lundi 14 mai 2018

Cave Canem !

Cave Canem !


Chanson française – Cave Canem ! – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 41

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XV)



Tiens, Marco Valdo M.I. mon ami, j’ai comme l’impression que te voilà pris par le démon des séries, te voilà à faire des chansons littéralement à la queue leu-leu et la question qui me turlupine est de savoir jusque-z-où ? Jusque-z-à quand ?

Jusqu’où ? Jusqu’à quand ? Ça, Lucien l’âne mon ami, je le sais, tu le sais, tout le monde le sait ou peut le savoir en réfléchissant un instant : jusqu’à la fin de l’histoire telle qu’elle est contée par la Légende. Mais j’imagine que ça ne répond nullement à ton attente. À vrai dire, hors ça, je n’en sais rien, car à la vérité, ces chansons, je les fais au fur et à mesure et en quelque sorte, sur mesure ? j’avance page après page dans la légende et je ne sais pas trop ce que réserve la page suivante. Peut-être y aura-t-il de quoi faire une chanson, peut-être pas.

Je te comprends, Marco Valdo M.I. mon ami, car à chaque jour suffit sa peine et point n’est besoin d’avoir établi de grands plans pour savoir qu’il y faudra encore des semaines et des mois. Si j’ai bien compté, jusqu’ici, tu en as écrit une quarantaine et tu serais arrivé à peu près au milieu du gué.

Comme je te l’ai dit, répond Marco Valdo M.I., je n’en sais trop rien, parce que tout va dépendre de ce que le récit de Charles De Coster me permettra de faire. Par exemple, on y trouve de nombreuses anecdotes, venues tout droit du fonds des légendes allemandes du Moyen Âge. Des histoires où Till, Lamme et Nelle et Katheline et les autres vivent des scènes de la vie privée, des moments ordinaires, certes intéressants, mais qui n’apportent rien au récit de la lutte de Till contre l’Inquisition, l’occupant espagnol et l’intolérance, ni au récit de ses aventures comme porteur de l’esprit de liberté, au personnage de Till comme ludion de la raison, comme précurseur d’une humanité libérée des religions en tout genre.

Lors donc, procédons et parlons de ce Cave Canem ! qui m’intrigue beaucoup, dit Lucien l’âne. Si je n’ai pas oublié mon latin, ça voudrait dire « Prends garde au chien ! » ou « Attention au chien ! ».

Exactement, Lucien l’âne mon ami. Ce « Prends garde au chien ! », qui figurait en mosaïque devant la maison de patriciens romains, s’adresse au voyageur, au visiteur. Maintenant, on se contente d’un panneau plus prosaïque sur lequel il est écrit : Chien méchant. Toutes ces formulations conviennent pour la chanson, car le Cave Canem ! de la chanson met en garde contre le Chien rouge, contre ce Cardinal Granvelle, qui est à Bruxelles, l’âme damnée de Philippe II d’Espagne, l’homme fort de l’oppression et de la répression du mouvement de liberté qui secoue les Pays. Quant au Duc qui « marche sur les Pays du Nord », il s’agit de Fernando Álvarez de Toledo y Pimentel, connu sous le nom de Duc d’Albe – un Grand d’Espagne, celui-là, un personnage typique de la domination espagnole quand elle s’entête dans son orgueil et dans son catholicisme, quand elle se trouve confrontée à un vent de liberté et à une volonté d’indépendance.
Pour les détails, tout se trouve dans la chanson.

Je n’en demandais pas plus, Marco Valdo M.I. mon ami. J’en sais assez à présent et nous pouvons reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde obstiné borné, répressif, intolérant, religieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En la ville, on ne comprend pas pourquoi
On détruit toutes les églises, toutes les chapelles ;
On prend tous les flambeaux, toutes les chandelles.
En criant « Vive le Gueux ! À bas le Roi ! »

Pourquoi les malconnus venus d’ailleurs,
La guenaille de la ville aussi,
Brisent la grille du chœur
Et tirent la Vierge hors de son nid.

Ils crient « Vive le Gueux ! » et avant minuit,
En l’église, tout est détruit :
Les autels, les images, les peintures,
Abattues les statues, brisées les serrures.

« Voyez, voyez », dit Till,
« Qui détruit, qui saccage. »
« Cherchez, cherchez », dit Till,
« À qui profite le pillage. »

« Larron pillard, gentil larron,
Gracieux vaurien, bélître stipendié,
Besogneux sicaire, montre-moi ta commission,
Misérable mercenaire, dis-moi qui t’a payé ! »

« Cave canem : prenez-garde au Chien rouge !
Cave canem : on a brisé le crucifix.
Cave canem : le crime est commis.
Cave canem : méfiez-vous du Chien rouge !

