dimanche 10 novembre 2019

LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE


LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE


Version française – LA TEMPÊTE EST ARRIVÉE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – È arrivata la bufera Renato Rascel – 1939


La Tempête arrive
Jean-François Millet - 1867




« La Bufera » est née en Afrique de l’Est lorsque Rascel rencontra Italo Balbo, alors gouverneur de la Libye. Renato lui posa la question que tous les Italiens avaient sur les lèvres : « L’Italie va-t-elle entrer en guerre aux côtés de l’allié allemand ? » Balbo répondit avec un parfait accent émilien : « Maintenant comprenez-moi bien, M. Rascel, si l’Italie fait la guerre à Hitler, moi je me coupe les … » Rascel est retourné en Italie et a dit à tout le monde de se rassurer, mais quand la guerre est arrivée, il n’a pas eu d’autre choix que de chanter « La tempête est arrivée / La bourrasque est arrivée / On va mal et on va bien / Et on va comme ça vient… ».
(Giancarlo Governi in "TuttoRascel", Roma, Gremese, 1993)

En effet, en 1939, lors d’une pause dans sa loge, Renato Rascel écrivit soudain les premiers vers de ce qui ressemble à une de ses comptines surréalistes : « La tempête est arrivée / La bourrasque est arrivée / On va mal et on va bien / Et on va comme ça vient… », que le public accueille avec un rire général et libérateur, comme pour atténuer l’épaisseur d’une nouvelle guerre européenne, à quoi les mots du chant semblent même voilé.




Dialogue Maïeutique


« La Tempête est arrivée » est, Lucien l’âne mon ami, une chanson italienne de 1939 et une chanson pas du tout clandestine. On la classe généralement dans les « chansons de la fronde », qui faisaient sonner de petites notes discordantes dans le grand concert fasciste.


Eh bien oui, dit Lucien l’âne, une chanson de 1939 en Italie. Ce ne devait pas être la seule chanson qu’on entendait alors, il me semble.


Pour ça, tu as parfaitement raison, répond Marco Valdo M.I. et même, il y en avait beaucoup et les chansons étaient même fort appréciées du régime en place ; enfin, la plupart des chansons, car elles avaient comme usage de mettre de l’ambiance, du sentiment, de focaliser l’attention des gens sur des thèmes d’une grande innocuité, de créer un courant d’unanimité, de susciter une ambiance de cohésion et de sympathie, un sentiment partagé d’être « tous comme tout le monde » et pour certaines d’entre elles, de faire la propagande du système – carrément ou de façon un peu plus larvée. Donc, bien sûr, on chantait sous le fascisme, comme d’ailleurs, on chante sous tous les régimes avec les mêmes effets. Et sous tous les régimes, outre les raisons que je viens d’évoquer, il en est une qui vaut la peine qu’on s’y arrête. Je la formule sous la forme interrogative : « Que peut faire un chanteur sous un régime qu’il n’aime pas ou même, qu’il exècre ? » Il peut fuir et s’exiler, me dira-t-on ; et ça s’est vu. Mais il ne le fera pas tout de suite. Donc, il faut d’abord prendre en compte la dimension temporelle. On ne passe pas du jour au lendemain (ou du moins, ce fut le cas de l’Italie fasciste) de la liberté à la répression pure et dure. Le régime s’installe progressivement et pendant ce temps, les chanteurs chantaient dans les salles de spectacle, dans les rues, dans les cabarets, les radios diffusaient.


Oui sans doute, Marco Valdo M.I. mon ami, les musiciens musiquaient, les écrivains écrivaient et même, pour certains, usaient de leur art pour combattre le système. Ce n’est que par la suite qu’une censure s’installe et que parallèlement, l’autocensure commence à moduler les voix et les chansons. Pour certains, la question est comment se faire bien voir et être dans la ligne ; pour d’autres, la question est comment chanter quand même, sans se déjuger, sans en quelque sorte se renier et sans collaborer, comment aller au plus loin dans son expression artistique sans encourir (trop) les foudres des autorités. Évidemment, la définition du « trop » va en se resserrant au fur et à mesure que le pouvoir s’intoxique de sa propre importance et développe son intolérance. Dès lors, pour l’artiste, la chose n’est pas simple, car elle est très évanescente et sujette à d’infinies variations. Mais précisément, qu’en est-il de cette histoire de tempête ?


