mardi 15 janvier 2019

TAMERLAN

TAMERLAN


Version française – TAMERLAN – Marco Valdo M.I. - 2019
Chanson allemande – Mir ist heut’ so nach TamerlanKurt Tucholsky – 1922

Texte de Kurt Tucholsky, sous le pseudonyme de Theobald Tiger.
Musique de Rudolf Nelson (1878-1960), Allemand, compositeur et imprésario de cabaret.
Texte trouvé sur Mudcat Café, dans la base de données musicale allemande
Chanté à l’origine par Fritzi Massary (1882-1969), une actrice et compositrice autrichienne. Récemment repris par Ute Lemper dans son album "Berlin Cabaret Songs" de 1996.


Petit Tamerlan illustré



Le cabaret berlinois à l’époque de Weimar n’avait rien à envier au cabaret parisien, et la vie sociale étincelante et, surtout, la vie nocturne étaient absolument comparables. Kurt Tucholsky, correspondant à Paris du journal « Die Weltbühne », a respiré ces deux incroyables airs de liberté débridée et est devenu l’un des plus importants auteurs de pièces pour cabaret. Mais déjà au début des années vingt, Tucholsky a commencé à respirer un autre air, cette fois-ci méphitique et malade, qui était apprécié par les castes politiques, financières et militaires, mais aussi par beaucoup de gens ordinaires, celui du désir d’un retour à l’homme fort – le Tamerlan de la chanson – qui allait ramener l’Allemagne à son ancienne splendeur impériale. C’est peut-être pour cela que le grand Tucholsky, habitué à l’air frais et libre, après l’avènement du nazisme ne put plus respirer. Amoureux de la beauté, juif et anti-autoritaire, ennemi juré de tout nationalisme guerrier, Tucholsky s’enfuit en Suède et s’y suicida en 1935.


Dialogue Maïeutique

Quoi ? Que vient faire Tamerlan dans un cabaret berlinois d’il y a presque cent ans ?, demande Lucien l’âne.

Tout réfléchi, dit Marco Valdo M.I., je peux te l’expliquer. Mais pour cela, il faut mieux connaître Kurt Tucholsky et sa manière de procéder et doublement : dans la création poétique, littéraire, politique et dans la vie, particulièrement dans ses relations avec les femmes. Pour cette chanson, il convient de se souvenir qu’il s’agit d’une chanson de cabaret, ce qui implique une forte dose d’acide comique, mêlé d’acide ironique et d’acide humourique. On doit donc se figurer un cabaret de l’époque, t’en souviens-tu ? Mettons l’Ange bleu tel qu’il apparaît dans le film de Sternberg.

Certainement, Marco Valdo M.I., ces cabarets étaient des lieux où on pouvait passer la soirée ou même la nuit, où on mangeait (mais pas dans tous), où on buvait (dans tous), on consommait diverses substances (partout, mais pas tous), où il y avait une piste de danse (mais pas dans tous) et où des artistes se produisaient – du musicien à la stripteaseuse en passant par le magicien, le danseur, la chanteuse, etc. L’éclairage – sauf sur l’artiste – y était généralement tamisé. Il y avait là toute une atmosphère de complicité, d’alcôve, d’alcool ; une fausse réalité alimentée par une intimité factice.

Donc, Lucien l’âne mon ami, imagine la chose. On est dans un cabaret et c’est une dame qui chante Tamerlan. Sa chanson relate la conversation qu’elle tient avec son compagnon quand elle est assise avec lui à une table dans la salle du cabaret comme une de ces multiples jeunes femmes rêveuses. Et de fait, elle rêve, elle rumine, elle calcule aussi ; son imagination voyage entre le songe et la réalité, entre ses illusions de jeune femme et la réalité qui l’attend au sortir du fantasme. Bref, elle est à la recherche du prince charmant, de l’homme fort à séduire qui lui assurera un bel avenir. Son compagnon de soirée est Tucholsky lui-même qui fait écho à leurs chuchotements.

Tucholsky, dit Lucien l’âne, mais il n’a jamais rien eu d’un Tamerlan, même si c’était un séducteur assidu.