La moisson a mûri,
La moisson est mûre.
Les faucheurs arrivent aux Pays,
La désolation est sûre.

La mer monte, la mer de vengeance,
Le Duc, le Duc marche sur les Pays du Nord.
Fuyez filles, femmes, fuyez tous cette engeance !
Le père sema la mort, le fils fera pis encore.

Voici le temps des ruines et des souffrances.
Aux carrefours, sur les places poussent les potences.
Pauvres gens, pour la paix, il n’est plus l’heure,
Fuyez les bourreaux, fuyez les fossoyeurs. »

Till partout sonne l’alarme,
Lamme partout fait vacarme.
Par milliers avec leurs chariots chargés,
Les vieux, les jeunes, les enfants partent des cités.

dimanche 13 mai 2018

La grande Provocation

La grande Provocation


Chanson française – La grande Provocation – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 40

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XV)






Je suppose, Lucien l’âne mon ami, que tu n’ignores pas ce que peut être une provocation. Disons pour fixer les idées qu’une provocation au sens où l’entend la chanson, intitulée justement « La grande Provocation », est une manœuvre secrètement organisée par un pouvoir pour déclencher des troubles qui vont lui permettre de justifier une répression en toute « légalité » (laquelle au demeurant est la plupart du temps définie par ce même pouvoir), si ce n’est aux yeux du même pouvoir en toute légitimité.

Laisse-moi d’abord te saluer, Marco Valdo M.I. mon ami et puis, il me semble que cette autojustification est à l’évidence un serpent qui se mord la queue. C’est d’ailleurs une pratique fort ancienne, on en a des exemples dans la plus haute Antiquité.

Je n’en doute pas un instant, répond Marco Valdo M.I.. Elle était une pratique courante dans le gouvernement des Tsars de Russie et même, chez leurs successeurs. En ce qui concerne la chanson, on dira que la provocation est une habitude usuelle chez les dirigeants espagnols. Mais ne nous égarons pas, la grande Provocation dont parle la chanson ne doit en aucun cas être comprise en référence à des événements contemporains et qui plus est, une telle idée ne nous est certainement pas venue en tête ; en fait, elle se situe au XVIième siècle et plus précisément, à un 15 août d’il y a environ 450 ans.

C’était il y a longtemps quand même, dit Lucien l’âne.

Oui, bien sûr, et rassure-toi Lucien l’âne mon ami, les choses ont évolué. On ne fait plus ainsi de nos jours, du moins dans nos régions. Les religions se sont calmées et c’est une bonne chose. Cela dit, ce que raconte la chanson est un épisode d’une provocation gigantesque et systématique qui va, comme souvent les provocations, pousser les opposants ou les adversaires du pouvoir à des actes de rébellion et comme on a pu le voir encore récemment, l’accusation de rébellion est considérée par le pouvoir comme très grave et lui permet de disqualifier tout le discours et toute la politique de l’adversaire. Donc, la provocation s’appuie toujours sur un mouvement authentique et en lutte contre le pouvoir ; ici, on voit le mouvement des iconoclastes en action. C’était un mouvement qui, comme une série de mouvements religieux, sur l’idée qu’il est sacrilège de représenter des figures humaines ou animales et qui avait débouché sur la destruction des images et des statues par une minorité calviniste. Un mouvement qui fut fortement amplifié de sorte à permettre et justifier intervention militaire espagnole et entraîner les événements qui eux-mêmes déclencheront la guerre de 80 ans. J’arrête là, car ici, on ne fait pas œuvre d’historiens, on se contente de raconter l’histoire de Till et de Lamme. L’événement de la chanson, c’est la mise à sac d’une église d’Anvers, qui sera prolongé par d’autres du même genre débouchant sur un mouvement plus étendu. La chanson ne dit donc pas tout, elle est une illustration, une sorte d’instantané, un tableau. En ce sens, c’est une évocation.

Certes, répond Lucien l’âne. Mais j’aimerais comprendre le rôle de Till et de Lamme dans cette tumultueuse séquence.

D’abord, reprend Marco Valdo M.I., nous savons que Till (principalement et accessoirement, Lamme) est un agent secret du mouvement réformé et indépendantiste vis-à-vis de l’Espagne, un agent secret des Gueux et il parcourt les Pays pour sauver ce qui peut l’être de la furia espagnole, bras armé du catholicisme le plus fanatique, qui se prépare à déferler sur les Pays. Cependant, laisse-moi te le dire dès maintenant, on verra à la fin que Till, c’est bien autre chose. Till, c’est l’esprit de liberté courant le monde et en cela, il déborde le cadre de la Réforme. En effet, si la Réforme bouscule l’absolutisme et le monopole catholiques, elle n’est qu’une étape dans la libération de l’humaine nation par rapport aux religions, aux religieux et à tout ce qui en découle.

