mercredi 1 mai 2019

LE MERDOMÈTRE




LE MERDOMÈTRE



(ou Patron, ne vous fâchez pas)




Version française – LE MERDOMÈTRE (ou Patron, ne vous fâchez pas) – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Signor padrone non si arrabbi (Il merdometro)Dario Fo – 1966


Chaîne de montage Ford 1913




Quand, en 1966, Dario Fo écrivit pour "Ci ragiono e canto", le spectacle de chansons populaires préparé avec l’Istituto Ernesto De Martino, Cesare Bermani et Franco Coggiola, son "Merdometro" voulait faire certainement paraître paradoxal, quoique pas trop : les temps ont toujours été comptés pour le montage, et il est certain que le "paradoxe" de cette chanson ne s’est jamais résolu au détriment de la chaîne. La réalité, comme toujours, dépasse la fiction ; et ainsi, par exemple chez Esselunga, il est arrivé et avéré (suite à une controverse syndicale) que la direction empêchait les employés de quitter pendant deux minutes les caisses ou les comptoirs de nourriture, de viande et de poisson pour se rendre aux toilettes pour faire un besoin. Bref, ils ont été forcés de se retenir ou, comme alternative, de se faire dessus. Le temps de travail n’admet pas de dérogations. [AiL]


Dialogue Maïeutique

Je me demande, dit Lucien l’âne, ce que peut être ce merdomètre qui est le titre de cette chanson. Est-ce une personne comme par exemple l’est le géomètre ou alors, est-ce un instrument comme peuvent l’être le thermomètre, le décamètre, l’odomètre, l’odontomètre, le calorimètre, le voltmètre, le pantomètre ou le tachymètre ? Pour le poète, j’offrirai le pentamètre ou l’hexamètre. Ainsi, face à ce merdomètre, tu me vois assez perplexe.

Assez perplexe, Lucien l’âne mon ami, mais quand même également fort lucide, car tu as bien perçu que ce merdomètre pourrait être une personne ou une chose, plus proprement un instrument. Et même puisque tu cites le décamètre, ce pourrait être une unité de mesure comme c’est le cas du décamètre, du centimètre, du décimètre, tous dérivés du mètre.

Quand je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, au thermomètre et à certain endroit où, selon un usage longuement établi, on le glisse, je trouve qu’il entretient un certain lien de parenté avec le merdomètre.

Et moi, dit Marco Valdo M.I., j’ai en tête qu’il faudrait aussi inventer le copromètre de façon à différencier l’instrument de mesure de la densité et de la consistance de la « matière », rôle dévolu au merdomètre de l’instrument de mesure du volume et de la quantité de la « matière ». Cependant, il ne s’agit pas d’une chose ou d’un instrument, mais bien d’une personne qui mesure la durée employée à la production excrémentielle par une autre personne humaine. Car, vous les ânes, vus pouvez vous soulager en marchant et donc en travaillant, sans que la chose ne vous handicape ou ne vous dérange. Pour l’humain, c’est pas pareil. Du moins, l’humain et chez nous et de nos jours se doit d’entourer toutes ces activités d’un voile de protection ou de discrétion.

Marco Valdo M.I., en voilà assez sur cette matière ; je pense et j’espère que la chanson dit d’autres choses et j’aimerais que tu me les précises un peu. Que vient faire un « Patron » dans cette affaire ?

Le merdomètre, tout simplement, Lucien l’âne mon ami ; d’ailleurs, on aurait pu écrire le merdomaître. Le merdomètre, c’est lui en personne qui a l’honneur de ce nouveau mot, créé spécialement à son usage. Une désignation qui signifie qu’il persécute ses ouvriers, ceux affectés à la chaîne de fabrication. Ne me demande pas ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, je n’en sais rien et ce n’est pas dit dans la chanson. Cependant, retiens ceci que le merdomètre est une des conséquences du taylorisme, un sous-produit de la recherche à tout prix de l’efficience ou de sa version soviétique qu’était le stakhanovisme.

Entre parenthèses, demande Lucien l’âne en souriant, je pose officiellement la question de savoir si le glorieux héros Aleksei Stakhanov arrêtait son effort titanesque pour des considérations aussi futiles ou bien, comme les soldats qui montent à l’assaut, faisait-il tout simplement dans son caleçon ?

