mardi 4 décembre 2018

LA FERME DES ANIMAUX

LA FERME DES ANIMAUX


Version française – LA FERME DES ANIMAUX – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – La fattoria degli animaliAssemblea Musicale Teatrale – 1978








Le vent des ans ’70 souffle encore sur une Italie qui semble très éloignée de celle d’aujourd’hui, même si beaucoup de problèmes restent plus ou moins inaltérés, comme les guerres qui frappent le monde et les diverses fermes de Monsieur Jones dispersées dans les continents avec les mêmes logiques d’exploitation et de profit toujours sur le dos des plus faibles, naturellement. Et l’écho du livre de George Orwell continue à retentir dans la réalité, quotidiennement. Les noms et les modalités changent, mais les activités contre la vie de l’homme restent pareilles. Et alors résister et lutter pour améliorer la vie de tous reste l’unique programme vraiment valide.


Dialogue Maïeutique


Celle-là, je la connais fort bien, dit Lucien l’âne. La Ferme des Animaux, j’y suis allé voir mon cousin et j’en ai gardé le souvenir impérissable de ce qui arrive à ceux qui pensent pouvoir changer le monde en prenant le pouvoir. Patrick Font, qui chante La Vieille[[57413]], disait dans un mémorable discours pour les législatives françaises de 1978, précisément l’année de cette chanson – La fattoria degli animali, qu’il ne voulait
« pas le pouvoir pour le pouvoir,
mais le pouvoir pour pouvoir pouvoir ».


D’autant plus que la plus intéressante formule de cette parabole orwellienne est une création de l’âne, un de mes lointains cousins à qui je l’avais enseignée. Elle dit : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres ». Ces derniers sont évidemment les cochons ; après, il y aura les chiens et ce sera pire encore.


Donc, Lucien l’âne mon ami, tu sais clairement de quoi il s’agit et tu conviendras comme moi que c’était une bonne idée d’en faire une chanson. Bien sûr, la situation décrite par cette ferme ne peut en aucun cas être comparée à ce qui se passe dans nos sociétés et l’animalisme, qui est le régime de la ferme des animaux, ne saurait être confondu avec les grands « ismes » de notre temps. Comme par exemple, le libéralisme.


Cependant, Marco Valdo M.I., il me paraît que dans la lignée de ce philosophe d’Orwell, on pourrait rappeler ce paradoxe :


« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme ;
le communisme, c’est l’inverse »


et à mon sens, pour ce qu’on en a vu jusqu’ici, ce n’est pas faux.


Tu dis juste, Lucien l’âne mon ami et d’ailleurs, j’ai toujours eu l’idée que cette fable s’appliquait autant à l’un qu’à l’autre de ces modes de domination. En fait, ce conte moral ou politique, comme on voudra, me paraît être assez inspiré des fabulistes anciens et singulièrement, de ces grenouilles qui demandaient un roi que racontait La Fontaine et dont le conseil aux grenouilles, après remplacement du roi débonnaire par un roi plus autoritaire, est :


« De celui-ci contentez-vous,
De peur d’en rencontrer un pire. »


Et avant de te laisser conclure, je voudrais revenir un instant sur la conclusion de la chanson, qui intéresse spécialement la question de la guerre, qui dit :


« Chacun en arrive sans hésitation
À se demander pourquoi sans patron,
On s’entretue encore
À la guerre. »
et dire qu’à mon sens, c’est que quel que soit le système d’État et quelle que soit la nation ou la religion, il y a toujours – dans les sociétés que nous connaissons – un patron ; qu’il soit un dictateur (c’est le plus simple), un conglomérat, un comité central, un congrès, un comité, une assemblée, un gouvernement, un président, un conseil d’administration, une église, un prophète, un directeur, un chef d’atelier, un chef de bureau, un officier, peu importe, pour l’homme, c’est toujours un pouvoir.


Effectivement, dit Lucien l’âne, moi ce qui m’est toujours venu en tête et à travers tous les âges, c’est que l’âne ou l’homme, le vrai problème avec le pouvoir, c’est le pouvoir lui-même, qu’il soit en des mains individuelles ou collectives. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde dominateur, libéral, socialiste, communiste, religieux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La ferme des animaux
Laisse un vide derrière soi
Comme dans les yeux de toute bête qui travaille.
À peine réussit-on parfois
À se demander pourquoi
Sans patron, on se tue encore à la guerre.

La ferme des animaux,
Dans une fureur du pouvoir populaire,
Brûlant tous les trophées et les cotillons,
A jeté Monsieur Jones à la porte,
Car elle en avait marre de se faire rudoyer
Et retrouva le goût de la juste appropriation
De ce que le patron
Tous les jours lui a volé.