Oh, je le sais, Lucien l’âne mon ami, je l’ai d’ailleurs décrit en action dans une chanson intitulée « Mademoiselle Ilse », où on retrouve cette même atmosphère berlinoise des années de Weimar, la même qu’on peut reconnaître dans le Fabian. Die Geschichte eines Moralisten (Fabian, l’histoire d’un moraliste) d’Erich Kästner, publié en 1931. La version originale intégrale, qui devait s’intituler Der Gang vor die Hunde (Le couloir pour le chien), n’a été publiée qu’en 2013 et en 2016 en français sous le titre significatif (pour décrire cette époque et la nôtre) : « Vers l’Abîme ».

Donc, Lucien l’âne, retiens que cette chanson est un aparté entre deux personnes au cabaret et tout comme dans Mademoiselle Ilse, Kurt Tucholsky se met en scène dans son costume de séducteur, c’est le pseudo-Tamerlan avec qui la dame s’entretient. Écoute-le dire en conclusion en s’appliquant à lui-même cette ironie cinglante et lucide :

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan, ce serait épatant.
Ce n’est pas pour toi et moi,
Ils ont tous un grain !
Ne pleure pas pour rien,
Il n’y en a plus maintenant
Comme Tamerlan.

Reste maintenant à voir le côté prophétique de la chanson, car la chanson (plus exactement, l’auteur de la chanson) a souvent joué le rôle périlleux de Cassandre. En l’occurrence, ce sera le cas. Sortant du néant avant de la créer et d’y retourner, Tamerlan reviendra sur la scène du monde et sur son passage, l’herbe disparaîtra. L’humanité aussi, d’ailleurs.

Il me semble, dit Lucien l’âne, que si cette chanson résonne tant à nos oreilles, c’est qu’elle trouve à nouveau écho dans notre temps. Je vois partout des apprentis Tamerlan. Enfin, en voilà assez pour cette chanson ; tissons le linceul de ce vieux monde de ce vieux monde déliquescent, tourmenté, crétin, fantasmatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Tamerlan le duc des Kirghizes était
Et tout le monde savait en Asie
Que quand Tamerlan traversait les vertes prairies,
Où il marchait, l’herbe ne repoussait jamais.
Et que toutes les femmes craignaient son arrivée,
Car quand les villes tombaient, tombaient les filles.
Il était toujours prêt pour une lutte acharnée,
C’était le bon temps en Asie !

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan serait mieux.
Ce serait quand même embarrassant,
Ça fait rire, ça me gêne un peu.
Je pense que quelque chose va arriver,
Cette nuit, quelque chose va se passer.

Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Ce serait bien un petit peu Tamerlan.
Et dans le public, le fluide, je le sens
Serpenter comme le courant.
Oh Monsieur, allez-vous-en,
Il n’y a place ici à présent
Que pour Tamerlan.
Tamerlan, ma chère enfant, oui, du gâteau !
Être comme Tamerlan, ce serait très beau.
Un Tamerlan, elle peut chercher longtemps,
Dans ce trafiquant de devises ventripotent
Et quand une femme embrasse un gros chauve
On sait que c’est pour du vent.
Elle cherche en vain son Tamerlan,
Redescends sur terre, regarde-le !

Ici, on ne trouve pas de Tamerlan,
Ce serait bien un petit Tamerlan.
Je vais regarder les hommes ici, ohlala,
Il n’y a pas de Tamerlan là !
Aujourd’hui, je suis fort comme Tamerlan !
Un petit peu Tamerlan, ce serait épatant.
Ce n’est pas pour toi et moi,
Ils ont tous un grain !
Ne pleure pas pour rien,
Il n’y en a plus maintenant
Comme Tamerlan.

dimanche 13 janvier 2019

Les Araignées rouges


Les Araignées rouges

Lettre de prison 3
Canzone léviane – Les Araignées rouges – Marco Valdo M.I. – 2018






Dialogue Maïeutique


Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, il faut toujours garder à l’esprit le temps, non pas le temps qu’il fait, mais bien ce temps qui est et qui passe obstinément. Par exemple, il ne faudrait pas oublier que ces chansons de prison sont le reflet de lettres de prison qui ont été écrites il y a plus de quatre-vingts ans.

Certes, dit Lucien l’âne, quatre-vingt-cinq ans, c’est plus de quatre cinquièmes d’un siècle ; c’est un fameux bout de temps, l’équivalent d’une vie humaine actuelle. Soit, mais pourquoi dis-tu ça maintenant ?

