mercredi 7 novembre 2018

La Saint-Barthélémy



La Saint-Barthélémy


Chanson française – La Saint-Barthélémy – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
105
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, X)





Dialogue Maïeutique

La Saint-Barthélémy, dit Lucien l’âne, pour moi, c’est cet énorme massacre qui eut lieu à Paris où les catholiques enragés firent un bain de sang de leurs voisins protestants ; un carnage qui fut étendu rapidement à d’autres villes de France et qui dura plusieurs mois. On dénombra plusieurs dizaines de milliers d’assassinés : hommes, femmes, enfants, vieux, jeunes, tous y passèrent.

C’est bien cette Saint-Barthélémy-là que raconte Till dans la chanson, poursuit Marco Valdo M.I. et le Saint Barthélémy, dont selon la tradition catholique, on célébrait ainsi la fête à Paris n’est autre – quelle ironie – que le saint patron des bouchers, des écorcheurs et des tanneurs. Autant dire, Barthélémy, le saint patron des tueurs.

En effet, ça ne manque pas de sel, dit Lucien l’âne.

Mais au fait, que vient faire cette histoire de Saint-Barthélémy dans la légende la Légende des Pays.

Curieusement, Lucien l’âne mon ami, c’est un coup de bleu à l’âme de Lamme qui en est la cause ou l’origine. Du fait d’un sevrage prolongé, fait de petite bière et de hareng, le pauvre homme se met à dépérir.

On le comprend, s’écrie Lucien l’âne. Du hareng ; soit !, de temps en temps ; mais du hareng, rien que du hareng, à longueur de temps, arrosé de bière plate, il y a de quoi désespérer du monde et de la vie.

C’est précisément, dit Marco Valdo M.I., ce que fait Lamme. Il se lamente, il se chagrine et pire encore, il maigrit.

C’est terrible, dit Lucien l’âne en riant. Mais la Saint-Barthélémy, que vient-elle faire dans tout ça ?

J’y viens, dit Marco Valdo M.I., j’y arrive. La Saint-Barthélémy est évoquée par Till pour ramener à sa juste dimension le malheur de Lamme. C’est comme qui dirait s’il lui disait : « Rastrins valet ! », « N’exagère pas ! ». Il s’agit de faire voir à Lamme qu’il y un sort bien pire que le sien, qu’il convient d’accepter le hareng saur ou sec et la bière aqueuse tant que dure le combat pour la liberté et d’apprécier la vie – tant qu’il y en a. Ainsi, Till conforte l’âme de Lamme en lui prédisant le retour de sa femme. Pour le reste et les détails, voir la chanson.

Écoutons cette chanson de bien triste mémoire et puis, tissons le linceul de ce vieux monde fade, pénible, lourd, triste, veule et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Les flibots au soleil se traînent,
Les vigies dans les hunes sifflent
Et depuis le matin, scrutent l’horizon en vain.
Trèslong interroge, elles répondent : « Rien ! »

« D’où vient, Lamme, ton air si dolent ? »
« Oui, riez de moi, pauvre et souffrant,
Riez, par abandon, le cœur me faut :
Pain, fromage et boisson, il me faut.

Le Prince défend de prendre pour notre bien
Vivres des riches, ni rien des couvents.
Je n’ai plus ni ma femme, ni bon vin.
Je vis de petite bière et de hareng.

Où est passée la joie, où est passée la vie ? »
Till dit : « Je vais te le dire une bonne fois.
Oh Lamme ! Laisse-là tes mélancolies,
Frappe le soldat d’Albe où tu le trouveras.

Ils ont tué dix mille cœurs libres à Paris
La nuit de la Saint-Barthélémy.
Ils ont jeté au fleuve de pleines charretailles
De morts et de vivants et faisaient ripaille.

La Seine était rouge de sang et neuf jours entiers,
Les corbeaux s’abattant par nuées
Se repurent de ce carnage de réformés
Et d’autres villes sont encore endeuillées.

Les dames de la cour en grandes prêtresses
De leurs mains fines dépouillaient les corps
Pour voir et mesurer la virilité des morts
Et elles riaient ces paillardes, de cette étrange messe.

Si l’arrière-goût du hareng te rend malade,
L’odeur de cette vilenie est bien plus fade
Et les assassins ont les mains sales et roides
D’avoir tant tâté tant de viande froide.

