mardi 23 février 2016

L’Araignée de l’Escurial


L’Araignée de l’Escurial


Chanson française – L’Araignée de l’Escurial – Marco Valdo M.I. – 2016

Ulenspiegel le Gueux – 30

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – I, LXXXV)

Cette numérotation particulière : (Ulenspiegel – I, I), signifie très exactement ceci :
Ulenspiegel : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs, dans le texte de l’édition de 1867.
Le premier chiffre romain correspond au numéro du Livre – le roman comporte 5 livres et le deuxième chiffre romain renvoie au chapitre d’où a été tirée la chanson. Ainsi, on peut – si le cœur vous en dit – retrouver le texte originel et plein de détails qui ne figurent pas ici.

Philippe, plus apostolique que le pape,
Plus catholique, plus romain que les conciles,
Araignée solitaire, depuis son Escurial,
Pinces noires ouvertes, étend sa toile.


Nous voici, Lucien l’âne mon ami, à la trentième canzone de l’histoire de Till le Gueux. Les vingt-neuf premières étaient, je te le rappelle :

01 Katheline la bonne sorcière [[50627]] (Ulenspiegel – I, I)
02 Till et Philippe [[50640]](Ulenspiegel – (Ulenspiegel – I, V)
03. La Guenon Hérétique [[50656]](Ulenspiegel – I, XXII)
04. Gand, la Dame [[50666]](Ulenspiegel – I, XXVIII)
05. Coupez les pieds ! [[50687]](Ulenspiegel – I, XXX)
06. Exil de Till [[50704]](Ulenspiegel – I, XXXII)
07. En ce temps-là, Till [[50772]](Ulenspiegel – I, XXXIV)
08. Katheline suppliciée [[50801]](Ulenspiegel – I, XXXVIII)
09. Till, le roi Philippe et l’âne [[50826]](Ulenspiegel – I, XXXIX)
10. La Cigogne et la Prostituée [[50862]](Ulenspiegel – I, LI)
11. Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! [[50880]](Ulenspiegel – I, LII)
13. Indulgence [[51015]] (Ulenspiegel – I, LIV)
14. Jef, l’âne du diable [[51076]] (Ulenspiegel – I, LVII)
15. Vois-tu jusque Bruxelles ? [[51124]] (Ulenspiegel – I, LVIII)
16. Lamentation de Nelle, la mule et la résurrection [[51150]] (Ulenspiegel – I, LXVIII)
17. Hérétique le Bonhomme [[51196]] (Ulenspiegel – I, LXIX)
18. Procès et condamnation [[51215]] (Ulenspiegel – I, LXIX)
19. La Mort de Claes, le charbonnier [[51256]] (Ulenspiegel – I, LXXIV)
20. Le Talisman rouge et noir [[51272]] (Ulenspiegel – I, LXXV)
21. La Vente à l’encan [[51310]] (Ulenspiegel – I, LXXVI)
22. Telle est la Question [[51392]] (Ulenspiegel – I, LXXVIII)
23. Charles et Claes [[51454]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)
24. Trois cents ans de torture [[51457]] (Ulenspiegel – I, LXXIX)
25. Au bord du canal [[51479]] (Ulenspiegel – I, LXXXIV)
26. Le Géant Hiver [[51532]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)
27. Le Roi Printemps [[51540]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)
28. Le Printemps [[51543]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)
29. Vengeance et Mort – Till et Nelle (4) [[51546]] (Ulenspiegel – I, LXXXV)



Je sais, je sais, Lucien l’âne mon ami, ce que tu vas immanquablement me dire et me demander. Tu vas trouver ce titre « L’Araignée de l’Escurial » fort énigmatique et tu vas me demander de te l’expliquer.


Évidemment, je ne peux faire autrement que te tendre la perche. En somme, c’est le rôle du faire-valoir et ici, à ce moment de notre dialogue maïeutique – encore une de tes belles trouvailles – le faire-valoir, ici, c’est moi. Donc, je te dis que ce titre énigmatique est fort étrange et demande une explication. Tu remarqueras cependant que c’est le titre qui demande une explication et pas moi.


