samedi 22 août 2020

Après les Drapeaux


Après les Drapeaux


Chanson française – Après les Drapeaux – Henri Tachan1969
Paroles : Henri Tachan
Musique : Jean-Paul Roseau




L’Apothéose de la guerre
« Dédié à tous les grands conquérants anciens, actuels et à venir »
Vassili Verechtchaguine – 1871







Dialogue Maïeutique

« Après les Drapeaux » ?, demande Lucien l’âne. Qu’est-ce que ça veut dire ? Va-t-on voir un cortège commémoratif, une sorte de parade nationale ou un défilé nationaliste ?

Pas du tout, rassure-toi, répond Marco Valdo M.I., car d’abord, ce n’est pas le genre d’Henri Tachan et ensuite, laisse-moi te dire qu’il ne s’agit pas du sens habituel du mot « drapeau ». Peut-être, sais-tu qu’en français, « être sous les drapeaux » est une expression qui veut dire « faire le soldat », « être (requis, réquisitionné) dans l’armée », « faire son service militaire », « servir dans le contingent » et j’en passe. Enfin, bref, quelque chose du genre. De sorte qu’« après les drapeaux » signifie tout simplement « après avoir été soldat », et ici, plus spécifiquement, « après avoir fait la guerre ».

Bon, soit, dit Lucien l’âne, mais quelle guerre ? Il y en a eu tellement.

Là, Lucien l’âne mon ami, vu l’année de la chanson (1969) et l’allusion dès le début au « djebel » et plein d’autres éléments dans la chanson, la réponse est claire et nette, il s’agit de la guerre d’Algérie, vue du côté d’un ancien soldat de l’armée française. C’est un récit d’après-guerre, une sorte de compte-rendu de campagne d’un troufion, un « obligé » du contingent, un zig contraint de crapahuter dans le djebel comme des milliers d’autres et ce bidasse, ce soldat démobilisé qui raconte la vie du campement, c’est Henri Tachan ; il détaille aussi les séquelles au retour dans la vie civile. Mais je te préviens l’érotisme miliaire réserve des surprises.

Ça ne m’étonnera pas trop, dit Lucien l’âne, j’en ai tant vu dans tant de guerres et de bien des armées. Cependant, c’est là un aspect, une face de la Guerre de Cent Mille Ans qui n’est pas souvent abordé sous cet angle de vue.

Tout juste, Lucien l’âne mon ami, d’habitude, comme pour Adèle, L’Histoire du Soldat, Quand un Soldat, ce sont toujours de braves, bons, gentils et vertueux gars qui s’en reviennent au pays tandis qu’ici, comme je l’ai laissé entendre, il est question d’autre chose : de l’activité érotique militaire pratiquée (par défaut) sur des chèvres et des canards tout au long des longues campagnes de chasse à l’indigène, au terroriste, au résistant, comme on voudra ; c’est selon le point de vue où on se place. L’ennui, c’est que les chèvres, à force, deviennent syphilitiques ou blennorragiques et leurs amants de passage aussi.

Oh, dit Lucien l’âne, voilà une belle illustration de ta légendaire antienne : « Les amibes de mes amies sont mes amibes. »

Pour tout dire, reprend Marco Valdo M.I., c’est une chanson réaliste tout comme celle de Jacques Brel : « Au Suivant ! » ; mais ce n’est pas tout, elle évoque également certaine conséquence aussi dramatique qu’insidieuse que l’on découvre plus tard : le profond désarroi, la blessure mortelle qui frappe pendant longtemps après et parfois, finit par tuer celui qu’on a forcé à pratiquer la tuerie patriotique. Le retour à la vie civile n’est pas nécessairement le retour à une vie pacifiée :

« Mais après les drapeaux,
L’autre vie recommence :
Si j’ai sauvé ma peau,
Ai-je vraiment eu de la chance !? »

Oh, dit Lucien l’âne, faut pas s’y fier ; j’entraperçois déjà ce mirage de suicide qui hante l’ex-militaire :

« Mais un soir en cachette j’irai dans le métro,
Prendre enfin mon plaisir sous le corps d’une rame. »

Il n’y a pas à dire, ce genre d’aventure, ça laisse des traces. Enfin, je vais prendre le temps de lire cette histoire en chanson. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde armé, trop armé, guerrier, insensé et cacochyme

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






C’était en 1900 et plus, dans le djebel,
Au nom de la Patrie, promus artificiers,
Nous rêvions en silence aux gros culs de nos belles,
En violant quelques chèvres à l’ombre des figuiers.