Attendons donc de connaître toute l’histoire de Till pour conclure. Cependant, il nous faut poursuivre (hic et nunc) notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, religieux, meurtri et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Au 15 août, jour de Marie
Et de la bénédiction des herbes et des racines,
Sourdes aux appels du coq qui les prie,
Les poules se couchent sous les glycines.

À l’entrée d’Anvers, un Italien aux ordres du Chien rouge,
Brisa le grand crucifix de pierre.
La grande Procession de la Vierge, avec ses fous verts,
Passait là en son cortège jaune et rouge.

Insultée, moquée en chemin
Par des groupes d’inconnus,
La Procession fit demi-tour tout soudain
Et rentra au bercail d’un pas soutenu.

Till et Lamme se précipitent à l’église alors.
On remise la Vierge en son chœur,
Des gueulards, des claque-dents, des chahuteurs
Font un grand tapage, inopportun en ce décor.

Ceux-là, en ville, nul ne les avait jamais vus.
Ceux-là, en ville, nul ne les vit jamais plus.
Till dit aux hommes présents en l’édifice marial :
« Ces loqueteux sont des agents du Cardinal ».

À ceux-là, Till fit cette déclaration :
« Museaux d’ânes, ce tintement qu’on entend
Sonner en vos escarcelles, cet argent
Est le prix de vos trahisons ! »

Et les coquillards répliquent, raillant la Dame :
« Mieke a une belle robe, Mieke a une belle couronne
Je les donnerai à ma dame. »
Ils frappent Till de coups qui résonnent.

Suite au tumulte, le markgrave vint
Avec ses sergents, au moins vingt.
Il regarda faire et est reparti
Et les vingt sergents aussi.

Les inconnus encore crient à tue-tête :
« Sac et délogement ! Au bon duc, le Brabant !
À l’eau les saints de bois, faisons la fête !
Vive le Gueux ! Au bon duc, le Brabant ! »

Till et Lamme disent : « Gens de ville, bourgeois,
C’est œuvre de traîtres. Ne saccagez pas !
Ne pillez pas ! C’est grande Provocation
Et le duc d’Albe viendra avec l’Inquisition. »

samedi 12 mai 2018

Le Bois à brûler


Le Bois à brûler


Chanson française – Le Bois à brûler – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 39

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XII, XIII, XIV)



Plus nous voudrons te mettre en garde,


Plus tu voudras sauter par la fenêtre.



 « Le Bois à brûler » ?, demande Lucien l’âne, de quel bois peut-il s’agir ? Et que chante donc une chanson qui porte un titre qu’on dirait inspiré d’une réclame de commerce ?

Oui, Lucien l’âne mon ami, on pourrait interpréter pareillement ce titre, mais comme tu vas le voir, il n’est en rien un slogan de scierie. Il s’agit de tout autre chose. Je m’en vais te situer tout ça.
Après avoir assisté à l’éprouvant spectacle du frère mineur Adriaensen (qui se terminait par Ainsi soit-il !, éructant contre les Réformés, les luthériens, les calvinistes, les adamites, les anabaptistes, les libertins et que sais-je encore, Till et Lamme s’en revont sur les chemins. Tout comme on les avait vus sillonnant le Hainaut quelques temps auparavant, à Mons, à Valenciennes, les voici arrivés à Gand. C’est Till qui mène le duo toujours à la recherche des Sept, diffusant toujours le message d’alarme, toujours avertissant les gens du danger qui les menace.

En Hainaut, voilà qui m’intrigue, dit Lucien l’âne. Que se passe-t-il là-bas ?

Tu fais bien de le demander, répond Marco Valdo M.I., j’allais justement te le dire. D’abord, il me faut indiquer qu’en ce temps-là, le Hainaut, dit le Comté de Hainaut ou de Hennau ou de Haynau ou encore autrement, était l’ancien pays des Nerviens, une région à part entière, comprise entre la Sambre et l’Escaut, entre le Cambrésis et le Namurois. On y relevait notamment, les villes de Mons et Valenciennes, une région où va bourgeonner assez tôt l’esprit libre, ferment de la réforme. Il a d’ailleurs fallu qu’en Hainaut, Marie de Hongrie et Marguerite de Parme s’activent fort pour qu’on réprime les dissidents. L’activité inquisitoriale n’y était pas trop bienvenue. Mais finalement, on appliqua rudement comme ailleurs dans les Pays-bas ce que Till appelle la « royale médecine », à l’efficacité redoutablement létale.
Enfin, pour la gouverne générale, on rappellera que le terme (bon) chrétien désigne un réformé ; le mot catholique désigne un catholique.