C’est une excellente question, Lucien l’âne mon ami, mais là aussi, je n’en sais rien. Pour te résumer l’histoire en restant dans le ton qui convient, ce patron reproche à ses ouvriers de passer du temps aux toilettes et menace de sanctionner ces manquements au règlement d’atelier ; bref, il les fait chier au point que tout le personnel finit par en avoir plein le cul.

S’ils continuent comme ça, dit Lucien l’âne, ils vont tous – ouvriers et patron – se retrouver dans la merde. Il vaudrait mieux qu’ils trouvent une solution équitable pour évacuer ces difficultés et reprendre détendus la vie commune en chantant en chœur, ce joyeux refrain bien de chez nous :

« Pompons la merde, pompons-la gaiement »

Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde merdique, excrémentiel, coprophage et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Patron, ne vous fâchez pas,
Mais je voudrais aller aux toilettes.
– Vous y êtes allé avant-hier,
Vous voulez y aller tous les jours,
Vous voulez vraiment me ruiner,
Vous ralentissez la chaîne ! -


– Patron, je vous promets
Que dès demain, je n’irai plus,
Je ne mangerai que du bouillon
Et je ferai seulement pipi, ici. -


– Allez, mais dépêchez-vous, trois minutes,
Comme c’est écrit dans votre contrat,
On ne fume pas dans les toilettes,
On ne lit pas dans les toilettes,
Il y a un périscope qui vous vit.


Six secondes pour y arriver,
Trois secondes pour se déshabiller,
Trois secondes pour s’asseoir,
Arrive le patron pour vous presser.
Il ne vous reste qu’à vous dépêcher.
Trois secondes pour se lever.
Trois secondes pour se rhabiller.
Avec de la chance, tu peux te laver,
Et courir au travail tout de suite.


On n’en peut plus,
On n’en peut plus

lundi 29 avril 2019

CHANT DES BAGASSES, PHARE DE CITOYENNETÉ

CHANT DES BAGASSES, 

PHARE DE CITOYENNETÉ

Version française – CHANT DES BAGASSES, PHARE DE CITOYENNETÉ – Marco Valdo M.I. - 2019
Chanson italienne – Canto delle battone, faro di civiltàDario Fo – 1964

Tiré du spectacle : "Settimo: ruba un po’ meno"
Parole
:Dario Fo
Musiq
ue : Fiorenzo Carpi
Te
xte in La Musica dell’Altra Italia






Dialogue Maïeutique

Quel étrange titre que celui-là !, dit Lucien l’âne. En vérité, si je n’étais pas âne si ancien et si répandu dans le monde, si je n’avais bourlingué jusque dans les vieux ports, je n’y comprendrais rien à ces bagasses et à ce phare. Cependant, je compte beaucoup sur tes explications.

Certes, Lucien l’âne mon ami, et je suis tout à fait ravi de pouvoir t’en donner quelques-unes. Et pour commencer je te rappelle qu’il s’agit ici de la version française d’un titre qui à première vue, dans sa langue d’origine : l’italien, n’est pas vraiment clair pour l’étranger à la langue et à la culture. C’est proprement une dimension particulière que j’ai voulu exprimer sachant que bayadères aurait donner un son trop oriental. Que sont donc ces « battone » pour qui n’a pas l’habitude de les fréquenter sous cette appellation ? Il y fallait donc un terme français qui, quoique très précis laisse flotter un parfum de lagune à l’exotisme brumeux. J’ai donc choisi « bagasses », peut-être aussi par proximité de son, ne voulant pas dire « putains », ni « prostituées » et moins encore, « péripatéticiennes », qui pourtant – tout comme « battone » – indiquait la déambulation comme mode opératoire.

Oh, dit Lucien l’âne, c’eût été une démarche d’apparence un peu trop philosophique.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., ces « battone » sont des demoiselles qui littéralement « battent » le trottoir de leurs talons – Georges Brassens dit d’ailleurs – je cite de mémoire – dans sa « Complainte des filles de joie » (https://www.youtube.com/watch?v=HwPgs21a8_I), qui est une illustration du sens de « battone » :

« Car même avec des pieds de grue,
Car même avec des pieds de grue,
Faire les cent pas le long des rues,
Faire les cent pas le long des rues,
C’est fatigant pour les guiboles,
Parole, parole !
C’est fatigant pour les guiboles.
Non seulement elles ont des cors,
Non seulement elles ont des cors,
Des œils de perdrix mais encore,
Des œils de perdrix mais encore,
C’est fou ce qu’elles usent de groles,
Parole, parole !
C’est fou ce qu’elles usent de groles. »

Ah, dit Lucien l’âne, ce sont des déambulatrices de profession. À propos de profession, il en est de pires, mais à chacun son métier et les vaches seront bien gardées, dit-on par chez nous. Mais revenons à la canzone.

