lundi 7 mai 2018

Le Sermon de Cornélis


Le Sermon de Cornélis

Chanson française – Le Sermon de Cornélis– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 35

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)


Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


L’autre jour, commence Marco Valdo M.I. du ton du conteur, Till était à Bruxelles et faisait le rossignol auprès d’une couturière qu’il avait vue à sa fenêtre.

Sur ce, Lucien l’âne tout guilleret se met à fredonner :

« Rossignol, rossignol de mes amours,
Dès que minuit sonnera,
Quand la lune brillera,
Viens chanter sous ma fenêtre »

C’est exactement ça qui s’est passé, Lucien l’âne mon ami, c’est exactement ça que Till a entendu, mais par une voix plus féminine que celle du ténor basque, Luis Mariano qui par la voie des ondes charmait les ménagères qui elles avaient les mains dans l’eau graisseuse du bac à vaisselle.
Mais, trêve de marivaudage et de zwanzerie, Till et Lamme, à toute allure, ont dû fuir Bruxelles et se retrouvent à Bruges, fort désargentés, ce qui les mène tout droit dans une église en lieu et place d’une taverne, où ils ne pouvaient payer leur écot.

Alors, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, nos deux compères sont dans une église. Voilà qui n’est pas ordianire. Et que peuvent-ils y faire ?

Oh, là, pas grand-chose, répond Marco Valdo M.I. et d’autant moins qu’ils arrivent au moment où le Père Cornélis Adriaensen, tel Jupiter en colère tonne son sermon devant un aréopage de jeunes femmes, béates de confuse admiration, subjuguées de chrétienne componction. Le prêcheur de sa chaire les écrase et de son discours fulmine les hérétiques de tous poils : luthériens, calvinistes, adamites, libertins et athées, tous gens qui – aux yeux du religieux aboyeur et à ceux de la Très Sainte Mère de Rome – sont tous des gueux.

Ah, dit Lucien l’âne, je vois que le temps est à l’orage, que les prédicateurs se muent en provocateurs et ouvrent ainsi la porte aux pires excès, aux plus terribles outrages.

Tu ne crois pas si bien dire, Lucien l’âne mon ami, car si cette chanson du Sermon de Cornélis est en soi effrayante, elle n’est que la première partie du discours du « vilain Père Cornélis », dans laquelle il dénonce les hérétiques et les accuse de toutes sortes de vilenie. La suite est pire encore, mais c’est l’objet de la ou des prochaines chansons. Une dernière remarque avant de te laisser conclure. Parlant des Libertins (ne serait-ce pas des libertaires tout simplement d’être aussi rétifs aux enseignements de la catéchèse ?), l’énergique Père Cornélis dit que « le devoir de l’homme est de se soumettre » et compte-tenu de notre devise, qui est – je le rappelle – « Ne jamais se soumettre », l’éructant prêcheur nous aurait montrés du doigt et nous aurait désignés à la vindicte catholique.

Bonté divine, dit Lucien l’âne en riant de toutes ses dents, il ne me fait pas peur ce pénible orateur. Attendons donc la suite avec patience, d’autant plus qu’il te faut encore l’écrire. Alors, sans désemparer, reprenons note tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sermonneur, accusateur, dénonciateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Plus tard, à Bruges, en une église,
Till et Lamme ouïrent ainsi prêchant
Le vilain Père Cornélis,
Sale, éhonté, aboyeur prédicant.


Jésus, clamait-il, fut justement condamné,
Car il avait désobéi aux lois antiques.
Les lois punissent toujours les hérétiques
Qui veulent rejeter la Sainte Autorité.


Une requête contre l’Inquisition ?,
Contre les placards si fertiles,
Établis dans un but si bon,
Plus nécessaires que le pain et plus utiles.


Dans quel gouffre infect et puant,
Va-t-on tomber à présent ?
Luther, ce bœuf enragé, ce balourd,
Triomphe en Saxe, en Brunswik et en Lunebourg.


Dans le Nord, Servet le Lunatique
A imposé sa vision hérétique :
Il blasphémait la Trinité.
Heureusement, Calvin l’a brûlé.


Contre l’Église, ces loups vont protestant.
Calvin, sentant l’aigre, dégoûtant,
Face de fromage et grandes dents,
Ne vaut pas mieux que l’Allemand.


Que voit-on en nos pays si pieux ?
Des Libertins méprisant Dieu.
Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


Ils mentent tous ces hérétiques.
Le devoir de l’homme
Est de se soumettre à l’Église catholique,
À notre Sainte Mère de Rome.


À Anvers, ils disent ces gueux :
« Il n’y a pas de Dieu,
Ni de vie éternelle, ni de résurrection,
Ni d’éternelle damnation,


Il n’y a pas de purgatoire. »
Comment oser douter du purgatoire ?
Sans lui, bonnes gens, il n’y a pas d’espoir
De voir un jour Dieu en sa gloire.

dimanche 6 mai 2018

La Marotte de Fol


La Marotte de Fol

Chanson française – La Marotte de Fol– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 34

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VII)






Lucien l’âne mon ami, il te souviendra de ce qui était déjà amorcé dans les précédentes chansons : Les Gueux, La Besace et Le Joueur de Rommelpot, à savoir la répression de la liberté de conscience des gens des Pays-Bas et des Ardennes, des vallées de Sambre et Meuse et d’Escaut. De la Gueldre à Saint-Quentin, les inquisiteurs et le bras armé de Philippe s’échinaient à vaincre les hérésies, du moins de qui était considéré ainsi par l’Église catholique et son très fidèle fils, Philippe II d’Espagne.

