jeudi 25 juin 2020

NOS FEMMES


NOS FEMMES


Version française – NOS FEMMES – Marco Valdo M.I.2020
d’après la traduction italienne de Riccardo Gullotta
d’une chanson turque KadınlarımızŞanar Yurdatapan – 2016
Poème : Nâzım Hikmet
Musique : Şanar Yurdatapan
Interprétée par : Melike Demirağ
Album : 79 Yılında




FEMME D'ANATOLIE
Ali Demir 1974





ŞANAR YURDATAPAN


Şanar Yurdatapan est un auteur compositeur et porte-parole de l’Initiative pour la Liberté d’Expression en Turquie – un organisme sans but lucratif, sans comité exécutif et sans aucune structure juridique qui se définit lui-même comme étant un « un mouvement de désobéissance civile qui enfreint les règles anti-démocratiques ».
Né à Susurluk en 1941, Yurdatapan est devenu actif en politique dans les années 1960, quand il rejoint le Parti travailliste turc. Dans les années 1970, il est devenu célèbre pour ses compositions de musique pop. En 1980, Yurdatapan et son (ex)-femme Melike Demirağ étaient contraints à l’exil pour plus de 11 ans. En 1982, il enregistre « Songs of Freedom from Turkey : Behind Prison Bars » (New York : Folkways Records, [1982] ℗1982) – Chansons de la Turquie pour la liberté : derrière les barreaux de la prison » contenant les chansons : Elleriniz = Your hands – Tes Mains ; Kadinlarimiz = Our women – Nos Femmes ; Bu memleket bizim = This land is ours – Ce pays est à nous ; Pervane ile isik = The moth and the light – La mouche et la lampe -- Saz -- Hasret = Longing – Désir ; Kurban = Beloved – Aimé ; Ninni = Lullaby – Berceuse ;-- Savas türküsü = War song – Chanson de guerre ; Elele = Hand in hand – Main dans la main.


En 1995, le célèbre romancier Yaşar Kemal fut inculpé pour un article paru dans le journal Der Spiegel sur l’oppression de la population kurde en Turquie. Cette situation poussa Yurdatapan et d’autres militants à monter une forme unique de désobéissance civile. Plus de 1000 intellectuels, dont Kemal, ont apposé leurs noms en tant qu’éditeurs d’un livre contenant des textes interdits. Ils ont informé de leur « crime » le procureur général de l’État. Un dossier collectif a été ouvert contre 185 d’entre eux.
En 2003, Yurdatapan, qui s’identifie comme athée, et Abdurrahman Dilipak, un théologien de l’Islam, ont publié ensemble « Opposites: Side by Side » (Des opposés : côte à côte). Divisé en deux parties, ce livre donne aux deux auteurs l’opportunité de discuter de sujets controversés comme le genre, la foi, les droits humains et le fondamentalisme.
L’approche novatrice de Yurdatapan pour la défense de la liberté d’expression ne s’arrête pas là. En 2014, lui et ses collègues ont fondé le Musée des crimes de la pensée, un projet de campagne numérique qui documente les violations de la libre expression en Turquie. L’espace numérique permet aux visiteurs de naviguer dans les couloirs comme un touriste dans un musée réel. Ils peuvent voir le bureau du Procureur général de l’État, marcher à l’intérieur d’une représentation réaliste d’une salle d’audience de la Turquie et en apprendre davantage sur la façon dont la loi turque a été conçue en vue d’étouffer la liberté de la presse.
En 2017, Yurdatapan a été condamné avec sursis à 15 mois pour avoir été « éditeur d’un jour » du quotidien kurde Özgür Gündem. En avril 2018, les accusations de « propagande terroriste » portées contre lui ont été abandonnées.
Depuis fin de 2019, Yurdatapan présente “What’s Goin’ On?”, une émission vidéo mensuelle pour le compte d’Initiative for Freedom of Expression – Turquie, dans laquelle des journalistes et des militants discutent de l’évolution récente de la situation des droits humains en Turquie.