Maintenant que la perche est tendue, j’en profite pour répondre à la demande et expliquer cette Araignée de l’Escurial. Mais allons-y pas à pas. Donc, en premier, l’araignée est cet animal arthropode, si je ne me trompe ; du moins, l’araignée commune. Pas celle de la chanson, qui elle est un homme, comme on le verra plus loin. Donc, l’araignée est cet animal qui tisse sa toile pour y (notamment) capturer d’autres insectes et les dévorer. À proprement parler, elle ne dévore pas ; elle dissout et puis, elle suce sa proie, tout simplement, car elle ne peut mastiquer. Puis, il y a l’Escurial.


Ah ! L’Escurial, celui-là, je le connais. C’est un grand bâtiment, une série de bâtiments qui servaient de palais royal, de monastère, de basilique et de cimetière pour les monarques espagnols. Je me souviens même du temps où il n’était pas là, du temps où il n’avait pas encore été construit. J’y étais passé du temps de Don Quichotte, de ce temps où j’accompagnai le Chevalier au plat à barbe.


C’est bien celui-là. Et c’est Philippe – celui dont parle la canzone – qui l’avait fait bâtir. Il avait fallu plus de vingt ans pour le terminer. C’est dans ce palais que Philippe va se retirer. Et l’Araignée dont il est question dans la chanson, c’est lui.


Voilà donc le mystère du titre éclairci. Pour le reste, que raconte cette chanson ?


C’est en fait une sorte de portrait de Philippe ; pas un portrait physique, mais un portrait « moral », une description de son caractère, plus exactement de sa façon de penser, une évocation de ses ruminations assassines. En fait, c’est un moment de mise au point dans le récit qui reprend en ce début du Livre Deux de la Légende. C’est un texte central dans la démonstration de Charles De Coster. Philippe est l’incarnation du pouvoir et de l’intolérance religieuse. Oh, Philippe n’est pas le seul tyran de son époque et l’intolérance et la dictature religieuses faisaient florès des deux côtés de la Réforme et de la Contre-Réforme.


Oh, dit Lucien l’âne sérieux comme un âne, la terreur a toujours été l’arme de la mauvaise foi. 


Certainement, mais à ce stade du récit, ici et maintenant, il s’agit de montrer celui qui représente tout ce que Till le Gueux va combattre et aussi de faire l’inventaire des raisons qui vont pousser les Gueux au combat contre l’intolérance religieuse et pour la liberté de conscience. Mais l’affaire va bien au-delà ; à la longue, cette lutte, qui se poursuit encore aujourd’hui, va promouvoir la libre pensée (libre de tout dogme – religieux ou non) et plus loin encore, la liberté de l’humaine nation et de l’individu face à tout pouvoir. La chanson se conclut d’ailleurs sur cette phrase lumineuse :
« Alors s’embrasent les feux de la résistance. »


Ce qui est assez proche, me semble-t-il, de notre motif : « Ora e sempre : resistenza ! », dit Lucien l’âne en clignant de ses yeux noirs de basalte. C’est quand même une chose curieuse que tu nous fais faire que ces chansons mises bout à bout qui racontent une si longue histoire et suscitent tant de réflexions.

D’ailleurs, il me faut te faire ici une confidence. Souvent quand je rencontre des gens, ils m’interrogent à propos des chansons, du genre de chansons que nous faisons ; ils veulent savoir combien il y en a ; ils sont très étonnés de ce que je leur réponds et certains même disent que ce ne sont pas là des chansons. Il m’est aisé de les détromper et de leur montrer chanson de Roland à l’appui ou à l’aide de la complainte des fileuses de Chrétien de Troyes, ce qu’est réellement la chanson et combien ils sont abusés par les marchands et leurs produits chansonniers mercantiles, écrasés, compactés, formatés, bref, totalement créés pour être vendus. J’imagine que tu sais tout cela et ceux qui s’intéressent à nous jusqu’à nous lire le savent aussi.