Pardi ! Six mois de jeûne, ça vous titille un homme,
Et qui plus, des soldats, vainqueurs « in partibus »,
Si bien qu’en fin de compte, on se surprit, en somme,
Au bout de quinze jours, à baiser les cactus !

Hissez les drapeaux !
Une minute de silence !
Garde-à-vous les héros
Pour l’honneur de la France !
Mais après les drapeaux,
L’autre vie recommence :
Le retour des héros
Se passe sous silence !

On s’excitait parfois, entre deux gourdes d’eau,
Dévorés par les poux, bouffés par les moustiques,
Aveuglé de soleil et râlant sur le dos,
On cherchait l’ombre rare d’un mirage érotique !

Lucien qui l’avait fine mais de belle tenue,
Taraudait en expert de très jeunes canards,
Et s’endormait enfin, puant, goinfré, repu,
La chemise tâchée comme nos étendards !

Hissez les drapeaux !
Une minute de silence !
Garde-à-vous les héros
Pour l’honneur de la France !
Mais après les drapeaux,
L’autre vie recommence :
Le retour des héros
Se passe d’importance !

Quand la paix fut signée, que tout fut déconquis,
Qu’on nous réexpédia au pays des bordels,
Dans nos veines coulait le foutre des maquis :
Nous ne regardions plus passer les jouvencelles…

Mais le temps a passé, qui lave les cerveaux,
Aujourd’hui gentiment je contente ma femme,
Mais un soir en cachette j’irai dans le métro,
Prendre enfin mon plaisir sous le corps d’une rame.

Hissez les drapeaux !
Une minute de silence !
Garde-à-vous les héros
Pour l’honneur de la France !
Mais après les drapeaux,
L’autre vie recommence :
Le retour des héros
Se passe à contre-sens.

Mais après les drapeaux,
L’autre vie recommence :
Si j’ai sauvé ma peau,
Ai-je vraiment eu de la chance !?

jeudi 20 août 2020

Le petit Bonhomme de Foix


Le petit Bonhomme de Foix

Chanson française – Le petit Bonhomme de Foix – Marco Valdo M.I. – 2020




L'Assassinat d’Henri IV

Charles-Gustave Housez - 1859




Dialogue Maïeutique

As-tu, Lucien l’âne mon ami, souvenance d’une comptine enfantine qui racontait dette histoire de l’homme de Foix ?

J’en ai entendu beaucoup de versions, dit Lucien l’âne en riant, mais à l’origine de ma mémoire, j’ai gardé celle-ci – assez cohérente, même si je pense qu’elle camoufle une autre signification plus ancienne et mystérieuse, liée à l’histoire de la ville et du Comté de Foix. La voici dans son intégralité :

« Il était une fois,
Un marchand de foie
Qui vendait du foie
Dans la ville de Foix.
Il se dit : « Ma foi ! »,
C’est la première fois
Et la dernière fois,
Que je vends du foie
Dans la ville de Foix ! »