Ces tueurs offraient aux dévotes damoiselles
Des oies grasses, le croupion ou les ailes.
Comme les charognards, des cadavres nourris,
Ces festins honteux fêtaient Saint Barthélémy. »

« Je ne me plaindrai plus, dit Lamme,
Ni du hareng, ni de la petite bière.
Tristesse et mélancolie, c’était hier.
Mon cœur est en joie, je reverrai ma femme. »

dimanche 4 novembre 2018

La Maumariée

La Maumariée

Chanson française – La Maumariée – Anne Sylvestre – 1968

Paroles et musique : Anne Sylvestre – 1968
Écrite pour Serge Reggiani en 1968 et interprétée pour la première fois à Bobino (Paris) – 1968


Anne Sylvestre : https://www.youtube.com/watch?v=0p8SzaULmg8
Serge Reggiani : https://www.youtube.com/watch?v=u5-u3JjE7eA








Dialogue Maïeutique

Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, j’ai toujours du mal à commenter certaines chansons d’Anne Sylvestre ou de Barbara.

Qu’est-ce que tu me chantes là, Marco Valdo M.I. mon ami ? Du mal et pourquoi donc ?

Du mal, mon ami Lucien l’âne, car leurs chansons, leur voix, leur ton, que sais-je, tout ça à la fois, ça me fait mal. Une douleur profonde, insinuante et pénétrante, rien que d’y penser et dont je n’arrive pas à me dépêtrer et si j’ai le malheur de les écouter, c’est pire encore. Oh, ce n’est pas que je ne les aime pas ; à vrai dire, je les aime trop et l’émotion, telle une cascade sauvage et gigantesque se déverse en moi et m’emporte sans que j’y puisse rien faire.

Et alors, Marco Valdo M.I., qui t’oblige à les écouter ou même, à t’en souvenir ?

Personne, ni rien, Lucien l’âne mon ami, elles s’invitent toutes seules. Soudain, elles sont là. D’aucuns disent que ce sont des chansons sorcières et je le croirais volontiers, mais malgré tout, ce sont de bonnes sorcières. Ah, si je commence à les écouter, il me faut me faire violence à moi-même pour m’en échapper. Ce ne sont pas les seules, évidemment ; c’est comme ça avec tant de chansons. Celles de Brassens, Ferré, Brel, Lapointe et d’autres me prennent aussi la mémoire et me poursuivent des heures, des jours durant, mais elles ne font pas ce mal-là. Elles ne me noient pas dans cette mélancolie qui m’enveloppe comme une brume de novembre. Tiens, c’est comme le dimanche soir, ça me fout le bourdon.

Voilà qui est déroutant, dit Lucien l’âne ; Cependant, qu’en est-il de la chanson elle-même ?


Pour ce que j’en sais, elle serait une réminiscence de chansons anciennes, d’histoires qui se sont transmises de femme en femme dans les provinces lointaines du Québec ou de n’importe quel village de n’importe quelle province. C’est l’histoire finalement banale d’une femme mal mariée, mariée contre son gré, mariée de force… Comme ça s’est toujours fait et ça se fait encore dans les sociétés patriarcales où la coutume, quand ce n’est pas la loi, ou un Dieu ou un prophète ramène la femme à moins qu’un homme et lui impose la soumission aux mots de la tribu. Certaines femmes sont patientes, certaines s’en accommodent – ce sont les plus résistantes ; d’autres mettent fin au supplice en se suicidant – ce sont les plus douces. La maumariée de la chanson est de celles-là.

Oh, dit Lucien l’âne, quelle triste histoire ! Elle a dû se demander comme Caussimon et Ferré après lui :

« …si c’est utile et surtout,
Si ça vaut le coup,
Si ça vaut le coup,
De vivre sa vie. »

Cela dit, il me semble qu’il existe déjà une « autre maumariée[[41577]] » au destin guère meilleur. Pour le reste, même si elle doit t’écorcher vif, écoutons cette chanson et puis, pour te consoler, tissons le linceul de ce vieux monde mélancolique, triste, sinistre et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Maumariée, oh maumariée !
Quand ils t’ont trouvée,
Si blanche et dorée,
Blonde, blonde, blonde.
Maumariée, oh maumariée !
Quand ils t’ont trouvée noyée
Dans le courant,
Entre tes draps de mousse,
Dans le courant,
Les yeux fermés, si douce,
Comme un jardin de fleurs,
Comme un jardin
Saccagé par l’orage,
Comme un jardin,
Comme une fleur sauvage,
Tu fuyais ton malheur
Entre deux eaux,
Entre deux eaux.