Oh, dit Marco Valdo M.I., on ne s’est pas éloignés une seconde. Tout au contraire, l’affaire se précise. Ces dames – étant ce qu’elles sont et faisant ce qu’elles font, exercent une profession libérale (du moins celles qui ne sont pas mises en esclavage ou sous dure tutelle par des exploiteurs avides) et par cette canzone, revendiquent leur rang dans la société au nom des services rendus et pas seulement, aux particuliers. L’argument est fort, comme le montre la chanson.

Certainement, Marco Valdo M.I., le titre doit être pris en quelque sorte avec des pincettes. Comme la chanson, il est tellement plein d’ironie qu’on dirait un oursin. Il est fort ce « phare de citoyenneté » qui caractérise, qui définit, qui autodéfinit les « bagasses » et pour tout dire, qui porte leur revendication de reconnaissance. On pourrait adapter à leur endroit cette revendication que portait Carlo Levi – « Non più cose, ma protagoniste ! », il en avait fait un tableau. Il y a dans cette canzone un « nous » qui s’autoglorifie. Tout comme les folles filles accompagnant les militaires et celles d’Anvers, qui défendirent vaillamment leur « jour d’amour », celles-ci revendiquent l’éminence de leur rôle dans la société, la grandeur de leur âme et l’importance de leur contribution à la gloire de la Nation et de la Marine. Pour les détails, voir la chanson qui est pleine de moralité.

Dès lors, Marco Valdo M.I. mon mai, tissons le linceul de ce vieux monde éclairé, financé, entretenu par ces dames et néanmoins, cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Les premières femmes qui ont été
En Palestine débarquées par les Croisés
C’était nous, nous les dévergondées,
Les premières vraies femmes croisées.


Dans le Nouveau Monde, nous étions quarante.
Les premières femmes de la sainte Espagne :
Avant les prêtres, nous avons été débarquées
Et ensuite aux caciques, on nous a cédées.


Nous sommes le phare de la civilisation,
Les vraies dames de charité, pleines d’abnégation :
Nous vendons de l’amour qui n’a pas de prix,
En noir et à bas prix.


Quand dans le temps, désormais passé,
Dans des maisons closes, on allait pécher,
Notre amour y était taxé
Et environ un tiers allait à l’État.
Avec cet argent, on a calculé,
Ils se sont payé un trois-mâts,
Un croiseur et un cuirassé
Qui voguent sur la mer toujours
Aujourd’hui, payés par notre amour,
Par trente pour cent de notre amour.


Si vous pensez alors que les matelots
Ont dépensé chez nous le fruit de leur boulot
Et que nous avons à nouveau reversé
À notre royal État, un bon tiers,
Il est clair que nous avons couvert
Toutes les dépenses de l’amirauté,
Et notre État pour sa frégate.
N’aura pas déboursé une datte.


Nous sommes un phare de citoyenneté,
De vraies dames de charité et
La patrie doit se souvenir toujours
Que quand un croiseur vient au jour,
Il est le fruit de notre amour !


samedi 27 avril 2019

LE CHANT DES SANS-ABRI


LE CHANT DES SANS-ABRI 


Version françaiseMarco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Das Lied Der Obdachlosen – Bertolt Brecht – 1932

Paroles de Bertolt Brecht
Musique de Hanns Eisler
Avec Solidaritätslied, une autre chanson de Brecht-Eisler, incluse à l’origine dans la bande sonore du film « Kuhle Wampe, oder Wem gehört die Welt" (« Ventre vide, ou À qui le monde appartient ») réalisé en 1932 par Slatan Dudow sur un scénario de Brecht et Ernst Ottwald.