Tout simplement, répond Marco Valdo M.I., parce que dans le cas de ces Araignées rouges, ça n’a aucune importance ; elles me paraissent intemporelles. Du moins, elles sont à l’échelle du millénaire et s’il n’y était pas question de monastères (minster, munster, münster, moutier) et de couvents, dont l’origine se situe vers 350 en Égypte – un temps où l’Égypte était le haut lieu de la chrétienté et qui naquirent du rassemblement des cénobites tranquilles et ces araignées rouges remonteraient aux premières prisons, il y a plusieurs milliers d’années ; en fait, probablement, quand les prisons sont apparues à la création des premières agglomérations ; ce sont de petites personnes curieuses et pour ce qui en est dit par Carlo Levi, des animaux fort sociables et affectueux. Cependant, leur développement moderne comme lieu d’enfermement de longue durée, tendant à la punition et à la rédemption, est lié à l’Inquisition.

Bien, bien, Marco Valdo M.I., mais il me semble que tu en as dit assez à ce sujet. Parle-moi plutôt de ce que raconte la chanson.

Puisque tu le demandes, Lucien l’âne mon ami, je m’en vas te faire un petit topo de la canzone. On retrouve au début, comme il est logique, une amorce, une petite réflexion sur le temps qu’il fait, ce temps qui passe sans rien faire d’autre, c’est de temps vide de la vie vide, c’est le temps du rien, c’est le temps où naît l’ennui, si on ne peut nourrir le néant de sa propre création. Ensuite, viennent les Araignées, de petites araignées rouges qui pour les « confinés pour de longs temps », sont des compagnes bienvenues et bien soignées.


En disant ça, Carlo Levi passe le message apaisant que lui ne fait pas partie de ces « confinés pour un long temps » ; il rassure sa famille et en même temps, il fait savoir à destination de ses « amis » de Giustizia e Libertà (Justice et Liberté) qu’il pense sortir bientôt. Cependant, en prison, le temps n’a pas la même dimension qu’à l’extérieur. Qu’est-ce que bientôt ?

« Des araignées rouges au ventre tendu ;
Elles arrivent avec le printemps.
Les confinés pour de longs temps
Les soignent avec un amour éperdu. »

Et dans le quintil suivant, il ajoute :

« Pour moi, elles sont apaisantes ;
Je n’ai pas l’âme d’un prisonnier. »


Oh, Marco Valdo M.I., je t’interromps, mais je voudrais faire une remarque. La première concerne les araignées rouges qui sont soignées par les prisonniers ; j’ai entendu dire, au long de mes longues pérégrinations, qu’il n’y a pas que les araignées du printemps à tenir ainsi compagnie aux prisonniers ; il y a des rats, des souris, des chats, des oiseaux. En fait, tous ceux qui peuvent franchir les barreaux et viennent apprivoiser le gros animal encagé.

Ensuite, reprend Marco Valdo M.I., Carlo Levi évoque le soleil et Campanella ; il s’agit de dire beaucoup de chose : un, son niveau de débat face au régime ignare ; deux, La Cité du Soleil qui est évidemment le monde de plein air auquel il aspire ; trois, Campanella lui aussi fit de la prison et malgré qu’il dut y passer 27 ans, il en sortit et reprit le cours de sa vie.

« Quant au soleil, si chaud au cœur,
Campanella l’invoquait par désir de chaleur. »

On voit bien ce que tout ça évoque et laisse entendre à qui veut bien comprendre. C’est le « comprend qui peut, comprend qui veut ». Ensuite, il parle à nouveau de peinture, mais d’un peintre révolutionnaire, ni contestataire, il parle d’un peintre ancien et replace ainsi sa revendication de son statut d’artiste, menant sans en avoir l’air une ligne de défense qu’il va développer, y compris lors des interrogatoires des juges du Tribunal spécial, institué par Mussolini pour les opposants au régime :

« Fra Angelico, à la fresque, y peignait le monde. »

Il s’agit également d’entretenir son image d’artiste hors du temps, ignorant de politique et par conséquent forcément à l’écart de la lutte antifasciste. Enfin, dans le dernier quintil, il s’en prend à la prison en tant que peine, ce qui est une attaque frontale contre le fondement du régime qui est précisément la discipline, l’obéissance et les conséquents châtiments. En fait, ce banal petit bout de poème est en soi toute une philosophie de l’organisation sociale. La prison, la façon de traiter le prisonnier est un des miroirs dans lequel on peut voir à nu l’esprit de la société.