Et j’étais là, moi,
J’étais là,
Inutile et vain,
Avec mes deux mains.
Imbécile et froid,
Avec mes deux bras,
Avec tout mon corps
Qui regrette encore,
Maumariée,
Je t’aurais consolée.
Moi, maumariée,
Que j’aurais su t’aimer.

Et tous les hommes qui sont là
T’auraient ouvert portes et bras,
Tous auraient voulu empêcher
Cet irrémédiable péché.
Toi si blonde, maumariée,
Toi si blonde, mal aimée.

Maumariée, oh maumariée !
Quand tu t’es sauvée,
Si blanche et dorée,
Blonde, blonde, blonde,
Maumariée, oh maumariée,
Quand tu as désespéré,

Ne pouvais–tu,
Ne pouvais–tu m’attendre,
Ne pouvais–tu,
À cet instant comprendre
Que je courais vers toi,
Que je courais
Comme vers une source,
Ignorant que ma course
Me conduisait là–bas
Au bord de l’eau,
Au bord de l’eau

Et je suis là, moi,
Je suis là,
Avec mes deux mains
Qui ne tiennent rien.
Ton image en moi
Qui ne s’en va pas,
Avec tout mon corps
Qui regrette encore,
Maumariée.
Jamais je n’oublierai,
Moi, maumariée
Que j’aurais pu t’aimer.

Maumariée, oh maumariée,
Quand ils t’ont trouvée,
Si blanche et dorée,
Blonde, blonde, blonde, blonde, blonde…

Le Pont de Mons



Le Pont de Mons


Chanson française – Le Pont de Mons – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
104
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, IX)






Dialogue Maïeutique

Sache, Lucien l’âne mon ami, si tu ne le sais déjà, qu’après le mariage, la vie continue, pour Nelle et Till comme pour tous ceux qui sont unis par cette vénérable coutume.

Qu’y faire, dit Lucien l’âne en riant. Nul ne peut échapper à cette dérive du temps, nul ne peut l’arrêter, même le plus heureux des événements.

Si je te dis ça, enchaîne Marco Valdo M.I., ce n’est pas que j’aie la moindre intention de philosopher à propos de cette curieuse habitude de se marier, mais simplement pour faire le raccord avec le moment où la dernière chanson avait laissés Nelle et Till. Donc, les aventures continuent et avec les Gueux des Mers, Nelle, Till et Lame poursuivent la lutte contre la présence espagnole et ses alliés ecclésiastiques. Je ne dis pas catholiques, car il faut – comme le fait Till lui-même et comme le fait le Prince de liberté – ici faire la distinction entre d’un côté, les gens qui vivent dans les Pays, qui peuvent être de telle ou telle confession ou sans confession du tout, et donc en ce compris les « catholiques » (généralement par tradition ou par habitude, mais gens de mœurs pacifiques et peu soumis aux idées et aux pratiques de l’Inquisition et peu désireux de nuire à leurs voisins fussent-ils d’une autre confession ou simplement, indifférents ou sans appartenance religieuse ou athées) et de l’autre côté, l’écrasante machine de domination qu’est l’Église catholique.

Permets-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, avant d’en venir à la suite, juste une petite remarque personnelle « à propos de cette curieuse habitude de se marier ». Ne l’as-tu pas pratiquée toi aussi ? À ce qu’il me semble, ce fut bien le cas. Cela dit…

Lucien l’âne mon ami, là, je t’arrête à mon tour un instant pour te faire remarquer que le fait de l’avoir pratiquée moi aussi fait tout simplement que je peux parler d’expérience. En somme, je te donne un avis d’expert.

Pour cette matière, dit Lucien l’âne, je pense que les experts ne manquent pas. Mais revenons à ta nouvelle chanson et à ce curieux « pont de Mons ». De quoi s’agit-il ?