Mais à présent, je m’en vais, je m’en vais, car il nous faut reprendre notre tâche et tisser, inlassablement tels d’inconnus canuts, le linceul de ce vieux monde béni oui-oui, intolérant, obéissant, croyant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Philippe le roi morne
Paperasse sans relâche
Il barbouille papiers et parchemins
De ses tortueuses pensées de souverain.

Philippe n’aime personne et pire
Personne ne l’aime.
Il porte seul tout son empire
Et sous le poids du fardeau, la tête s’incline.

Philippe, roi triste, froid, sec, dur rumine
Détestant même jusqu’au visage du bonheur.
Philippe dort mal et le travail le mine.
Son corps faible s’use sous l’effet de langueur.

Philippe tient en haine la gaieté
En haine aussi le libre parler.
La révolte contre l’Église romaine
Par mille sectes pique sa folle haine.

Philippe tourmenté du désir superbe
De tenir Sa Sainte Mère l’Église vierge
De changement : une, entière, universelle,
Confirme à tous sa vérité éternelle.

Philippe, plus apostolique que le pape,
Plus catholique, plus romain que les conciles,
Araignée solitaire, depuis son Escurial,
Pinces noires ouvertes, étend sa toile.

Sous son père, l’Inquisition par le bûcher,
Par la fosse, par la corde avait tué
Cent mille chrétiens, sans même compter les impies
Et rincé leurs biens comme lave la pluie.

Philippe dit : ça ne rapporte pas assez.
Il impose de nouveaux évêques,
Il importe une Inquisition plus ibérique,
Ainsi s’affirme son intangible volonté.

Au son de trompes et de tambourins,
Les hérauts lisent à tous les coins
Les royaux placards terribles et angoissants,
Portant la sainte terreur chez les habitants.

Philippe, pour les hérétiques, décrète
Aux hommes et aux garçons : le feu ou la corde.
Enterrer vives et piétiner : femmes et filles
Alors s’embrasent les feux de la résistance.

vendredi 19 février 2016

Cayenne

Cayenne



Chanson française – Cayenne – anonyme – vers 1900.
Interprétation : Parabellum : https://www.youtube.com/watch?v=Kgnu3ekZSF0





BRUANT DANS SON MIRLITON



Cette chanson anarchiste des environs de 1900 souvent chantée au bagne de Cayenne, souvent attribuée à Bruant. Elle fut reprise avec succès par le groupe de rock Parabellum en 1986, mais le dernier couplet a volontairement été omis par le parolier de l'époque. Puis par Les Amis d'ta femme, en 2000. Ces derniers donneront une alternative au refrain à la fin de la chanson. Opium du peuple a fait une reprise de la version de Parabellum en 2014 ; version intégrée sur l'album La revanche des clones en 2015.
Elle est parfois également interprétée par Sanseverino lors de ses concerts, de même pour le groupe "Le grôs tour".


Le dialogue maïeutique avec l'âne


Voici encore, Lucien l'âne mon ami, une chanson à propos de Cayenne, ce terrible bagne que la France entretînt en Guyane jusqu'en 1946 ; du moins, Cayenne, c'est son titre et je trouve pourtant que ce n'est pas une chanson sur Cayenne. Cayenne sert à appâter le badaud. En réalité, c'est une chanson à propos d'un truand, qui a commis un crime et va purger sa peine à Cayenne, comme Jojo les Grands Chemins dans Les Bambous, la chanson de Dulac que je t'ai dite l'autre jour. Jusque là, on est devant un fait divers.




Évidemment. Un type qui tue un autre pour histoire de femme, c'est un fait divers.