Décidément, Marco Valdo M.I., il me faut comme chaque fois t’arrêter dans tes réflexions. Ce n’est pas qu’elles me paraissent insignifiantes, ni qu’elles me révulsent, mais il s’agit – je dois te le rappeler – de commenter une canzone. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde prisonnier de lui-même, de l’ennui, de l’envie, de l’arrogance, de l’ignorance et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Finalement, il fait beau ;
Les belles journées de printemps
S’allongent et donnent chaud.
Ce premier orage maintenant,
Pour la saison, c’est fort tôt.

Tout à l’heure, j’ai vu
Des araignées rouges au ventre tendu ;
Elles arrivent avec le printemps.
Les confinés pour de longs temps
Les soignent avec un amour éperdu.

Pour le pauvre prisonnier,
Ce sont choses troublantes,
Des rides sur un visage aimé.
Pour moi, elles sont apaisantes ;
Je n’ai pas l’âme d’un prisonnier.

Quant au soleil, si chaud au cœur,
Campanella l’invoquait par désir de chaleur.
Pour moi, la cellule n’est pas un trou immonde ;
La lumière s’y déverse par-dessus la bonde ;
Fra Angelico, à la fresque, y peignait le monde.

Monastères, couvents et prisons se ressemblent
Vont fort bien ensemble,
Tous privent de présent :
Les uns, au nom de la vie future ;
Les autres, en raison du passé, également.

La prison est absurde, c’est une méthode
Qui attache à sa faute le condamné,
Qui l’incruste dans son passé.
Elle applique un code
Depuis longtemps passé de mode.

jeudi 10 janvier 2019

Le Vent souffle


Le Vent souffle

Lettre de prison 2
Canzone léviane – Le Vent souffle – Marco Valdo M.I. – 2019




Dialogue Maïeutique

Lucien l’âne mon ami, ces lettres du prisonnier Levi sont assez singulières. Comme on va s’en apercevoir au fur et à mesure qu’on les découvrira, elles se ressemblent et elles ressortissent apparemment à la banalité la plus quotidienne.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est assez normal si on y réfléchit un peu à ce qu’est le quotidien du prisonnier, qu’il soit Carlo Levi n’y change pas grand-chose. C’est d’ailleurs une des caractéristiques du temps de prison : il est indifférent et banal. Il ne s’y passe rien que sa propre répétition, il n’y passe que des heures qui se suivent à l’aveuglette. Avec le temps, elles finissent par distiller un insondable ennui.

Sans doute, reprend Marco Valdo M.I., mais nous n’en sommes pas encore là. Le prisonnier Levi vient seulement d’arriver et comme on le connaît, il va s’efforcer de comprendre sa situation et d’y apporter certaines améliorations. Cependant, je vais rompre avec ma propre règle et te faire une sorte d’analyse de cette chanson ; chose que j’ai faite de temps en temps, mais à vrai dire, rarement. Mais il me faut immédiatement ajouter qu’il ne s’agit nullement de didactisme, il ne s’agit pas de dire comment il faut comprendre ou penser ; à la vérité, ce sont de feintes explications, c’est juste l’occasion de meubler notre dialogue, de lui donner un peu de consistance. Comprends-moi, un dialogue où on ne dit rien ne peut exister. En ce sens, il faut dire, il faut parler et peu importe ce qui y est dit, peu importe la manière.

À chacun la sienne, opine Lucien l’âne. Dès lors, je t’en prie, va ton chemin comme le vent te pousse.

Ainsi que tu pourras le constater à l’usage, Lucien l’âne, chaque chanson de ces Chansons de Prison comporte 5 quintils, qui forment chacun une entité autonome.

Oh, dit Lucien l’âne, je le connais ce quintil, c’était déjà lui qui souvent servait aux ballades anciennes, on l’appelait alors cinquain ou chinquain.

Soit, dit Marco Valdo M.I., c’est celui-là même. Comme dans une conversation ordinaire qui démarre, celui du début parle du temps et règle la question de l’intendance :

« J’ai froid, je me réchauffe à peine ;
Il me faudrait des chaussettes de laine »

Dans le second, commence un double mouvement : la revendication et l’affirmation de son statut d’artiste. On verra plus tard que ce n’est pas un hasard ; c’est sa ligne de défense qu’il installe. Le message est vers l’extérieur : je vais prétendre que je suis un artiste et rien d’autre.