NAZIM HIKMET

Nazim Hikmet est connu pour ses poèmes d’amour, mais il a écrit des chefs-d’œuvre épiques traduits tardivement, originaux dans leur forme et leur contenu. Son Épopée de la Guerre d’Indépendance (Kurtuluş Savaşı Destanı) a été publiée en 1965. Suivie de Paysages humains de mon pays natal (Memleketimden İnsan Manzaraları), l’histoire de la société turque entre 1920-1940. À cause de l’interdiction qui frappait l’auteur, elle fut publiée après sa mort en 1968. L’ouvrage se développe en 5 livres. Le premier livre décrit les histoires de vie de gens ordinaires dans le train d’Istanbul à Ankara. Le second décrit les passagers d’un train de luxe sur le même trajet : ce sont des bourgeois, des commerçants, des politiciens, des fonctionnaires. Dans le troisième, les gens sont dans des chambres à l’hôpital et à la prison. Dans le quatrième, il décrit les militants en exil en Union soviétique et en France. Dans le cinquième, il décrit la guerre et le climat répressif de la société turque.


LA CHANSON : KADINLARIMIZ

« Kadınlarımız / L’Histoire de nos femmes » est un hymne aux femmes passé sous silence, à l’exception des érudits de la littérature turque du XXe siècle. Il le serait resté s’il n’avait pas été transposé en musique par cette figure singulière de musicien, intellectuel et activiste de Şanar Yurdatapan qui, malgré son âge et son passé, a continué à perturber le régime autocratique turc.
L’introduction qui ne fait pas partie de la chanson permet de mieux situer la chanson. Il s’agit d’un bref dialogue entre le serveur Mustafa, le maître et le chef de la voiture-restaurant de l’Anatolia Express. Mustafa est chargé de lire les exploits de la guerre d’indépendance turque.
On voit, on accompagne, on salue avec inquiétude ce cortège de pauvres paysannes sur des chars à bœufs avec des enfants qui dorment au clair de lune. Elles marchent par une chaude nuit d’août. Elles portent des vivres et des munitions aux soldats turcs, épuisés par des années de guerre, de la 1ère guerre mondiale contre les Anglais et à la suite, contre les Alliés, pas rassasiés d’avoir pris possession des territoires ottomans du Moyen-Orient. Hikmet en quelques lignes inoubliables retrace le visage et la vie de ce peuple de femmes qui ont renoncé à tout sauf à leur dignité, même au prix de leur vie.



Il était 12h10 dans le wagon-restaurant de l’Anatolia Express.
Trois personnes étaient restées dans la voiture :
Le serveur Mustafa, le maître d’hôtel et le chef Mahmut Asher.
Ils s’
assirent à la première table,
Où le dignitaire s’était assis une heure avant.
Les nappes blanches avaient disparu
Et les lampes rouges avaient été éteinte;
Maintenant, seuls restaient de vieux abat-jour.
Ça sentait le bar abandonné.
Et le serveur Mustafa
Lut son épopée :
« AOÛT 1922 »
Et
« L’HISTOIRE DE NOS FEMMES »
Et
« LES ORDRES DU 6 AOÛT … » 
A demandé le chef Mahmut Asher :
« Est-ce là que nous avons arrêté ? »
« Oui.
Nous avons lu en dernier l’histoire de Mustafa Suphi et de ses compagnons,
Et cette section est la suivante ».
« Très bien, alors, lis. »
« Je suis en train de lire :