La liberté se mélangeait à la conscience
Du péril qu’il s’en revienne
Et la peur qu’il resurgisse
Poussait les animaux à se rapprocher
Et les a convaincus de s’organiser.
Ainsi, sous la conduite provisoire
D’un gouvernement de cochons,
Tous travaillèrent à la collective accumulation.

Il peut sembler étrange, mais il est prouvé
Presque scientifiquement
Que le suidé est fait pour diriger.
La ferme des animaux reconnaissante
A remercié
L’intelligentsia pour ce service éminent.

Et par son travail, on produit chaque jour
La part des cochons qui toujours
S’empressent de hurler : « Travaillez
Si vous ne voulez
Pas que le patron revienne un jour ! ».

Et le pouvoir provisoire
Employa à titre transitoire
Deux chiens policiers
Pour confisquer autoritairement
Les oeufs de Cococò la poule
Qui ne voulait pas voir cuire ses enfants.

On cassa les œufs dans la gamelle
Du cochonnet qui s’écrie :
« Quelle stupide bête de basse-cour,
L’échange de marchandises
Avec les amis du terrible monsieur Jones
Est seulement un moyen pour l’avoir moins hostile,
Cette poule est un espion trotskiste
Ou précapitaliste qui ne comprend pas
Le sens historique de donner pour aider notre État
Ses enfants en sacrifice ».

De là, la vieille histoire
La laide histoire des errements,
Plans quinquennaux, guerre froide, purges,
Qui provoquèrent le désastre
Dans les fermes voisines,
Les répressions par les patrons ou les cochons.
De là, la vieille histoire
comme il y en eut tant et tant
Des tentatives des races dominantes
Pour masquer la prétendue
Science de la foi
À la bête de cour qui croit.

Mais le dirigeant n’est pas mis en discussion
Et moins encore le scientifique, bien sûr
Même les camarades les plus durs
Hurlent : « À bas les hommes et les cochons,
Essayons avec les plans ou avec les kangourous ».
La ferme des animaux
Laisse un vide derrière elle
Dans les yeux de toute bête qui travaille.
Chacun en arrive sans hésitation
À se demander pourquoi sans patron,
On s’entretue encore
À la guerre.

lundi 3 décembre 2018

Courons à l’Étoile


Courons à l’Étoile

Chanson française – Courons à l’Étoile – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
114
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XVII)








Dialogue Maïeutique

« Courons à l’étoile ! », Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que c’est encore qu’un titre pareil ? Et qui donc va courir à l’étoile ? Et pourquoi ? Et de quelle étoile, il s’agit ?

Calme-toi, dit Marco Valdo M.I. et arrête cette litanie de questions inutiles puisque tu sais pertinemment que je vais y répondre point par point. Au fait, que disais-tu déjà ? Je ne m’en souviens plus de tes questions, tellement il y en avait. D’abord,il me semble qu’il y avait la question du titre – c’est l’habitude chez toi. Donc, « Courons à l’étoile ! ». Deux remarques : en premier, l’impératif est de Till, mué en chef de commando ; ensuite, il y a cette idée de « marche à l’étoile », en quelque sorte accélérée pour les besoins du scénario. L’étoile, elle, elle est nettement identifiée, ce n’est pas une étoile ; c’est une planète, c’est Vénus, dite l’Étoile du Berger, qui au soir et en début de nuit, indique le plein ouest.

Une étoile au nom sympathique, dit Lucien l’âne, dont on comprend aisément qu’elle ait reçu toute l’attention du berger, lequel comme on sait vit la plupart du temps seul sur les plateaux de transhumance et n’a pas souvent l’occasion de voir d’autres Vénus.

Bien, après ce petit intermède, reprend Marco Valdo M.I., pour comprendre l’affaire, je te rappelle que la flotte et le bateau de Till, La Brielle, sont bloqués par les glaces dans le bras de mer, d’une sorte de mer intérieure, qui conduit à Amsterdam et qui se nomme l’IJ et qui est aligné d’est (IJ) – ouest (port et côte).

Fort bien, dit Lucien l’âne. Je me disais justement comment est-il possible d’aller vers Vénus, alors qu’en Mer du Nord, la mer est située généralement à l’ouest. La question suivante était : qui court à l’étoile ?