Certes que je me souviens de tout cela, Marco Valdo M.I. mon ami, et même d’autres choses : de Lamme cherchant sa femme, de Till portant la flamme de la révolte et de ce qui s’est dit avec l’hercule buveur, Brederode. Mais que raconte de plus cette chanson ?

Elle conte, Lucien l’âne mon ami, une triste histoire ; enfin pas si triste que ça finalement, comme on le verra. Mais quand même une horrible affaire de trahison, une péripétie où paraît une délatrice professionnelle, un agent de l’occupant, une collaboratrice vénale qui rend compte de tout au Cardinal Antoine Perrenot de Granvelle, qui est l’homme de Philippe d’Espagne. Ce Cardinal a dans la population une réputation exécrable, au point qu’on le surnomme le Chien rouge – le rouge étant la couleur de sa robe cardinalice. Je vois l’interrogation dans ton œil. Donc, si on veut comparer ce puissant ecclésiastique dans son action comme gouvernant des Pays-bas à celle d’un personnage du genre plus contemporain, j’imagine qu’on pourrait l’assimiler à un gauleiter : par exemple, à Heinrich Himmler quand il gouverna la Tchécoslovaquie.

Cette affaire de délation est pénible, dit Lucien l’âne. Mais qu’en pense Till, que fait Till ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je peux aisément satisfaire ta curiosité. Till conte fleurette à une couturière de la rue de Flandre, laquelle se situe à Bruxelles, où on peut aujourd’hui encore la parcourir et même, y trouver des couturières, car c’est à présent un quartier où prospère le vêtement et autres atours. J’y ai moi-même conté fleurette. Dans mes jeunes années, il y avait encore là certain cabaret où des artistes en chair et en os faisaient leur récital au milieu du public. C’était plaisant, car on pouvait lier connaissance avec eux sans difficulté. Donc, Till fait des approches à une jeune fille qui chante qu’elle cherche un époux. Rien là d’inhabituel. Et Till lui répond et propose sa candidature.

Et qu’en penserait Nelle ?, dit Lucien l’âne en riant d’un regard malicieux.

Bof, Lucien l’âne mon ami, Till est, comme tu le sais, un personnage folâtre et un peu coquin. Il aime les hôtesses, il aime la vie, il aime le vin. Et son joli genre, cette fois encore, va le sauver. La jeune fille – un peu séduite – le met en garde contre sa propre mère, qui n’est autre que la délatrice, l’espionne de Granvelle. L’Histoire ne retiendra pas le nom de cette odieuse personne, mais lorsqu’on coupera sur la Grand-Place de Bruxelles la tête d’Egmont (pour qui, selon la chanson, la vieille mégère a brodé la marotte), elle se souviendra très bien des méfaits de cette sordide taupe. Comme tu le vois, on est déjà vraiment dans la guerre contre l’occupant espagnol.

Mais, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, comme tu le sais, j’ai la manie de vouloir décrypter tes titres de chanson et donc, j’aimerais que tu me dises quelques mots de cette « marotte de fol ».

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, et avec grand plaisir encore. Alors, cette marotte de fol està l’origineun bâton taillé surmonté d’une tête, souvent celle de la Vierge Marie et cette marotte est portée par les fous ; du moins, par les fous et les fols de château ou de carnaval. Quant à son nom, il dérive de celui de Marie, mariole, marotte. Pour ce qui est de savoir pourquoi les conjurés ont choisi cet insigne, ce signe de reconnaissance, je n’en sais rien et je serais bien curieux de le savoir.

Passons sur ce détail, dit Lucien l’âne, il est temps de conclure et reprendre notre tâche ; tissons donc le linceul de ce vieux monde traître, délateur, vénal, collabo et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les cendres de Claes battaient
Sur la poitrine de Till en colère ;
Les flammes rouges éclairaient
Tous les horizons de la terre des pères.

Irrémédiables, les jours noirs viendront
Comme l’hiver en l’année,
Heureux ceux qui tiendront haut l’épée.
Till dit à Lamme : Marchons !

Août, août
Dis-moi, doux mois,
Qui sera mon époux ?
Qui comblera mon émoi ?

Ainsi chantait en la rue de Flandre la couturière.
Till dit : regarde-moi !
Je ne suis pas de pierre,
Je ne suis pas de bois.

Qui donc es-tu, bel amoureux ?
Vas-tu à messe ? En confession ?
Es-tu riche ? Es-tu un de ces gueux
Qui résiste aux placards de l’Inquisition ?

Ah, dit Till, les cendres battent mon cœur,
Le feu de vengeance en fureur
Me parle à toute heure
Et rougeoie encore l’affreuse lueur.