Tu fais bien, Lucien l’âne mon ami, de recentrer l’attention sur le pont de Mons, dont je m’empresse de te dire deux mots. Pour ce qui est du pont lui-même, il s’agit d’un pont-levis, qui placé par-dessus les douves, devant une des portes de la ville, permet lorsqu’il est baissé l’accès à la cité et relevé, empêche le passage. Donc, tu en déduiras facilement que Mons, ville principale et chef-lieu du Hainaut, est à cette époque une ville fortifiée, entourée de remparts et de douves, dont on trouve traces encore aujourd’hui dans les boulevards circulaires qui l’entourent. Il reste encore dans le vocabulaire « mémoriel » des cités contemporaines cette expression « intra muros » qui désigne le « centre ville ».
Dans cette guerre de libération, comme on a pu le lire ici, il y eut pour les Gueux sur terre tant de victoires et tant de défaites ; il y eut un moment où s’accumulaient les victoires et puis, faut de moyens, la révolte fut écrasée par les troupes espagnoles. C’est alors que le mouvement des Gueux prit la mer.
La victoire des Gueux de terre, si je peux les nommer ainsi, à Mons était une prise capitale, qui fut rapidement contrariée par la suite. C’était dans les débuts de cette longue guerre en l’an 1572. Elle montre toute l’étendue de cette guerre des Gueux qui s’étendait sur un territoire qu’on pourrait appeler aujourd’hui le cœur de l’Europe. J’avais déjà fait remarquer également qu’il s’agit d’une épopée fluviale où apparaissent l’Yser, la Lys, l’Escaut, la Sambre, l’Oise, la Meuse, le Rhin, l’Ems… Et puisqu’il s’agit de Mons, laquelle est située au confluent de la Haine et de la Trouille, on les ajoutera.

Oui, tout ça est bien intéressant, dit Lucien l’âne, mais quand même, la chanson…

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, elle raconte l’exploit cavalier par lequel les Gueux, conduits par Louis de Nassau, frère du prince de Liberté, ont enlevé la ville aux Espagnols. C’est un bond superbe d’un genêt sur le pont qui se relevait et qui le rabattit et ouvrit ainsi la porte de la ville aux Gueux. Le reste est chanté par Till (accompagné au tambour par Lamme et au fifre, par Nelle) à la demande des Gueux de mer, à la fin d’un repas de fête. Enfin, tu remarqueras qu’elle est plus longue et n’a pas la même structure que les autres chansons de la Légende, car j’ai repris intégralement la chanson de Till.

Voyons voir et tissons les linceul de ce vieux monde inquiet, inquiétant, intolérant, fanatique et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Till, Lamme et Nelle, le joyeux escadron,
Aux couvents reprennent le bien du pays
Que par romaines momeries et processions,
Les gens de l’Église au peuple avaient pris.

L’argent ainsi récupéré
Donne des armes à la liberté
Et c’est droit de guerre
Pour ceux qui n’en ont guère.

Lamme ramène saucissons et jambons,
Volailles, oies, dindes, poules, poulets et chapons
Et après lui, au bout d’une corde ecclésiastique
Il traîne les veaux et les porcs monastiques.

La jubilation s’empare des Gueux de mer.
Et dans la joie, ils requièrent au dessert
La chanson du pont de Mons, la victoire ;
Till chante ; Lamme et Nelle rythment l’histoire.


Le Pont de Mons


« Où sont tes piétons ou les cavaliers ?
Ils sont au bois, égarés, foulant tout :
Railles sèches, muguets en fleurs.
Monsieur du Soleil fait reluire
Leurs faces rouges et guerrières,
Les croupes luisantes de leurs coursiers ;
Le comte Ludwig sonne du cor :
Ils l’entendent. Doucement battez le tambour.

Au grand trotton, bride avalée !
Course d’éclair, course de nue ;
Trombe de fer cliquetant ;
Ils volent, les lourds cavaliers !
En hâte ! En hâte ! À la rescousse !
Le pont se lève… De l’éperon
Au flanc saignant des destriers !
Le pont se lève : ville perdue !

Ils sont devant. Est-ce trop tard ?
Ventre à terre ! bride avalée !
Guitoy de Chaumont, sur son genêt,
Saute sur le pont qui retombe.
Ville gagnée. Entendez-vous
Sur le pavé de Mons
Course d’éclair, course de nue,
Trombe de fer cliquetant ?