Donc, Lucien l’âne mon ami, tu connais bien cette comptine et tu entrevois son passé tumultueux. C’est ce dernier que ma chanson – parodie de cette comptine et comptine elle-même, entend restituer, car c’est souvent ainsi avec les comptines : elles servent – sans le savoir – à transmettre une mémoire cachée, un sens crypté du fait qu’elles sont nées d’un événement généralement dramatique, d’un grand traumatisme ou qu’elles servent à mettre en garde les enfants et les futurs adultes contre certains aléas de la vie. Ce qui fait que hors de ce souvenir sous-jacent, elles ont souvent l’air un peu légères, un peu vides de sens et de passé réellement identifiable ; ce sont des paraboles, elles racontent autre chose au-delà de ce qu’elles racontent. Songe un instant aux contes pour enfants qui ont la même destination et la même fonction : par exemple, le petit chaperon rouge où le loup va se farcir la petite fille. Ainsi, la version que tu proposes où un marchand vient vendre du foie à Foix et une seule fois. En dehors de l’allitération, on se demande vraiment pourquoi une telle histoire à dormir debout. D’abord, s’il vend du foie (au temps où remonte la chanson, il n’y avait ni surgelé, ni frigo, ni conserveries), il ne peut venir de loin, ne fût-ce que parce que sa marchandise ne résisterait pas à de longs transports ; son foie arriverait pourri sur le marché ; sans compter que pour en vivre, il lui faudrait en écouler (et en transporter) de grandes quantités. S’il ne vient pas de loin, disons à une heure ou deux de marche, il ne peut négliger la ville dont il est proche. Il en ferait quoi de son foie ? De plus, s’il devait effectivement venir au marché chaque semaine, il faudrait considérer le régime alimentaire de la population de la ville ; ce serait peut-être l’explication du nom de la ville elle-même ?, pourrait avancer un farfelu.

En effet, dit Lucien l’âne, je me disais aussi que c’était bizarre qu’un marchand renonce ainsi à son marché, et puis, pourquoi ne vendrait-il que du foie ? Que ferait-il des restes de ses bêtes forcément mortes – cochons, canards ou oies, puisque sans foie ? Dès lors, est-ce un éleveur, un boucher ? À supposer qu’il vende tout le reste au marché, pourquoi pas le foie ? Et pourquoi seulement à Foix ? Dès lors, il me semble aussi que cette histoire cache quelque chose, en quelque sorte historique.

C’est à cette élucidation, répond Marco Valdo M.I., que s’est efforcée ma chanson. D’abord, quelle mémoire de foie ou de foi peut-on noter à Foix, ville située aux pieds des Pyrénées en plein pays cathare ; dans le Comté de Foix, la Foi, ce fut un temps la Foi cathare, celle des Parfaits qu’un horrible et incroyable croisade, lancée par un Pape au nom Innocent, on ne peut plus faux-cul, tenta d’éradiquer. Par parenthèse, elle commença comme la croisade contre Valdo et ses partisans. Elle dura longtemps et dit-on, elle finit à Montségur par un bûcher énorme où on carbonisa les derniers Bonshommes.

Oh, dit Lucien l’âne, je les ai vus, de mes yeux vus, ces croisés sur les chemins de France et de Navarre pillant, tuant, violant, torturant, incendiant, pires que les Huns d’Attila. C’est à Albi qu’on entendit « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » Il en reste encore des traces aujourd’hui près de huit cents ans plus tard. L’Église catholique entendait conserver son pouvoir et ses privilèges. Ceci dit, ce n’est pas une spécificité catholique, car toute religion tend qui à étendre son influence, son pouvoir en vient nécessairement à opprimer et in fine, à massacrer, ceux qui ne se soumettent pas à ses ukases.

Plus tard, sans doute dans le prolongement de la résistance cathare, Lucien l’âne, le pays cathare ou l’Occitanie, c’est tout comme, se rallia à la Réforme. Et on recommença à les massacrer.

On comprend aisément un tel scénario, dit Lucien l’âne. À mon avis, il faudrait examiner ça comme un épisode particulier de la Guerre de Cent Mille Ans.

Cependant, la chanson n’en reste pas là, puisque, moment crucial dans l’histoire de France et de l’affrontement entre les sbires de l’Église romaine et les partisans de la Réforme, il y eut la tentative d’un Comte de Foix de mettre un terme à ces stupides querelles religieuses ; il y laissa sa vie. Il s’agit bien évidemment du roi de France assassiné Henri IV, dit le Vert Galant. C’est la clé de cette chanson : cette volonté de mettre fin à la guerre religieuse.