Que les rats rongent l’oppresseur,
Que le glaive, la corde, la dévastation
Ruinent les bourreaux jusqu’en leur demeure,
Que périsse l’envahisseur et meure sa religion !

Quand tu verras ma mère,
Tiens ta langue, petit frère.
Elle cause, elle cancane à tout-va,
Et murmure aux oreilles du roi.

Marie, marotte de fol, signal
Contre le Chien rouge, contre Granvelle,
Cardinal au roi féal
Qui veut museler Mons, Anvers et Bruxelles.

Ah, dit la vieille, cet insigne, j’ai brodé
Sur le manteau d’Egmont et des autres conjurés
Qui vont en ville encapuchonnés.
Le Chien rouge en est très fâché.

vendredi 4 mai 2018

Le Joueur de Rommelpot


Le Joueur de Rommelpot

Chanson française – Le Joueur de Rommelpot– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 33

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VI et X)



« Le Joueur de Rommelpot », en voilà un titre et un fameux, Marco Valdo M.I. mon ami. Cependant, je n’en suis pas désarçonné parce que je sais – et depuis fort longtemps – ce qu’est un rommelpot et j’en ai souvent entendu jouer dans les rues, sur les places, aux marchés des villes et des villages. D’ailleurs, ce rommelpot des pays de Till n’est autre qu’un tambour à friction, un tambour au centre de la peau duquel on passe un bâton qu’on frictionne pour produire un son assez étrange au demeurant. Un son que je qualifierais volontiers de grognement ou de grondement.

En effet, Lucien l’âne mon ami, il me semble que tu connais et très bien le rommelpot. Laisse-moi, avant e te rendre la parole, t’indiquer que ce titre renvoie aussi à un tableau de Frans Hals, un de ces peintres de ce temps-là (16ᵉ siècle) qui ont marqué l’art du portrait et de la maîtrise de la lumière banale, lequel en montrant les gens tels qu’ils étaient dans la vie et dans la ville, redonna à la peinture une dimension humaine, qu’elle avait perdue tant elle s’était égarée dans les hautes sphères et la religiosité. Pour en revenir au rommelpot, je suis persuadé que tu l’as rencontré ailleurs dans tes pérégrinations.


Bien sûr, répond Lucien l’âne, et j’allais justement te faire la litanie des noms – tous plus bizarres – de cet instrument populaire encore aujourd’hui dans les pays de Hainaut, de Brabant, d’Anvers, de Flandre et voisins. Ouvre bien tes oreilles, car c’est curieux et surprenant :morupa, namalua, ngouloubé, brummtopf, rummelpot, cuica, puerca, marrana, dingwinti, mbala,zambomba, ximbomba, chicharra, pan bomba,braù, brame-topin, bramadèra, petadou, pignatou, jackdaw, köcsögduda, caccarella, cupa-cupa, rabbaba, zafzafa, bandaska, buhai, bugai, furruco et peut-être encore d’autres dont je n’ai pas trouvé trace.

Pour être curieux et surprenant, Lucien l’âne mon ami, ce fut curieux et surprenant et j’en suis tout abasourdi. Je ne te demanderai pas de répéter. Cela dit, la canzone ne se résume pas à cette parenthèse musicale ; elle est même terrible, effrayante, car elle raconte les premiers pas de la répression systématique que l’occupant espagnol et ses religieux catholiques vont mener contre la population, dont une bonne partie se convertit au protestantisme – luthérien d’abord, calviniste, ensuite ; sans compter ceux qui n’ont jamais cru à rien et ne se sont jamais soumis à une église ou à une religion. Je rappelle à toutes fins utiles que Jean Calvin était originaire de la région. Ce qui se passe ensuite est la toile de fond des aventures de Till et sera dit dans les chansons qui suivent.

Rommelpot ou pas, dit Lucien l’âne, il nous faut conclure et reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde répressif, religieux, absurde, ennuyeux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans la Lune, chercher ta femme ?
Quelle idée, t’en as de belles !
Commence déjà par commander l’échelle,
L’ami Lamme.

Voici le joli mois de mai,
Son ciel bleu, ses joyeuses hirondelles ;
Les enfants jouent à la marelle ;
Le vent rit mauve et violet.

Oh, le beau mois de mai !
Les gamines font la ronde dans la prairie
Au son perçant des fifres aigrelets
Et chantent un chœur de filles.

Dans les villes et les villages insouciants,
Les gamins aux jeux innocents,
Autour du joueur de rommelpot souriant,
Font chorus au tambour grommelant.

C’est le mois de l’amour tendre ;
Les pigeons roucoulent sur les toits.
C’est le moment de pendre
Et de brûler les gens pour la foi.

Il est revenu le temps des inquisiteurs
Avec leurs nobles faces et leur pâleur ;
Ils sont revenus pleins de candeur
Traquer l’hérétique avec ardeur.

Il est revenu le temps du lilas :
On pend par ci, on brûle par là.
Et à la fin, car telle est la loi,
Des biens des morts héritera le roi.

