vendredi 27 mars 2020

MES YEUX VOILÉS


MES YEUX VOILÉS


Version française – MES YEUX VOILÉS – Marco Valdo M.I. – 2020

d’après les versions italienne et anglaise des Chansons contre la Guerre
d’une chanson grecque – Τα βουρκωμένα μάτια μου (Ta Vourkoména Mátia Mou)Eleni Karaindrou / Ελένη Καραΐνδρου – 1986
Film : Ο Μελισσοκόμος / L’Apiculteur - Θόδωρος Αγγελόπουλος [ Theodōros Angelopoulos ]
Paroles
 : Λευτέρης Παπαδόπουλος [ Lefteris Papadopoulos]
Musique
 : Eleni Karaindrou / Ελένη Καραΐνδρου
Interpr
ète : Yorgos Dalaras / Γιώργος Νταλάρας









Dialogue Maïeutique


Ce soir, il fait déjà bien sombre, Lucien l’âne mon ami, et je manque d’inspiration et vois-tu, je me demande pourquoi.


Oh, dit Lucien l’âne, peut-être est-ce le soleil ou peut-être est-ce ce vent glacial ou peut-être, cet après-midi, ce ciel si calme, cette toile bleue sans aucun nuage, sans aucune trace d’aéronef.


Soit, reprend Marco Valdo M.I., peut-être as-tu raison. Peut-être est-ce mes yeux fatigués ? Ou le coucher du soleil qui assombrit la fin du jour ?


Peut-être, dit Lucien l’âne, est-ce le hibou qui ulule ou la chouette qui vient de déployer ses ailes ? Peut-être est-ce la chauve-souris, petite pipistrelle, qui tournoie au-dessus du lilas et du houx du jardin ? Peut-être est-ce le chat noir qui chasse les oiseaux ?


Ou, Lucien l’âne mon ami, peut-être est-ce Jésus qui tarde à rentrer ? Peut-être est-ce l’ambiance délétère de ces temps infects ? Peut-être est-ce mon humeur de ce soir mélancolique ? Peut-être est-ce la fatigue d’une longue promenade, simplement ? Peut-être est-ce le sommeil qui voile mes yeux ? Peut-être est-ce mon oreille distraite qui écoute le vent ? Peut-être est-ce la perruche criarde qui s’en va à tire d’aile ? Oh, Lucien l’âne mon ami, peut-être est-ce que sais-je, que sais-je, que sais-je encore ? Rien ou si peu, naturellement. Rien ou si peu, peut-être est-ce là la définition même de la vie ?


Va-t’en savoir, Marco Valdo M.I. mon ami. Mais, en vérité, on ne peut continuer ainsi plus longuement, car il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde déliquescent, soufflant, ahanant, pestant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane









C’est peut-être la fumée,
C’est peut-être le vent,
Qui a mes yeux voilés,
Qui a fait ce gel ambiant.



Peut-être est-ce la fumée,
Qui assombrit la journée,
Et non toi, ma toute belle,
Qui as déplié tes ailes.



Peut-être est-ce la fumée,
Peut-être est-ce le vent,
Peut-être cette soirée,
Qui s’en va mélancoliquement ?



Cela dépend du feu ; peut-être,
De la neige ; peut-être,
Des bois dévastés,
Et des oiseaux chassés.



Peut-être est-ce l'incendie
Qui encercle ma vie,
Et non toi, ma toute belle,
Partie à tire d’ailes.



Peut-être est-ce la fumée,
Peut-être est-ce le vent,
Peut-être cette soirée,
Qui s’en va mélancoliquement ?

jeudi 26 mars 2020

La Mort du Cabot

 
La Mort du Cabot

 
Chanson française – La Mort du Cabot – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 48

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique

À force, mon ami Lucien l’âne, de suivre ses aventures, on s’aperçoit que la vie du déserteur n’est pas de tout repos. Comme le suggérait le précédent épisode, c’est véritablement une odyssée, même si parfois l’affaire vire à l’Iliade.

Tu dis bien, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est une odyssée : Matthias, Mateus, alias Arlequin, s’était, au soir de la bataille, du champ couvert de morts, éclipsé du monde des guerriers pour tenter de rentrer chez lui par le plus court chemin. C’était à Marengo, c’était en 1800. Il ne prévit pas tout ce qui viendrait contrarier sa louable intention et le retarder de tant d’années. Il se voyait rentrer en son Ithaque bohémienne, salué par le vieux chien de la ferme parentale. La vie lui a démontré qu’elle est plus complexe qu’il l’imaginait.