« J’ai demandé de pouvoir peindre ;
Il me faut des pinceaux, de l’huile de lin »

Le troisième est la voix même de l’innocence empêchée de se défendre, qui ne sait ce qu’on lui reproche et aussi, un message aux « amis » :

« Qui donc nous a calomniés ? »

Le quatrième est ironique et tourne l’arme de la moquerie vers les mesures qui le frappent. Il ridiculise les interrogatoires en laissant entendre – comprend qui peut, comprend qui veut – qu’il ne s’y dit rien d’intéressant.

« Les interrogatoires font passer le temps. »

Dans une analyse plus historique et politique, Carlo Levi fait savoir qu’il est suspecté d’être en contact avec ses « amis » : son oncle Claudio Treves est un des dirigeants en exil du Parti socialiste et les amitiés familiales, les réseaux d’amis sont pour une bonne part de ce milieu d’opposants.

« On ne me reproche rien tant
Que d’être parent de parents,
Et ami d’amis,
Et ami de parents d’amis. »

Le cinquième, enfin, et dernier quintil répète le cinquième de la première chanson : à destination de sa mère : « Pas de souci » et le message à transmettre aux amis.

« Je ne me fais pas de souci
Et dites à tous les amis »

J’aimerais te faire remarquer, Marco Valdo M.I. mon ami, que pour l’auditeur, tout ceci ressemble à une lamentation et sans doute, en est-ce une également. Reprenons à présent notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde banal, quotidien, répétitif, étroit et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Merci pour le linge si utile.
Ici, le vent souffle.
J’ai froid, je me réchauffe à peine ;
Il me faudrait des chaussettes de laine,
Un gros pull et des pantoufles.

Ici, rien ne sert de geindre.
J’ai demandé de pouvoir peindre ;
Il me faut des pinceaux, de l’huile de lin
Des couleurs – le rouge indien,
Des toiles, une palette et des fusains.

Comment imaginer une défense
Quand on est accusé
Et qu’on ne sait pas grand-chose
De son propre dossier ?
Qui donc nous a calomniés ?

On ne me reproche rien tant
Que d’être parent de parents,
Et ami d’amis,
Et ami de parents d’amis.
Les interrogatoires font passer le temps.

Surtout, ne vous faites pas de tracas,
Ni de ces images monstrueuses
De mes supposées souffrances,
La prison n’est vraiment pas
Pour moi, l’enfer que l’on pense.

Avec mes bras, mes jambes et ma tête,
Je ne me fais pas de souci
Et dites à tous les amis
Que je serai bientôt sorti
Et qu’on fera la fête.

dimanche 6 janvier 2019

Le Fils emprisonné


Le Fils emprisonné

Lettre de prison 1
Canzone léviane – Le Fils emprisonné – Marco Valdo M.I. – 2018


Le Fils emprisonné

Lettre de prison 1
Canzone léviane – Le Fils emprisonné – Marco Valdo M.I. – 2018


Dialogue Maïeutique

Par deux fois, avec un intervalle de quelques mois, le peintre Carlo Levi (1902-1975) qui vivait à Turin, est arrêté et interné aux Nuove, la prison historique de Turin. C’était en 1934 et en 1935, avant d’être envoyé à Regina Cœli à Rome et de là, en relégation à Aliano en Lucanie. Durant ces séjours dans ces établissements publics, il enverra des lettres à sa famille. Ce sont ces 42 lettres, tirées de l’édition italienne : « È questo il «Carcer tetro»? Lettere dal carcere 1934-1935 (Il Melangolo – 1991), dont j’ai fait les versions françaises que sont ces chansons.

Ah, dit Lucien l’âne, voilà qui me paraît intéressant, déjà, car il s’agit de Carlo Levi, mais aussi, car je me suis toujours demandé ce que pensait un prisonnier au fur et à mesure qu’il découvre l’univers carcéral et que se prolonge son emprisonnement.