Vive Chaumont et le genêt !
Sonnez le clairon de joie, battez le tambour.
C’est le mois du fin, les prés embaument ;
L’alouette mont chantant dans le ciel.
Vive l’oiseau libre !
Battez le tambour de gloire.
Vive Chaumont et le genêt ! Or ça, à boire ça.
Ville gagnée !… Vive le Gueux ! »

samedi 3 novembre 2018

LES EMBUSQUÉS


LES EMBUSQUÉS


Version française – LES EMBUSQUÉS – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – Gli imboscati – anonyme – 1918




Su
r l’air de "Bombacè" del Sor Capanna (1865-1921), probablement la toute première version de Il general Cadorna
Te
xte tiré de "Al rombo del cannon: Grande Guerra e canto popolare", de Franco Castelli, Emilio Jona, Alberto Lovatto, éditeur Neri Pozza



Dialogue Maïeutique


Je me disais, Lucien l’âne mon ami, que j’allais l’insérer sans commentaire, car il y a tant à faire ici. J’en étais là de mes pensées en cours de traduction quand je me suis mis à ruminer. Il m’est d’abord venu l’idée que si l’on remplace « De Caporetto à Udine » par « De la Panne à Verdun », on peut en conclure immédiatement que c’était pareil sur tous les fronts, d’un côté comme de l’autre : à l’Ouest, rien de nouveau, sans compter le front de l’est où la même guerre produisait les mêmes effets. On peut y ajouter qu’on mourrait à l’offensive et on mourrait tout autant à la défensive.
En 1916, de l’autre côté du front, Erich Mühsam écrivait « Le Chant des Soldats »et tant d’autres dans de nombreux pays en de nombreuses langues, dont certaines sont ici dans un beau rassemblement de chansons contre la guerre.


Pour conclure ce bref dialogue, je voudrais dire que le cri de « Guerre à la Guerre » était le cri de ralliement de ceux qui en étaient réchappés. Les autres étaient enveloppés dans une stupeur muette pour l’éternité. Quant à nous, en accord avec tous ceux-là, tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, lâche, belliqueux, planqué et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Il ne faut pas beaucoup d’études
Pour reconnaître les embusqués
Qui arborent des guêtres luisantes
Et des cheveux gominés.

Et quand viendra la paix,
Eux seuls seront les héros
Et ils chanteront à la postérité
Ce que nous, nous avons fait.

De Caporetto à Udine,
Il n’y a que des embusqués
Qui, seuls, font la guerre,
Qui, seuls, sont soldats.

mercredi 31 octobre 2018

Le Marié malgré lui


Le Marié malgré lui

Chanson française – Le Mariage malgré lui – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
103
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VII)



Le Marié malgré lui

Chanson française – Le Mariage malgré lui – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
103
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, VII)



Dialogue Maïeutique

Le Marié malgré lui, dit Lucien l’âne, voilà un titre qui me rappelle une pièce de théâtre que j’ai dû voir il y a bien longtemps, quelque temps après le temps de Till. Ainsi donc, Till va se marier, qu’est-ce qui a bien pu lui prendre ? En voilà une aventure qu’on n’attendait pas ; du moins, pas ici en plein milieu de cette guerre qui n’en finit pas. Qu’il se marie un jour, la chose était prévisible et même, on peut présager de l’élue. Bref, on s’y attendait depuis longtemps ; justement depuis qu’il fréquentait sa jeune amie ; peut-être, même avant. C’était, comme qui dirait, écrit dans le vent. D’ailleurs, si ma mémoire d’âne est bonne, il s’est déjà marié une fois, mais c’était pour du beurre, comme on disait quand enfants, on jouait à jouer la vraie vie.

C’est bien comme ça, Lucien l’âne mon ami, que va se produire cet événement : de manière tout à fait impromptue. Till va se marier, mais en quelque sorte par accident et comme tu le dis, au moment où il s’y attend le moins. Et nous aussi, d’ailleurs. Mais il fallait bien qu’à un certain moment, il se marie ; il ne pouvait quand même pas attendre la fin de la guerre. Remarque bien que son mariage sera une tribulation de cette interminable guerre et si cette guerre est interminable, c’est qu’elle dure quatre-vingts ans, une vie d’homme en somme et que la Légende est précisément l’histoire de cette guerre et de comment en faire advenir la libération de l’occupation espagnole avec tous les massacres et les inconvénients qu’elle comporte. Pour en revenir au titre et à ce « marié malgré lui », il faut comprendre que si sans aucun doute possible, Till était destiné à épouser Nelle et Nelle à épouser Till – ce qui était écrit dans les étoiles déjà du temps de Nabuchodonosor, nul n’avait imaginé des noces aussi soudaines, aussi abruptes et aussi expéditives.

