son épilogue tragique, l’histoire de l’écrivaine, poète et musicienne juive morave, Ilse Weber est l’une des plus passionnantes et des plus fascinantes de l’immense patrimoine biographique des hommes et des femmes qui ont créé la musique en captivité pendant la Seconde Guerre mondiale. Née le 11 janvier 1903 à Witkowitz (aujourd’hui Vítkovice v Krkonoších, République tchèque), virtuose de nombreux instruments de musique et autrice de chansons et de pièces de théâtre pour enfants, Ilse (son nom de jeune fille était Herlinger) épouse Vilém Weber en 1930 et déménage avec lui à Prague. En 1939, lors de l’invasion allemande de la Bohême et de la Moravie, le couple Weber sauva leur fils aîné Hanuš en l’envoyant en Grande-Bretagne. En février 1942, Ilse, son mari et son fils cadet Tomáš (Tommy) furent déportés à Terezín, où Ilse travailla comme infirmière et écrivit environ 60 textes poétiques, dont certains furent mis en musique. Début octobre 1944, elle choisit volontairement de suivre son mari à Auschwitz-Birkenau avec son fils Tommy ; le 6 octobre, Ilse et Tommy furent envoyés à la chambre à gaz avec d’autres garçons de Terezín. Avant de partir à Auschwitz-Birkenau, Vilém a caché les compositions poétiques et musicales de sa femme dans l’écurie de Terezín ; il a survécu et est retourné à Terezín après sa libération, déguisé en officier de l’armée tchécoslovaque et a retrouvé les documents d’Ilse.
Huit chansons de Terezín ont été publiées, mais Lotoro en découvrit une autre, une comptine en tchèque à propos d’un médecin qui, un jour à Terezín, rendit visite à un enfant et lui dit finalement avec un air sévère qu’il souffrait de… « Terezínite ».
La chanson a été reconstruite grâce à la rencontre de Lotoro avec la célèbre chanteuse israélienne Aviva Bar-On, déportée à l’âge de dix ans à Auschwitz où elle a rencontré Ilse Weber, et a accepté d’être présente à Rome pour la chanter avec le Chœur des voix blanches de l’Accademia Nazionale de Santa Cecilia.


Quand j’étais alitée à Terezín, à l’infirmerie des enfants,
Le docteur est venu et il m’a examinée soigneusement.
Il a tapé ici et là, puis il me dit ce qui n’allait pas chez moi.
Tu as une Terezínite, Terezínite, Terezínite, tu as.


Nous étranglerons la vilaine maladie et on l’enfermera .
Quand j’étais alitée à Terezín, à l’infirmerie des enfants,
Le docteur est venu et il m’a examinée soigneusement.
Il a tapé ici et là, puis il me dit ce qui n’allait pas chez moi.


Tu as la jaunisse, la jaunisse, la jaunisse, tu as.
Pour te guérir, dans le derrière, une piqûre on te fera.
Quand j’étais alitée à Terezín, à l’infirmerie des enfants,
Le docteur est venu et il m’a examinée soigneusement.


Il a tapé ici et là, puis il me dit ce qui n’allait pas chez moi.
Tu as la rougeole, la rougeole, la rougeole, tu as
Chaque heure avec du jambon, une tartine, on te donnera.

Les petits Nuages lourds


Les petits Nuages lourds


Lettre de prison 5
Canzone léviane – Les petits Nuages lourds – Marco Valdo M.I. – 2018
27 mars 1934

Porte des Nuove



Dialogue Maïeutique

Je vois à ton œil noir d’ébène et luisant comme un soulier vernis, Mon ami Lucien l’âne, que ce titre t’intrigue et que tu aimerais savoir ce qui se cache derrière ces « petits Nuages lourds ». Je n’avais pas besoin de voir tes yeux vibrants à la lisière de ton front pour savoir que tu ne manquerais pas de me questionner à ce sujet comme tu l’as fait déjà des dizaines de fois.