Au mois des roses qui est juin,
Les sermons ont commencé.
Les apôtres prêchent dans les prés,
Sur les buttes, sur les rivières, dans les jardins.

Les déserts sont fort peuplés.
Sur terre, on les entoure de chariots,
Des barques d’hommes armés
Les protègent dans les marigots.

Arquebusiers et mousquetaires
Gardent les routes et les fossés.
De la terre des pères.
Ainsi, se répand la parole de liberté

jeudi 3 mai 2018

La Besace

La Besace

Chanson française – La Besace– Marco Valdo M.I. – 2016
Ulenspiegel le Gueux – 32

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VII)


LAMME
L’autre jour, Lucien l’âne mon ami, je t’interpellais en te disant : « Grande nouvelle, Lucien l’âne mon ami, Till est revenu. Réjouissons-nous, gaudeamus, l’enfant terrible est de retour. » Comme tu t’en souviens certainement, la canzone, qui est ma manière de rappeler que la chanson ne se limite pas aux chansons courtes et normalisées tant prisées par l’industrie musicale et à celles de l’ « entertainement » ( à ne pas confondre avec l’enterrement, quoique…). Une industrie née et développée grâce, à cause et avec le disque, lequel était (et reste) limité ; limitation qui arrange bien son exploitation commerciale et par voie de conséquence, l’exploitation des auditeurs-spectateurs-consommateurs.

Évidemment, Marco Valdo M.I. mon ami, comme toujours, l’intérêt du commerce prime celui de la culture ; commerce et culture (contrairement à ce que certains racontent) sont antagonistes. Malgré toutes les apparences et malgré tous les discours, le commerce tue la culture. En fait, le processus est simple : il l’étouffe progressivement en l’enrobant d’une enveloppe graisseuse qui enfle, qui s’enfle de ses profits et inversement.

Cela va de soi, Lucien l’âne mon ami, puisque le but du commerce est de faire du profit, d’assurer le bénéfice au commerçant – nonobstant tout le reste et celui de la culture est d’offrir les bénéfices de son action et de ses créations au spectateur-auditeur-consommateur. Par ailleurs, qu’il y ait une rétribution à l’artiste ou au créateur n’a rien de gênant. Comme disent les barbeaux : « Faut bien qu’on vive ! ». Tout ceci pour te dire que ces chansons de Till vont se poursuivre l’une courant après l’autre et qu’on va avoir le plaisir de retrouver notre héros dans ses aventures, car c’en est un et c’en sont. Dans le fond, c’est une Odyssée, c’est une épopée et elle n’a comme ambition que d’amuser les gens le soir au coin du feu e camp ou de l’âtre. Rien à voie avec les odieux bûchers de l’Inquisition qui firent rôtir tant de braves et Claes le charbonnier, qui fut le père de Till.

Oui, je me souviens, Marco Valdo M.I. mon ami, de l’agonie du charbonnier et de la colère de Till et des tortures qu’on infligea à Till et à sa mère à cause de traître catholique de poissonnier et de la vengeance de Till et du canal enserré entre ses peupliers. J’en suis encore meurtri. Maintenant, le retour de Till me sourit. J’ai hâte de retrouver Lamme, Nelle, Katheline et les autres et leurs exploits. Comme tu l’entends, Marco Valdo M.I. mon ami, j’ai gardé l’esprit ouvert de l’enfant qui découvre le monde.

Tout cela est bel et bon, Marco Valdo M.I. mon ami, mais ne nous rapproche pas de la chanson, qui, comme je le vois, s’intitule « La Besace », qui est ce sac qu’emportent avec eux le long des chemins les pauvres et les vagabonds. Que raconte-t-elle ?

Elle conte, l’ami Lucien l’âne, d’abord et tout au long, le chagrin de Lamme désespéré de ne pas retrouver sa femme ; elle conte la confrontation de Till, l’esprit libre, la semence de liberté, avec le noble Hercule le buveur, alias Henri de Brederode, initiateur du Compromis avorté, de l’invention de la Besace et de la révolte des Gueux et de la guerre de libération qui s’ensuivit, toute la guerre à venir est déjà annoncée ici. Et d’ailleurs, une des caractéristiques de Till est cette capacité qui a comme Cassandre d’annoncer les terribles événements du futur.

Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, nous retrouvons notre Till, vaillant et joyeux et notre Lamme triste et amoureux comme toujours. Pour moi, ces retrouvailles sont une pure joie ; cependant, il nous faut reprendre notre tâche et recommencer à tisser le linceul de ce vieux monde agité, oppresseur, obstinément réactionnaire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Comme encore, Lamme était chagrin,
Till dit un matin :
Ami, allons saluer
Un puissant personnage redouté.


Me dira-t-il où est ma femme ?,
Gémit tristement l’homme Lamme.
Peut-être celui-là le sait-il,
Répond l’ami Till.


Brederode, l’Hercule buveur
Était en la cour de son hôtel.
Que veux-tu, Ulenspiegel ?
Vous parler, Monseigneur.


Parle alors, dit Hercule le buveur.
Till dit ainsi : Noble seigneur,
Votre médaille, jusqu’à la besace,
Est fidèle au roi qui nous menace.