Et elle le reste, Lucien l’âne mon ami, et pense seulement à ses braves sportifs qui allaient tout droit à leurs exploits et qui en sont présentement privés ; c’est-y pas malheureux, ça ?

Oh, dit Lucien l’âne, s’il n’y avait que ces gens-là dont le destin héroïque est contrarié, mais il y a tous les autres pékins qui ont leur vie habituelle carrément bouleversée : ce qui devait se faire, ne se fait pas ; ce qui était prévu comme la Guerre de Troie, celle de Giraudoux, n’aura pas lieu. Tous baignent dans l’incertitude – du moins, ceux qui survivent. Enfin, ce qui est quand même rassurant, c’est que ces derniers sont énormément plus nombreux ; mais on s’égare, revenons à la guerre et à notre troupe de déserteurs de Bohême.

De Bohême, reprend Marco Valdo M.I., justement, de Bohême, le pays de Chveik et celui de Smiřicky, celui de l’Escadron blindé et du miracle en Bohême. La Bohême est un grand pays de légendes paramilitaires ; les Tchèques pratiquent une certaine distanciation par rapport aux armées. Il me paraît d’ailleurs certain que notre Arlequin est un lointain ancêtre du soldat Chveik, lui aussi déserteur émérite, ainsi qu’il est conté dans La chanson de Chveik le soldat.

« J’ai jeté mon beau fusil,
J’ai jeté tous mes habits,
J’ai quitté la Cacanie
Et je recommence ma vie.

Surtout, ne me reconnaissez pas,
J’étais Chveik le soldat ;
Et surtout, oubliez-moi,
J’étais Chveik le soldat. 
»

Marco Valdo M.I. mon ami, j’adore ces aperçus que tu nous offres sur les héros militaires tchèques, mais ça ne me dit pas ce qu’il y a dans la chanson.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, tu te trompes vivement, car c’est précisément un épisode digne de ces héros historiques de la Bohême qu’elle raconte. La bande des conscrits pacifistes qui entoure Matěj arrive à se planquer dans une grange et à vivre un certain temps en troquant les neuf chevaux de l’escorte contre de la nourriture et du vin. Quand elle a épuisé ses munitions, elle reprend la route et se fait reprendre et incorporer à nouveau dans un autre régiment – on les rhabille d’un autre uniforme et on les arme. Manque de chance pour nos braves, c’est la veille d’une bataille. Au matin, enfin armés, on les envoie de force à l’attaque. Matthias liquide le caporal qui le suit comme une ombre et le pousse vers l’ennemi.

Ainsi le cabotin a eu raison du cabot, dit Lucien l’âne en riant.

Oui, complète Marco Valdo M.I., le déserteur renaît sur ce champ de bataille, célèbre par son soleil.
Ah, dit Lucien l’âne en souriant, ne serait-ce pas le soleil d’Austerlitz qui éclairera la bataille qui commence ?

Oui, Lucien l’âne mon ami, c’est bien à Austerlitz que notre Arlequin amoureux joue la répétition de Marengo. Comme on n’en est qu’au prologue, il te faudra patienter pour la suite.

Attendons alors, dit Lucien l’âne, et tissons le linceul de ce vieux monde routinier, répétitif, guerroyant, drôle et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Même quand il n’a plus de régiment,
Pour vivre, le soldat le plus simple doit manger.
La bande des conscrits s’attelle consciencieusement
À ne pas mourir, à fuir, à louvoyer, à marauder, à piller.

L’adjudant-chef est parti, très tôt
Du mauvais côté, se faire fusiller par l’ennemi.
Alors, l’unité échange les neuf chevaux
Contre du cochon et du vin de pays.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

La troupe vit dans sa grange,
Se nourrit du troc équin,
Un régime de lard et pain,
Une vie digne des anges.

Fin du cheval, du lard, du pain.
Repris, équipés de neuf, armés.
Direction le champ où va se jouer
Au soleil du lendemain, le destin.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Le son du canon les tire du sommeil,
La douce matinée s’étire vers le soleil.
Matthias s’éclipse, il est ramené au camp.
Le caporal l’empoigne : Vorwärts ! En avant !