Qu'il s'agisse d'un « noctambule en or massif » n'en fait pas une chanson anarchiste. L'ennui, c'est qu'on en a fait une chanson « anarchiste » ; ce qu'à mon sens, elle n'est pas. C'est du maquillage pour satisfaire à la mode de l'époque (les anarchistes donnaient des frissons ; c'étaient de grands méchants loups) et en finale, elle reproduit le discours de l'ordre établi en assimilant les anarchistes à des petites frappes, à ce que le même ordre établi désigne sous le nom de racaille. Elle contribuait grandement à cette propagande qui voulait disqualifier les libertaires, les socialistes, les anarchistes.


Mais quand même, dit Lucien l'âne, cette chanson insulte la police, s'en prend aux sergents de ville, aux condés, aux flics en civil.


C'est exact, c'est nécessaire à son maquillage, mais de là à être une chanson « anarchiste », même uniquement pour la forme, il y a de la marge.


Explique-moi plus clairement, car « Mort aux vaches ! » – au sens figuré s'entend – est souvent mis au compte des anarchistes.


Peut-être. Mais crier une telle phrase ne fait pas pour autant un anarchiste. « Mort aux vaches » est une expression argotique qui est utilisée dans le « milieu », dans cette couche de population interlope, qui vit en marge de la légalité, sans avoir la moindre intention d'édifier un monde meilleur, de faire une révolution, de changer le monde Que les anarchistes, qui ont souvent maille à partir avec la police, aient adopté ce « Mort aux vaches ! » et le trouvent drôle, c'est un fait. Que des gens se disent ou se croient anarchistes parce qu'ils n'aiment pas la police, c'est une erreur de leur part. L'anarchisme est une conception philosophique, une conception politique dont je doute fort qu'ils partagent les principes et les buts et une façon d'être aussi qu'ils soient prêts à assumer. Et encore moins près de la mettre en pratique. Et pour en revenir à la chanson, il n'est pas dans les habitudes, ni dans les conceptions anarchistes de tirer profit d'autrui et particulièrement, de s'établir maquereau et de vivre aux crochets d'une ou plusieurs femmes. Ce que fait le personnage dont parle la chanson.


Peut-être, mais on dit que la chanson serait de Bruant, celui-là même qui a écrit la chanson des Canuts…


Admettons, mais ça ne change rien à la question. Deux mots sur Bruant, dès lors. Aristide Bruant était – en fait – principalement un artiste de métier, et s'il était anarchiste, c'était sur la scène et dans son cabaret. C'était ce qu'on appelait un chansonnier populaire et il s'était construit une image d'anarchiste pour épater le bourgeois et conquérir un public. Il était assez dans le ton de son époque où il était de bon ton d'aller s'encanailler à Montmartre et il sut en faire son miel et son beurre. Quant à la chanson elle-même, elle fait partie de ces chansons dites de répertoire, mais d'un répertoire faussement populaire comme Nini Peau Chien ou L'Hirondelle des Faubourgs. D'ailleurs, la presse populaire tirait profit du même genre et tout particulièrement, du fait divers, de préférence crapuleux et sordide. C'est d'ailleurs encore le cas aujourd'hui.


Résumons : C'est une chanson du monde ambigu de Bruant, une chanson de Bruant sur un faux fait divers des bas fonds de Paris vers 1900, sur un crime de carton-pâte, commis par un faux truand ; c'est du guignol et on en restera là. Elle est loin, cette chanson, très loin de l'Opéra de Quatre Sous et de sa mise en perspective du monde glauque des faubourgs de Londres.


J'avais bien ressenti ça aussi. C'est du chiqué, on dirait du guignol, en effet, mais rien n'empêche de s'amuser en allant voir un chansonnier chansonner. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde frelaté, voyeur, assassin et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je me souviens encore de ma première femme ;
Elle s'appelait Nina, une vraie putain dans l'âme !
La Reine des morues de la plaine Saint-Denis,
Elle faisait le tapin près la rue d
e Rivoli !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !Elle aguichait le client quand mon destin de bagnard
Vint frapper à sa porte sous forme d'un richard

Il lui cracha dessus, rempli de son dédain,
Lui mit la main au cul et la traita d
e putain.