L’HISTOIRE DE NOS FEMMES

Les chars à bœufs roulaient sous la lune.
Les chars à bœufs roulaient d’Akşehir à Afyon.
La plaine était si vaste
Et les montagnes si loin dans l’espace,
Qu’il semblait qu’ils n’atteindraient jamais
Leur destination.
Les chars à bœufs avançaient sur des roues en chêne massif,
Les premières roues qui ont jamais tourné
Sous la lune.
Les bœufs appartenaient à un monde
En miniature,
Enfantin et nain
Sous la lune,
Et la lumière jouait sur leurs cornes abîmées et maladives
Et la terre coulait
Sous leurs pieds,
Terre
Et encore terre.
La nuit était lumineuse et chaude,
Et dans leurs lits de bois sur des chars à bœufs
Les obus bleu foncé gisent nus.
Et les femmes
Cachaient leurs regards à l’une l’autre
Tandis qu’elles regardaient les bœufs morts
Et les ornières des convois passés…
Et les femmes,
Nos femmes
Avec leurs merveilleuses mains bénies,
Leurs petits esprits pointus et leurs grands yeux,
Nos mères, nos amoureuses, nos épouses,
Qui meurent sans avoir jamais vécu,
Qui mangent à nos tables
Après les bœufs,
Que nous raptons et emmenons dans les collines
Et nous allons en prison pour cela,
Qui récoltent des céréales, coupent le tabac, coupent le bois et troquent sur les marchés,
Que nous exploitons pour nos charrues,
Qui, avec leurs cloches et leurs pesants flancs ondulés
Se soumettent à nous dans les bergeries
Au scintillement des couteaux plantés dans le sol.
Les femmes,
Nos femmes,
Cheminaient à présent sous la lune
derrière les chars à bœufs et les munitions
Avec la même facilité
Et l’habituelle fatigue des femmes
Traînant des gerbes aux oreilles ambrées jusqu’à l’aire.
Et leurs enfants au cou émacié
Dormaient sur l’acier des obus de 155
Et les chars à bœufs avançaient sous la lune…
D’Akşehir vers Afyon.

lundi 22 juin 2020

La grande Chanson



 
 

La grande Chanson


Chanson française – La grande Chanson – Marco Valdo M.I. – 2020

LA NOBLE CABALE 1

La noble Cabale ou « La grande chanson de Maître François contant les aventures horrifiques du géant Gargantua et de Pantagruel, le roi des Dispodes. » Chanson en multiples épisodes, en français de ce XXIe siècle, tirée de l’œuvre complet de François Rabelais, selon l’édition « Rabelais. Œuvres complètes », éditée et translatée par Guy Demerson, publiée au Seuil à Paris en 1973, 1020 p. Interprétée de bout en bout par Lucien l’âne en duo avec Marco Valdo M.I.








Dialogue Maïeutique

La grande chanson, marmonne Lucien l’âne, je me demande ce qu’un pareil titre peut signifier. C’est assez flou comme dénomination. Par exemple, en quoi une chanson peut-elle être grande ? Ou petite d’ailleurs ?

En effet, répond Marco Valdo. Une chanson peut être grande ou petite (ce qui est la même chose, finalement) de toutes sortes de façons : par la longueur ou par sa réputation. Ici, dans un premier temps, ce sont les deux sens qui s’imposent et expliquer ça. Comme tu le sais, j’ai toujours considéré la chanson comme un genre poétique, littéraire et bien sûr, musical – même si, la plupart du temps, les musiciens sont en retard ou carrément, absents.

Sur ce point, je pense, dit Lucien l’âne, que tu as raison et de façon générale, la chanson est un art et sans doute constitue-t-elle l’art lyrique, entendu – c’est le cas de le dire – comme l’art de ce qui se raconte par la voix soutenue par une cadence, éventuellement par un bâton frappé au sol, par la lyre ou n’importe quel instrument ou groupe d’instruments. On peut affiner cette définition, mais elle est fondamentale. Il est temps de rendre à la chanson toutes ses dimensions et de la libérer de l’ostracisme qui frappe une grande partie d’entre elle et qui réserve la dimension d’art au seul lyrisme élitiste parqué dans ses genres et ses institutions, c’est-à-dire la musique classique, l’opéra, le chant, etc.

En somme, dit Marco Valdo M.I., c’est comme si on réduisait la marche à la marche olympique, au défilé militaire ou aux processions. C’est absurde, mais c’est pourtant ce qui en est pour la chanson.