Eh bien oui, je te questionne Marco Valdo M.I. mon ami. Qu’est-ce que sont ces petits nuages lourds ? D’où sortent-ils, en quelque sorte ?

Mais de la chanson tout simplement, pardi !, répond Marco Valdo M.I., du dernier quintil qui se termine ainsi :

« Par-dessus le toit, de petits nuages lourds
Annoncent la levée du jour. »

et comme tu manqueras pas de le remarquer, ce « par-dessus le toit » est une allusion à un poème d’un écrivain prisonnier dans un établissement de la ville voisine, il y a maintenant environ 150 ans.

Oh, je le connais ce poème et je connais ce poète emprisonné pour avoir révolvérisé son jeune ami. Là, Marco Valdo M.I., tu ne me prendras pas en défaut, car ces deux-là, je les avais accompagnés un temps quand ils marchaient de conserve sur les chemins de nos régions. Et cette allusion vise très précisément le thème de ce poème qui est sans doute, le plus tranquille poème de prison, dont c’est par ailleurs le titre. Il commence ainsi, si ma mémoire est bonne :

« Le ciel est par -dessus le toit
Si bleu, si calme ! »
Mais à part ça, que raconte cette chanson ?

D’abord, Lucien l’âne mon ami, il est certain que Carlo Levi, qui a vécu à Paris dans les années qui précèdent, qui était connu comme un peintre de Montparnasse, n’ignorait pas l’œuvre de Paul Verlaine. Donc, pour répondre à ton œil bruissant, cette chanson de prison est volontairement de tonalité verlainienne. Et si tu cherches, dans ces petits nuages lourds, tu pourras retrouver Félix Leclerc et son petit bonheur, Pierre Seghers et son Merde à Vauban, qui sont nettement postérieurs aux écrits de Carlo Levi, mais je n’ai jamais prétendu que ces chansons qui sont miennes tireraient tous leurs mots et toutes leurs images des textes des lettres écrites aux Nuove en 1934-35. Il s’agit de les faire connaître et de les mettre en scène, de recréer une ambiance. Cependant sur les éléments réels, telle la référence à la Pâque juive et au repas de famille et l’auto-ironie qu’elle induit avec ce « Malgré toutes les injonctions divines » et le quintil qui suit, là on est assurément dans les mots de Carlo Levi.

Ah oui ?, dit Lucien l’âne et que dit-il ?

En fait, reprend Marco Valdo M.I., il ne peut s’empêcher de remarquer et de souligner que les arrestations et les enfermements dans la prison de Turin visent curieusement les Juifs au point qu’il peut ironiser :

« la prison
Est devenue une sorte de synagogue
Et de nos frères, un vrai catalogue »

et nous, avec le recul, on ne peut manquer d’y voir une mise en garde. Vu sous cet angle, il y a aussi dans le ciel si bleu, si calme des années 30 (et pas seulement en Italie) de petits nuages lourds qui annoncent d’épouvantables jours.

En voilà assez pour ces nuages si lourds, Marco Valdo M.I. mon ami ; ils me font froid dans l’échine, car qui sait ce que les petits d’aujourd’hui portent en eux, d’autant qu’ils ont – étant nuages – la faculté d’ignorer les frontières terrestres. Il y a dans cette Europe d’aujourd’hui, des relents de ces temps-là qui ne me plaisent pas plus qu’ils ne plaisaient à Carlo Levi et à ses amis de Justice et Liberté. Cependant, il me faut conclure. Tissons le linceul de ce vieux monde empesté, pestilentiel, pestiféré et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l’âne.



Aujourd’hui, on peut envoyer,
Par une étrange faveur,
Deux lettres ; c’est un petit bonheur.
Vous écrire, c’est comme vous parler ;
Ça réchauffe le cœur.

On se sent plus proches,
On dirait qu’on vous touche,
Qu’on voit vos yeux et votre bouche.
Dites à papa de ne pas s’en faire
Et de continuer tranquillement ses affaires.