Ah oui, dit Lucien l’âne, depuis le temps que duraient les fiançailles et puis, si loin de Damme, quelle histoire ! Mais, dis-moi, au juste, quelles ont les circonstances de ce mariage soudain ? Comment Till en est-il arrivé là ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, lors de la prise de Gorcum, Till avait reproché au capitaine Marin de ne pas respecter l’accord conclu lors de la capitulation de la ville, à savoir que les assiégés ne seraient pas inquiétés et qu’ils pouvaient en toute liberté s’en aller. 19 religieux catholiques avaient été arrêtés et Till avait protesté contre ce reniement de la parole donnée. Les religieux avaient été réclamés par le Sire de Lumey, grand amiral, Till avait été chargé de les amener à La Brielle ; là aussi, face au Sire de Lumey, Till prit leur défense en répétant : Parole de soldat est parole d’or. Souviens-toi, il dit aussi :

« La libre conscience est notre trésor
Et le prince de liberté a parole d’or
De celui qui se rend sans détour,
On respecte la personne toujours. »

Néanmoins, le Sire de Lumey fait pendre les moines en leur prison et exige que Till, s’il ne veut ne pas être pendu lui-même, reviennent sur ses accusations et déclare que Lumey avait raison d’arrêter et tuer les religieux. Till refuse, il doit donc être pendu.
On dresse la potence sur la Grand Place de la ville. Le reste est dit dans la chanson et tu découvriras là comment et avec qui Till s’est marié et pour quelle raison il l’a fait à ce moment.

Oui, dit Lucien l’âne, tu as bien fait d’arrêter là et de ne rien dire de la suite. On la découvrira avec la chanson. Ensuite, tissons le linceul de ce vieux monde parjure, menteur, lâche, malhonnête, imbécile et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Une barque emmène droit à la mort
Les dix-neuf moines à Gorcum arrêtés.
Till leur dit : « Si je peux, je vous sauverai :
Parole de soldat est parole d’or. »

Plus tard, les dix-neuf religieux pendus,
Sire de Lumey, grand amiral des Gueux,
Fit venir Till pour être entendu
Et lui dit : « Tu mourras comme eux. »

« Parole de soldat n’est plus parole d’or,
Répond Ulenspiegel, je suis ton prisonnier.
Tu peux me faire pendre à ton grand hunier,
Mais de les assassiner ainsi, tu as eu tort. »

« Soldat, demande pardon ou tu es mort. »
« Je ne lèche pas des bottes sans conscience.
Je ne le ferai pas, parole d’or. »
« Parole de chanvre, qu’on le mène à la potence ! »

On dresse les fourches au Grand-Marché.
Ainsi, la ville consternée apprend
Qu’on va pendre sans justice et sans pitié
Till le Gueux, Till l’esprit libre et vaillant.


Sire de Lumey, avec sa garde et cuirassé,
Vient à cheval par lui-même s’assurer
De l’exécution de celui qu’il a condamné.
Sur la place, le peuple se presse courroucé.

Till est déjà sur l’échelle de la mort,
En son linge, bras liés au corps,
Mains jointes et corde au cou,
Contemple la foule de son air doux.

À l’instant où va basculer la vie,
Tout de blanc fleurie, une jeune fille
Au pied du gibet surgit et pousse un cri :
« Cet homme est le mien, je le prends pour mari ! »

« Vive la fille qui sauve la vie ! Vive la pucelle ! »
Les us et coutumes d’ici font défense
De pendre un homme qu’une demoiselle
Veut prendre pour époux au pied de la potence.

« Il doit l’épouser, vive la mariée ! Vive la Belle ! »
Et l’amiral Trèslong demande : « Qui est-elle ? »
« C’est mon aimée, dit Till, c’est mon éternelle. »
« Moi fifre et Till soldat, nous embarquons avec toi », dit Nelle.

mardi 30 octobre 2018

Planter Café


Planter Café


Chanson française – Planter CaféYves Montand – 1956 (à Moscou) – 1958 (disque)
Texte : Eddy Marnay
Musique : Emil Stern










Dialogue Maïeutique

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui aurait pu rester dans les limbes discographiques, si je n’étais pas tombé dessus par hasard. Comme tu t’en es sûrement déjà aperçu, le répertoire d’Yves Montand est très vaste et très divers et ce n’est pas là un hasard, car Montand était un chanteur-interprète (comédien, militant politique, « french lover » et plein d’autres choses aussi) ; il n’écrivait pas ses chansons et ne jouait pas d’un instrument particulier, en scène en tout cas. De ce fait, il recourait à des textes et des compositions d’autres créateurs. Cependant avant d’aller plus avant, il me faut souligner qu’au sein de ce répertoire d’inspiration éclectique, cette chanson ressort par son aspect – à mon sens faussement – bonenfant et en dépit de quoi je trouve que c’est une bonne chanson.