L’animal suspicieux ne lâche pas sa trace,
Matthias a dans le dos cette bête de race.
Matěj, la pétoire à la main, fait face
Et d’un coup, du vilain cabot se débarrasse.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

dimanche 22 mars 2020

L’Odyssée du Conscrit


L’Odyssée du Conscrit

Chanson française – L’Odyssée du Conscrit – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 47

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Paysage de Bohême
Caspar David Friedrich  - 1808



Dialogue Maïeutique


Mon ami Lucien l’âne, avant d’aborder la chanson et cette odyssée de conscrit, je te propose une petite excursion mentale – on ne peut en faire d’autre en ces temps de virus – du côté de la pandépidémie en cours et te faire part d’une de mes réflexions à cet égard. En fait, il s’agit tout simplement de constater l’étroite parenté biologique entre l’humanité et son virus bien tempéré.

Comment ça, demande Lucien l’âne ? De toute façon, une telle réflexion est inévitable, on ne peut faire semblant d’ignorer la folle aventure en cours. Explique-toi vite, on n’a pas de temps à perdre en de longs commentaires.

Tu dis juste, Lucien l’âne mon ami. Donc, pour ce qui est de la parenté de l’humaine nation avec son virus, c’est une évidence ; ils vivent ensemble, ils sont confinés ensemble, tous deux sur une même minuscule planète d’une minuscule étoile d’une minuscule galaxie. Ceci pur la dimension cosmique du problème ; sans compter ensuite, sa dimension temporelle, elle-même infinitésimale. Mais il m’était venu ainsi l’idée que si l’on prend comme référence la planète, la Terre et donc, la vie organique ou apparentée, il faut se rendre à une autre évidence : à cette dimension, l’humanité se comporte exactement comme un virus. Elle a envahi toute la planète (ou a l’intention de le faire) et elle y détruit systématiquement les autres espèces et les autres formes de vie.

En somme, dit Lucien l’âne, tu me dis que du point de vue planétaire, l’humanité est un virus. Il me semble que ce n’est pas faux. Évidemment, il se trouvera bien l’un ou l’autre scientifique pour ne pas comprendre la dimension poétique du monde et contester idiotement cette affirmation.

Mais, il est heureux, dit Lucien l’âne, qu’il en est qui ont plus de dimensions à leur regard.

Bien !, reprend Marco Valdo M.I., cela dit j’en viens à l’Odyssée du Conscrit, lequel n’est autre que l’Arlequin amoureux que nous suivons à la trace dans cette longue évasion. Comme tu le sais, il y a un branle-bas en Bohême et les affaires de François Ier et celles de la Cacanie ne s’arrangent pas. C’est la débandade. Karl Mack, qui commande ses armées, a capitulé ; les Français sont à Vienne. Pour Matthias aussi, ça se complique : on l’a retrouvé, on l’accuse d’assassinat. Mais heureusement, c’est la guerre et on a besoin de soldats. On ne cherche pas plus loin et on renvoie le déserteur à son régiment. Entretemps, toujours en fuite, l’armée tout entière a disparu. Il ne manquait plus que ça : les conscrits et leurs gardes qui ont perdu leur armée et même leur régiment, divaguent, refusent d’obéir à leur officier, qui les abandonne et sont donc, tous devenus déserteurs. Ce qui est curieux, c’est qu’ils restent groupés comme pour se rassurer et ne savent où aller.

Quel bazar ! Et que peuvent-ils faire ?, demande Lucien l’âne.

Bonne question, Lucien l’âne mon ami. Les conscrits-déserteurs, toujours sans armes, ont très peur de la cavalerie mameluk des Français et se relancent à la poursuite de l’armée autrichienne au travers de la Bohême. Une vraie Odyssée, où Matthias, le déserteur le plus expérimenté, emmène la troupe comme un Ulysse des temps modernes.

Quelle histoire, dit Lucien l’âne, pour les sauvegarder, il n’y manquerait qu’un miracle en Bohême. Voyons ça et tissons le linceul de ce vieux monde perdu, perclus, diffus, confus et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Pauvre Karl Mack, défait, patience !
À Josefstadt, vaincu, dans la forteresse :
Mort, perpétuité ou future clémence ?
Finalement, pour toi, rien ne presse.

Pauvre Matěj Kuře, trahi par un curé,
Le saint homme, mine de rien, l’accuse
D’avoir assassiné Ondrěj Serenus.
Ce ne serait rien, s’il n’était arrêté.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Par son passeport, dénoncé :
« Serenus ? Halt ! », il y a un dossier.
Matthias suspecté d’assassinat est interrogé.
Pour se disculper, il avoue sa vraie identité.