Ensuite, dit Lucien l’âne, elle peut – être grande ou petite par sa dimension : quelques syllabes ou des milliers de vers. L’Iliade et l’Odyssée en sont de fameuses illustrations et comme on le sait aussi, sont divisées en une série de chants. Et puis, comme on l’a déjà dit, on pourrait fondre l’entièreté des chansons des Chansons contre la Guerre (CCG) en une seule énorme œuvre polyphonique.

Soit, dit Marco Valdo M.I., arrêtons ici cette discussion théorique pour en revenir à cette chanson-ci – « La grande Chanson », car comme pour Dachau Express, les Histoires d’Allemagne, Les Histoires lévianes, la Geste de Till, les Lettres de Prison, l’Arlequin amoureux et tout récemment, quelques histoires albanaises, elle sera composée d’une série de chansons qui toutes ensemble la constitueront. Combien il y en aura, je ne le sais pas.

Avec toutes ces digressions, dit Lucien l’âne, je ne sais toujours pas de quoi elle parle, ni ce qu’elle va raconter.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, et c’est normal, car je ne le sais pas moi-même. Je ne sais ni le nombre, ni le contenu de ce qui sera. Les seules choses que je peux assurément en dire, c’est que ce grand récit sera la transposition de l’œuvre de François Rabelais, du grand œuvre de Maître François, qui vécut à la même époque que Till (1500-1550) :
— Pantagruel Roy des Dipsodes, restitué à son naturel, avec ses faictz et prouesses espouventables, composez par feu M. Alcofrybas abstracteur de quinte essence ;
— La vie treshorrificque du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composee par M. Alcofribas abstracteur de quinte essence. Livre plein de Pantagruelisme ;
— Tiers Livre des faitz et dictz Heroïques du noble Pantagruel, composez par M. Franç. Rabelais docteur en Medicine ;
— Le Quart Livre des faicts et dits Heroïques du bon Pantagruel. Composé par M. François Rabelais ;
— Le cinsquiesme et dernier livre des faicts et dicts Heroïques du bon Pantagruel, composé par M. François Rabelais, docteur en Medecine.
Un grand œuvre forcément réduit, forcément décomposé, forcément recomposé pour se mettre à vivre sous la forme de ma chanson nouvelle. Mais ce que je sais également surtout pas, c’est si j’arriverai à le faire. Je suis l’ancien navigateur partant pour un supposé tour du monde, je suis le voyageur à pied, simple piéton itinérant, vagabond vaguant sur la vague des plaines au piémont d’une formidable chaîne de montagnes qu’il ne connaît que par sa réputation, par les on-dits d’autres trimardeurs, d’autres explorateurs. C’est ma manière de lire une œuvre que sans cela – à l’exception notable de Laurence Sterne, d’Alexandre Vialatte et d’autres encore, je me serais contenté de survoler.

En somme, dit Lucien l’âne, il s’agit de la lire la plume à la main en tentant d’en donner une image de ta composition. En cela, rassure-toi, c’est ce que font les artistes, nombre de créateurs et dans tous les arts. C’est d’ailleurs cet usage de l’extelligence, de la culture accumulée, de l’accumulation culturelle, du savoir partageable qui fait l’humaine nation. Aucun artiste ne travaille « ex nihilo » et même les premiers mots, les premiers pas d’enfant sont inspirés des mots et des pas de l’entourage. On puise tous dans la manne commune.

Comme il s’agit de la première chanson de la série, Lucien l’âne mon ami, je réserve d’autres commentaires auxquels je pense ou que j’aurais oubliés pour d’autres dialogues. Ainsi, je te parlerai de Rabelais au fur et à mesure du périple. Cependant, un dernier mot avant de te laisser conclure, je veux attirer ton attention sur deux vers d’où vient le titre générique : « La noble Cabale », car il énonce en quelque sorte le sens de ce détour rabelaisien :

« Œuvrant ainsi pour la noble cabale
Des frères humains fuyant en cavale »