Nous ne passerons pas la Pâque ensemble ;
C’est la troisième fois, il me semble.
On ne s’attendrira pas à la cuisine
Devant le rôti d’agneau ou la carpe en gélatine,
Malgré toutes les injonctions divines.

Ici, comme la prison
Est devenue une sorte de synagogue
Et de nos frères, un vrai catalogue,
Vos rituelles invocations
Sont des appels à la libération.

Ici, le jour se différencie
Par le temps qui l’éclaire.
Ça nous rapproche de la nature :
Journées de soleil, lumineuses et claires ;
Bruits vagues et monotones des jours de pluie.

Quand, à l’aube, on nous réveille,
Le premier regard est pour le ciel
Gris, terne, indistinct, espérant le soleil.
Par-dessus le toit, de petits nuages lourds
Annoncent la levée du jour.

jeudi 17 janvier 2019

MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR


MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR


Version française – MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR – Marco Valdo M. I. – 2019
Chanson italienne (italien et yiddish) – Mir viln nisht shtarbnAldo Giavitto – 1997


« Mir viln nisht shtarbn !
MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR ! »


Dialogue Maïeutique

Mon bon Lucien l’âne, mon ami, voici une chanson dont ta mémoire, comme celle de tous ceux qui la connaîtront, comme la mienne à moi qui en ai fait cette version française, toutes ces mémoires ne sauront se libérer aisément. Bien qu’elle se réfère à un moment particulier, elle le doit, comme universelle. Les guerres ont toutes les mêmes effets pour ceux qu’elles tuent et pour les vivants qu’elles laissent. L’enfant dont la mère hurle de terreur alors qu’elle fuit en le tenant dans ses bras sera marqué à jamais par cette horreur – quelle que soit la guerre, quel que soit l’assaillant, quel que soit le siècle, l’année, l’heure ou le moment de ce trauma.

Je le pense aussi, Marco Valdo M.I. mon ami. J’ajouterai donc quelle que soit la langue dans laquelle il dira ou criera ou hurlera :

« Mir viln nisht shtarbn !
MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR ! »

Ceci étant dit, Lucien l’âne mon ami, il se trouve – même si la mémoire rappelle les enfants du ghetto de Lodz – une grande ville de Pologne, qui furent emmenés au centre d’extermination de Chelmno et pour ceux – enfants et adultes – qui restaient à la mi-1944, à celui d’Auschwitz ; au total, ils furent près de 200 000 à être ainsi éliminés. Mais par sa force évocatrice, qui est comme un écho au tableau de Charles Szymkovicz – un peintre que j’aime et que je sais que tu aimes beaucoup – qui évoque lui aussi les enfants du ghetto, par le malheur qu’elle dénonce, elle pourrait relater mille autres fuites éperdues de mille autres lieux, de mille autres temps, conséquences de la permanence de la guerre et du désastre humain qu’elle constitue. L’héritage qui en découle est enfoui et gardé dans le creux du silence, dans cette zone d’ombre de l’être qu’est l’inconscient. La canzone est un tableau en trois séquences qu’il te faudra découvrir et qui mènent à la proclamation qui lui donne son titre :

« Mir viln nisht shtarbn !
MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR ! »

Eh bien, moi non plus, dit Lucien l’âne. Comme tu le sais, je ne veux pas mourir et je m’y emploie depuis longtemps. Cependant, tissons le linceul de ce vieux monde médiocre, écrasant, barbare, assassin et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Moi, quand je suis né, les bombes sifflaient.
La lueur des feux de Bengale éclairait
L’obscurité de deux yeux que la terreur
Barrait dans la confusion
De la nuit avec le jour, de la sueur avec le pleur,
Le visage d’une femme qui me serre sur le cœur,
Courant sans but, pieds nus, sans direction…
Toi, quand tu es né, tu criais dans le silence
Comme les cent autres qui sont morts à ta place
En un instant, mais loin, au-delà d’une frontière
qui distingue
La vie du souffle, le rire du sourire,
Le visage d’une femme sur les lambeaux de son visage
Aussi tremblant qu’un ancien rêve…
Toi, quand tu naîtras, rare gage d’espérance
Dans le ventre d’une histoire qui bouleverse, mais nous enchante
La lumière de deux yeux ne simplifie pas la rupture, mais allège
Les songes trépidants, la pression des couchants,
Les souvenirs semés comme pollen du temps,
Mais l’héritage de chaque homme est son silence…
Mir viln nisht shtarbn…
MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR
Mir viln nisht shtarbn !
MOI, JE NE VEUX PAS MOURIR !