Eh bien, dit Lucien l’âne, voyons ça et pour notre part, tissons le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses croyances absurdes, malade de la foi, délinquant spirituel et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Une fois, il eut une crise de foie ;
De foie, mais pas de foi.
Alors, il dit, cette fois,
C’est la dernière fois
Que je mange du foie
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Dans sa tombe, il disait, ma foi,
Il se pourrait des fois,
Que j’aie mangé l’autre fois,
Une ultime fois
Bien trop de foie
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Ce petit bonhomme de foi
Vivait tranquille autrefois
En la bonne ville de Foix.
Il était pur et de Bonne Foi.
L’Inquisition vint une fois
Tortura et brûla les Bonshommes de Foi.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Hommes de peu de foi,
Réfléchissez un peu parfois,
À la vérité et même, plusieurs fois,
Aux hommes de Bonne Foi
Qu’on tua autrefois
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Et aussi de Navarre, Henri III 
Henri IV de France, Henri II de Foix
Comte, pour être roi deux fois,
Deux fois retroqua sa foi.
Mais la deuxième fois ;
Un fanatique de sa dernière foi
L’assassina à Paris et pas à Foix.


mercredi 19 août 2020

La Foi

La Foi


Chanson française – La Foi – Henri Tachan – 1976
Paroles et musique : Henri Tachan




 
Ulysse rencontre Leucothéa - 1865

Friedrich Preller d. Ä. (1804 ‐ 1878)

 


Dialogue Maïeutique

Salut, Lucien l’âne mon ami, je suppose que le mot « foi » te dit quelque chose.

Oui, certainement, Marco Valdo M.I. mon ami ; d’ailleurs, je connais la chanson « Il était une fois, un petit bonhomme de foi… »

Oui, oui, bonne idée, Lucien l’âne mon ami, je n’y avais pas pensé, mais je vais en faire une vraie chanson de cette comptine enfantine dès qu’on en aura terminé avec celle-ci, car il faut battre son frère tant qu’il est chaud, comme disait Caïn. On y reviendra prochainement, je le promets une fois. Cependant, ici, il s’agit d’une chanson d’Henri Tachan, un de ces chanteurs-auteurs de leurs propres chansons, un de ceux qui ne tenaient pas leur langue dans la poche, comme, par exemple : Brassens, Ferré, Brel, Fanon, Béranger.

Et que raconte donc cette chanson de Tachan ?, demande Lucien l’âne.

Eh bien, comme tu peux l’imaginer à son titre, Lucien l’âne mon ami, toi qui as parcouru le monde et qui a croisé tant de peuples et tant de croyances, c’est une histoire de foi, mais pas de n’importe quelle foi, de celle qu’on inculque aux enfants selon l’ancienne éprouvée (et éprouvante) méthode du « Enfoncez-vous bien ça dans la tête ! » et de la réaction – salvatrice – qui en découle chez celle, celui, ceux qui réagissent à cette inoculation forcée…

D’abord, Marco Valdo M.I. mon ami, cette inoculation forcée de la foi et donc de la religion m’a tout l’air d’un viol de conscience enfantine.

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, c’est du viol de conscience et sur personne mineure de surcroît et par une personne qui a autorité sur la victime. Il y a donc une réaction naturelle salvatrice à cette inoculation comme on réagit à un virus malveillant en lui opposant des anticorps « fabrication-maison », de ceux qui protègent de cette infection à vie et même, bien au-delà.

En effet, dit Lucien l’âne, je vois très bien de quoi il s’agit et même, je confirme. Maintenant, pour ce que j’en ai vu, ces derniers temps – disons depuis un bon siècle, dans certains pays, rares d’ailleurs ; par chance, on vit dans un de ceux-là – ce pandémonium, cette pandémie théique et religieuse est presque complètement éradiquée et j’ai pu constater « de visu » que les gens s’en portaient fort bien ; beaucoup mieux même, car une cause (au moins) de haine et de délation méchantes a disparu. J’ai aussi noté que même pour ceux qui sont encore sous influence de cette peste mentale, la vie est plus libre et l’air plus respirable, car ici, nul ne songe à leur imposer d’abandonner leur croyance et moins encore, d’en adopter une autre.