Oh, dit Lucien l’âne, c’est fort bien ce titre générique et je suis tout prêt à y contribuer moi aussi à cette noble cabale. Pour le reste, j’attendrai ce qu’il faudra pour saisir l’ensemble dans son ensemble. Alors, à présent, tissons le linceul de ce vieux monde raisonneur, rigolard, philosophe, épouvantable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Si pour mêler profit avec douceur,
On met à haut prix la chanson, son auteur
Prisé sera, de cela soyez sûrs.
Je le sais, car selon ma comprenure,
Cette chanson, de si plaisante figure,
Est d’une utilité si certaine,
M’est avis que me voilà nouveau Démocrite,
Riant les faits de notre vie humaine.
Persévérant, et, si on n’en reconnaît le mérite
L’aura viendra une prochaine semaine.

Illustres et valeurs champions,
Recevez mes gentilles salutations.
Vous avez vu, lu et su naguère
Entrecroisant racontars et ritournelles,
Mille et mille chansons contre la guerre,
Susurrées à d’aimables demoiselles,
À chaque soir une nouvelle,
Vous les avez connues si belles,
Laissant pour ce faire de côté,
En grand oubli, les soucis du métier.

Sans laisser divaguer l’esprit
Jusqu’en fin tenir en tête ce récit,
Même si devaient disparaître les sites
Ou les livres, la voix reporterait ce chant
Aux enfants aux guerres survivants,
Gagnant les plus grands des mérites,
Œuvrant ainsi pour la noble cabale
Des frères humains fuyant en cavale
Cataclysmes, éruptions, pandémies,
Disette, sécheresse, massacres et tueries.

vendredi 19 juin 2020

À LA BISETTE DU NORD


À LA BISETTE DU NORD

Version française – À LA BISETTE DU NORD – Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne – AL VENTICELLO DEL NORD – Gian Piero Testa
Paroles : Οδυσσέας Ελύτης [Odysseas Elytis]
Musique
 : Mίκης Θεοδωράκης [Mikis Theodorakis]





 Borée
John William Waterhouse - 1903



À la bisette du Nord, j’ai ordonné d’être bonne enfant,
De ne pas venir frapper à ma porte et moins encore, à ma fenêtre,
Car dans la maison où je veille, mon amour est mourant
Et je le regarde dans les yeux, à peine il respire.



Adieu jardins, adieu gorges des torrents,
Adieu baisers, adieu embrassements,
Adieu rivières et promontoires dorés,
Adieu serments pour l’éternité.



Le chagrin m’étouffe, car en ce monde
J’ai perdu mes étés et je suis au seuil de mon hiver.
Comme le navire qui a déployé ses voiles et prend la mer,
J’ai vu les gens se perdre au loin et rapetisser les rives.



Adieu jardins, adieu gorges des torrents,
Adieu baisers, adieu embrassements,
Adieu rivières et promontoires dorés,
Adieu serments pour l’éternité.



Adieu jardins, adieu gorges des torrents,
Adieu baisers, adieu embrassements,
Adieu rivières et promontoires dorés,
Adieu serments pour l’éternité.

mardi 16 juin 2020

Tuer ou ne pas tuer



Tuer ou ne pas tuer

Chanson française – Tuer ou ne pas tuer – Marco Valdo M.I. – 2020

Histoire tirée du roman « Le Sauveur de l’Humanité » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Only You Can Save Mankind » de Terry Pratchett. (1994)





Tuer ou ne pas tuer




Dialogue Maïeutique

À quoi servent les chansons ? Telle est la question, dit Lucien l’âne.

Sans doute, répond Marco Valdo M.I., mais dans cette chanson-ci, la question est « Tuer ou ne pas tuer ». C’est à l’évidence une question centrale pour ceux qui imaginent des chansons contre la guerre, et surtout dans La Guerre de Cent Mille Ans.