Oh, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas simple à exposer. D’abord, parce que nous ne sommes plus en 1939 et que donc, ce qui était perçu immédiatement dans ces moments – l’imminence de la guerre et le sens de l’allusion : « la tempête », ne l’est plus aujourd’hui. Il est actuellement peu probable que toute l’Italie soit appelée sous les drapeaux demain matin pour cause de guerre ; il est peu probable – à court terme – qu’elle s’élance à la conquête militaire de l’Afrique et à la construction d’un Impero qui irait jusqu’en Inde. Il est peu probable qu’à court terme, l’Allemagne envahisse militairement la Pologne ou se relance militairement à la conquête de l’Europe. Mais donc, quand même, on peut penser que, quelle que fut l’opinion d’une personne qui vivait dans l’Italie d’alors, il était évident – pour n’importe qui sous la houlette du Duce – que la « bufera », la « tempête » était la guerre toute proche. À partir de là, les interprétations sont multiples. Ce qui est certain, ce qu’on peut voir assurément, c’est ce que la chanson dit et ce qu’elle ne dit pas, ce qu’elle s’efforce de faire comprendre et ce qu’elle entend occulter, à commencer par elle-même qu’elle se doit de faire entendre et en même temps, de dissimuler aux oreilles des censeurs. Et le résultat de tout cet embrouillamini, c’est qu’ainsi, peut-être même sans le vouloir, la chanson génère le doute, c’est qu’ainsi elle force à se poser la question de sa signification. Et ça, en soi, est déjà une mise en question et toute mise en question est une mise en question du système ; et dans un système autoritaire, fondé sur l’autocertitude sans cesse réaffirmée, une mise en question – répétée autant de fois que la chanson sera chantée et perçue, c’est autant de remises en question, c’est quasi de l’insubordination, c’est déjà un acte (multiple) de résistance. « Ora e sempre, Resistenza ! » : ça crée des lézardes dans les fondations.


Oh, dit Lucien l’âne, des lézardes dans les fondations, ça peut entraîner l’écroulement de la maison. Certes, il en faut beaucoup, il faut qu’elles grandissent ou à tout le moins, qu’elles s’étendent et se multiplient. Mais, tu as raison, c’est souvent comme ça avec la chanson, quand elle laisse sonner l’impertinence de sa voix – et comment pourrait-elle s’en empêcher, sauf à ne plus se chanter ? Quant à nous, tissons le linceul (encore et toujours) de ce vieux monde caduc, autoencenseur, suffisant, fier, arrogant, fat, sot snob et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Quand du haut du ciel, le soir tombe
Et la tempête gronde,
Le printemps est fini,
La fauvette ne chante pas,
Elle vous salue et s’en va.
L’eau tombe et mouille tout le monde,
Beaux, laids, grands, petits,
Pour les militaires, c’est moitié prix …
Sous l’eau qui verse, qui bat et qui transperce,
Inquiet, Pierino a ses souliers qui percent.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…


Dans la nuit profonde,
Il semble qu’on lui ait dit, mais on ne lui avait rien dit.
Et alors même si on lui avait dit,il n’avait pas entendu, lui.
Vous savez comment ça va ces choses-là, ces choses-ci.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée,
Sans légumes, sans poivre, sans sel,
On ne fait pas la soupe aux vermicelles.


Dans son doux petit lit ,
Pierino est endormi
Et son oncle de Voghera
Danse la habanera
Alors que gronde la tempête
Son père est mineur.
Et chaque jour bat son cœur
Mais si un jour, il s’arrête
Certainement, il se pourrait peut-être, qu’il meure…


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…


Un homme fait le saut de la mort et se surpasse ;
Son père l’embrasse, son père l’embrasse,
Lui donne un autre baiser
Et une tape sur le nez ;
Puis un autre baiser,
Puis rien que de penser à ça,
Il lui donne une autre tape sur le nez.
Et puis s’en va.