Pour ce qui est de la chanson de Tachan et donc de sa « Foi », reprend Marco Valdo M.I., il faut absolument se souvenir de ce qu’il a enduré – comme bon nombre de ses contemporains – dans sa jeunesse religieusement encadrée ; catholiquement, en l’occurrence, même si la chanson dit « chrétiennement ». Pourtant – et c’est heureux – comme on peut le voir actuellement, on finit par s’en sortir quand même, à force de volonté et de foi en soi-même.

La foi en soi ?, dit Lucien l’âne, un peu surpris.

La foi en soi-même, bien sûr, dit Marco Valdo M.I., la seule qui vaille, car la foi n’est pas nocive quand elle s’applique à donner au bonhomme foi en lui-même. L’être humain n’a pas besoin d’orthèse. Cette foi en soi-même lui donne confiance et plaisir à vivre avec lui-même ; c’est cette foi : confiance et plaisir d’être et liberté, qui fait de l’homme unidimensionnel, tout courbé, tout obéissant, pour tout dire, béni oui-oui, un être humain à part entière, heureux malgré les récifs et les tempêtes, navigant à vue dans sa grande aventure unique, tel Ulysse traçant le retour à Ithaque. Évidemment, la chanson ne dit pas les choses ainsi ; elle tient plus du cri de révolte contre l’oppression et le mensonge religieux ; c’est un cri venu de l’enfance, un cri venu de l’adolescence et comme tel, ce n’est qu’un début. La vie fait le reste – au hasard des rues et des chemins, des gens qu’elle rencontre et des difficultés et des douleurs qui frappent ; elle est parfois dure, pénible, écrasant, mais avec cette foi en soi-même, elle se dresse fière face au néant – avant de le rejoindre. Pour un peu, elle lui dirait mieux ce que la Mort disait à Oncle Archibald et plus enthousiasmante :

« Si tu te couches dans mes bras,
Alors, la vie te semblera
Plus facile,
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles. »

C’est la vie sans éteignoir.

Halte-là, Marco Valdo M.I. mon ami, sinon on y sera encore demain. Je m’en vais lire la chanson ; de cette manière, je te l’assure, je saurai en détail ce qu’elle raconte. Pour lors, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, bigot, étouffant et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Voilà qu’en ouvrant les yeux,
Je me rends compte, crénom de Dieu,
Que j’avais la Foi, mais la mauvaise,
Le dieu qui me l’a refilée
Ne nichait pas dans le bénitier,
Ni sur la croix, ni dans l’ascèse :
C’était un petit dieu cornu,
Le poil noir, le pied fourchu
Et les quinquets couleur de braise.

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos fadaises !

Le curé qui m’a baptisé,
Ah ! si j’avais pu lui parler,
Lui faire, je ne sais pas, un bras d’honneur !
En gueulant : « Pour ma tétée,
Je ne veux plus du biberon de lait,
Refilez-moi un téton de bonne sœur !
Un gros téton bien dodu
Pour que je m’entraîne dessus
En attendant des jours meilleurs ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos foutaises !

À ma première confession,
Quand le refoulé en jupons
M’a susurré derrière la grille :
« Dites-moi vos vilaines pensées,
Tous vos gestes impuretés,
Vos moindres péchés, peccadilles ! »
Je répondis au père Machin :
« Cause toujours, moi je n’y peux rien
Si vos anges ont des gueules de filles ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien tous vos diocèses !

« En joue ! Gauche ! Droite ! Demi-tour ! »
Gueulait le con dans la cour
À notre troupeau de militaires,
Moi je m’assois bien au mitan,
Sous le nez de l’adjudant
Qui devient rouge, qui devient vert,
Et je lui dis chrétiennement :
« Jésus était non-violent,
C’était marqué dans mon bréviaire ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Marseillaises !