Tuer ou ne pas tuer, dit Lucien L’âne, ça me rappelle cette première phrase du monologue d’Hamlet (Shakespeare, Hamlet, Acte III, I, 56-60) – je donne la référence uniquement pour montrer qu’on peut être un âne et avoir des lettres. Cependant, j’aimerais en savoir plus : qui dit quoi ? À qui ? Quand ? Qui est-ce qui dit? Quel est donc ce sauveur de l’humanité ? Ça m’inquiète énormément, ces sauveurs de l’humanité. J’ai toujours une solide méfiance face aux sauveurs du peuple, du pays, de la nation, de l’espèce, de la race, de l’humanité et tutti quanti. Bref, de tous les sauveurs. Généralement, ces sauveurs de l’humanité mènent le monde tout droit aux massacres les plus épouvantables. Oh, bien sûr, pas toujours tout de suite, mais toujours. Au début, ils se font tout gentils, mais ça finit par se gâter – surtout pour les autres.

Qui ? Que ? Quoi ? Quand ? Comment ?, Lucien l’âne mon ami, sont des petits mots, de vrais mots-clés. Ils ouvrent les portes de l’intelligence. C’est la bonne manière d’aborder cette chanson. Alors, celui qui dit, c’est Johnny, c’est un garçon de douze ans, qui joue à un jeu vidéo, intitulé « Le Sauveur de l’Humanité ». Il est carrément accro ; inlassablement, il recommence la partie. Le principe est simple : il s’agit de tuer les aliens étrangers qui arrivent en masse vers la Terre. Dans le jeu, les aliens finissent toujours par tuer Johnny, mais il suffit d’un click sur le « O » de «  Nouvelle partie O/N » et Johnny se retrouve ans l’espace, plus fort, plus expérimenté, avec plus de points et tut recommence. Les aliens étrangers arrivent en force et Johnny tout seul reprend son combat héroïque.

Jusque là, dit Lucien l’âne, j’ai suivi. Mais qu’arrive-t-il de si spécial à Johnny ?

Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., il se fait que soudain, Johnny est interpellé par une voix venant du jeu ; la voix d’une femme qui se présente comme la capitaine de la flotte et qui lui demande d’arrêter de tirer, d’arrêter de tuer.

Euh, dit Lucien l’âne, tuer : n’est-ce pas là le but du jeu ?

En effet, Lucien l’âne mon ami, et Johnny en est tout abasourdi, d’autant que la capitaine dit que toute la flotte, avec ses centaines, ces milliers de vaisseaux, va se rendre à lui, Johnny. Note que pendant tout ce temps, la vie réelle continue et à la télévision, qui comme chez bien des gens fonctionne en permanence, on donne des nouvelles d’une guerre et de bombardements sur des villes lointaines ; on interviewe des pilotes, assez fiers de leurs « réussites », des experts commentent les massacres avec discernement.

Pour Johnny, dit Lucien l’âne, la proposition de la capitaine doit être très surprenante, en effet.

Au début, oui, reprend Marco Valdo M.I., car il ne comprend pas d’où vient cette voix, il pense qu’il hallucine ; mais il finit par engager la conversation avec la capitaine et ensuite, par aider les aliens étrangers à passer la Frontière et les sauver d’un destin tragique. Je vois ton regard, Lucien l’âne mon ami ; oui, c’est une histoire pour enfants, c’est un conte moderne fondé sur l’idée d’une légère distorsion de la morale dominante, celle des humains barbares, celle qui dit : « Tuer ou être tué », « L’homme est un loup pour l’homme » – ce qui est vexant pour les loups, et d’autres fariboles du même tonneau. Une distorsion de bon aloi quand la « morale » devient « Tuer ou ne pas tuer ». Ce qui en matière de question et de morale est une tout autre affaire. En clair, il y a au moins une chose exclue : c’est de tuer l’autre. Je te laisse le loisir de développer la logique de cette maxime et puis, il suffit de voir la chanson ; elle en dit beaucoup.