Eh bien, Lucien l’âne mon ami, tu vas être servi. Cela dit, il y a bien d’autres lettres de prison, mémoires de prison, carnets de prisons, cahiers de prison qui ont été écrits et publiés et par exemple, sans trop chercher : Casanova, Cellini, Wilde, Koestler. Parallèlement à ces lettres de Carlo Levi, on connaît les Cahiers de Prison d’Antonio Gramsci qui datent de la même époque. Cependant, ils ne sont pas écrits dans le même contexte, ils avaient dès le départ une autre ambition, un autre but du fait que contrairement à Carlo Levi, Gramsci sait qu’il va rester un long temps en prison. Il s’est donc tracé un programme : « Je voudrais, suivant un plan préétabli, m'occuper intensément et systématiquement de quelque sujet qui m'absorberait et polariserait ma vie intérieure. » Ici, il s’agit de « simples lettres » à caractère familial et familier. Toutefois, on peut mettre en balance ces deux séjours forcés : ils se déroulent dans la même période, dans le même pays, face au même pouvoir. Sans compter que Carlo Levi et Antonio Gramsci se connaissaient depuis des années. Cependant, il faudra attendre 1946 pour que Carlo Levi publie Le Christ s’est arrêté à Eboli, qui est son « cahier de relégation » et qui prolonge ces quelques lettres. Autrement dit, ces lettres peuvent servir d’introduction à cet écrit fabuleux.


Soit, dit Lucien l’âne. Cependant, de Carlo Levi et de ses écrits nous avons déjà parlé ; spécialement de ce qu’il avait inclus dans son Quaderno a Cancelli, dont tu as tiré plus de cent chansons, toutes agrémentées de nos petits dialogues. Tu en as même, si je ne trompe pas, tiré trois livres.


En effet, Lucien l’âne, tu as bonne mémoire. J’ai regroupé ces chansons sous le titre général de Chansons lévianes, ce que seront également celles-ci, et je les ai publiées en 3 tomes – au total, 750 pages – sous les titres :
Comme il n’y a que 42 lettres cette série sera nettement plus courte et de toute façon, fort différente.


À propos, Marco Valdo M.I. mon ami, pourrais-tu me dire quelques mots de cette chanson qui inaugure ce cycle.


Certes, Lucien l’âne mon ami. D’abord, il faut se dire que c’est la première fois que Carlo Levi est mis en prison et qu’il ne s’y attendait pas vraiment à ce moment-là, même si c’était une éventualité pour tous les antifascistes qui vivaient en Italie. Donc, comme prisonnier, il fait ses classes, il découvre un univers. Cependant, le résistant clandestin de G.L. (Giustizia e Libertà ; Justice et Liberté) qu’il est, a les réflexes qu’il convient et n’ignore nullement que toutes ses lettres passent d’abord par la censure, c’est-à-dire par les mains de la police politique du régime. Il va devoir dire des choses anodines et au travers de ces propos communs faire passer autre chose aussi. Par exemple, quand il dit :
« Et dites à tous les amis
Que je serai bientôt en ville. »
il faut comprendre : « Prévenez les amis (ceux de la résistance) que je suis en prison ». Inversement, Carlo Levi va utiliser cette lecture par la police politique pour affirmer son innocence, pour affirmer sa qualité d’artiste et répéter son incompréhension face à son emprisonnement. Enfin, il va tenter de rassurer sa mère à qui il écrit la plupart de ces missives.


Arrête-toi, Marco Valdo M.I., j’en sais assez pour l’instant. À présent, il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde emprisonneur, incarcérateur, emmureur et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




17 mars 1934


Chère maman, il ne faut pas pleurer.
Voici des mots, des baisers,
Des sourires, des caresses
Et toute la tendresse
D’un fils emprisonné.

La prison n’est pas si triste,
Ni si obscure, ni si pénible
Que d’aucuns le pensent ;
On y est nourris,
Logés et servis.

À l’ombre, sans privation matérielle,
On jouit d’une lumière éternelle
Qui entre par la fenêtre grinçante.
Dans ma cellule, je lis Dante ;
C’est une expérience divertissante.

Je n’ai pas l’habitude
De me laisser abattre.
J’ai tant de pensées pour peupler
La plus longue solitude
Sans un instant me dessécher.

L’imagination embellit
Le jour et la nuit.
Je ne vais pas me lamenter,
Ni du fond de mon lit,
Lancer des plaintes et des cris.