Le déserteur de Marengo est repris.
Comme son régiment est fort incomplet,
Sans discuter, il engage les vieux comme lui ;
L’uniforme blanc aux boutons jaunes, on lui remet.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Avec vingt autres recrues, on l’envoie fissa
Rejoindre son unité qu’on ne retrouve pas.
À Ulm, l’armée se désagrège : quel cafouillis !
Le régiment Colloredo n’existe plus ; il a fui.

Sans armes, les apprentis soldats
Se tiennent à l’écart du grand combat.
Mais où est passée l’armée ?
Les conscrits la cherchent. Quelle Odyssée !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

vendredi 20 mars 2020

Le Fossoyeur


Le Fossoyeur

Chanson française – Le Fossoyeur – Georges Brassens – 1952




Yorick le Fossoyeur
Eugène Delacroix - 1859


Dialogue Maïeutique

Dis-moi, Lucien l’âne mon ami, as-tu idée d’un personnage central de notre société dont on s’ingénie à cacher la présence et même l’utilité ? Dont on s’ingénie la plupart du temps à ignorer jusqu’à l’existence ? Et pourtant, il a fort à faire de ces temps-ci, comme en temps de guerre, d’ailleurs.

Que sais-je, moi à qui tu penses toi ?, Marco Valdo M.I. mon ami. Est-ce le balayeur de rues qui a presque disparu ? Ou alors, le laitier qui chaque matin, comme dans Drôle de Drame, porte le lait devant les portes et même, dans les maisons ? Est-ce l’ânier qui nous faisait si souvent escorte pour veiller sur nous comme un garde du corps ?

Nullement, Lucien l’âne mon ami, nullement. Songe un peu à ce qui se passe en ce moment, car c’est une profession de saison et sans doute, une idée te passera - en vitesse – par ta cervelle d’âne. Comme je vois un immense point d’interrogation dessiné par ton oreille gauche, je t’offre un indice supplémentaire en te précisant que tu l’as nombre de fois rencontré lorsque tu menais certaines gens à leur dernier domicile.

Cette fois, dit Lucien l’âne, je suis sûr d’avoir trouvé la bonne réponse ; c’est le dernier intervenant, celui qui s’assure de votre logement éternel, qui prend le dernier relais après l’intervention du croque-mort et après l’eau bénite, quand il y en a : c’est le fossoyeur.

Très exactement, Lucien l’âne mon ami, le fossoyeur, celui-là même à qui Georges Brassens a consacré toute une chanson, il me paraît à la fois utile et de circonstance de l’exhumer. Elle ne date pas d’hier cette joyeuse chansonnette, même si, intitulée naturellement « Le Fossoyeur », elle est de la brûlante actualité. C’est un personnage assez proche du « Pauvre Martin », qui du reste, lui avait retiré le pain de la bouche, ce qui entre personnages d’un même auteur, n’était pas vraiment très confraternel. Voici ce qu’il avait fait :

« Il creusa lui-même sa tombe
En faisant vite, en se cachant,
En faisant vite, en se cachant, »

Oh, dit Lucien l’âne, c’était à coup sûr, un manque à gagner. Quoique aujourd’hui, ce serait plutôt un coup de main ; les fossoyeurs ont tant à faire ; je dirais même, comme l’agriculture, les funérailles manquent de bras. Mais quand même, fossoyeur, quel métier ! Surtout ces temps-ci où, comme je viens de te le dire, on manque cruellement de main d’œuvre expérimentée dans ce domaine un peu particulier. Cependant, c’est une excellente idée de ressortir ce fossoyeur de la tombe.

Pour autant, reprend Marco Valdo M.I., il ne me paraît pas inopportun non plus de citer la fin d’une autre chanson de Tonton Georges, celle dédiée à Grand-Père, qui me semble elle aussi d’une singulière justesse, tant elle est consolante pour les défunts qui s’en vont aujourd’hui au cimetière (quand ils y arrivent) comme ils allaient la veille au bistro, pour chercher une compagnie. Mais à présent, paraît-il, il faut attendre son tour.

« Bon papa,
Ne t’en fais pas,
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond,
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond. »

Oh, dit Lucien l’âne, je me souviens du début :

« Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans. »

et que « la mort, la mort, la mort le prit », comme elle avait surpris l’amateur de nombril de femme de flic (Le nombril des femmes d’agents).