Crois-tu vraiment cela ?
Nous ne manquons pas d’audace ;
Fidèles jusqu’à la besace,
Peut-être, mais pas au-delà.


Le roi Philippe en son gouvernement
Met trop de bûches et trop de chaleur.
Le vent tourne en son tourment,
Marmonne l’Hercule buveur.


Ce bourreau à la triste face
Se doit de respecter notre besace.
Et ma bedaine et ma flamme,
Lentement se lamente Lamme.


Buvons de ce coquemar,
Dit Brederode l’Hercule
Et Lamme sans aucun scrupule,
D’un trait du hanap vide plus que sa part.


Il faut excuser ce buveur,
Dit Till. Mon ami Lamme,
En buvant de grand cœur,
Croit retrouver sa femme.

Où allez-vous présentement ?
Chercher les Sept, nous allons.
Et si nous cherchions ma femme

Dans la Lune ?, dit Lamme.

mercredi 2 mai 2018

Les Gueux

Les Gueux

Chanson française – Les Gueux– Marco Valdo M.I. – 2016
Ulenspiegel le Gueux – 31

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VI)






 Grande nouvelle, Lucien l’âne mon ami, Till est revenu. Réjouissons-nous, gaudeamus, l’enfant terrible est de retour.

Oh, Marco Valdo M.I., c’est une grande nouvelle, en effet et elle me réjouit. Mais, elle ne m’étonne guère, car connaissant ce lutin de foire, ce feu-follet des grandes plaines sous la lune, ce pèlerin pèlerinant, j’étais sûr qu’un jour ou l’autre ou quelques ans, il reviendrait chantant, dansant, swanzant tout son content.

C’est ce qui s’est produit, Lucien l’âne mon ami, ce lutin de foire, ce feu follet sous la lune s’était éwaré je ne sais où, vaguant des bords du Rhin et Mayence à Bonn et à Cologne vers les terres principautaires, remontant Meuse et Sambre, redescendant par l’Escaut, on le signala à Mons, à Cambrai, à Tournai en Hainaut, à Gand, à Bruges, à Anvers, puis dernièrement, il revint en Brabant au moment où à Bruxelles se passa l’événement que relate la chanson.

À Bruxelles ?, Marco Valdo M.I. mon ami, mais que s’y passe-t-il donc de si important ? Que peut bien raconter la chanson ? Et qu’y fait Till ?
Elle va te décevoir ma chanson, Lucien l’âne mon ami, car elle ne comporte pas la moindre trace de Till, pas la moindre allusion à ses aventures. En somme, c’est comme si Till n’était pas encore revenu de son pèlerinage de pèlerin pèlerinant ou de son odyssée de jeune homme ; disons que la chanson peut servir de prologue à la résurrection du fils de Claes. Cependant, dans ce périple des années 1500, aux pays de Till, les occupants espagnols, qui déjà à l’époque étaient sous la houlette de souverains et de gouvernants intolérants se font de plus en plus brutaux. Ils n’ont d’yeux que pour les charmes moisis de l’Église de Rome et pour les ardeurs de son Inquisition. De telle sorte que les gens des Pays-Bas, un territoire assez vaste dont en ces années-là, l’étendue est celle de l’actuel Benelux, additionné du Nord de la France, ressentent assez mal cette occupation étrangère et les exactions multiples qu’elle leur fait subir : impôts lourds, répressions religieuses.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, j’imagine aisément ce qu’ils pouvaient ressentir. Mais tout cela me semble assez éloigné de ce que laisserait penser le titre de la chanson. Que vient faire cette histoire de Pays-bas avec les gueux ?

Bonne question, Lucien l’âne mon ami et voici même la bonne réponse. Donc, la chanson raconte un événement particulier, connu sous le nom de l’histoire du Compromis. Un compromis que les nobles des Pays-Bas sentant monter la colère des populations viennent proposer – en son palais de Bruxelles – à la Duchesse de Parme, gouvernante des Pays-bas pour le compte de Philippe II, roi d’Espagne. Par cette démarche, ils pensent pouvoir apaiser le pays : il s’agit de réduire les impôts, de cesser les placards contre les protestants, d’établir la liberté de religion et d’écarter l’Inquisition. La pétition est portée en mains de la gouvernante par 300 nobles. Le refus de ce compromis par le pouvoir royal va déclencher la « Révolte des Gueux » et dans la foulée, suite à la répression espagnole conduite par le Duc d’Albe de sinistre mémoire, déclenchera la Guerre de 80 ans (1568-1648) avec en finale, la partition des Pays-Bas. Ce qui, soit dit en passant, établira grosso-modo et avec bien des vicissitudes, les divers pays du Benelux. Pour le reste, en ce qui concerne, cette journée particulière du Compromis, tout est dit dans la chanson.