Obdachlos Berlin 2019




Je pense que « Das Lied Der Obdachlosen – LE CHANT DES SANS-ABRI » devrait accompagner les séquences du film dans lequel, après le suicide de son frère au chômage, la protagoniste Anni et ses parents sont expulsés de la maison et sont obligés de rejoindre d’autres personnes expulsées et au chômage dans un camp de tentes et de baraquements à la périphérie de Berlin que ces mêmes habitants ont appelé « Kuhle Wampe ». Les producteurs du film ont cependant préféré retirer le morceau de la bande sonore afin de ne pas tomber sous la censure, car il s’agissait essentiellement d’une satire de l’article 115 de la Constitution allemande de 1919, qui dit : « La demeure de tout Allemand est pour lui un lieu d’asile et est inviolable. Les exceptions ne sont admissibles qu’en vertu de la loi. » 

La censure frappa malgré tout et durement le film : projeté dans 14 cinémas de la capitale en mai 1932, « Kuhle Wampe » fut immédiatement retiré pour offense au gouvernement et à l’administration de la justice. En effet, le film dénonçait clairement l’inefficacité des mesures gouvernementales pour le travail et contre le chômage et la bureaucratie judiciaire sourde aux demandes légitimes de protection et de justice des classes défavorisées. Dudow, Brecht et Ottwald ont notamment été contraints de couper court à une scène dans laquelle était dénoncé un décret d’urgence qui réduisait les allocations de chômage et une autre dans lequel un juge s’est montré indifférent aux manifestations d’Anni pour l’expulsion qui avait eu lieu. « Kuhle Wampe » eut aussi des problèmes du point de vue de l’offense à la religion et à la pudeur : la scène dans laquelle un groupe d’ouvriers se baignent complètement nus dans la rivière tandis qu’en arrière-plan le clocher d’une église sonne les heures fut coupée et, surtout, la scène qui regrettait que le crime d’avortement fut introduit dans le code pénal, fut éliminée (la protagoniste Anni tombe enceinte, puis avorte) et dans laquelle était présentée la publicité pour une marque connue de préservatifs de l’époque… ( ‎‎Bertolt ‎Brecht en el mercado donde se compran las mentiras, di Angel Ferrero, Barcellona)‎



Nous, on voulait avoir un abri.
Ils ont dit : « Allez donc vite là-bas ! »
Nous, on criait comme des corbeaux :
Nous, on voudrait avoir un abri.
C’est plein de gens partout là-dedans.
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.


Nous, on voulait trouver un emploi.
Ils ont dit : « Faites la queue ! » :
L’entreprise était déjà en faillite,
Et devant attendaient des gens
Et ils nous ont demandé, où on pouvait trouver quelque chose.
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.


Nous, on a dit : « Allons nous baigner.
L’eau était aussi bien à nous.
Quand nous, on a nagé
On a voulu retourner et ils ont demandé :
Qu’allez-vous faire à présent ?
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.

jeudi 25 avril 2019

Le Procès-verbal



Le Procès-verbal


Lettre de prison 24

31 mai 1935


Carlo Levi 1935






Dialogue Maïeutique


La chanson, Lucien l’âne mon ami, s’intitule « Le Procès Verbal ». Et il me vient à l’esprit soudain cette question : « Combien y a-t-il de procès-verbaux dans le monde chaque heure, chaque jour, chaque année et ainsi de suite et dans toutes les autres ? ». J’en ai la tête qui chavire et plus encore quand je pense qu’ils sont tous conservés dans des archives.

Ah, les archives, Marco Valdo M.I. mon ami, j’en ai le tournis. Si on les empile à un endroit, elles doivent être plus grandes que l’Himalaya et dire que certains craignent les inondations ou les mouvements tectoniques qui engendrent les montagnes et les plissements de terrain. Mais les archives seront bien plus rapides, car nourries par les procès verbaux, copieusement, elles vont bientôt nous submerger, tous. C’est le délire de l’humanité de vouloir tout conserver et tout pérenniser les monuments, les papiers ; tout éterniser à commencer par elle-même.

Les archives, copieusement nourries pas les procès-verbaux, sans doute aucun, vont nous écraser, Lucien l’âne mon ami ; à moins que ce ne soient les automobiles ou les objets qui l’emportent dans cette course à l’ensevelissement. Donc, la chanson de prison s’intitule : « Le Procès-verbal » ; il s’agit du célèbre PV d’interrogatoire du Sieur Levi par la police politique, autrement dit les agents, les inspecteurs, les commissaires ou que sais-je encore, de la trop célèbre OVRA, descendante directe de l’Okhrana, police secrète et politique de l’Empire russe, dont la Tcheka, le Guepeou (GPU), le NKVD, le KGB, le FSB sont les clones successeurs, mais ce n’est aps pour autant une spécificité russe, encore moins une exclusivité, et on avait le temps, on pourrait en faire la recension tout au travers de l’Histoire et partout dans le monde contemporain.