mercredi 16 janvier 2019

La Madeleine aux figuiers

La Madeleine aux figuiers

Lettre de prison 4
Canzone léviane – La Madeleine aux figuiers – Marco Valdo M.I. – 2019
27 mars 1934




La Madeleine aux figuiers




Dialogue Maïeutique



Jusqu’ici, dit Marco Valdo M.I., j’avais oublié de préciser la date de chacune de ces lettres. Ainsi, pour réparer cet oubli, je précise que la première lettre, Le Fils emprisonné, était du 17 mars 1934, la deuxième, Le Vent souffle, du 22 mars 1934 et la troisième, Les Araignées rouges, du 23 mars 1934. Le printemps du calendrier qui tombe régulièrement le 21 mars était arrivé entretemps.

Que tout ça est banal, commente Lucien l’âne.

C’est mon impression aussi, répond Marco Valdo M.I. ; c’est aussi l’impression du prisonnier, car la vie en prison est une longue monotonie. C’était déjà mon impression quand j’avais traduit, il y a des années déjà, le livre de Carlo Levi et à nouveau, quand j’ai fait ces chansons, il y a tout juste un an. Cependant, toutes ces banalités mises bout à bout font une histoire dense, complexe et pour moi, vraiment intrigante et intéressante. Il suffit de les décrypter. Pour qui sait lire entre les lignes, qui a la patience du prisonnier, la même patience que le prisonnier qui lui va devoir patienter des heures et des jours, des semaines et des mois et certains, des années pour découvrir sa propre histoire lentement, comme goutte à goutte. De ce point de vue, l’emprisonnement est véritablement un supplice chinois. J’avais d’ailleurs ressenti la même impression quand j’avais traduit le livre consacré par Piero Tognoli reprenant des lettres de Marco Camenisch, un livre intitulé « Achtung Banditen ! ». La prison est une épreuve de patience et de lenteur. Cela dit et pour quand même avancer, je te propose de pratiquer comme pour les lettres précédentes et d’examiner celle-ci de façon détaillée pour faire ressortir ce qui n’apparaît pas immédiatement au lecteur trop pressé.

Eh bien, d’accord, Marco Valdo M.I. mon ami. Jusqu’ici, à mes yeux du moins, la méthode a donné de bons résultats. Il faut donc persévérer.

Lors donc, Lucien l’âne mon ami, dans le premier quintil – je rappelle qu’un quintil est une strophe de cinq vers, utilisé par les conteurs de la chanson de geste et aussi, certaines fois par l’apothicaire et médecin Nostradamus pour certaines de ses divagations prémonitoires. On était alors au siècle de Till. Mais revenons à la canzone et à son premier quintil, où le néophyte de la prison qu’est Carlo Levi se confronte à cette situation inhabituelle : c’est la première fois que Carlo Levi séjourne en prison ; c’en sont même les premiers jours. Avec ce

« Et pour moi qui ai une conscience »,

qui est un peu son « Je pense donc je suis », il installe les termes de la confrontation entre lui et le pouvoir fasciste. C’est l’affirmation tranquille de sa volonté de résister aux événements et au pouvoir, d’être, et donc, d’exister et singulièrement, d’être soi-même, volonté essentielle quand on est ainsi mis dans la solitude. Être avec soi-même, c’est déjà être deux.