J’espère bien, dit Lucien l’âne. De toute façon, ce n’était pas la peine de le préciser, car j’imagine que tu n’insères pas ce que tu considères comme une mauvaise chanson ou alors, tu en donnerais les raisons. Mais voyons celle-ci.

En apparence, dit Marco Valdo M.I., il s’agit d’une chanson du genre exotique comme pouvait en chanter Henri Salvador ; notamment, tiens, Je ne peux pas travailler .

« Monsieur Jean le commerçant qui a des plantations
Me dit "Jules, viens donc chez nous, faut cueillir le coton"

Mais


Je peux pas travailler courbé
J’ai les doigts de pieds recourbés
Je peux pas travailler penché
Ma colonne veut pas se plier. »

Mais en apparence seulement, car celle-ci évoque un ouvrier, un manœuvre qui plante le café et elle se passe dès lors forcément dans un pays tropical et l'image est celle d’un travailleur que le travail rebute. C’est une représentation folklorique des ouvriers (esclaves ?) agricoles au Brésil (par exemple), pays grand producteur de café ; un pays rongé et ravagé par une classe moyenne phagocytaire et fascisante, fascinée par l’ambition et la richesse des riches. Une chanson avec son poids d’ironie et une bonne dose de second degré dans l’interprétation. Mais sur le fond, elle croise une autre chanson française où il est question de planter du café où les réalités apparaissent mieux. Sans doute, te souviens-tu de cette chanson de Maurice Dulac intitulée : « Dis à ton fils !» et particulièrement de la dernière strophe :

« Tu vois, ton fils n’est pas rentré,
Les soldats nous l’ont tué.
- Je sais bien qu’il n’est pas mort pour rien,
Nous serons libres demain.
- Mais demain, il va falloir se lever.
- Je sais bien, il faut planter le café. »


On peut y ajouter le « Duerme, negrito » de l’Argentin Atahualpa Yupanqui, auteur d’origine amérindienne.

« Dors dors Negrito
Ta maman est au champ
Negrito

Travaillant,
Travaillant durement,
Travaillant si,
Travaillant en deuil,
Travaillant si,
Travaillant en toussant,
Travaillant si,
Travaillant et pas payée
Travaillant si,
Pour le Negrito tout petit
Pour son Negrito, oui. »

Ces conditions de travail et de vie indécentes, dit Lucien l’âne, que l’on fait subir aux somari sont exactement celles que depuis toujours les hommes imposent aux ânes. Pour comprendre ça, je suggère d’aller voir aussi du côté de Rocco Scotellaro et par exemple : « Noi non ci bagneremo »

« Nous, nous ne nous baignerons pas sur les plages
Nous, nous irons faucher
Et le soleil nous cuira comme la croûte du pain. »

Enfin, nous, nous tissons – tels les canuts :

« Mais notre règne arrivera
Quand votre règne finira :
Nous tisserons le linceul du vieux monde,
Car on entend déjà la révolte qui gronde. »

– le linceul de ce vieux monde lourd, pesant, écrasant et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Planter café,
C’est pas pour les gens fragiles ;
Il n’y a qu’à se baisser,
Mais c’est ça qui est difficile.

Fait chaud l’été,
Le soleil pèse des tonnes ;
Il se fait porter,
Mais c’est trop pour un seul homme.
Moi, déjà j’ai mal au bras
Quand je pense qu’il faudra :
Cueillir café
Quand la fleur tombe des branches
Et mélanger la semaine et les dimanches

Le patron dira
Ce qu’il voudra :
Mon sommeil, il est à moi.
Porter café
Jusqu’au ventre des navires :
Il n’y a qu’à grimper
Et faire semblant de sourire.

Rêver café,
Je ne connais rien de pire
Pour m’énerver :
Ça m’empêche de dormir.

Ton métier contre le mien,
Mais surtout je te préviens :

Planter café,
C’est pas pour les gens fragiles :
Il n’y a qu’à se baisser
Mais c’est ça qui est difficile
Difficile, difficile…
Difficile…