La tempête est arrivée,
La bourrasque est arrivée :
On va mal et on va bien,
Et on va comme ça vient…

vendredi 8 novembre 2019

Matthias est revenu

Matthias est revenu


Chanson française – Matthias est revenu – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 10 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Finalement, dit Marco Valdo M.I., après avoir quitté le couvent où il avait hiverné à l’abri du froid, du vent et des militaires, Matthias a recommencé sa longue errance pour parcourir la dernière étape vers chez lui. Mais, cette fois, il n’en est plus très éloigné ; il y parviendra en fin de journée. Ainsi, il reprend le sentier qui serpente en remontant à travers bois le cours du petit ruisseau ; Matthias regarde autour de lui les effets de la paix et du printemps.

C’est donc le retour du déserteur au bercail, dit Lucien l’âne. J’ai souvenir d’avoir entendu dire que souvent au retour, il y a des surprises et pas toujours agréables qui attendent le soldat prodigue.

En effet, reprend Marco Valdo M.I., c’est souvent le cas. On connaît de multiples versions de l’histoire de ces soldats, de ces prisonniers, de ceux-là qui reviennent de loin et se retrouvent devant leur femme remariée ou morte, telle Adèle. Célèbre est aussi l’histoire du croisé et de certaine précaution qu’il avait prise avant son départ pur verrouiller la porte nuptiale. Ou plus encore, l’Odyssée du brave Ulysse qui des milliers d’années plus tard est toujours présente dans les mémoires. Pour lui, selon Tonton Georges, ça se passe bien :

« Heureux qui comme Ulysse
A fait un beau voyage !
Heureux qui comme Ulysse
A vu cent paysages
Et puis a retrouvé
Après maintes traversées
Le pays des vertes a
nnées. »

Moi, dit Lucien l’âne, je ne peux pas me départir de l’impression que ce titre « Matthias est revenu » doit quelque chose à Jacques Brel et à sa « Mathilde est revenue ».

Certainement, tu as de l’oreille, Lucien l’âne mon ami.

Oui et même, de l’oreille d’âne, Marco Valdo M.I. mon ami.

Cela dit, Lucien l’âne mon ami, il y a des bouts de phrases, des noms, des mots qui semblent avoir une vie propre, qui s’échappent de leur contexte et apparaissent, reparaissent ou réapparaissent sans qu’on sache trop d’où ils reviennent. Je n’en ai pas d’autres en tête pour l’instant, mais c’est sans doute dû aussi à leur féroce aptitude à l’autonomie ; ce sont des mots libres qui flottent à la dérive comme des nuages au-dessus d’océans.

Mais, mais, mais, dit Lucien l’âne en souriant, si on en revenait à la chanson, si on en revenait au retour de Matthias Kuře sur ses terres. Que se passe-t-il exactement ?

Oh, répond Marco Valdo M.I., d’abord, Matthias revient à la maison qui est celle de ses parents et qui avant son départ, avait été laissée à sa sœur Katerine et à son mari et qu’il retrouve occupée par son frère cadet Lukas et une femme, qui ne s’attendent pas du tout au retour de Matthias. À vrai dire même, ils lui font sentir qu’ils n’ont aucune envie de partager le bien de famille avec lui. Bref, le frère à son retour d’exil forcé est très mal accueilli. On lui fait comprendre qu’il est importun et on lui signifie poliment qu’il ne devrait pas s’attarder et si possible, même pas pour la nuit.

« On ne t’attendait plus, Matthias mon frère !
Pour ce soir, on te donnera très volontiers
Du lard frit et des pommes de terre
Et un coin de grange, si tu comptes rester. »

Eh bien, dit Lucien l’âne, pauvre Matthias qui a effectué – à pied – la traversée de la moitié de l’Europe en passant par les Alpes et qui est si mal accueilli chez lui. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde mesquin, avide, cupide, stupide, idiot et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La paix est tombée sur l’Europe :
C’est une brume indécise,
Un peu jaune, un peu rose, un peu grise,
Où le sang palpite et le temps galope.

Sur ses plaines, sur ses terres,
S’ébroue une paix toute croustillante,
Courbaturée, encore un peu dolente
Des cicatrices de ses dernières guerres.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Les hirondelles de retour d’Afrique
Regardent les fumiers bourgeonner ;
Conscrits en chômage technique,
Les culs terreux sèment l’orge et le blé.