D’accord, Marco Valdo M.I. mon ami, cependant, ce n’est pas le moment ; parle-moi plutôt de la chanson elle-même.

Elle commence, dit Marco Valdo M.I., par des considérations sur la peinture et cet insistant espoir de libération qui est à la fois, réel et en grande partie aussi, une pose du prisonnier Levi pour dérouter ses censeurs. On y trouve aussi toujours et encore ces réfutations des accusations qui sont portées à son encontre :

« Un homme politique dangereux, moi ?
Où ont-ils été chercher ça ? »

Et cette pointe, cette pique, terriblement aiguë, pour le censeur qui sait lire :
Pour le reste, lire leurs archives
Quand ils auront disparu. »

Quand ils auront disparu… Il parle des fascistes, il annonce la fin. En clair, le régime est de toute façon condamné à disparaître. Dans un univers et parmi des gens aussi soumis à leurs émotions, aussi superstitieux, cela revient à jeter un sort. En clair aussi, Carlo Levi est parfaitement conscient que les PV gardent traces de ces « entretiens » et de ce qui y est dit. Ce sont des révélateurs détonants dans le futur et de cette manière, celui qui collabore, celui qui trahit est dès ce moment pris dans le filet de la trahison et se voit obligé de continuer. C’est un mécanisme de chantage dynamique. Pour le reste, voir le texte de la canzone qui dit encore beaucoup de choses.

Je sais, dit Lucien l’âne, c’est ainsi avec les textes poétiques ; ils racontent toujours mille choses en quelques mots qu’on arrive à leur faire dire seulement en les laissant se déployer, un peu comme le parfum d’une rose dont on ne perçoit l’amplitude, la profondeur que si on prend la peine de lui tenir compagnie. Enfin, concluons et tissons le linceul de ce vieux monde terne, procédurier, fouineur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un critique d’art du futur
Dans un siècle, scientifiquement,
Étudiera ma peinture.
Il lui faudra bien sûr
Tenir compte des événements.

L’autre fois, j’ai peint des fleurs
On change avec les ans
Et la peinture suit le mouvement.
Tout coule et rien ne demeure.
Que peindrai-je cette fois en sortant ?

Comment savoir ?
Le monde est dans un brouillard.
Je ne sais plus rien.
J’attends avec espoir
Qu’on me libère demain.

Procès-verbal de mon interrogatoire.
Dans le bureau de la police politique,
À Turin, a comparu…
Pour le reste, lire leurs archives
Quand ils auront disparu.

Un homme politique dangereux, moi ?
Où ont-ils été chercher ça ?
D’elle-même, la vérité s’imposera
Et le jour-même, on me relâchera.
Ah, je voudrais y être déjà !

Il n’y aura pas de bonne surprise.
Tout est décidé là-bas.
Mais à ma sortie, on dansera
Ensemble, ces danses assises.
Quelle belle fête, on se fera!

POÉSIE FACILE

POÉSIE FACILE


Version FRANÇAISE – POÉSIE FACILE – Marco Valdo M.I.2019
Chanson italiennePoesia facileMassimiliano Larocca2015

Poème de Dino Campana [1928]
Tiré des Canti Orfici (édition à compte d’auteur – Firenze 1914
Musi
que : Massimiliano Larocca
Interpr
étation : Massimiliano Larocca
Vo
ix et guitare ténor : Cesare Basile
Album
 : Un mistero di sogni avverati [2015]


Dino Campana



Le poète Dino Campana, né le 20 août 1885 à Marradi, en Toscane romagnole, aurait été fou, dit-on. Comme il y a maintenant beaucoup de biographies de ce grand poète, philologiquement correctes ou romancées (ainsi que des films et des scénarios), je n’en ajouterai certainement pas une autre, je ne parlerai pas de son célèbre et grand amour avec Sibilla Aleramo et ça se terminera que je ne dirai même pas qu’il est mort, vraiment là à l’asile, le 1er mars 1932 à Castelpulci près de Lastra a Signa, à deux pas de la villa (appartenant au ténor Enrico Caruso), qui vit beaucoup de sa relation avec Sibilla Aleramo.