En décomposant, c’est en effet plus clair, dit Marco Valdo M.I. en souriant. Qui court à l’étoile ? Ce sont des marins et des soudards qui suivent Till et Lamme pour aller à terre chercher « manu militari » des vivres pour la flotte. Les détails sont dans la chanson. Cependant, l’essentiel est ailleurs que dans cette opération militaire de brigandage ; il se trouve dans le rôle que s’adjuge le brave Lamme qui se révèle à l’usage un homme plus énergique, plus volontaire et plus « à cheval sur les principes » qu’on l’imagine ordinairement. Je te laisse découvrir cet étonnant chef-coq.

Alors, découvrons et tissons le linceul de ce vieux monde étoilé, fourvoyé, affamé et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



« Plus de bœuf, plus de porc, plus de poulet,
Plus de vin, plus de bière, plus de lait,
Plus rien dont on vive,
Qui m’aime me suive ! »,

Dit Lamme. « Personne ne part ! », dit Till.
« Till, mon ami fidèle, tu es capitaine
Et nous ne sommes plus dans le civil,
Mais je ne pars pas pour des fredaines.

Moi qui n’aime que le repos,
Qui ne tue que la dinde ou l’oie,
Moi qui t’ai suivi au combat,
Je te dis : des vivres, il nous faut.

Avant-hier, on a mangé le dernier saucisson.
Hier, on a grignoté le dernier quignon.
Queux, je dois nourrir les compagnons ;
Ce pourquoi, je pars en expédition.

Vois sur la berge ces lumières brillantes !
Vois-tu, cette grosse ferme attrayante,
Sais-tu qui la possède et qui l’habite ?
Un traître, un dénonciateur émérite.

Celui qui, sournois, donna
Dix-huit Gueux, dix-huit de nos amis
Que l’Espagnol détrancha
Au Petit Sablon de Bruxelles, un midi.

C’est Slosse, ce délateur, assassin
Pour deux mille florins.
Il acheta pour le prix du sang,
Cette ferme, le bétail et les champs.

C’est l’heure de nourriture à présent.
Avec vingt gars, soudards ou matelots,
J’irai quérir le vivre des bâtiments
Et le donneur, en sus du lot. »

« Je veux être leur chef, dit Till.
Qui aime la justice me suive dehors.
Pas tous, vingt seulement, tirez au sort !
Allons à la ferme ; plus tard, on ira en ville.

La belle Vénus indique la ferme du félon.
Le vent chasse vers la terre en tourbillons,
Chaussez vos patins, la hache à l’épaule,
Patinant et glissant, courons à l’étoile. »

dimanche 2 décembre 2018

LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS


LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS

Version française – LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS – Marco Valdo M.I.2018
Chanson italienneLa ninna nanna del piccolo borghese - Assemblea Musicale Teatrale – 1976
Parole
s et musique de Giampiero Alloisio et Gianni Martini




Dialogue Médiatique

Comme tu le sais sûrement, Lucien l’âne mon ami, la berceuse qui se dit en italien « ninna nanna », formulée ainsi par une imitation de la lallation enfantine tant prisée des grand-mères, est une comptine ou contine.

Contine ? , dit Lucien l’âne, on dit aussi « contine » ?

On le dit aussi assurément, Lucien l’âne mon ami. Quant à l’écrire, c’est une autre histoire. Normalement, non ! À l’école, on enseigne « comptine », point barre. Mais moi, je dis que contine, c’est quand même comptine, comprend qui peut, aurait dit Boby Lapointe.

Ce serait même plus exact « contine » pour désigner ces petiss contes à dormir couché, dit Lucien l’âne.

Donc, reprend Marco Valdo M.I. qui n’a pas perdu le fil, une contine qui aide l’enfant en bas âge à s’endormir. C’est du moins ce qu’elle est censée faire, mais ça ne réussit pas toujours et on en a connu – des grand-mères inexpérimentées qui chantaient encore à l’heure du petit-déjeuner ; elles y avaient laissé tout leur répertoire de chansons enfantines et en étaient au répertoire paillard quand on les a prudemment interrompues. Il y en avait même une qui chantait à tue-tête avec les triplés de sa fille le refrain de la Grosse Bite à Dudule, comme les autres ancêtres dans La Vieille.

Or ça, j’aurais aimé être là, dit Lucien l’âne. Moi, en ce temps-là, j’ai dû – sous la menace terrible d’excommunication – garder avec mon ami Fernand, le bœuf, un mouflet dans une étable, mais sa mère (au mouflet nazaréen) n’avait qu’un répertoire fort pauvre et avec ses « Allez Louya ! », elle n’a jamais réussi à l’endormir : le malheureux bambin exaspéré poussait des hurlements si plaintifs on aurait dit qu’on le crucifiait. Depuis, je fuis les étables et les crèches.