Matthias coupe à travers bois,
Tout empressé de rentrer chez soi.
Par le secret sentier bien connu,
À la chaumine, Matthias est revenu.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Matthias retrouve trop tard son chaume.
L’aînée Katerine est morte, la bonne fille
Laissant à Lukas l’antre et l’âtre de la famille :
Avec une fille, le couple occupe solidement le home.

On ne t’attendait plus, Matthias mon frère !
Pour ce soir, on te donnera très volontiers
Du lard frit et des pommes de terre
Et un coin de grange, si tu comptes rester.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mercredi 6 novembre 2019

BERCEUSE DE GUERRE


BERCEUSE DE GUERRE


Version française – BERCEUSE DE GUERRE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne (Laziale Romanesco) – Ninna nanna de gueraLaetitia Boschi Hüber – s.d.




Arrangement poétique de Laetitia Boschi Hüber et musique de son fils Francesco Raucea. C’est l’adaptation (sur la célèbre berceuse de Brahms) du beau poème de Trilussa, réalisée par ma mère Laetitia Boschi Hüber – Raucea (1906-1972) : elle me l’a chantée. Poétesse elle aussi, elle était très proche de Trilussa, donc elle aurait pu connaître une version de la Ninna Nanna della Guerra postérieure à celle de 1914, ou faire une adaptation.



Fais dodo, dors, dors,
Car tu ne verras jamais, si tu dors,
Les tragédies et tous les ennuis
Qui arrivent dans le monde dehors,
Par les épées et les fusils
Des peuples civilisés,
Par les mitrailleuses et les canons
De cette meute de morpions.


Fais dodo, toi qui ignores
Les douleurs et les blessures
Des gens qu’on égorge
Pour un fou qui commande
Qu’on égorge et qu’on assomme
Au nom de la race.
Toute excuse est bonne
Pour qui la lutte abandonne.


Fais dodo, toi qui jamais n’entends
Les soupirs et les gémissements
Des gens qu’on égorge
Pour un fou qui commande,
Précisément au nom d’une foi
En un Dieu qu’on ne voit pas
Mais qui sert d’abri
Aux assassins du pays.
Cette belle bande de tueurs.
Qui ensanglante la terre
Sait très bien que la guerre
Produit un monceau de valeurs,
En produisant les ressources
Des grands voleurs de la Bourse,
Créant aussi l’escroquerie
Pour qui fait confiance à cette loterie.


Fais dodo, mon petit gars,
Tant que ce massacre durera,
Car il est certain que demain,
Nous retrouverons nos souverains
Bons amis autant qu’avant,
Plein d’estime se saluant,
Inversant leurs alliances,
Comme on fait à la danse.


Ils sont cousins, ils sont parents,
Ils se referont des compliments !
Leurs rapports familiaux
Redeviendront cordiaux
Et, réunis entre eux, les canailles,
Sans remords, sans détour,
Ils nous feront un beau discours.
Sur la paix et le travail…
Et peut-être même en rimant
Pour toi, peuple de couillons,
Épargné par le canon,
Mais esclave et pauvre plus qu’avant !

mardi 5 novembre 2019

La Mare aux Cochons

La Mare aux Cochons

Chanson française – La Mare aux Cochons – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 8 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Véritablement, Lucien l’âne mon ami, notre Arlequin au monastère a le temps long et s’est résolu à travailler. Comme je ne me souviens pas si je te l’ai déjà précisé, ce monastère par ailleurs est aussi un collège où l’ex-maestro a été abrité – des foudres militaires et des aléas de l’hiver – par le Père Prosper auquel finalement, il sert de surveillant-assistant durant les heures d’école. Après avoir pesé le pour et le contre de sa situation, après avoir interrogé à ce sujet Dieu (le père) lui-même et Arlecchina, il balançait encore, affirmant au Père Prosper et même, au Supérieur du monastère qu’il avait l’intention de se faire à la vie monastique, Matthias se décide soudain. Tel est le thème de la chanson.

Dans le fond, réfléchit Lucien l’âne, moi, je le comprends et je comprends tous ses revirements. Car, quand même, dans cet établissement, il est garanti contre bien des choses et des dangers de l’existence : le froid, la faim, la pluie ; il bénéficie d’un toit, de vêtements, d’une vie tranquille et régulière.Et en plus, il est à l’abri des poursuites militaires. Mais évidemment, il est enfermé et cette vie monacale n’est pas celle qui convient à son tempérament. Donc, finalement, il tranche.