Le jour du jugement dernier,
Je ferai mon dernier pied de nez
Quand on me portera en glaise :
Devant le cureton de malheur,
Le bedeau, les enfants de chœur
Et les petites ailes de sainte Thérèse,
Je raidirai mon goupillon :
Ils ne pourront pas fermer le caisson
Et je partirai à l’anglaise.

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Père Lachaise !

samedi 15 août 2020

LE RABIOT


LE RABIOT


Version française – LE RABIOT– Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne RAZIONE SUPPLEMENTARE de Riccardo Venturi
d’une chanson polonaise – Repeta!Aleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen, 1941.
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Anonymous (“Precz, precz od nas smutek wszelki!” 1824)



Au rabiot de soupe !

Denis Guillon


Ellrich, 19 juillet 1944, n° inv. 2019,1546,01-04
Musée de la Résistance et de la Déportation, Besançon





Kulisiewicz rappelait que les repas à Sachsenhausen offraient souvent aux kapos une occasion extraordinaire de tourmenter et de harceler leurs compagnons de prison. « Repeta ! » (« Portion » ou « ration supplémentaire ») présente un scénario typique : le maigre et répugnant repas du prisonnier affamé est servi avec des coups par l’assistant de cuisine. Kulisiewicz écrivit cette chanson alors qu’il était en quarantaine pour avoir attrapé le typhus, et nota à quel point elle était devenue populaire. Interprétée à la guitare, la chanson s’achevait par une « marche de parade », une sorte de promenade plaisante autour d’un chaudron rempli de soupe de navets pourris. Kulisiewicz a composé « Repeta ! » d’après une chanson d’étudiant polonais sur le thème de l’alimentation, de la boisson et du plaisir, « Precz, precz od nas smutek wszelki ! » (« Loin, loin de nous toute punition ! ») [Trad. RV]

Dialogue Maïeutique

Le rabiot, sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu c’est et sais-tu les rêves et les pensées qu’il inspire ?

Écoute, Marco Valdo M.I. mon ami, depuis le temps que je parcours le monde, souvent même, réquisitionné – contre mon gré – pour la chose militaire, pour suivre des armées, j’ai évidemment entendu parler de fameux rabiot, de ce rab, ce rabe, cette ration supplémentaire qui fait envie au soldat, au prisonnier, au vieillard tout comme à bien des enfants. C’est ce reste, ce fond de casserole, ce qui amène toujours l’expression « on ne va quand même pas laisser ça ». Chez certains, c’est une véritable et utile bénédiction ; chez d’autres, les bien nantis, c’est une gourmandise, quand ce n’est pas une indicible goinfrerie.

Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer, à mettre à mal son estomac et tout ce qui s’ensuit ; on est à l’autre extrême du spectre alimentaire, au milieu des affamés, au milieu du monde – était-ce encore un monde ? – concentrationnaire. Là où en plus d’une faim endémique, en raison du manque de nourriture et de l’exécrable qualité du peu disponible, viennent s’ajouter la discipline et son pendant, le sadisme, cette excroissance du pouvoir et de la domination.

Là, je ne suis plus, dit Lucien l’âne, j’ai dû être un peu distrait.

Soit, répond Marco Valdo M.I., c’est possible, tu avais les oreilles pendantes et le regard lointain. Donc, je disais à peu près ceci : « Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer ; en fait, on est à l’autre extrême alimentaire, au milieu des affamés du monde concentrationnaire. Là où viennent s’ajouter la discipline et le sadisme, cette excroissance de la domination. Maintenant pour te resituer l’affaire, on est en 1940 ou peut-être, juste avant 1945, dans le camp de Sachsenhausen où les nazis, dès leur arrivée au pouvoir, internaient les opposants politiques et par la suite, d’autres types ou catégories de prisonniers. En outre, au-delà du fait que, par principe en quelque sorte, la ration de l’interné était assez médiocre, il faut y ajouter la rapacité et la corruption de l’administration des camps et finalement, le pouvoir quasi-discrétionnaire des cuisiniers et des serveurs, sans compter le jeu trouble des kapos. Ainsi, on obtient un système d’extrême rareté d’où découle l’instauration d’un univers dominé par le besoin, rongé par l’envie ravageuse, la voracité inextinguible, nées de la disette et de l’inanition permanentes, qui travaillent au ventre le prisonnier. C’est là que le rabiot prend toute sa signification : celle d’une idée fixe, d’une monomanie obsédante.