Évidemment, la logique, dit Lucien l’âne. Les mots, les questions, les récits, les chansons ont leur logique. Si déjà au départ, a priori, par principe, on peut s’astreindre à ne pas tuer, c’est déjà un formidable progrès ; surtout, si on arrive à inséminer cette pensée chez les enfants. Quant à nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde xénophobe, raciste, belliqueux, idiot et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les missiles sont partis :
Coup en plein dans le vaisseau ennemi.
Une boule de feu rouge, rouge.
Plus rien ne bouge, bouge.

Tuer ou être tué, telle est la mission.
Au clavier, je suis le Sauveur de l’Humanité ;
À l’écran, les aliens étrangers à massacrer
Arrivent en masse à l’horizon.

À présent, les pilotes d’avions
Sont très très bons.
Ils ont appris par le jeu sur écran,
À répandre la mort sur les gens.

C’est juste un jeu ! C’est quoi, un jeu ?
Avec les canons, c’est amusant de faire feu.
Qui êtes-vous ? Je ne comprends pas.
Je suis la capitaine de la flotte, ne tirez pas !

En tirant, vous nous tuez pour de vrai.
Les jeux ont juste l’air réel.
Dans les jeux, on ne meurt jamais.
À la télé, le réel a l’air d’un jeu irréel.

Ici, on allume, on joue, on éteint.
On vit, on tue, on est tué.
Game over. Le jeu prend fin.
Il suffit de rallumer et de recommencer.

Nous sommes comme vous, nous vivons.
Vous avez gagné, nous nous rendons.
Attention ! Nous voulons parlementer.
Attention ! Nous ne voulons pas crever.

Nous nous rendons, vous avez gagné.
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Ne tirez pas ! Nous sommes vivants, nous mourons.
Plus de guerre, nous rentrons à la maison.

Nous nous rendons, vous avez gagné.
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Nous nous rendons, arrêtez de tirer !
Vous avez gagné, vous avez gagné, vous avez gagné.

Tuer ou ne pas tuer, c’est une question.
Vivre et laisser vivre, répondre à la question.
Refuser, fusées, fumées, refuser,
Mourir, dormir, le jeu est terminé.

samedi 13 juin 2020

LA PAPETERIE


LA PAPETERIE


Version française – LA PAPETERIE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – CancelleriaPinguini Tattici Nucleari2014




Cancelleria – PAPETERIE (tiré du PE Le Roi est nu), une sorte de Βατραχομυομαχία – Batracomiomachia ou « La guerre des souris et des grenouilles », un poème ludique de 303 vers qui, dans l’Antiquité, était généralement attribué à Homère – entre les stylos et les crayons qui, suite à la grève générale des gommes, avaient commencé à appeler à la révolution et à l’égalité.
Mais dans l’État libre de Papeterie, la dynamique politique est la même que celle que nous observons tous les jours : les crayons voulaient seulement les mêmes droits que les autres, mais les stylographes socialement élevés et les trombones prolétariens les prennent comme boucs émissaires de leur malaise, car c’est ainsi que la presse du pouvoir les présente. La vaillante lutte des crayons se termine donc par des rivières de graphite.
La transposition de ces événements à un niveau réel se traduit par une critique évidente du populisme qui meut de nombreux dirigeants politiques et touche des couches importantes de population inconsciente.



Dialogue Maïeutique

Je sais, je sais, dit Marco Valdo M.I., le titre, le titre, toujours le titre et cette fois-ci pas seulement, le titre ; il y a aussi le nom de l’auteur. Que peuvent bien être des « pingouins tactiques nucléaires » et qu’est-ce que c’est que cette histoire de papeterie ? J’anticipe tes étonnements et tes questions.

Ben oui, évidemment, dit Lucien l’âne, que je me pose ce genre de questions. Et d’ailleurs, qui ne se les poserait pas ? Toi pour commencer, comme on vient de le voir.