Comme on pouvait l’imaginer, Lucien l’âne mon ami, cette décision n’est pas sans rapport avec le retour du printemps et la venue des belles saisons. En fait, Arlecchino, habitué à l’errance, ne tient plus en place ; dans ce couvent, il se sent comme en prison. Et il choisit de s’en échapper. D’abord, il pense le faire comme un prisonnier qui se fait la belle, c’est-à-dire en catimini, sans prévenir qui que ce soit ; mais au dernier moment, il a le chic de saluer le Père Prosper – le seul qui veille encore à cette heure sombre, et de l’aviser de son escapade. Malgré tout, malgré ce mouvement de confiance, ses habitudes de dissimulation et de mensonge, héritées de sa vie vagabonde et clandestine, le reprennent au dernier moment et il invente une fois encore, comme un élève dissipé, une excuse qu’il pense acceptable, ajoutant le mensonge au mensonge. De même, il ne peut s’empêcher de commettre un dernier larcin.

Mais, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, que vient faire dans tout ça cette mare aux cochons qui donne le titre à la chanson ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, Mathieu, Matthias, Matteo, Luigi Sevastiano Arlecchino Kuře tout comme il n’a pas pu s’empêcher de faire un détour par la sacristie pour y dérober quelques objets de valeur, ne peut s’en aller par la voie normale : la porte par laquelle il était pourtant entré précipitamment quand il était en danger. Il le fait nocturnement et comme à cette heure, le couvent est clos hermétiquement, il passe par les jardins et franchit le mur d’enceinte à l’aide d’une échelle qu’il avait posée là, derrière les groseilliers. Cependant, c’est la nuit noire et du haut du mur, il ne peut voir le sol. C’est ainsi qu’il finit par se lancer dans l’inconnu et s’immerger dans la mare aux cochons. Un incident malodorant, en quelque sorte, prémonitoire ou en tout, exemplaire et illustratif de la situation dans laquelle il se replonge.

En effet, dit Lucien l’âne en riant, il se jette volontairement dans le brin et c’est assez drôle – du moins, pour les spectateurs. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde boueux, vaseux, merdeux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je n’en peux plus ! Juré, promis,
C’est fini, je m’en vais d’ici.
Fuir toujours, toujours fuir
Du déserteur, c’est l’avenir.

Dans un drap sur le plancher
Pliés les vêtements, posés les souliers,
Un quignon de pain sec, des pommes ridées
Et Santa Arlecchina soigneusement roulée.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Qu’est-ce qui vous arrive, Matthias ?
Ma mère me réclame, elle trépasse.
Où vas-tu vraiment, Matthias ?
Dehors, très loin, où le vent s’efface.

De nuit, à pieds de bas ?
N’emportes-tu rien avec toi ?
Mon baluchon, un ciboire,
Trois chasubles et au revoir !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Aller entre le persil et les carottes,
Jusqu’au mur, au pied de l’échelle
Et grimper, une deux, avec ma hotte
Sur la crête, souffler, la vie est belle.

Maintenant, sauter dans le noir.
Qu’y a-t-il en bas ? Rien, une mare
Où seuls les cochons vont boire,
Où passe la route de l’espoir.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

lundi 4 novembre 2019

RITOURNELLES D'EXIL

RITOURNELLES D'EXIL

Version française – RITOURNELLES D'EXIL – Marco Valdo M.I. – 2011
Chanson italienne – Stornelli d'esilio – Pietro Gori – 1895-98
Paroles de Pietro Gori sur la mélodie de la ritournelle populaire toscane « Figlia campagnola ».
La première publication remonte à 1898, sur la revue des anarchistes italiens réfugiés en Amérique « la Question Sociale ».