Oui, dit Lucien l’âne, j’ai idée que ce contexte conduit à d’étranges et horribles comportements, à une concurrence féroce entre les affamés et à une exploitation honteuse de cette faiblesse collective.

Exactement, Lucien l’âne, et la chanson présente le prisonnier devant le responsable de la cuisine, nommément le kapo – mot dérivé de ce grade de base du militaire : le caporal, lequel kapo profite de la situation pour frapper au visage le prisonnier, qui ne peut évidemment pas répliquer et qui est ainsi contraint de ravaler sa colère et d’avaler son indignation et d’ignorer son humiliation, au moins en façade, car en lui-même, il sert au « glorieux Reich » un très expéditif compliment ; pour le repos et le bien de tes chastes oreilles, je dirai qu’il l’envoie lanlaire.

En effet, que cela est bien poliment dit, répond Lucien l’âne. Maintenant, nous aussi, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, pénitentiaire, emprisonneur, délirant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Un prisonnier debout attend
Le rabiot, le rab de supplément :
La faim retourne son estomac et le déchire,
Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !
De ses yeux torves le regarde.
Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !
De ses yeux torves le regarde.
Saleté de Boche !


Le prisonnier debout dodeline,
Il pense aux navets, ronchonne, gémit ;
Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,
Vil serviteur servile de l’ennemi,
Le frappe avec une louche !
Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,
Vil serviteur servile de l’ennemi,
Le frappe avec une louche !
En plein visage !


Mère de Dieu ! En plein visage !
Au moins, ce navet n’est pas le savoureux
Fond de l’eau de rinçage
Et son estomac ronronne cette petite marche :
« Ô Reich glorieux et victorieux ! »
Son estomac ronronne cette petite marche :
« Ô Reich glorieux et victorieux,
Va te faire foutre ! »


mercredi 12 août 2020

ERIKA

 
ERIKA

Version française – ERIKA – Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne (lazial romanesque) de Riccardo Venturi
d’une chanson polonaise – ErikaAleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen – 1941
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Karel Vacek (“U našich kasáren”, 1937)


Plage de Noordwijk - 1908
Max Liebermann



« Erika a vraiment existé », écrit Kulisiewicz. C’était la fille adolescente d’un officier SS de haut rang ; « Elle se tenait au milieu du camp, son uniforme du Bund Deutscher Mädel repassé à la perfection, et regardait, inexpressive, nous autres, les prisonniers, qui revenions du travail en portant les cadavres de nos camarades morts. » Kulisiewicz a tiré la mélodie de cette chanson d’une marche populaire tchèque, U našich kasáren (« A notre caserne »), écrite par Karel Vacek en 1938 à l’occasion de la mobilisation générale avant l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler :
Le vers final d’“Erika” (répété), quant à lui, est une parodie sarcastique d’une chanson nazie homonyme, écrite par le « roi des marches » allemand, Herms Niel. [trad./ad. RV]



Dialogue Maïeutique

« Erika ? », dit Lucien l’âne, on dirait un prénom de femme ou de fille d’un pays du Nord.