Fort bien, Lucien l’âne mon ami, je vois que tu connais la question et que tu as de l’expérience. Cela dit, les « ninna nanna » en Italie ont insensiblement quitté l’oreiller de l’enfance pour se rapprocher du chevet de l’adulte et de ses oreilles. J’en ai recensé au moins 25 dans les Chansons contre la Guerre.

Oula ! Tant que ça !, s’étonne Lucien l’âne. Il vaudrait la peine de les rassembler ; il me semble que c’est là un genre de chanson à part entière. Mais à propos, celle-ci, que raconte-t-elle ?

Justement, répond Marco Valdo M.I., j’allais te le dire, car elle est un peu particulière, également car la version française – la mienne – diffère de l’originelle d’une manière spécifique. Donc, le thème est une berceuse pour un petit bourgeois, qui vise à lui faire comprendre le monde et in fine, les dégâts humains de l’exploitation. Le petit-bourgeois est dans son lit de drap fin et la berceuse, qui chantonne pour l’endormir, le met devant sa responsabilité, celle qui découle de son renoncement à toute action pour changer les choses et le monde. Pour le reste, ce qui différencie la version française de l’italienne, c’est que l’italienne interpelle le veilleur, censément le petit bourgeois, directement en le tutoyant, comme on fait d’un enfant et que la française (écrite 40 ans plus tard) traite la question d’une manière plus descriptive, plus sociologique ; elle prend de l’écart. Sans doute, est-ce dû à une autre manière de voir (la mienne) le monde bourgeois, petit ou grand, comme un autre monde, comme « leur monde », en quelque sorte ; ce monde de l’avoir, de la possession et de l’apparence et qui n’en finit pas de pourrir. C’est cet écart qu’on percevait dans le « Noï, non siamo cristiani » des paysans de Lucanie.

Ah, dit Lucien l’âne, j’aime beaucoup quand on cite Carlo Levi et spécialement, ce « Noï, non siamo cristiani, siamo somari ». Alors tissons le linceul de ce vieux monde bourgeois, petit bourgeois, vain, autosatisfait et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il a déjà éteint la lumière, et sous ses draps de lin brodés,
Il s’est endormi.
Au milieu des souvenirs du bureau et la sensation de tension
Que lui a laissée le feuilleton de la télévision,
Lui revient à l’esprit le vide de l’ambiguïté
De ce rôle qu’il s’oblige désormais à jouer.
Comme un acteur qui a une grande expérience
Il répète les répliques pour s’entraîner,
Pour s’assurer sans plus aucun doute
Du fait qu’il n’y a presque plus de pauvres,
Du fait qu’il est certainement impossible de changer
Le rôle que le scénariste a ainsi défini.
Mais dans le sommeil et les souvenirs qui le perturbent un peu,
Surgit un visage décharné qui joue sa fin de partie,
Qui désormais, entre la chaleur, la fatigue et le bruit de l’atelier,
A, pris dans un engrenage, détruit sa vie, sa libération.
Il comprend, il réalise qu’il ne peut trouver de justification, mais…
Il pense, c’est un accident, ce sont les choses qui arrivent à tant de gens,
Ce sont des choses auxquelles il ne faut plus penser ;
Demain est encore férié et on ira tous à la plage,
On ira digérer entre l’écume de l’eau et les rayons de soleil.
Il faut comprendre que ce n’est pas vraiment le moment
De perdre son temps pour des détails aussi insignifiants.
Il existe d’autres idéaux, un autre discours
Qu’on étudie dans les livres d’école depuis des années.
Et puis, il y a la cravate, le col blanc,
Qu’on ne peut salir avec le doute d’une pensée
Et s’il peut être vrai que dans le monde, il y a l’exploitation,
Il est possible d’y être content.
Avec la peur du changement, il faut toujours faire attention
À ne jamais se salir les mains, et à chaque instant,
Faire que l’engrenage, qui a déjà tout pris,
Continue à détruire la vie et les pensées
Dans les baraques, dans les lagers d’aujourd’hui, dans les lagers d’hier,
Dans les usines, dans les prisons, dans les ruelles du port,
Avec la complicité de gens qui, comme lui,
Ont abandonné le doute pour renoncer
Dans un lit aux draps de lin brodés.

samedi 1 décembre 2018

Devant le Port d’Amsterdam

Devant le Port d’Amsterdam


Chanson française – Devant le Port d’Amsterdam – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
113
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XVII)






Dialogue Maïeutique

Marco Valdo M.I. mon ami, j’ai cru comprendre que dans cette chanson il serait question de faro et de flotjesbier et je me suis dit : « Les pauvres ! Quelle horreur ! », car j’ai entendu dire que ce sont là deux boissons des plus redoutables.