Dino Campana est enterré à deux pas de là, presque comme un empereur, dans la médiévale et magnifique Badia a Settimo. Je l’ai vue par hasard, une nuit d’Halloween lointaine, quand je suis entré à l’intérieur de l’asile de Castelpulci (alors encore dans un état d’abandon sinistre, avant sa reconversion en quelque chose lié aux institutions juridiques universitaires européennes ou quelque chose comme ça, choses qui ne m’intéressent pas) avec une bande d’enfants qui grouillent à la recherche de babioles sans valeur (et le lieu les y incite vraiment, je le garantis).

Dino Campana, un grand poète, avait certainement un énorme malaise existentiel en lui ; mais qui n’en a pas ? Seulement, il n’est pas donné tout le monde d’être Dino Campana, avec tout ce que cela implique. Pendant longtemps, il est resté, sinon inconnu, au moins méconnu. Je m’étais toujours demandé pourquoi – par exemple à Florence – un poète « patriotique » comme Aleardo Aleardi s’était vu consacrer une grande avenue, alors que Dino Campana s’était vu réserver un cul-de-sac insignifiant à côté du Centre technique fédéral du Ballon, à Coverciano ; puis j’ai lu quelques critiques assez pompeuses, même dans ma grande et bien faite édition Oscar Mondadori, des « Canti Orfici », que j’avais achetéE à quinze ou seize ans. Une affaire de garçon, parce que Dino Campana est un de ces poètes qui vont droit au cœur des garçons, surtout s’ils sont difficiles et seuls, c’est-à-dire des garçons. Comme le garçon Rimbaud & d’autres, ou comme le garçon Massimiliano Larocca, auteur-compositeur-interprète florentin qui, semble-t-il, à l’âge de dix-neuf ans, il y a quelques années, a commencé à chanter précisément en mettant en musique certains des Canti Orfici (Chants Orphiques) de Dino Campana.

Contrairement à d’autres pays (je pense à la France, je pense à la Grèce), qui ont une grande tradition de poésie mise en musique par des gars (comme le gars Brassens, comme le gars Theodorakis), l’Italie des poètes en musique en a toujours produit peu. Sans parler d’un gars de Rifredi, un quartier populaire et prolétarien de Florence, qui commence à être auteur-compositeur-interprète en choisissant les Canti Orfici de Dino Campana, des chansonnettes vulgaires qui longtemps, n’ont pas été reconnues par la littérature italienne du XXe siècle, parmi les plus grandes choses produites par un pauvre homme qui a connu une vie étrange, pénible, presque toujours de merde et qui est mort dans la maison de fous. Ce garçon de Rifredi, cependant, s’est avéré être absolument récidiviste. Non seulement dans la suite de sa carrière, entre les retours de passions et de beaux étés, il a toujours continué à chanter et à transporter Dino Campana (une fois, il y a des années, même dans la villa d’Enrico Caruso à Lastra a Signa, j’y étais aussi et je peux en témoigner) ; l’année dernière, il est revenu à Dino Campana en beauté avec Nada, Riccardo Tesi, Cesare Basile et autres. Il a repris certaines de ses premières choses « campanianes » et en a mis d’autres en musique. Massimiliano Larocca est un peu plus âgé maintenant, il a toujours sa belle et chaleureuse voix (Il faut l’entendre pour le croire) et il porte régulièrement sa fameuse veste sombre, laquelle si Leonard Cohen la voyait, réactualiserait certainement le célèbre imperméable bleu. Et Dino, Dino Campana, est toujours là. Des choses de gars, en fait. Des histoires de fous.

Vous me pardonnerez si, en conclusion, j’utilise un instant les fameuses biographies dont, au début, j’ai dit que je ne voulais pas les répercuter ici. Après que personne n’ait voulu qu’il imprime et publie les Canti Orfici, et après avoir vu perdre le manuscrit par Ardengo Soffici, à qui il l’avait confié (il a dû le réécrire de mémoire), Dino Campana a imprimé et publié le livre à ses frais et a commencé à le vendre à Piazza Vittorio, à Florence, aux gens qui passaient. On était en 1914, des roulements de tambours et des sonneries de guerre, l’Italie patriote et nationaliste, tricolore et ainsi de suite. Les biographies, toujours elles, disent que, dégoûté par tout ça, Dino Campana dédia le livre à « Guillaume II, Empereur d’Allemagne ». Il ne recherchait pas la paix et ne supportait pas la guerre, le Campana de Marradi ; même si la « Poesia Facile » (Poésie Facile) remonte à 1928, les Canti Orfici (Chants Orphiques), son œuvre unique et éternelle, ne finit jamais et, peut-être, ne sont pas encore achevés à présent. Et il faut dire, certes, que cette phrase, le premier vers de ce poème, est généralement comprise comme un résumé précis de sa vie, des revers et des ruines d’un esprit, d’un « combat intérieur » sans solution.