Mort aux vaches ! Mort aux condés
 !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Moi qui
étais son mec et pas une peau de vache,
Moi qui dans ma jeunesse pris des principes d'apache,
Je sortis mon 6.35, et d'une balle en plein cœur
Je l'étendis raide mort et
je fus serré sur l'heure !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Aussitôt arrêté,
je fus mené à Cayenne.
C'est là que j'ai purgé le forfait de ma peine

Jeunesses d'aujourd'hui, ne faites plus les cons,
Car
pour une simple connerie, on vous fout en prison !

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Si je viens à mourir, je veux qu'on m'enterre
Dans un tout p
etit cimetière près de la rue Saint-Martin,
Quatr
e cents putains à poil viendront crier très haut :
« C'est le
Roi des julots que l'on colle au tombeau ! »

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !

Sur sa tombe, on lira cette glorieuse phrase
Écrite par des truands d'une très haute classe :
« Honneur à la putain qui m'a donné sa main !
Si je n'étais pas mort, je te baiserais encore ! »

Mort aux vaches ! Mort aux condés !
Viv
e les enfants de Cayenne ! À bas ceux de la Sûreté !





jeudi 18 février 2016

Les Bambous

Les Bambous


Chanson française – Les Bambous – Maurice Dulac – 1970

Texte : Boris Bergman (interprétation 1974 – Album : Le Tzigane et la fourmi)
Musique : Maurice Dulac




CAYENNE : SCÈNES DE VIE


Lucien l’âne mon ami, toi qui es foncièrement herbivore, tu auras certainement souvenance de la chanson de Karel Kryl que j’avais mise en langue française l’autre jour et qui s’intitule HERBE.


Bien évidemment que je m’en souviens. C’était il y a deux ou trois jours. Je ne suis quand même pas gâteux malgré mon âge millénaire. Mais comme tu le sais, vivre en écriture, ça conserve. Dans cette chanson, il était question de la guerre du Vietnam et de bambous.


Précisément. Et à propos de bambous encore, au moment où je transcrivais cette version française d’une chanson tchèque, s’est mis à me trottiner dans la tête un air entendu autrefois. C’était la ritournelle d’une chanson où il était question de bambous et de mort et que j’avais préparée, il y a déjà un certain temps, pour la proposer aux Chansons contre la Guerre.


Une chanson, un air et qui parle de bambous et de mort ? Ne serait-ce pas LES BAMBOUS, une chanson que chantait Maurice Dulac ?


Bien sûr et même que c’est à cause d’elle que je me suis intéressé à nouveau à Maurice Dulac et que j’ai retrouvé ce « Cul entre deux chaises », insérée ici il y a quelques jours. Voilà pour la circonstance. Il me reste à dire quelques mots de la chanson elle-même. En premier qu’il ne s’agit pas des mêmes bambous que ceux du Vietnam. Les bambous, cette fois, ne sont pas asiatiques, mais bien américains. Ce sont les bambous de la forêt amazonienne qui enserre le bagne de Cayenne en Guyane (fermé en 1946). Elle raconte l’histoire imaginaire d’un malfrat parisien qui s’y trouve condamné à la réclusion à la suite d’un meurtre crapuleux – c’est le terme d’usage pour définir un assassinat commis pour voler. Cet assassin, c’est Jojo des Grands Chemins. Un gars du milieu qui a pris vingt ans et les passe à Cayenne. Un aller simple : Paris-Cayenne , en quelque sorte. La vie au bagne est épouvantable et vingt ans, c’est long. Alors, Jojo tente la belle et se fait abattre par les gardes-chiourme. Dans les bambous. Mais la chanson amène une autre réflexion quand elle dit :

« Après vingt ans de bagne, dis qu’aurais-tu fait
De ta vie de cavale et de ta liberté ? »


Une vraie question celle-là pour un vrai problème, dit Lucien l’âne en soupirant comme un vieux poêle. D’ailleurs à Cayenne, les condamnés à de longues peines restaient sur place. Ils s’étaient faits au climat et c’était devenu leur pays. C’est là aussi qu’ils avaient leurs connaissances. Les autres devaient les avoir oubliés depuis le temps, comme pour les émigrés. Alors, ils finissaient leur vie là-bas.