En effet, Lucien l’âne mon ami, elles sont redoutables et particulièrement, le faro dont je ne sais pourquoi on raconte qu’il éclaircissait les sombres pensées des Espagnols, quand à cette époque de Till, ils occupaient Bruxelles, dont le faro est une des bières traditionnelles. Une boisson si épouvantable que Baudelaire rapporte en ses écrits à son sujet ceci : 

Opinion de M. Hetzel sur le faro [1]

« Buvez-vous du faro ? » — dis-je à monsieur Hetzel ;
Je vis un peu d’horreur sur sa mine barbue.
« Non, jamais ! le faro (je dis cela sans fiel),
C’est de la bière deux fois bue.

Hetzel parlait ainsi dans un café flamand,
Par prudence sans doute, énigmatiquement.
Je compris que c’était une manière fine
De me dire : « faro, synonyme d’urine ! »

 Il y va un peu fort ce Monsieur Hetzel, éditeur de son état, si je me souviens bien, remarque alors Lucien l’âne avec pertinence.

Et même, Lucien l’âne mon ami, un grand éditeur et un écrivain de valeur ; il se publiait sous le nom de P.J. Stahl. On lui doit notamment les premières éditions des œuvres de Jules Verne, ce qui n’est pas rien. Il s’agit de Pierre Jules Hetzel. Mais je reviens à ma chanson, car il y a beaucoup à en dire et si possible, en peu de mots. Commençons par le titre « Devant le Port d’Amsterdam » qui est, pas la peine de tourner autour du pot, une allusion à une chanson de Brel, quasiment homonyme au point que certains pourraient la confondre avec celle-ci. En fait, celle de Brel, elle s’intitule tout simplement : « Amsterdam » et je me demande d’ailleurs pourquoi elle ne figure pas encore dans ce capharnaüm des Chansons contre la Guerre, vu qu’à mes yeux et mes oreilles, elle y a plus que toute sa place. Donc, Till, entretemps devenu capitaine de La Brielle – tout un symbole, s’en vient avec la flotte des Gueux de mer faire le blocus d’Amsterdam toujours aux mains des catholiques et alliée des Espagnols. Mais c’est l’hiver et avec l’hiver vient la bise du nord qui une fois encore, cloue la flotte sur la mer. Et dans le navire, les vivres viennent à manquer avant même que les Amstellodamois ne se décident à l’assaut et la chanson s’arrête là. En quelque sorte, suite au prochain numéro. Dans l’Histoire, la grande avec un grand « H », cet épisode réel se situe vers 1578 ; comme pour toute légende, il est transmuté par la dimension poétique. Amsterdam dans la foulée de ce siège finira par rallier la révolte des Gueux et en deviendra un des plus fidèles soutiens.

Alors, dit Lucien l’âne, ne faisons pas durer le plaisir et voyons cette chanson. Puis,
tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, bellifère, glacial et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le monde en est au mois du loup
C’est le mois de l’hiver,
C’est le mois le plus doux.
Le loup hiberne dans la louvière.

La flotte des Gueux monte la garde
Devant Amsterdam aux mains des papistes.
La pluie tombe en hallebardes ;
Cinq jours durant, elle persiste.

À son bord, l’amiral fait mander,
De la flotte, tous les officiers
Et le nouveau capitaine de La Brielle : Till,
Pour organiser le blocus de la ville.

« La grande tranquillité de la ville
Ne me laisse pas tranquille, dit Till
Elle cache son jeu, cette Amsterdam. »
« J’y pensais justement, dit Lamme,

Car en mes huches, l’eau transit,
Le sel sèche, l’huile est solide ;
En ma cuisine, le saucisson est rigide,
Le beurre durcit, la volaille raidit.

Danger ! Le grand gel arrive de Scandinavie.
Danger ! La glace épaisse va nous figer.
Danger ! Sans obstacle, l’ennemi va approcher,
Nous attaquer et nous bombarder de son artillerie.

La glace se couvre de neige ;
Le vent souffle de Norvège.
La mer se mue en plancher,
Ceux d’Amsterdam n’ont pas bougé.

Tout est figé en l’air marin ;
Tout hiverne sept jours.
Pour contrer le froid, au huitième jour,
Till ordonne un grand festin.

Lamme en grand désarroi se plaint :
« Capitaine, ce seront noces de Carême.
En ma réserve, il ne reste rien
Que faro, flotjesbier et biscuits sans crème.

Ceux d’Amsterdam confèrent en confréries
Et las, la bataille n’est pas pour demain.
L’ennemi se tâte, son ardeur oscille
Il le verra peut-être après-demain.