Enfin, oui, certes, Lucien l’âne mon ami, mais réglons d’abord la question des pingouins. Il s’agit du nom d’un groupe et il vaut mieux ne jamais se poser de question quant au nom d’un groupe ; il résulte la plupart du temps d’une mystérieuse alchimie que personne ne maîtrise vraiment. Ce point étant résolu, voyons la question du titre. En gros, la Papeterie est le lieu géographique où se déroule la guerre des gommes – à ne pas confondre avec les mémoires de Jules César et sa Guerre des Gaules, qui n’est pas une bataille de verges, n’en déplaise à Apollinaire, mais un de ces multiples épisodes de la Guerre de Cent Mille Ans, où la guerre retrouve sa dimension fondamentale de guerre sociale. Donc, n a un pays, un État, une nation qui est la Papeterie, où éclate une grève des gommes qui entraîne une révolution, menée par les crayons. Pour les détails, il suffit de voir la chanson.

Soit, dit Lucien l’âne, mais ne pourrais-tu m’en dire un peu plus sur la chanson elle-même, la situer, pour que je sois un peu au fait des choses.

Dans l’introduction italienne que j’ai résumée ci-dessus, répond Marco Valdo M.I., le commentateur se réfère à la Batracomiomachia ou « La guerre des grenouilles contre les souris », une histoire grecque que tu connais sans doute déjà. De mon côté, je ne ferai pas trop allusion à Rabelais et je ferai carrément l’impasse sur « la guerre contre les andouilles » et autres récits pacifistes ; cependant, je me réserve d’y revenir un jour, si on m’en laisse le temps. Ici et maintenant, je veux t’entretenir de la parenté, à mon sens, plus immédiate de cette Papeterie avec la Ferme des Animaux (voir notamment La fattoria degli animali) de Georges Orwell. Je n’en dirai rien de plus, tu connais cette histoire de cochons.

Et comment donc, dit Lucien l’âne, c’est une lecture très recommandée aux petits ânes. Cela étant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde stochastique, plastique, élastique, catastrophique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À la télévision, un syndicaliste annonce
Que les gommes partent en grève nationale.
À la nouvelle de l’absence de leurs bourreaux,
Avec joie, les crayons trinquent aussitôt.


Mais, les bics cherchent à maintenir les crayons
À leur statut social antérieur, mais les crayons
Entendent bien abolir toute distinction
Et dans leurs manifestations, appellent à la révolution.
Les bics tremblent à l’idée que les crayons révoltés
Puissent ébranler leur pouvoir ou pire, les remplacer.
Alors, ils mobilisent la presse pour que leurs adversaires sociaux
Soient dépeints comme subversifs, contre-productifs et déloyaux.


Mais les crayons veulent seulement l’égalité et la liberté,
Juste les mêmes droits, écoles, bus, cinémas, cafés ;
Ils espèrent que sans les gommes, on entende leurs revendications
Car maintenant, leurs mots ne peuvent plus être effacés.
Les stylographes de la haute bourgeoisie dans leurs salons,
Les agrafes et les trombones des bas quartiers
Imputent aux crayons tous les problèmes.
Et face à la crise, le peuple recourt à l’anathème.


Les actes de violence ne tardent pas à exploser.
Il n’y a plus rien à manger, la haine seule s’est réveillée
Et une fois les tables renversées,
Des fleuves de graphite se mettent à couler.


Le Grand Conseil des bics décide l’extermination totale
Des crayons, car ils provoquent des troubles sociaux.
Les règles, les marqueurs, les aiguiseurs et les ciseaux,
De paisibles spectateurs se muent en tortionnaires.
Finalement, les gommes arrêtent leur protestation.
Tous se retrouvent alors devant une nation grise et amère.
Sans crayons, on décide que les gommes doivent émigrer,
Car à quoi sert une gomme, s’il n’y a plus rien à effacer ?


Seuls les bics restent dans l’État libre de la Papeterie,
Ils chantent et célèbrent leur victoire.
Elle est petite, elle est pourrie,
Visqueuse et dérisoire
Cette morale bourgeoise, en somme.
Pleins de fierté, ils chantent victoire,
Et dans leur lit douillet, paisiblement dorment
Jusqu’à temps que, jusqu’à temps
Que vienne le correcteur blanc.