Oh, tu sais, Lucien l’âne mon ami, il y en a encore d’autres qu’il ne faudrait pas négliger en ces circonstances : « Le Testament », qui conviendrait tant à tant :

« Ici-gît une feuille morte,
Ici finit mon testament.
On a marqué dessus ma porte :
« Fermé pour cause d’enterrement. »
J’ai quitté la vie sans rancune,
J’aurai plus jamais mal aux dents :
Me voilà dans la fosse commune,
La fosse commune du temps.
Me voilà dans la fosse commune,
La fosse commune du temps. »

« Oncle Archibald », qui montre la bonne voie à beaucoup, la bonne façon de s’en aller« Quand faut y aller, faut y aller » :

« Et mon oncle emboîta le pas
De la belle, qui ne semblait pas
Si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous,
Les voilà partis je ne sais où
Faire leurs noces,
Faire leurs noces. »

et une qui s’impose plus que tout de nos jours : « Les Funérailles d’antan ».

Oui, oui, dit Lucien l’âne, surtout le début :

« Jadis, les parents des morts vous mettaient dans le bain,
De bonne grâce, ils en faisaient profiter les copains.
Y a un mort à la maison, si le cœur vous en dit,
Venez le pleurer avec nous sur le coup de midi
 »
Mais les vivants
aujourd’hui ne sont plus si généreux,
Quand ils possèdent un mort, ils le gardent pour eux. »

Et songe qu’il y a encore « L’Auvergnat »

« Toi l’Auvergnat quand tu mourras
Quand le
croque-mort t’emportera »

Soit, Lucien l’âne mon ami, mais je suggère (aux messieurs, évidemment) une fin aussi heureuse que celle revendiquée par « L’Ancêtre » (et par moi aussi, d’ailleurs), qui réclamait l’heure de la pipe avant de la casser.

« Quand nous serons ancêtres,
Du côté de Bicêtre,
Pas d'enfants de Marie, oh ! non,
Remplacez-nous les nonnes
Par des belles mignonnes
Et qui fument, cré nom de nom ! »

Pas la cigarette, évidemment ! À propos de pipe, il faut dire toute la justesse qu’il y a dans ce passage de la chanson « Le Temps passé » :

« Il est toujours joli, le temps passé.
Une fois qu’ils ont cassé leur pipe,
On pardonne à tous ceux qui nous ont offensés,
Les morts sont tous des braves types. »

On ne peut passer à côté de ces obsèques (zobs secs ?) des Quat’z’Arts, qui ont une fin de circonstance :

« Adieu! les faux tibias, les crânes de carton...
Plus de marche funèbre au son des mirlitons!
Au grand bal des quat'z'arts nous n'irons plus danser,
Les vrais enterrements viennent de commencer.

Nous n'irons plus danser au grand bal des quat'z'arts,
Viens, pépère, on va se ranger des corbillards. »

Remarque qu’il n’est pas question de « Mourir pour des Idées », car des idées, il n’y en a pas ; on meurt bêtement ces temps-ci ; c’est une mort de circonstance. Comme chez le grand Jacques, à mourir, on se retrouve Seul.

« Mais lorsqu’on voit venir
En riant la charogne,
On se retrouve seul. »

Je suis sûr, dit Lucien l’âne qu’on pourrait encore continuer longtemps. La mort est partout ; c’est normal, puisque c’est la dernière étape de la vie. Mais comme il nous faut finir, tissons le linceul de ce vieux monde mortel, mortifère, morticole, mortuaire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Dieu sait que je n’ai pas le fond méchant,
Je ne souhaite jamais la mort des gens,
Mais si l’on ne mourait plus,
Je crèverais de faim sur mon talus,


Je suis un pauvre fossoyeur.


Les vivants croient que je n’ai pas de remords
À gagner mon pain sur le dos des morts,
Mais ça me tracasse et d’ailleurs,
Je les enterre à contrecœur,


Je suis un pauvre fossoyeur.


Et plus, je lâche la bride à mon émoi,
Et plus, les copains s’amusent de moi,
Ils me disent : « Mon vieux, par moments,
Tu as une figure d’enterrement »,


Je suis un pauvre fossoyeur.


J’ai beau me dire que rien n’est éternel,
Je ne peux pas trouver ça tout naturel
Et jamais je ne parviens
À prendre la mort comme elle vient,


Je suis un pauvre fossoyeur.