Ne te fais pas de souci !
Tout ceci sera vite fini.
À la maison, vivez tranquilles
Et dites à tous les amis
Que je serai bientôt en ville.

samedi 5 janvier 2019

DENDROCHRONOLOGIE

DENDROCHRONOLOGIE


Version française – DENDROCHRONOLOGIE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – DendrocronologiaDeproducers – 2017







De la rencontre de quatre producteurs : Vittorio Cosma, Gianni Maroccolo, Max Casacci et Riccardo Sinigalliaest né un projet novateur et rassembleur, une combinaison sans précédent de musique et de science. Deproducers est une sorte de collectif Les Deproducers ont l’intention de mettre en musique sur scène des conférences scientifiques racontées d’une manière rigoureuse mais accessible.


Planetario, le premier chapitre, remonte à 2012 et combine la musique aux conférences spatiales de l’astrophysicien et directeur du Planétarium de Milan Fabio Peri. Le tout avec les images originales fournies par l’ESA pour le spectacle.
Botanica, le deuxième chapitre, est né en 2016 et crée une bande sonore organique et riche pour les incroyables révélations sur la vie secrète des plantes, racontées avec rigueur par Stefano Mancuso, un des plus grands neurobiologistes vivants.
Les deux spectacles utilisent les visuels de Marino Capitanio et les mise en scène de Peter Bottazzi.
L’idée de Deproducers est née de Vittorio Cosma, qui a décidé d’impliquer certains des musiciens les plus respectés dans un projet qui allie musique et science.
Un matin, il décida d’entrer au Planétarium de Milan, où il rencontra le directeur Fabio Peri, un scientifique ayant une formation musicale importante. L’empathie est immédiate et le professeur est aussitôt impliqué dans le projet : c’est en fait la naissance de Planetario.
L’astrophysicien illustra les merveilles du cosmos et le mystère de sa naissance, les constellations et leur mythologie, la relation entre l’homme et l’infini, le tout véhiculé par une incroyable capacité à emballer le public avec un langage simple et accessible.
Avec lui, les quatre producteurs étendent un tapis sonore qui entraîne l’auditeur au milieu du ciel, faisant du concert un véritable voyage intergalactique.
Lors d’une réunion publique organisée par Aboca, Vittorio Cosma rencontre Stefano Mancuso en 2015. Encore une fois, l’empathie immédiate mène à la genèse de l’idée de Botanique. Le neurobiologiste s’intéresse à la communication qui a lieu entre les plantes, en étudiant les modalités selon des critères strictement scientifiques.
Devant le public, une facette totalement inconnue du monde végétal est révélée lors d’une rencontre populaire mais rigoureuse, compréhensible pour tous.
Les musiciens, submergés par les projections synchronisées créées par Marino Capitanio, accompagnent le voyage en dessinant des univers sonores palpitants et engageants qui améliorent la communication du scientifique et captivent le public.


La chronologie cosmique du voyage d’un rayon de lumière, racontée dans Travelling, trouve sa parfaite contrepartie dans ce morceau consacré à la chronologie végétale : quelque chose qui nous fait nous sentir infiniment petits, éphémères. Peu de différence entre notre moyenne de quatre-vingts ans et les vingt minutes d’une bactérie, par rapport aux espèces végétales qui ont vu non seulement tout le flux de notre histoire connue et de notre préhistoire, mais aussi l’aube d’une planète où l’espèce humaine était loin d’être à venir. La botanique est un spectacle que les Deproducers organisent depuis 2017 et, surtout, ils l’ont présenté dans de nombreuses écoles sous la supervision scientifique du professeur Stefano Mancuso, botaniste de renommée mondiale, professeur à l’Université de Florence et directeur du Laboratoire international de neurobiologie des plantes (LINV). [RV]

Dialogue Maïeutique


Quel curieux titre pour une chanson, dit Lucien l’âne. Je sais que je le dis souvent, mais cette fois, c’est un titre d’une curiosité curieuse et ne crois pas que je ne sais pas ce dont il s’agit. Tout au contraire, pur mi, la chose est claire et c’est pour cela que je trouve ce titre curieux et de plus, il attire la curiosité. Je sais pertinemment qu’il s’agit de la chronologie de l’arbre et par extension, de la chronologie par l’arbre. Littéralement, il s’agit de la datation d’un arbre en comptant les anneaux que les années passées une à une ont laissés à l’intérieur du tronc de l’arbre et qui d’ailleurs en constituent la matière.

En effet, Lucien l’âne mon ami, c’est un curieux titre qui cependant correspond exactement à ce que tu en disais. C’est une chanson « scientifique » ; disons plus justement, une chanson de « vulgarisation scientifique » et c’est, en son genre, une réussite.