Je connais ça, dit Lucien l’âne, on se sent moins seul quand on est à deux.

C’est le secret de l’ermite, continue Marco Valdo M.I., il n’arrête pas de se parler.

Passons au deuxième de ces énigmatiques quintils, si tu veux bien, Marco Valdo M.I. mon ami, car on ne va pas y passer l’hiver.

N’empêche, je voudrais quand même encore dire que réduire la prison à un jeu de patience, c’est, une façon de lui ôter une grande partie de sa capacité d’effroi. Maintenant, comme tu me l’as suggéré, Lucien l’âne mon ami, j’en viens au deuxième qui est de la même veine : la prison vue comme une auberge accueillante, ce qu’elle est – elle nourrit et héberge :

« Ici, on m’offre la nourriture,
On prend soin de moi. »

Et comme un internat ou dans une famille nombreuse, ce qu’elle est aussi :

« On croirait être en enfance.
La nuit, ça tousse, ça soupire
Comme à la maison, le fait papa. »

De cette manière, Carlo Levi bâtit toute une ambiance, rassurante pour ses proches et assez ironique pour ses persécuteurs. Puis, le reste de la chanson est consacré à affirmer l’incongruité de son enfermement, dont il ne sait même pas les raisons et son innocence,

« Quant au pourquoi je suis ici,
Je n’entends que des bruits. »

prouvée par sa qualité et ses préoccupations d’artiste et par

« S’il est encore temps
Pour la Biennale de Venise où on m’attend,
Il faut envoyer les tableaux :
La Madeleine aux figuiers, absolument. »

À propos de cette Madeleine, dit Lucien l’âne, je vois qu’elle donne le titre au tableau. Y a-t-il une raison particulière ?

Pas spécialement, Lucien l’âne mon ami, sauf qu’il faut qu’il fallait bien choisir un titre. Enfin, pour ce qui est de ces messages qu’on peut supposer dans ces lettres, je pense que Carlo Levi demande expressément de contacter le photographe Beccaria et aussi, de prévenir ses amis peintres – au moins, le groupe des Six de Turin – un groupe de peintres qui s’était créé autour de Felice Casorati, traçant le portrait d’un art anticonformiste, antiacadémique, volontairement européiste en opposition au futurisme, nationaliste, autarcique et rhétorique très apprécié des fascistes modernistes. Le groupe des Six avec sa peinture était aux antipodes de la doxa du régime au point de faire scandale lorsqu’ils exposaient tant à Turin qu’à Rome. D’où d’ailleurs, l’insistance de Carlo Levi emprisonné de voir ses tableaux présentés à la Biennale de Venise. Ainsi, l’air de rien, même en prison, Levi continue à affirmer son statut artistique et à mener le combat libertaire y compris au travers de son travail de peintre.

Eh bien, conclut Lucien l’âne, je pense que tu pourrais nous en dire énormément plus sur ce sujet, mais sans y reviendra-t-on. En attendant tissons le linceul de ce vieux monde pompier, futuriste, académique, classique et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane 



Mon truc à moi, c’est l’optimisme
Mâtiné de solide réalisme ;
Et pour moi qui ai une conscience,
La prison est un délicieux anachronisme ;
Elle se réduit à un jeu de patience.

Ici, on m’offre la nourriture,
On prend soin de moi.
On croirait être en enfance.
La nuit, ça tousse, ça soupire
Comme à la maison, le fait papa.

De ces jours indéfinis de ma peine,
Proust aurait fait toute une madeleine ;
Je me contenterai d’un biscuit.
Quant au pourquoi je suis ici,
Je n’entends que des bruits.

S’il est encore temps
Pour la Biennale de Venise où on m’attend,
Il faut envoyer les tableaux :
La Madeleine aux figuiers, absolument
Et le portrait de Riccardo.

Le paysage aux caroubiers,
La colline aux oiseaux,
Le portrait de Paola – bien encadré,
La pinède avec un peu de ciel en haut :
En tout, au moins cinq tableaux.