À propos de cette Guerre de Quatre-Vingts Ans, de son origine dans l’absolutisme espagnol et de son résultat – la séparation des régions du Nord et du Sud, je ne peux, Marco Valdo M.I. mon ami, m’empêcher de faire le parallèle avec ce qui se passe dans l’Espagne contemporaine, tant avec les Basques qu’avec les Catalans. L’aveugle entêtement des élites espagnoles semble être une tradition encore bien implantée.
Cependant, voyons ce que raconte la chanson et recommençons à tisser le linceul de ce vieux monde religieux, intolérant, borné, fanatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Nassau,  Culembourg,
Brederode, Hercule buveur
Et trois cents autres seigneurs
S’en vinrent à la cour.



Ils allaient de rang,
Quatre par quatre, en montant
Les marches du palais,
Serrant leur cortège au grand complet,



À Bruxelles, à ce moment,
Entourées d’hommes en armes
Était la duchesse de Parme,
Gouvernante de pays mécontents.



Les trois cents ainsi unis
Tête contre tête
Portaient une requête
Nommée compromis.



Ils voulaient à l’unisson
Des placards l’abolition,
La liberté de religion
Et l’expulsion de l’Inquisition.



Riches, pauvres, jeunes et vieux
Ces nobles parlaient pour le pays,
Berlaymont, conseil de la dame, dit
Voyez, Madame, ce sont des gueux.



On ne se gausse pas de la populace
Aussi grossièrement.
Un mot entraîne de grands tourments,
Le mépris a double face.



Être gueux au service du roi ?
Le sarcasme se rit de la grandeur.
Pour le bien des gens d’ici et là,
Être gueux est honneur.



Médaille d’or pendue au cou :
Avers : portrait du roi de face ;
Envers : deux mains en la besace.
Au chapeau, au bonnet, l’écuelle en bijou.



Les seigneurs allèrent
Tout partout en le pays,
Par les pauvres et les sans-terre
En gueux accueillis.

vendredi 27 avril 2018

LES FLEURS DE SANG


LES FLEURS DE SANG

Version française – LES FLEURS DE SANG – Marco Valdo M.I. – 2018
d’après la version italienne – FIORI DI SANGUE – Flavio Poltronieri – 2018
d’une chanson turqueKan çiçekleriZülfü Livaneli – 1987
Paroles et musique de Zülfü Livaneli




Dialogue maïeutique


Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson qui parle de fleurs et de sang. C’est une chanson de Zülfü Livanelidont on a déjà fait la version française de Güldünya, Duvarlar (LES MURS) et Asya-Afrika (ASIE-AFRIQUE). Elle aurait été inspirée par un tableau d’Abidin Dino, peintre surréaliste, cinéaste, journaliste, écrivain, exilé à Paris, proche notamment du poète turc Nazim Hikmet. Voilà pour situer l’image, pour signifier la figuration poétique.
Quant à la couleur rouge sang de ces fleurs poétiques, elle renvoie aux murs maculés des villes prises dans la guerre ou écrasées par la répression. Ce qui est un paysage commun de l’histoire turque. Comme c’est le cas actuellement au-delà des frontières dans ce bout de Syrie qu’est en train d’envahir la Turquie, elle-même confisquée par Erdogan et où son armée mène une lutte rouge de sang contre les populations kurdes. Une opération militaire d’agression qui, soit dit en passant, revient à planter un couteau dans le dos de gens qui luttent pour leur indépendance en même temps que contre le terrorisme islamique et la dictature syrienne.

Oh, dit Lucien l’âne, ce n’est pas une nouveauté ; il ne s’agit pas seulement d’empêcher l’indépendance des Kurdes, il s’agit également de les réduire ; la purification turque a déjà été pratiquée contre les Arméniens, par exemple. D’autre part, j’ai vu ça souvent au cours de mes longs parcours : ces murs des villes, des villages, des maisons qu’ornaient de sinistres fleurs rouges. Je me souviens aussi de ruisseaux qui se teintaient de vermeil et de noir. Les guerres sanglantes, petites et grandes, sont fréquentes.

En effet, reprend Marco Valdo M.I., les guerres sanglantes sont choses fréquentes ou plus exactement, la guerre est un état permanent. C’est celui de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour assouvir leurs instincts pervers de possession et de domination.
Parfois, la version sanglante se fait discrète et se camoufle sous le déguisement de la paix, mais, dans le fond, c’est un leurre. Quand elle disparaît ici, elle renaît là ; si elle disparaît ici, c’est pour renaître là et vraiment, on ne sait quand ces rus, ces ruisseaux, ces rivières et ces fleuves de sang se tariront.

Véritablement, on ne sait pas, Marco Valdo M.I. mon ami ; ni quand, ni comment, on en viendra à bout. Cependant, et pour cela même, il nous faut poursuivre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde menteur, dictatorial, purificateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Bourgeon de douleur ou jaillissement de l’âme ?
Les fleurs de sang ont toujours fleuri et fleuriront encore.
Est-ce une chanson, une poésie ou un hymne funèbre ?
Les fleurs de sang ont toujours fleuri et fleuriront encore.

Les rus et les ruisselets courent sur leur erre,
Mais jamais ne rejoignent la mer.
Une rose blessée repose sur le parapet ;
On dit que qui flétrit les roses ne rira jamais.

Fumées et brouillards flottent sur cette ville,
Le sang maquille les boutons des fleurs,
Les montagnes portent les fleurs, le pouvoir charrie le malheur,
Les fleurs de sang forment les germes de l’espérance.

mardi 24 avril 2018

LE COÛT SOCIAL


LE COÛT SOCIAL

L’ANONYME TOSCAN DU XXIe SIÈCLE ET LE PETIT ORCHESTRE DU COÛT SOCIAL

Version française – LE COÛT SOCIAL – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – Costo sociale – AT(hée) du XXI siècle – aprile 2018
Texte et musique : Anonimo Toscano del XXI Secolo
Sur une idée de Riccardo Venturi
Coro del Coordinamento Anarchico e Libertario di Firenze
(Chœur de la coordination anarchiste et libertaire de Florence)




Dans ce cas, je fais un peu l’intermédiaire ; mon vieil ami Riccardo Venturi, hospitalisé en soins intensifs pour l’énième petit infar il y a quelques jours (vous aurez peut-être remarqué son absence du site), m’a prié de développer l’idée de chanson qu’il avait eue durant les longues heures nocturnes, en tenant compte que dans une UTIC (Unità di Terapia Intensiva Cardiologica), on ne peut faire grand-chose, étant nus et cloués au lit dans une chose qui ressemble assez au 41 bis (carcer duro, régime carcéral de haute sécurité). J’ai exécuté volontiers le travail, en suivant les suggestions précises de RV, même si le susdit est maintenant déjà bien et que dans son petit chez soi, il fait des traductions du suédois, se fait des injections d’insuline, car sa glycémie est montée à des valeurs monstrueuses suite à l’événement traumatique et il sifflote gaiement ; et qui le tue, cela… dit par le soussigné lequel, comme vous saurez tous, est immortel. Ainsi, en somme, est née cette chose que j’ai confiée à un « orchestrina » nouveau-né, formé – très exactement – par moi-même personnellement en personne et par d’autres étranges figures qui, d’autre part, se sont pressées les jours passés dans le département où Venturi était hospitalisé pour la post-opération (un rayon qui s’appelle « Medicina di ElezioneMédecine d’Élection », à raison de quoi RV a immédiatement crié : « Ne pas déléguer, ne pas voter ! »). J’inviterais même Venturi à en faire partie, s’il n’a pas perdu la voix, et naturellement même le DQ82 qui est médecin. Comme disait mon ancêtre Anonyme Toscan du XIV Siècle, « un barbier-chirurgien fait toujours bon usage. » [At(hée)-XXI]

Dialogue maïeutique


Lucien l’âne mon ami, notre ami Ventu est revenu, le bon RV, alias mille autres noms, a fait récemment un xième petit infar (infartino), c’est-à-dire un infarctus du myocarde, événement fréquent chez les humains, du moins dans la partie la plus urbanisée et la plus riche de notre monde contemporain. Car, globalement, vois-tu mon ami l’âne, dans les pays les plus riches, même les pauvres ont les maladies des riches.


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, je sais ça. C’est un des effets pervers de la Guerre de Cent Mille Ans, non pas que les riches filent perversement leur chtouille aux pauvres, mais parce que le mode de vie général est pour une grande part calqué sur celui des riches, même si c’est de façon caricaturale, même si en définitive, il s’agit d’un ersatz : technologie, équipement, alimentation – sucre, tabac, alcool à profusion ; le tout lié à une sédentarisation et aux faux sports et aux fitnesses (mes fesses !) n’y changent rien. La maladie, les maladies sont des faits de civilisation ; elles sont fortement liées au mode de vie.


Peut-être, Lucien l’âne mon ami, mais ça ne nous console pas des ennuis de santé de notre ami. Je dirais même – en pensant à d’autres – de nos amis. Depuis des années, l’ « infar » est à la mode, en quelque sorte. « Le cœur, vous dis-je, le cœur », dit-on maintenant où Molière voyait le foie et même le poumon.


Oh, dit Lucien l’âne, à cela, je ne résiste pas. Pour Ventu et lui seul, je m’en vais faire la tirade du poumon de Monsieur Molière.


Halte-là, Lucien l’âne mon ami, subodorerais-tu que notre ami Ventu serait un malade imaginaire ?


Certes non, Marco Valdo M.I. mon ami, mais je lui ferai quand même sa tirade :
« Ce sont tous des ignorants, c'est du poumon que vous êtes malade.
– Du poumon?
– Oui. Que sentez-vous?
– Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
– Justement, le poumon.
– Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux. .
– Le poumon.
– J'ai quelquefois des maux de cœur.
– Le poumon.
– Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
– Le poumon.
– Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'était des coliques.
– Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas, et vous êtes bien aise de dormir?
– Oui, Monsieur.
– Le poumon, le poumon, vous dis-je. »

(Molière, Le Malade imaginaire, III, 10)

Le poumon, certes, Lucien l’âne mon ami. Le poumon, quoique le foie et le pancréas et l’insuline, dont dépend, semble-t-il, RV, ont partie liée.
Dans sa chanson, l’Athée du XXI met l’accent sur le « coût social » de la santé et des traitements qu’on lui applique et – à raison – il se réjouit de pouvoir être soigné sans devoir (trop) débourser ou sans rien débourser du tout, c’est selon. C’est l’argument de fond de la chanson. Je disais qu’il a raison de se réjouir, car, dans de nombreux pays – et non des moindres – ce genre de traitement est littéralement hors de prix et accessible aux seuls (suffisamment) riches. Là-bas, la situation est claire et simple : les pauvres ne se soignent pas. Je n’ignore pas qu’il y en a aussi ici, mais actuellement encore, c’est un phénomène encore assez limité.