Une chanson que Pietro Gori pourrait avoir écrite soit à l'époque de son premier exil – quand il fut expulsé de Suisse où il était réfugié pour éviter son arrestation, accusé d'être l'inspirateur de l'attentat de Sante Caserio au président français Sadi carnot – soit à celle de son second exil, quand Gori fut contraint à fuir en Amérique du Sud suite à la répression déchaînée après les mouvements milanais de 1898.
« Notre patrie est le monde entier, Notre loi est la liberté »

Il m'est venu à l'esprit d'offrir cette chanson comme contribution des CCG/AWS contre toute la rhétorique patriotarde qui continue à empester ce 150ième anniversaire de l'Unité de l'Italie, événement célébré – entre autres – avec l'énième guerre d'Afrique, comme ce fut souvent le cas dans le cours de l'histoire nationale.
(Bartleby)




Que voilà une chanson selon notre cœur, dit Lucien l'âne carrément hilare, nous qui sommes pour la nation unique, pour un monde sans frontières, où tous les hommes sont frères... Ce qui ferait que pour nous les ânes, il en irait de même : plus de frontières, plus de rejets. On irait tout partout sans plus être inquiétés par des sbires d'aucune sorte. Cela dit, je crois bien me souvenir de Pietro Gori que j'ai transporté plusieurs fois ou que j'ai croisé aussi à plusieurs endroits – en plaine et en montagne... Dans les montagnes suisses où les chemins étaient encore escarpés pour franchir les cols alpestres, souvent enneigés, d'ailleurs. Parfois en pleine lumière, parfois dans une vraie ouate grise et pesante et glaciale...


Ce sont là les hasards d'une longue existence, mon ami Lucien et les péripéties naturelles d'une vie errante d'âne croisant des humains, errants eux-aussi. Les réfugiés d'Italie ont erré au travers de l'Europe et du monde entier... Des millions d'entre eux s'en furent ainsi dans des chemins mal fréquentés, dans des chemins tortueux, rugueux, pierreux – semblables aux chemins de leur région, de leur village et, ils ont dû en croiser des ânes, jusque dans les carrières, dans les usines, dans les mines, sur les chantiers.


Eh oui, Marco Valdo M.I., nous les ânes, on nous mettait aussi sur des bateaux et on nous envoyait aux bouts du monde... et nous aussi, comme ces réfugiés, comme ces exilés, comme ces émigrés, au bout du chemin, on nous forçait à travailler dans des conditions atroces de misère. On a usé nos sabots, on a cassé nos dos. Quand on ne nous repoussait tout simplement pas, quand on ne nous remettait pas sur le bateau pour nous renvoyer d'où on venait ou pourquoi pas, au diable.


Le destin des hommes et des ânes sont bien semblables et ces mésaventures sont le lot d'hommes et d'ânes de bien des époques, de bien des pays, de bien des régions, de bien des villages. Réfugiés d'hier, réfugiés d'aujourd'hui, mêmes destins. Peur et misère au départ, peur et misère à l'arrivée. Mais, à propos de cette chanson de Pietro Gori, je voudrais te conter une anecdote... Une coïncidence elle-aussi. Un de nos lecteurs, prénommé Luc, à propos de la traduction de « Ne maudissez pas notre temps », réagissait en citant Pietro Gori et l'idée centrale de la chanson du jour : « Notre patrie est le monde entier »... et c'est cette remarque qui m'a ramené à Pietro Gori et qui m'a fait traduire cette chanson et une autre encore que tu verras prochainement.


Et j'en suis particulièrement heureux. Car Pietro Gori, dans cette Guerre de Cent Mille Ans, dont l'émigration est une des facettes, cette Guerre où les riches trimbalent les pauvres (et les ânes) tout au travers du monde aux seules fins de leur exploitation (sinon comme je te l'ai dit, ils les rejettent à la mer, ils les renvoient sans trop de ménagements...), dans cette Guerre de Cent Mille Ans, Pietro Gori avait nettement choisi son camp et en connaissance de cause. Cette chanson le démontre à l'envi. Et comme nous voulons le faire et comme nous nous efforçons, toi et moi, de le faire, lui aussi à sa manière, tissait le linceul de ce vieux monde inhospitalier, mercantile et cacochyme.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


Ô réfugiés d'Italie, à l'aventure
Allons sans peur et sans remords.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

En élevant nos contestations des misères,
Nous fûmes mis au ban de toutes les nations.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Partout où un exploité se rebelle,
Nous trouverons des multitudes de frères.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Errants sur terre et par mer,
Pour une idée nous laissons nos chers.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

De plèbes différentes, parmi les douleurs
De la nation humaine nous passons précurseurs

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Mais nous reviendrons, ô Italie, tes proscrits,
Pour agiter le flambeau des droits.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur