vendredi 25 octobre 2019

Arlecchino au Couvent

 
Arlecchino au Couvent

Chanson française – Arlecchino au Couvent – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 7 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Ah, Lucien l’âne mon ami, commençons par resituer note Arlequin dans son parcours tourmenté : parti de Marengo, pour cause de désertion, il fuit à travers l’Europe des premières années du siècle, quand Bonaparte se muait en Napoléon. Après un passage par Venise, il parvient au terme d’une errance à travers les Alpes autrichiennes à retrouver pour un temps fort court son Arlecchina, perdue de vue depuis onze ans ; puis, chacun repart de son côté – elle vers l’Italie et lui, notre déserteur, passé par Prague aboutit sous l’identité de Sevastiano, homme de théâtre et d’opéra napolitain, au château de sa ville de Litomyšl où la Comtesse Franziska en fait son bouffon en attendant le retour de son mari, le Comte Wallenstein. Au retour du maître des lieux, tout semblait bien se passer jusqu’au moment où notre Matthias, en statue nue du Commandeur, laisse tomber le voile et montre son cul sur la scène. Renvoyé sur le champ, il doit aussitôt fuir, car il est reconnu par un officier de son ex-régiment ; Arlequin le déserteur se réfugie au couvent. C’est là que nous en sommes dans cette chanson faite elle aussi de morceaux excédentaires qui sans elle, seraient irrémédiablement perdus.

Eh bien, merci mille fois, Marco Valdo M.I. mon ami, car depuis le temps et avec tous ces bouleversements, je ne m’y retrouvais plus trop dans cette odyssée baroque.

Tu vois, Lucien l’âne mon ami, la vie est parfois absurde et contraignante. Ainsi, notre déserteur Matthias, si épris de liberté, s’est lui-même enfermé – d’abord dans un château où il s’ennuyait en attendant il ne savait trop quoi et à peine sorti, il se terre dans un couvent où la vie est plutôt monotone. Soit, on doit bien concéder qu’il n’avait pas le choix. Cependant, pour ce faire, il doit se plier à la vie monastique, qui n’est pas de tout repos et surtout, il lui faut ménager la foi et les exigences de l’Église. Certes, il suffit, mais c’est beaucoup et c’est lourd, il suffit de faire semblant de croire et adopter les attitudes et les gestes de rigueur.

Sans doute, dit Lucien l’âne, mais ce ne doit pas être trop difficile pour un comédien comme lui.

Bof, pas sûr que ce soit si facile. Je te rappelle, Lucien l’âne mon ami, que comme comédien, il est plutôt spécialisé dans les rôles burlesques, dans la farce et le gros comique du théâtre de cirque. On verra d’ailleurs que sa profession de foi est des plus élastiques et pas vraiment convaincante. On la dirait pour tout dire forcée ou imposée par les nécessités du moment. Cependant, le père Prosper, qui est le religieux qui l’accueille, fait celui qui ne comprend pas ; en fait, il s’arrange de la façade de religiosité présentée par Matthias et qui sauve les apparences.

En somme, dit Lucien l’âne, si je comprends bien, le père Prosper n’est pas plus catholique que le Pape ou pas moins et agit comme Jules II lorsqu’il reçut Till au Vatican. Je me souviens de la chanson « La Messe du Pape, le pardon de Till et les florins de l’Hôtesse » dans laquelle ces deux-là se disaient :

« Le Pape lui demande : « Quelle est ta foi ? »
« La même que mon hôtesse qui partage la vôtre,
ma foi. »
« C’est fort bien
comme ça. Mais à quoi, à quoi,
À quoi donc, en vérité, pèlerin, tu crois ? »
« Je crois ce que vous croyez que je crois. »

Et notre Arlequin, reprend Marco Valdo M.I., a la croyance aussi évanescente que celle de Till :
« Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?
Père Prosper, j’aimerais croire
À la Sainte Église et même au bon Dieu.
Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être… »

Si tu veux mon avis, Marco Valdo M.I. mon ami, Matthias ne restera pas longtemps dans la maison de Dieu. En attendant la suite, tissons le linceul de ce vieux monde jean-foutre, croyant, crédule, incroyable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Chez les moines, la prière ;
À voix haute, le pater
Et le bénédicité, deux fois ;
Le lait ne refroidira pas.

Arlecchino, encore toi, mécréant !
Garde-moi en cellule, notre Père !
Au couvent, tout l’hiver.
Dans les champs, au printemps.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Appelez-moi, Matthias, je n’ai plus de nom ;
Gardez-moi dans cette sainte maison
Jusqu’à la fin de mes jours, sans rémission.
Le Père recteur n’y voit pas d’objection.

Matthias, c’est le matin.
La clochette sonne l’heure,
Il est cinq heures,
Le jour s’en vient.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Montreur de marionnettes, funambule,
J’ai dansé avec un ours, j’ai mendié, moi.
J’ai vagabondé, j’ai volé à l’église.
Parfois, je vois Dieu danser sur le toit.

Que dis-tu ? Tu ne crois pas en Dieu ?
Père Prosper, j’aimerais croire
À la Sainte Église et même au bon Dieu.
Enfin, si, presque, c’est-à-dire, peut-être…

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

jeudi 24 octobre 2019

Arlequin et l’Histoire

Arlequin et l’Histoire

Chanson française – Arlequin et l’Histoire – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 5 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

C’est terrible Lucien l’âne mon ami, de vivre avec la poésie, car la poésie est une personne exigeante et entêtée. Elle veut souvent plus ; elle en veut toujours mieux. Mieux, s’entend : à ses yeux ! Elle redemande à la fois rigueur et fantaisie ; ordre et déroute des mots. Sans cesse, elle rebat les cartes ; elle refait, elle redessine, elle redestine, elle reforme ; du vieux, de l’épars, elle se vêt.

Que barbotes-tu là, Marco Valdo M.I. mon ami ?

Oui, Lucien l’âne mon ami, je te le dis, la poésie, c’est toute une histoire, comme l’histoire d’Arlequin, de Matthias Pollo Arlecchino. Vois, il y avait un temps – en fait, il y a quelques jours à peine –, dix chansons laissées en chantier des mois durant. Et à la reprise du cycle de l’Arlequin amoureux, il m’a fallu tout revoir et inventer le bis et le ter pour combler les creux de l’histoire. Tout ça pour te dire que celle-ci, Arlequin et l’Histoire est faite de bric et de broc de pages anciennes qui étaient excédentaires par rapport à la structure générale commune : trois fois deux quatrains suivis d’un refrain du même format. Et certains – les excédentaires – en comportaient curieusement quatre. Il a donc fallu raboter.

Ah !, dit Lucien l’âne en riant, raboter, raboter, c’est malin, ça ! Et qu’as-tu fait des morceaux ?

Eh bien, vois-tu, Lucien l’âne mon ami, que je n’ai rien perdu au change, car en fin de compte, je me suis aperçu – miracle de la poésie – qu’il me restait en trop précisément : trois fois deux quatrains et un refrain et en les regroupant, j’en ai fait cette chanson.

Alors, te voilà structuraliste, maintenant, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, je veux bien, mais quel sens peut avoir pareille histoire ainsi inventée ?

Justement, Lucien l’âne mon ami, et c’est là le mystère poétique, cet assemblage hétéroclite fonctionne fort bien et donne in fine le sens de l’histoire et de la manière la plus orthodoxe et formelle qui soit. Arlequin qui, lourd d’ennui, voulait repartir sur les routes de traverse, sur les entiers détournés, s’était laissé convaincre par la Comtesse Hohenfeld de rester auprès d’elle comme bouffon. Ils formaient un étrange couple devisant souvent, assis sur un banc dans la cour du château. C’est au cours de cette étrange stase qu’Arlequin pense ; il se met à méditer.

Naturellement, dit Lucien l’âne. Très bon, la méditation, c’est un remède pour ceux qui s’ennuient d’eux-mêmes et même aussi, pour ceux que la vie coince dans l’ennui.

Quoi ?, Toi aussi, mon ami Lucien l’âne ! Toi, je ne peux l’imaginer, tu t’ennuies ? Je n’aurais jamais pensé que cette détestable habitude t’aurais même un instant poursuivi.

Que nenni, Marco Valdo M.I. mon ami, je n’ai jamais connu l’ennui. Quand donc eût-ce été possible ? Et puis, dis-moi l’ami, ce que c’est que l’ennui.

Oh, répond Marco Valdo M.I., l’ennui ? L’ennui, je ne sais pas, je n’ai jamais eu que des ennuis ; mais, paradoxalement, avec les ennuis, on n’a pas le loisir de connaître l’ennui. Ce qui fait que comme toi, je ne sais ce qu’est l’ennui. Cependant, ma curiosité m’empêche de découvrir ce qu’il est.

Évidemment, rétorque Lucien l’âne en riant, c’est logique ; je veux dire qu’il est logiquement impossible de découvrir l’ennui en le cherchant puisque le simple fait de faire quelque chose l’empêche d’exister. C’est une étrange chose que l’ennui. Donc, Arlecchino médite et comme il en a la manie, il devise avec Arlecchina, ou plutôt avec ce double d’Arlecchina, ce fantôme qui depuis leur séparation pour cause de voyages contradictoires, lui tient compagnie. Tel un mentiloque, qui serait un anti-ventriloque, il cause silencieusement avec elle de tout ça et du sens de l’histoire, de son histoire enclose dans l’Histoire.

On dirait, conclut Lucien l’âne, qu’il philosophe, on dirait que lui, l’Arlequin et son Arlequine, comme toi et moi, pratiquent le dialogue maïeutique, question de s’entretenir et de meubler le temps agréablement et somme toute, utilement. Mais, foin d’Histoire, voyons ta chanson recomposée et tissons le linceul de ce vieux monde morne, ennuyeux, désolant, aberrant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

Arlecchina, ma rose blanche
Refais-toi une beauté, Arlecchina
Un peu de poudre à tes yeux, c’est dimanche.
Galop, galop, on va, on va, on va…
Demain ma mie, il y aura du pain, de la viande
Des saucisses, des anchois, des anguilles
Un citron, deux oranges, des airelles
De la crème, des raisins, des amandes.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Faust, mon cher Faust, regarde-moi !
Arlecchina, je te reconnais, c’est bien toi :
Ces épaules nues, ce corps dans la soie.
Suc de pavot, mon rêve, Arlecchina.
Oh, Pollo Sevastiano, je suis ta mie
Tu parles tchèque, n’est-ce pas ?
Was ist Leben ? Qu’est donc la vie ?
À quoi peut bien rimer tout ça ?

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

À l’Histoire, il n’y a pas d’échappatoire !
L’Histoire, c’est toute une histoire ;
Mais l’Histoire, Matthias, ne se soucie pas de toi,
L’Histoire ne te connaît pas.
Le sergent-recruteur, lui, se souvient de toi.
Longtemps après, il te retrouvera.
Matĕj, Matthias, Mathieu le déserteur,
Cache-toi dans le trou du souffleur.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mardi 22 octobre 2019

JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


 
JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


Version française – JE VOUDRAIS PARTIR SEULE – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version italienne trouvée sur I pensieri di Protagora
SENZA TITOLO (VORREI ANDARE SOLA)
d’une chanson tchèque – Bez názvu (Chtěla bych jít sama)Alena Synková – 1942-45






Poème d'Alena Synková (1926-2008), journaliste, écrivain, scénariste et dramaturge tchèque, juive, née à Prague. En 1942, elle fut internée dans le ghetto de Terezín et en fut l'une des rares survivantes.
Son poème a été mis en musique par plusieurs auteurs, dont le pianiste et compositeur Leonard J. Lehrman dans sa Suite #2 pour Quatuor à cordes : Souvenir, op. 197, composée en 2010.



Je voudrais partir seule ailleurs
Où il y a d’autres gens meilleurs,
Sur quelque terre inconnue
Où personne ne tue.

Nous irons vers ce rêve pénétrant,
Peut-être nous, en grand nombre,
À mille peut-être,
Et pourquoi pas maintenant.

jeudi 17 octobre 2019

L’Errance


L’Errance

Chanson française – L’Errance – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 3 ter

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique


L’Errance, dit Lucien l’âne, je connais ça ; je la pratique depuis la plus haute Antiquité et même avant – peut-être. Mais quel merveilleux titre que l’errance et surtout quel moteur de l’aventure et du récit. Et de l’histoire ; oui, de l’Histoire, car elle est au cœur de l’Histoire et même de la Préhistoire. L’errance, c’est le destin des vivants ; ils ne font rien d’autre que d’errer, d’aller à l’aventure, de migrer. Le vivant est une histoire de migration. Demandez aux oiseaux, demandez aux poissons, demandez aux virus, demandez aux bactéries.

Certainement, Lucien l’âne mon ami, l’errance est l’âme du mouvement et le moteur premier de l’évolution qui est le sens même de la vie. En fait le sédentaire est un migrant qui s’est arrêté. Le sédentaire est un migrant qui se terre et un jour, comme tous les autres migrants, il lui faudra bouger, il lui faudra se remettre en marche. Mille circonstances l’y amènent : la famine, l’inondation, les pluies, la sécheresse, le mildiou, le froid, le chaud, l’ambition, la religion, le désir d’un ailleurs meilleur, l’illusion, les pogroms, les massacres, la guerre, que sais-je et je ne sais quoi d’autre encore. Il n’est pas un vivant qui ne soit migrant, en mouvement ou provisoirement arrêté. Seuls les morts atteignent vraiment à la sédentarité définitive. Les Gaulois et les Francs, pour ne citer qu’eux, n’étaient rien d’autres que des migrants.

Oh, Marco Valdo M.I., tu peux y ajouter les Lombards et les Germains et tant d’autres encore jusqu’au milieu des océans. En effet, et même avec le recul des temps et des temps, je peux voir le monde comme un grand carrousel, qui tourne, qui tourne. Mais, foin des considérations générales, il nous faut progresser et j’aimerais savoir ce que raconte la chanson.

J’hésitais à t’en parler directement, répond Marco Valdo M.I., car elle est triste cette chanson.

Triste ? Triste à pleurer ?, demande Lucien l’âne.

Triste à pleurer, exactement !, Lucien l’âne mon ami. Tellement triste que le ciel lui-même débonde ses nuages et s’en donne à cœur joie ; il déverse une insondable averse sur ce moment d’indicible désespoir de ces deux vieux amoureux que le destin contrariant réunit et sépare. L’errance, c’est aussi ça, la séparation d’Arlequin et d’Arlequine. Et pourquoi ? Tout simplement ceci que pour l’une comme pour l’autre, il faut bien vivre. Alors, elle repart dans la carriole du cirque ; lui reprend son chemin chaotique et forcément clandestin de déserteur. Bohémien, il retourne vers sa Bohême ; il retrouve cette errance qui caractérise aux yeux des sédentaires d’Europe, les bohémiens. Comme l’archétype, il lui faut se cacher des autorités et ne jamais longtemps s’attarder parmi les sédentaires. Il ne peut être que fugace ; un souffle, à peine entrevu, il lui faut fui ; passer comme l’ombre d’un nuage. Encore et encore perdre son Arlequine, se perdre dans le paysage, ça le désespère et ça l’attriste.

« Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,
J’étais venue à toi,
Et tu te détournes de moi.
Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine. »

Il aurait sans doute aimé le vieil amoureux pour arrêter l’errance en un mariage d’amour, avoir un cortège nuptial :

« dans un char à bœufs, s’il faut parler bien franc
Tiré par les amis, poussé par les parents
Que les vieux amoureux firent leurs épousailles
Après long temps d’amour, long temps de fiançailles »

Voilà bien toute sa tristesse et voilà le trop de peine qui l’emporte vers sa Bohême, tenant son amour bien serré dans son mouchoir.

Je comprends, Marco Valdo M.I., pourquoi tu as si longtemps retenu ses larmes et je trouve si triste sa tristesse, mais sans doute aussi, n’y avait-il pas d’autre issue ; c’est le lot des déserteurs que d’être contraint à l’errance et à l’exil jusque chez eux. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce monde hostile, soupçonneux, rébarbatif et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La pluie fait rage, on n’y voit pas.
Pollo, où donc te mène ton errance ?
Déserteur, où aller sinon en haut là-bas
En Bohême, mon chez moi en déshérence.

Arlequine retrouvée, l’Arlecchina !
Avant l’hiver froid, retour à Venezia.
Et le cirque déjà s’en reva.
Arlequine reperdue, l’Arlecchina !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Pollo, dis-moi, la Bohême ?
La Bohême, oh, je ne sais pas.
Tu trembles, la belle, tu as froid ?
Je ne sais pas, Pollo, quand même.

Pollo, tu as quelqu’un, là-bas ?
Où là-bas ? En Bohême, chez toi ?
Depuis le temps, on ne sait pas.
Personne, sans doute ; on verra.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Assis sous la galerie de bois,
Écoutant la pluie qui s’obstine
Sous sa cape mouillée, l’Arlequine
Frissonne et Mathias lui tient le bras.

Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,
J’étais venue à toi,
Et tu te détournes de moi.
Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mardi 15 octobre 2019

LE CHEVAL VERT


LE CHEVAL VERT


Version française – LE CHEVAL VERT Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italiennePoeta CompañeroJemima Zeller – 1974








Dialogue Maïeutique


Mon ami Marco Valdo M.I., tu surprendras toujours lecteur par les titres que tu donnes aux chansons que tu écris ou aux versions françaises de chansons conçues en d’autres langues. Ainsi en va-t-il de ce Cheval vert, anima passablement surréaliste. J’aimerais quand même que tu m’expliques comment ce Poeta compañero, Poète Camarade ou à la rigueur, Camarade Poète est devenu un Cheval vert ; là, les bras m’en tombent, façon de parler.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme je te l’ai déjà expliqué, les titres ont comme fonction d’attirer l’attention, de susciter la question, d’éveiller le regard du lecteur ; par ailleurs, ils ont aussi l’usage de donner une signification, de tracer un rai de lumière au travers du brouillard des messages nébuleux qui encombrent l’horizon de nos temps. Et comme on peut le voir, ce Cheval vert a parfaitement atteint cet objectif. Voici qui répond à ta question, je suppose ?

Certainement pas, Marco Valdo M.I. mon ami, car ce que tu dis là, je le savais avant même que tu répondes. Par contre, ce que je ne sais toujours pas, c’est ce que vient faire ici ce Cheval vert en lieu et place de ce Camarade Poète.

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, je n’ai rien dit du cheval vert et de son poète compagnon. Alors, voici : en 1935, à Madrid, au temps où en Italie, Carlo Levi était mis en prison, un citoyen chilien, le dénommé Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, par ailleurs poète, fondait une revue de poésie dont le titre était CABALLO VERDE, littéralement : Cheval vert et en assurait l’édition et la direction sous le nom (de plume) de Pablo Neruda. Or, il ne s’agissait pas vraiment d’une revue politique au sens habituel du mot, mais bien plus d’un brûlot proche du courant surréaliste qui traversait depuis quelques années déjà la culture du temps. Ce Cheval vert avait comme idée de porter à travers le monde la poésie « impure ».

C’est de plus en plus mystérieux, dit Lucien l’âne, je me demande ce que peut bien être une poésie impure portée par un cheval vert. Dis-moi.

Eh bien, voilà, reprend Marco Valdo M.I., cette poésie impure avait comme sens de mettre en question le statut de l’objet poétique tel que l’entendait la poésie « pure » ; ce qui, soit dit en passant, recelait purement et simple une révolution. Le Cheval vert de Madrid se cabrait face à la Nueva Poesia de Séville. En clair, Neruda affirmait ainsi que tout est objet de poésie, alors que d’autres tenaient à l’existence d’un monde à part, d’une chasse gardée, où seuls seraient admis certains aspects de la vie et du monde et que dès lors, en seraient bannis tous les autres. Il y aurait donc un univers poétique, en quelque sorte réservé à une élite (forcément à une élite) et le reste des choses et des gens considérés comme impropres et exclus du domaine poétique. On mettait le trivial et le réel à la porte ; on interdisait à la vision poétique de dévoiler les vérités cruelles du monde. En poésie aussi, c’était le règne des tabous. Voilà pour la ligne de partage et voilà ce contre quoi se dressait le Cheval vert. Mais il eut une vie courte, tellement courte que son quatrième numéro fut le dernier et pire, lui qui était déjà imprimé, ne fut jamais plié, ni a fortiori, publié pour cause de guerre civile en Espagne et depuis ce 18 juillet 1936, personne n’en a retrouvé la trace.

Si je comprends bien, dit Lucien l’âne, de ce Cheval vert, on ne connaît que trois numéros de 20 pages ; alors, pourquoi en faire un tel cas ?

Pour plusieurs raisons, répond Marco Valdo M.I. ; la première étant qu’il est une des premières victimes des généraux félons qui ont détruit et déshonoré l’Espagne et massacré sa culture et ses habitants ; la deuxième étant que cette minuscule revue rassemblait une grande part de la poésie de son temps aussi bien d’Espagne que d’Europe et d’Amérique et au-delà. Elle fut le rendez-vous des poètes du monde entier face au nationalisme hispanique et à tous les autres. En ce sens, c’était une publication prophylactique. La troisième est que je voulais une fois encore souligner le rôle de Cassandre que sont amenés à jouer – souvent sans le savoir – les poètes et les textes poétiques : poèmes ou chansons, comme on voudra. La quatrième raison est que ce Cheval vert et son goût de la poésie impure sont l’origine de ce Canto General de Pablo Neruda, qui est sans doute un des poèmes les plus célèbres du siècle dernier.

Oui, d’accord, mais alors, dit Lucien l’âne, je me demande toujours pourquoi cette chanson s’intitule en italien le camarade poète ?

Oh, Lucien l’âne mon ami, car elle entend célébrer plus particulièrement le Pablo Neruda militant politique et frère des Mapuches, raconter certains épisodes de sa vie et par la même occasion, en oublier beaucoup d’autres. Disons qu’elle met l’accent sur le compagnon de route de Salvador Allende et de cette révolution pacifique au Chili que les « boys de Chicago » assassinèrent un 11 septembre, très exactement le 11 septembre 1972.

Je comprends maintenant ton titre, dit Lucien l’âne et même, j’approuve totalement ce choix qui met en perspective les deux drames qui balisent la vie du poète chilien : celui de 1936 à Madrid et celui de 1972 à Santiago. Ceci dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde révoltant, pur, trop pur, nationaliste, trop nationaliste et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Dans le ciel bleu de Santiago,
Le 12 juillet d’il y a tant d’années,
La courte saison des fleurs est passée ;
Puis, ton esprit s’est enfui très haut :


Dans une nuit qui jamais n’aura de fin,
Sang du peuple araucain et cendres.
Dans l’obscurité, il y eut un rai de lumière
Quand Gabriela te tendit sa main.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Là-bas, en Espagne, fracas des sons,
Un cheval vert dans le ciel s’est dressé,
Mais la violence des généraux félons
Dans le sang, a tout brisé.


Rouge est la couleur de ta plume
Qui de l’Espagne retrace l’histoire
Et à maudire les chacals et les hyènes,
Elle court sur des feuilles baignées de larmes


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Quand Stockholm honora ton nom,
Tu ressentis la joie, mais tu sentis l’agonie
Quand ton esprit revenait à ce nom
D'Araucanie, à ta première Marie.


Quand la mort choisit ton jour
En ce septembre amer et lourd,
Tu trouvas la force d’un dernier cri
Contre les putschistes vendus aux Yankees.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.