À chaque tableau, son verre ;
Les photographier aussi, c’est important :
Il faut contacter Beccaria, le photographe.
Pour les cadres, maman,
Il faut demander aux amis peintres.

mardi 15 janvier 2019

TAMERLAN

TAMERLAN


Version française – TAMERLAN – Marco Valdo M.I. - 2019
Chanson allemande – Mir ist heut’ so nach TamerlanKurt Tucholsky – 1922

Texte de Kurt Tucholsky, sous le pseudonyme de Theobald Tiger.
Musique de Rudolf Nelson (1878-1960), Allemand, compositeur et imprésario de cabaret.
Texte trouvé sur Mudcat Café, dans la base de données musicale allemande
Chanté à l’origine par Fritzi Massary (1882-1969), une actrice et compositrice autrichienne. Récemment repris par Ute Lemper dans son album "Berlin Cabaret Songs" de 1996.


Petit Tamerlan illustré



Le cabaret berlinois à l’époque de Weimar n’avait rien à envier au cabaret parisien, et la vie sociale étincelante et, surtout, la vie nocturne étaient absolument comparables. Kurt Tucholsky, correspondant à Paris du journal « Die Weltbühne », a respiré ces deux incroyables airs de liberté débridée et est devenu l’un des plus importants auteurs de pièces pour cabaret. Mais déjà au début des années vingt, Tucholsky a commencé à respirer un autre air, cette fois-ci méphitique et malade, qui était apprécié par les castes politiques, financières et militaires, mais aussi par beaucoup de gens ordinaires, celui du désir d’un retour à l’homme fort – le Tamerlan de la chanson – qui allait ramener l’Allemagne à son ancienne splendeur impériale. C’est peut-être pour cela que le grand Tucholsky, habitué à l’air frais et libre, après l’avènement du nazisme ne put plus respirer. Amoureux de la beauté, juif et anti-autoritaire, ennemi juré de tout nationalisme guerrier, Tucholsky s’enfuit en Suède et s’y suicida en 1935.


Dialogue Maïeutique

Quoi ? Que vient faire Tamerlan dans un cabaret berlinois d’il y a presque cent ans ?, demande Lucien l’âne.

Tout réfléchi, dit Marco Valdo M.I., je peux te l’expliquer. Mais pour cela, il faut mieux connaître Kurt Tucholsky et sa manière de procéder et doublement : dans la création poétique, littéraire, politique et dans la vie, particulièrement dans ses relations avec les femmes. Pour cette chanson, il convient de se souvenir qu’il s’agit d’une chanson de cabaret, ce qui implique une forte dose d’acide comique, mêlé d’acide ironique et d’acide humourique. On doit donc se figurer un cabaret de l’époque, t’en souviens-tu ? Mettons l’Ange bleu tel qu’il apparaît dans le film de Sternberg.

Certainement, Marco Valdo M.I., ces cabarets étaient des lieux où on pouvait passer la soirée ou même la nuit, où on mangeait (mais pas dans tous), où on buvait (dans tous), on consommait diverses substances (partout, mais pas tous), où il y avait une piste de danse (mais pas dans tous) et où des artistes se produisaient – du musicien à la stripteaseuse en passant par le magicien, le danseur, la chanteuse, etc. L’éclairage – sauf sur l’artiste – y était généralement tamisé. Il y avait là toute une atmosphère de complicité, d’alcôve, d’alcool ; une fausse réalité alimentée par une intimité factice.

Donc, Lucien l’âne mon ami, imagine la chose. On est dans un cabaret et c’est une dame qui chante Tamerlan. Sa chanson relate la conversation qu’elle tient avec son compagnon quand elle est assise avec lui à une table dans la salle du cabaret comme une de ces multiples jeunes femmes rêveuses. Et de fait, elle rêve, elle rumine, elle calcule aussi ; son imagination voyage entre le songe et la réalité, entre ses illusions de jeune femme et la réalité qui l’attend au sortir du fantasme. Bref, elle est à la recherche du prince charmant, de l’homme fort à séduire qui lui assurera un bel avenir. Son compagnon de soirée est Tucholsky lui-même qui fait écho à leurs chuchotements.

Tucholsky, dit Lucien l’âne, mais il n’a jamais rien eu d’un Tamerlan, même si c’était un séducteur assidu.

Oh, je le sais, Lucien l’âne mon ami, je l’ai d’ailleurs décrit en action dans une chanson intitulée « Mademoiselle Ilse », où on retrouve cette même atmosphère berlinoise des années de Weimar, la même qu’on peut reconnaître dans le Fabian. Die Geschichte eines Moralisten (Fabian, l’histoire d’un moraliste) d’Erich Kästner, publié en 1931. La version originale intégrale, qui devait s’intituler Der Gang vor die Hunde (Le couloir pour le chien), n’a été publiée qu’en 2013 et en 2016 en français sous le titre significatif (pour décrire cette époque et la nôtre) : « Vers l’Abîme ».

Donc, Lucien l’âne, retiens que cette chanson est un aparté entre deux personnes au cabaret et tout comme dans Mademoiselle Ilse, Kurt Tucholsky se met en scène dans son costume de séducteur, c’est le pseudo-Tamerlan avec qui la dame s’entretient. Écoute-le dire en conclusion en s’appliquant à lui-même cette ironie cinglante et lucide :

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan, ce serait épatant.
Ce n’est pas pour toi et moi,
Ils ont tous un grain !
Ne pleure pas pour rien,
Il n’y en a plus maintenant
Comme Tamerlan.

Reste maintenant à voir le côté prophétique de la chanson, car la chanson (plus exactement, l’auteur de la chanson) a souvent joué le rôle périlleux de Cassandre. En l’occurrence, ce sera le cas. Sortant du néant avant de la créer et d’y retourner, Tamerlan reviendra sur la scène du monde et sur son passage, l’herbe disparaîtra. L’humanité aussi, d’ailleurs.

Il me semble, dit Lucien l’âne, que si cette chanson résonne tant à nos oreilles, c’est qu’elle trouve à nouveau écho dans notre temps. Je vois partout des apprentis Tamerlan. Enfin, en voilà assez pour cette chanson ; tissons le linceul de ce vieux monde de ce vieux monde déliquescent, tourmenté, crétin, fantasmatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Tamerlan le duc des Kirghizes était
Et tout le monde savait en Asie
Que quand Tamerlan traversait les vertes prairies,
Où il marchait, l’herbe ne repoussait jamais.
Et que toutes les femmes craignaient son arrivée,
Car quand les villes tombaient, tombaient les filles.
Il était toujours prêt pour une lutte acharnée,
C’était le bon temps en Asie !

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan serait mieux.
Ce serait quand même embarrassant,
Ça fait rire, ça me gêne un peu.
Je pense que quelque chose va arriver,
Cette nuit, quelque chose va se passer.

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Ce serait bien un petit peu Tamerlan.
Et dans le public, le fluide, je le sens
Serpenter comme le courant.
Oh Monsieur, allez-vous-en,
Il n’y a place ici à présent
Que pour Tamerlan.
Tamerlan, ma chère enfant, oui, du gâteau !
Être comme Tamerlan, ce serait très beau.
Un Tamerlan, elle peut chercher longtemps,
Dans ce trafiquant de devises ventripotent
Et quand une femme embrasse un gros chauve
On sait que c’est pour du vent.
Elle cherche en vain son Tamerlan,
Redescends sur terre, regarde-le !

Ici, on ne trouve pas de Tamerlan,
Ce serait bien un petit Tamerlan.
Je vais regarder les hommes ici, ohlala,
Il n’y a pas de Tamerlan là !
Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan, ce serait épatant.
Ce n’est pas pour toi et moi,
Ils ont tous un grain !
Ne pleure pas pour rien,
Il n’y en a plus maintenant
Comme Tamerlan.