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’en est un. Ce fut, je te le rappelle, aussi celui d’un pétrolier (pourri) qui, en 1999, lâcha sur les côtes de Bretagne sa cargaison et en deux morceaux, sa carcasse brisée. Cela dit, ici, la chanson est intitulée du prénom d’une jeune allemande, fille d’un haut gradé de la SS, affecté au camp de Sachsenhausen ; celui où mourut en 1934 sous la torture Erich Mühsam, dont j’avais remémoré la personne dans ma chanson : Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné. Erika était-elle sa vraie identité, on ne le sait, car la chanson reprenait volontairement ce titre pour parodier un chant de la Wehrmacht dans lequel une jeune fille prénommée Erika est comparée par un soldat nostalgique, loin de chez lui, à la fleur de bruyère – Erica – de la lande voisine ? Un chant de marche que les soldats de la SS entonnaient avec une enthousiaste mélancolie ; un chant que les prisonniers reconnaissaient très bien.

Voilà pour la base, dit Lucien l’âne. Je vois de quoi il s’agit : un chant de soldat sur le schéma typique de la séparation, dont Lili Marleen [Lied eines jungen Wachtpostens] est certainement la plus célèbre figure. Sans doute, est aussi une sorte d’Adèle sirupeuse.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme tu connais Kulisiewicz dont on a déjà parlé plusieurs fois à propos de différentes chansons de sa composition, dont on a fait déjà quelques versions françaises : Bergen-Belsen moje (Bergen-Belsen), Czardasz Birkenau (La Czardas de Birkenau), Chorał z piekła dna (Chœur du fond de l’enfer), Das Todestango (Le Tango de la mort), Dziesięć milionów (Dix Millions), Hekatomba 1941 (Hécatombe 1941), Hymne, Im Walde von Sachsenhausen (Dans la forêt de Sachsenhausen), Kartoszki (Patates), Konzentrak (Le Camp), Maminsynek w koncentraku (Le fils à maman au camp), Mister C, Szymon Ohm (Simon Ohm), Tango truponoszów (Le tango des Croque-morts), je ne dirai pas grand-chose de lui, sauf – et tu en seras d’accord – que c’est véritablement un « trouvère des camps », un aède moderne qui a su donner un éclat particulier à cet univers sombre perdu dans l’ombre de l’histoire. Ainsi, pour en revenir à Erika, il s’agit d’une chanson à l’acide parodique de la plus haute concentration. Elle fait le récit de l’histoire d’un groupe de prisonniers (symbolisant tous les groupes de prisonniers de ces camps) qui sortent du camp pour aller au travail forcé et à cette occasion passent devant Erika (autrement dit la jeunesse allemande qui du coup, ne pouvait prétendre ignorer le destin de ces gens réduits en esclaves) et au retour, présentent à la jeune fille les cadavres de leurs compagnons battus à mort ; cadavres que les gardes les obligent à ramener au camp.

« Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant ! »

Pauvre destin que celui d’Erika ; alors qu’elle aurait pu connaître une vie paisible et de longues vacances au bord de mer.

Oh, dit Lucien l’âne, je me souviens fort bien de Kulisiewicz. Même si je ne me souvenais pas d’avoir déjà connu tant de ses chansons, j’avais en tête l’humour amer avec lequel il narrait l’épouvantable. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, odieux, amer, acide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I.






Et boum badaboum, et boum badaboum
Et boum, boumboum et boum badaboum
Ils nous font la peau et badaboum.

Les SS nous cassent nos gueules,
Dès la sortie de notre camp merveilleux.
Il leur faut le faire, ils le doivent !
Frère, n’est-ce pas prodigieux ?

Et boum badaboum, et badaboum boum !
Alors n’hésite pas, mets-toi à l’abri, planque-toi !
Après une marche de plusieurs kilomètres,
Là-bas, il y a – Erika ! Erika !
Et tout ça va, tout ça va disparaître.

Venez, fraulein, venez avec nous,
Il faut vous distraire !
Les prisonniers tels des mouches, pour vous,
S’agitent en un spectacle et s’affairent !
Par-devant, un petit coup,
Un petit coup, par-derrière.
Vous en aurez des choses à raconter,
Pour un jour, un mois, la vie, toute l’éternité.

Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
Qui s’appelle Erika,
Qui s’appelait Erika.