Mais Lucien l’âne mon ami, il faut aussi ajouter que les condamnés à des longues peines à Cayenne ne pouvaient revenir en France métropolitaine qu’en ayant passé l’équivalent de leur peine en relégation. Autrement dit, ils devaient rester en Guyane. Ce qui réglait généralement le problème de la réinsertion. En somme, on revenait rarement du bagne ; au point d’ailleurs que du temps de sa splendeur, on appelait Cayenne, la guillotine sèche.


Bah, ne pas revenir, dit Lucien l’âne. Revenir où ça ? Ça dépend de l’âge où on a été condamné ; et même, vingt ans (fois deux), c’est un fameux bail ; entretemps, le monde doit avoir changé et fameusement. Il y a de quoi ruminer son Rutebeuf  : « Que sont mes amis devenus... ». C’est le lot des longues peines. Évidemment, c’est pire encore quand le condamné est innocent de ce pourquoi on l’a enfermé. Je pense à Marco Camenisch, par exemple.

N’épiloguons pas plus et reprenons notre tâche tranquille et tissons, telles les fileuses et les canuts, un linceul, le linceul de ce vieux monde empli de bambous, carcéral, punitif et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Tu es mort à Cayenne et pas à Pantin,
S’il faut mourir quand même ça ne change rien.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
C’est pour revoir la Seine que tu fabriquais
Ce grand radeau de chêne quand ils t’ont tué.

Tu allais sur la Seine pour voir les bateaux,
Tu rêvais de soleil des îles de Bornéo ;
Le bagne de Cayenne, c’est pas Valparaiso,
Au bout d’une semaine, tu rêvais de Puteaux.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Toi qui aimais la Seine, fallait pas noyer
Ce pauvre énergumène pour un peu de blé.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Après vingt ans de bagne, dis qu’aurais-tu fait
De ta vie de cavale et de ta liberté ?

Quand je vais sur la Seine pour voir les bateaux,
Je cherche ton soleil, tes îles de Bornéo ;
Le bagne de Cayenne, c’est pas Valparaiso,
Avec un peu de veine, t’aurais revu Puteaux.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, tu t’en fous.
L’addition est la même au bout du chemin
Que l’on soit de Cayenne ou bien de Pantin.


Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.
Tu es mort à Cayenne et pas à Pantin,
S’il faut mourir quand même ça ne change rien.

Tu dors sous les bambous, les bambous, les bambous,
Jojo des grands chemins, t’étais fou, t’étais fou.

mercredi 17 février 2016

Le cul entre deux chaises


Le cul entre deux chaises


Chanson française – Le cul entre deux chaises – Maurice Dulac – 1975

Texte : Jacqueline Sorano – Maurice Dulac





Il y a des chansons et en corollaire, des chanteurs et même, des chanteuses de ces chansons qu’on découvre bien longtemps après le moment de leur floraison et même qu’ils aient fini de la chanter. Mais, te souviens-tu précisément, de ceci :
« Longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu,
Leurs chansons courent encore dans les rues. », que disait, chantonnait Trenet. C’est le cas de cette chanson de Jacqueline Sorano, interprétée par Maurice Dulac en 1975. Elle s’intitule « Le cul entre deux chaises », mais, à voir ton œil égrillard, je te précise tout de suite ce n’est pas le cul de la patronne [[39877]].

Là, Marco Valdo M.I. mon ami, je t’arrête. C’est dommage, car comme tu le devines, j’aime beaucoup le cul de la patronne, c’est toujours pour moi, un moment de grand plaisir. Mais comme tu le sais, nous autres les ânes, on ne s’assied jamais sur les chaises et on n’essaye même pas. D’ailleurs, il me souvient de t’avoir dit déjà : « On ne fait pas les chaises pour les ânes ». C’est pour cette raison fondamentale que nous restons d’obstinés quadrupèdes. Et dès lors, peux-tu me dire ce que signifie cette étrange expression, qui sert de titre à la chanson.

De titre et de leitmotiv. Donc, « le cul entre deux chaises » renvoie à la situation de celle ou celui qui ne peut ou ne veut pas choisir entre l’une ou l’autre chaise, qui hésite à se poser et penche donc une fois par ici, une fois par là, comme les poupées qui basculent, se redressent et reviennent à leur point d’équilibre. En fait, ce faux mouvement a comme but réel de ne pas bouger. C’est le chevalier Ni-Ni. Mais cela ne l’empêche pas de peser de tout son poids. C’est un de ces personnages typiques des collaborateurs de tous les régimes. Toujours du côté du manche, en quelque sorte. Enfin, débrouille-toi avec ça et revenons à la chanson et à 1975. C’était l’époque où on trouvait Super Dupont (personnage de Gotlib) en couverture de Fluide Glacial, où sévissait l’ami Yves Frémion qu’on salue au passage. Je parle de Super Dupont, car il me paraît être le sur-moi de ce Dupont, héros de la chanson de Dulac.
« Et l’on dit de Dupont la joie :
Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises. »


Par parenthèse, nos amis italiens n’arrêtent pas d’en rencontrer à tous les coins de rue, en version italienne, bien sûr. En somme, j’imagine, j’ai comme l’impression que la chose dépasse le cadre de la France, de l’Italie.

La France avait-elle de l’avance dans cette pratique, à mon sens aussi, universelle. Je ne le pense même pas. Dupont la Joie, c’est le personnage qui fit le pétainisme ou ailleurs, s’est rallié (se range ) aux vieilles et aux nouvelles gloires locales. En fait, c’est le personnage-clé de la démocratie, il fait ces majorités molles dont elle se délecte et qui souvent la mènent au pire. On le retrouve dans la Guerre de Cent Mille Ans cet éternel tenant du juste milieu, du politiquement correct, du conformisme évolutif. Comme pour ses chemises, ses dessous et sa coiffure, il suit la mode, il suit le mouvement – en masse, en troupeau. Il se laisse porter par la vague sans jamais savoir où elle l’emmène, lui et le monde.

Alors, il ne reste plus qu’à découvrir la chanson et à reprendre notre tâche et à tisser le linceul de ce vieux monde conformiste, immobiliste, massif et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


Je suis né sous le signe de la balance,
Pendant la guerre ;
La moitié de la France était en France,
L’autre en Angleterre.
Il y a dans ce pays, je crois,
Comme un malaise
Et l’on dit de Dupont la joie :

Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Le cul entre deux chaises.

Et quand je suis sorti de l’enfance,
Ô quelle misère !
La moitié de la France était en France,
L’autre outre-mer.
Il y a dans ce pays, je crois,
Comme un malaise
Et l’on dit de Dupont la joie :

Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Le cul entre deux chaises.

On a collé sur les murs de la France
De grands posters
On a fait de peu pencher la balance
Et tout est à refaire.
Il y a dans ce pays, je crois,
Comme un malaise
Et l’on dit de Dupont la joie :

Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Le cul entre deux chaises.

Mais moi qui suis de la balance
Héréditaire,
Une voix crie en moi de dire ce que je pense
L’autre de me taire.
Il y a dans ce pays, je crois,
Comme un malaise
Et l’on dit de Dupont la joie :

Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Il est gentil, oui, mais il a
Le cul entre deux chaises.
Le cul entre deux chaises.