Et c’est également une très bonne idée, reprend Lucien l’âne. Cela manquait. À côté de la chanson d’amour, on avait déjà – dans le désordre le plus absolu – la chanson politique, la chanson contre la guerre, la chanson sociale, la chanson poétique, la chanson épique, la chanson historique, la chanson chronique, la chanson romantique, la chanson comique, la chanson magique, la chanson enfantine, la chanson religieuse, que sais-je encore ?, mais pas vraiment de chanson scientifique, du moins se revendiquant telle.

Tu as résumé le propos, dit Marco Valdo M.I., et je n’y ajouterai rien grand-chose. Sauf qu’il me faut avouer une petite incartade de ma part : j’ai ajouté un vers à la chanson d’origine et franchement, je ne le regrette pas, car il manquait. C’est le vers final qui exprime le rapport temporel et vital entre l’homme et les autres espèces et au-delà entre la vie biologique – telle qu’on la connaît sur Terre (pléonasme de renforcement) et le reste de l’univers. Nous sommes tous – à savoir ces vivants énumérés dans la chanson – des précaires, des êtres de hasard dont le destin est lui-même hasardeux. Pour mieux encore préciser cette pensée, nous savons (plus ou moins) notre passé et nous pourrions le connaître beaucoup mieux, beaucoup mieux le documenter ; ça, c’est de l’ordre du possible. On peut le retracer, au moins dans ses grandes lignes, mais ne nous pouvons augurer du futur. On peut savoir les bonds du hasard passés ; on ne peut que subodorer ceux du futur qui sont rigoureusement livrés à eux-mêmes. En ce sens, il n’y a pas de futur, il n’y a que des potentialités de futur. L’avenir est enfant de hasard ; même sil existe dans le passé de ce hasard-là des nécessités qui le contraignent. Le hasard ainsi considéré est la rencontre de potentialités infinies avec d’infinies nécessités. Pour en quelque sorte arriver à cristalliser certains futurs, il faut en réduire très considérablement la durée, l’ampleur et la complexité. Ce qui est notamment une des raisons de cette phrase :

« Du moins, tant qu’il y aura des hommes… »

Arrêtons là, dit Lucien l’âne, j’ai le tournis. En attendant, tissons le linceul de ce monde infini, hasardeux, énorme, à notre échelle, ridiculement minuscule et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les bactéries peuvent vivre 20 minutes.
Un papillon peut vivre 12 heures, une puce d’eau peut vivre une semaine.
Les rongeurs peuvent vivre en moyenne deux ans, un chat quinze,
Un cheval peut arriver à dépasser les vents.
L’espérance de vie moyenne d’un être humain est d’environ 80 ans.
Les oiseaux comme les perroquets, les hiboux, les faucons peuvent vivre jusqu’à 100 ans.
Les éléphants, les baleines et autres grands mammifères peuvent survivre au siècle.
Les tortues géantes des Galápagos peuvent vivre jusqu’à 200 ans.
Mais parmi les végétaux, il y a des espèces d’arbres, comme Pinus longaeva, qui peuvent vivre jusqu’à plus de 4 700 ans.
Leur naissance précède l’invention de la première forme d’écriture alphabétique, qui accompagne toute l’histoire de l’homme jusqu’à nos jours.
Ils étaient là quand les Pyramides et le Sphinx ont été construits.
Ils étaient là avant l’essor de la civilisation grecque, la fondation de Rome.
Ils étaient là avant Jésus-Christ, avant Bouddha, avant Mahomet et avant Confucius.
Ils étaient là lors de la chute de l’Empire romain et au couronnement de Charlemagne.
Ils étaient là avant l’invention de la presse, la découverte de l’Amérique,
Avant Copernic et avant la théorie de la gravitation universelle.
Ils étaient là et ils ont survécu à la Révolution industrielle, la Révolution française, Napoléon.
Ils étaient là lors de la pose des premiers câbles télégraphiques et des câbles électriques.
Ils étaient là et ils ont été traversés par les premiers signaux radio, survolés par les avions,
Et ils ont survécu à deux guerres mondiales et aux radiations nucléaires.
Ils ont vu l’homme sur la Lune.
Et ils continueront d’être témoins de notre évolution.
Du moins, tant qu’il y aura des hommes…