Il n’y a pas, en somme, de référence directe au sujet principal de ce site, à son « topos », même s’il m’a plu de penser qu’il pourrait très bien fonctionner comme une sorte de slogan de synthèse (les voies de la poésie sont infinies). Au final, cette « POÉSIE FACILE », si elle doit aller quelque part, a été mise dans le « parcours » des asiles, bah. L’arbitraire ? Vous pouvez le penser, sans aucun doute. Bref, c’est aussi un « Mistero di sogni avveratiMystère des rêves AVÉRÉS », comme s’intitule l’album de Massimiliano Larocca. Par exemple, je rêve parfois d’être passé, vers 1914, Piazza Vittorio et d’avoir acheté un exemplaire original de Canti Orfici à un jeune homme qui était clairement à moitié retardé, ce qui, actuellement, aurait fait de moi un millionnaire. Rien à faire. Néanmoins, je voudrais souscrire à ce vers de Campana : « Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre ». Ça me représente : moi, toi, toi, nous, toi, lui, eux. Salutations. [RV]



Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre
Tranquille et seul, je vas par le monde en rêve
Plein de chansons suffoquées. J’aspire
Au brouillard et au silence dans un grand port.

En un grand port plein de voiles légères
Prêtes à appareiller pour l’horizon azur
Ondulant doucement, tandis que le murmure
Du vent en de brefs accords s’étire.
Et ces accords que le vent emporte
Loin au-dessus de la mer comme morte.
Je rêve. Je suis seul et ma vie est triste.

Ou quand ou quand en un matin brûlant
Mon âme s’éveillera au soleil, dans
Ce soleil éternel, libre et tremblant.

Et ces accords que le vent emporte
Loin au-dessus de la mer comme morte.
Je rêve. Je suis seul et ma vie est triste.

Ou quand
ou quand en un matin brûlant
Mon âme s’éveillera au soleil, dans
Ce soleil éternel, libre et tremblant.

Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.
Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.
Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.
Je ne cherche pas la paix, je ne supporte pas la guerre.
Je ne cherche pas la paix.

mercredi 24 avril 2019

DINO CAMPANA – POÈTE SECRET


DINO CAMPANA – POÈTE SECRET


Version française – DINO CAMPANA – POÈTE SECRET – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Dino CampanaMassimo Bubola – 1997



Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.
Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.





Peu l’ont compris, beaucoup s’en sont moqués.
Ce poète enfant, tant l’ont tué
Tant de critiques idiots, de poètes de salon.
Tant d’illustres collègues ont effacé son visage.



J’ai rêvé de Dino Campana, cette nuit
À la lune pâle avec le fantôme d’Ophélie
Pour mieux comprendre le monde, ils échangeaient leurs yeux.
Leurs lentilles de larmes, leurs lentilles de feu.
Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,
Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;
Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;
Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.



Hier, j’ai rêvé de Dino Campana.
Je voyais descendre du Falterona
Et tomber près de lui une étoile lointaine
Et couvrir de sang cette montagne noire.



Et de Dino Campana, nous avons lu le pénible sort
Dans les lumières les plus sombres, dans les plus claires ombres :
La douleur de l’enfant d’une mère distante,
Sa courte vie, sa longue mort.



Lui ne voulait pas la paix et il ne voulait la guerre,
Seulement jeter ce pont entre l’infini et la terre ;
Lui ne voulait pas d’un amour pour s’abriter du ciel ;
Alors, il descendit en enfer pour se sauver du gel.
Il n’a jamais eu le prix Nobel
Et aucun prix d’aucune sorte ;
C’était un poète des choses secrètes,
Des vagues immenses
Et oublié par les jours, il mourut à l’asile,
trop d’électrochocs ont brûlé ses rêves.