Ni vu ni connu, brave mort, adieu !
Si du fond de la terre, on voit le Bon Dieu
Dis-lui le mal que m’a coûté
La dernière pelletée,


Je suis un pauvre fossoyeur.

jeudi 19 mars 2020

Jours tranquilles


Jours tranquilles



Chanson française – Jours tranquilles – Marco Valdo M.I. – 2020







Dialogue Maïeutique

Comme tu le sais, Lucien l’âne mon ami, l’humanité vit une période assez particulière et peut-être étonnante aux yeux d’un observateur à l’esprit calme et curieux. Ainsi, actuellement, ici, tout ou presque est à l’arrêt – sauf ce qui ne l’est pas, bien évidemment. Sauf le bruit infernal qui sort des boîtes électriquement alimentées.

Sans doute, Marco Valdo M.I. mon ami, en ces temps d’obligations et d’interdictions civiques de toutes sortes a-t-on oublié de préciser que lorsqu’on regarde la télévision ou qu’on écoute la radio, il est de bon ton de couper le son.

Oui, reprend Marco Valdo M.I., ce serait une excellente chose qu’un peu de silence afin que l’on puisse vraiment bénéficier de ces jours tranquilles. Les jours tranquilles, c’est le rêve absolu et c’est le titre de cette chanson, que j’avais d’abord intitulée « Vive les Vacances ! ».

Mais alors, interroge Lucien l’âne, ces jours tranquilles d’où viennent-ils ?
Eh bien, Lucien l’âne mon ami, ces jours tranquilles sont une réminiscence d’un roman de l’exilé étazunien Henry Miller« Jours tranquilles à Clichy », qui relate son séjour à Paris dans les années 1932-33, années qui précèdent l’installation du Troisième Reich. « Das Dritte Reich » est la chanson de Kurt Tucholsky dont j’étais occupé à faire une version française quand m’est venue cette soudaine envie d’écrire cette chanson-ci, chanson de circonstance.

Une chanson de circonstance ?, demande Lucien l’âne, et me semble-t-il doublement de circonstance.

Doublement, en effet, Lucien l’âne mon ami. Ces jours tranquilles (ceux de Miller), qui précèdent à peine, l’ascension des folies impériales, semblent confirmer l’adage maritime : « le calme avant la tempête ».

C’est étrange, dit Lucien l’âne, la manière dont les idées se forment dans la tête ; on dirait des collisions de mots. Ainsi, je suppose que l’autre circonstance est cet étrange printemps qui s’annonce.

Précisément, répond Marco Valdo M.I., un peu comme pour les chats qui s’empressent de sortir de leur torpeur hivernale pour saluer la venue du printemps, j’ai décidé séance tenante, pris d’une certaine impulsion, de faire cette petite chanson sans prétention. Tellement sans prétention que je n’oserais t’affirmer en connaître véritablement l’objectif, ni même si elle en a un. C’est une chanson, c’est tout. Et les chansons, c’est comme les idées, il faut les saisir quand elles passent, sinon on les perd et c’est ce qu’avait dû faire Charles d’Orléans qui, prisonnier des Anglois, disait à l’orée d’un lointain printemps :

« Le temps a laissié son manteau
De vent, de froidure et de pluye,
Et s'est vestu de brouderie,
De soleil luyant, cler et beau.

    Il n'y a beste, ne oyseau,
Qu'en son jargon ne chante ou crie :
Le temps a laissié son manteau !

    Riviere, fontaine et ruisseau
Portent, en livree jolie,
Gouttes d'argent, d'orfaverie,
Chascun s'abille de nouveau :
Le temps a laissié son manteau ! »


M’est avis, dit Lucien l’âne, que dans ces circonstances, ce qu’il faut, c’est un instantané, comme il s’en fait en photographie. Clic, voilà tout. Enfin,sans plus épiloguer, tissons le linceul de ce vieux monde en débandade, croulant, paniquant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Hier, l’hiver s’est enfui
De tout le pays.
Ce matin, le matin est gris :
C’est le printemps des souris.
Ce matin, il n’y a pas de vent.
L’air stagne vacant.
Le monde est en pénitence.
Vive les vacances.

Tout comme les fleurs,
Les feuilles hésitent fort
À sortir leurs corps,
C’est le printemps en pleurs.
Un bourdon solitaire dépaysé
Papillonne.
Le clocher bourdonne,
Tout est confiné.

Certains ont de la chance :
Les croyants en confiance
Partent en avance
Pour de grandes vacances
Au Paradis,
Au grand pays
Du soleil et des houris.
Vive les vacances !

Notre avenir est tout en patience,
Vive les vacances !
C’est le temps des jonquilles !
La vie en jaune conserve.
Terrés dans la réserve,
Avec ou sans famille,
Au cœur de la ville,
On coule des jours tranquilles.