Cela dit, Marco Valdo M.I. mon ami, on n’est pas là pour faire une conférence sur le système de santé dans le monde. Parle-moi un peu de la chanson.

C’est une excellente idée, rétorque Marco Valdo M.I., de mettre ainsi le holà à ma logorrhée et de me ramener à la chanson de Ventu, dont il y aurait un milliard de choses à dire, dont je te ferai grâce. Cependant, elle me plaît beaucoup en ce qu’elle raconte le séjour de Ventu en UTIC, mais vu par lui-même avec pas mal d’autodérision, ce qui est un excellent remède à l’autolamentation. Je m’empresse et je profite de la circonstance pour lui adresser nos plus vives félicitations ; elles sont d’autant plus joyeuses que la chanson est bien rassurante quand elle annonce et conclut :

« Quand vous lirez ça, je serai à table déjà
Avec ma belle assiette de bresàola,
L’huile, le limoncino et le pain complet
Et je vous envoie à tous ce secret
Que je me prépare à ma vie normale,
Mais d’une normalité un peu spéciale,
À ma vie pour tout dire hors norme »

Restons-en là, Marco Valdo M.I. mon ami et comme RV et l’Athée du XXI (Stanislas André Steeman l’avait bien dit : L’Assassin habite au XXI, roman inspiré de Drôle de Drame (et de ses mimosas) de Jacques Prévert), notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde malade, égrotant, cardiaque, hépatique, essoufflé, sucré, diabétique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Étendu nu seul dans la nuit
Enserré de tubes roses ou gris,
De toux, de râles, tout est normal,
Je respire une puanteur d’animal ;
Un nouveau stent a été posé
Et on a débouché les anciens ;
Ma vie se dissout et s’en va sans rien,
Comme le Canard WC.

Bourré d’insuline, s’écoule de mon corps
Un peu de liquide naturel et de sanie,
Remis au metoprolole encore,
Remis à la diète et puistabli ;
Et tout ça,
Aux frais de l’État.

Si dans autre État, j’avais été soigné
Comme aux Étazunis, si beaux, si grands,
Si modernes, si fiers, si importants,
J’aurais dû payer les infirmiers ;
J’aurais payé les tubes et les haricots verts,
Les perfs, les cachets et jusqu’aux aiguilles,
Le séjour, l’eau, la bouffe et la thérapie,
Sans compter combien coûte cher
Une heure de coronarographie.

Étendu nu seul dans la nuit,
Entre rébus et mots croisés,
Je révise mon hébreu tout éveillé,
« Prise de sang ! », hurle une fille,
« Tension ! »,
J’ai une faim de loup, un appétit de lion.

J’ai une faim de loup, la dent d’animal,
J’ai une faim de coût social ;
Coûter un peu, mais il me paraît
Que je coûte moins qu’une Panda,
Et beaucoup moins qu’un soldat,
Et moins encore qu’une mission de Paix.

Avec ma vie de débauché,
Mes demi-litres, mes vodkas et mes fumées,
Mes nuits blanches et mes colères,
J’ai retrouvé mes cathéters,
Mes cocktails de pilules et d’insuline,
Le haricot, les carottes molles,
Le yaourt maigre sans vitamine,
Le Plavix et
mon metoprolole.

Cependant on s’en fout ; il n’y a pas de mal,
Parfois, à se faire une injection de médicament ;
Et, comme dit un certain Génois, pas banal,
Va-z-y toi lui dire que c’est le printemps.

Je vous écris et quand vous lirez ceci,
Je serai déjà chez moi dans mon charivari,
Là, avec mon vélo et mes tartines,
Mes anars, mes livres, mon chat et mon canari,
Mes chansons contre la guerre et mon insuline.

On m’a dit : « Du mouvement ! Il faut bouger !
Et ne nous cassez pas les pieds ;
En somme, Monsieur Venturi, vous nous coûtez
Plus que des vacances de luxe en été. »

Et je rétorque, les statistiques à la main,
Que je coûte moins,
Qu’une avalanche dans la vallée ;
Quelle putain de maléfique chiée
Que cette santé privatisée.

Quand vous lirez ça, je serai à table déjà
Avec ma belle assiette de bresàola,
L’huile, le limoncino et le pain complet
Et je vous envoie à tous ce secret
Que je me prépare à ma vie normale,
Mais d’une normalité un peu spéciale,
À ma vie pour tout dire hors norme,
Et vous salue d’un beau coût social.

[Ghghghghghghg !!!]