J’ai suivi avec grand intérêt tes explications, Marco Valdo M.I. mon ami, mais j’aimerais quand même aussi que tu m’éclaires à propos de ce « Bois à brûler ».

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as raison de me le rappeler ; je l’avais perdu de vue. N’empêche, voici de quoi il s’agit. La scène est la suivante : Till est couché à terre sur la place du marché de Gand, il y a du monde, on regarde ce curieux personnage qui, comme un éclaireur dans le western pose l’oreille sur le sol pour entendre venir l’ennemi, ou sur le rail pour écouter venir le train. Comme tu le devines, c’est une mise en scène, une fausse pitrerie, un truc de saltimbanque pour éveiller l’intérêt des gens, pour susciter leur curiosité et pouvoir répandre le message d’alerte des Gueux, dont Till est un envoyé secret.
Qu’entends-tu ?, demandent les gens à Till toujours à terre. « J’entends pousser le bois à brûler les hérétiques. », c’est évidemment une image, mais une image forte, qui frappe l’imagination. Même si les bourgeois (les habitants de la ville) le traitent de fou, le message est passé et s’est inscrit dans les têtes. Et puis, on le tient pour un pitre, ce qui permet à Till de poursuivre sa route.

Eh bien, merci, Marco Valdo M.I. mon ami, me voilà informé. Il est temps à présent de reprendre notre tâche, car de la même façon que Till nous avons à faire et il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde malade du pouvoir, pesant, lourd, étouffant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Las de marcher, Till et Lamme

Se reposent au bord du canal

Et regardent passer hommes et femmes,

Hanche contre hanche, un peu bancals.



Till, triste sans Nelle, a soif ;

Lamme, faux veuf, a faim.

Ils cherchent une taverne

Et finissent à la Blauwe Lanterne.



À Gand le lendemain, Till mène grand tapage ;

Il ameute la ville, il sème l’alarme.

Partout, il crie « Aux armes ! Aux armes ! »,

Il appelle les gens au courage.



Sur la place, couché à terre,

Till feint d’entendre une rumeur.

Que guettes-tu ainsi à cette heure ?

Les bourreaux de la terre des pères.



J’entends pousser le bois à brûler les hérétiques.

J’entends venir les gens d’arme ibériques.

J’entends le pas des mercenaires du roi.

Il est fou, disent les bourgeois.



L’autrefois, en Hainaut, à Mons, à Valenciennes

Les placards avaient déjà fait tant de tort.

À Enghien, à Ghlin, à Avesnes,

Pour les bons chrétiens, rode la mort.



Till s’en va de taverne en taverne ;

Il parle aux réformés,

Il dit aux catholiques épris de liberté

Leur avenir en berne.



Till dit : « Quand on est bien portant,

Être soigné contre son gré

Est assez désolant

Et ruine la santé. »



Les placards et l’Inquisition

Ont le grand dessein

De faire l’œuvre saint

De purger l’hérésie, de saigner la raison.



À coups de canons souverains, de couleuvrines,

Nous soignera cette royale médecine.

Riez à présent, mais fuyez demain

Ou soyez en armes quand sonnera le tocsin.



vendredi 11 mai 2018

Ainsi soit-il !

Ainsi soit-il !


Chanson française – Ainsi soit-il !– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 38

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)



Comme tout le monde le sait, Lucien l’âne mon ami, les meilleures des choses ont une fin.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, voilà une sentence d’une banalité extrême. Que peut-elle bien dissimuler ? Et ce titre, tout aussi banal, que peut-il présager ?

C’est ce que nous allons voir, Lucien l’âne mon ami, et d’abord, je t’annonce que cet « Ainsi soit-il ! » est le dernier volet du sermon de Cornélis et l’« Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il ! » en est l’ultime expression. Le sermon d’Adriaensen, qui dans cette histoire est une pièce maîtresse de la défense catholique, comporte donc quatre parties. Dans Le Sermon de Cornélis, le dénonciateur en chaire s’en prenait aux têtes de la Réforme, il vilipendait Luther, Servet, Calvin et d’autres ; dans Honte sur vous !, il s’en prenait à la tiédeur, la mollesse, si ce n’est à la lâcheté de ses ouailles catholiques et tentait de les stimuler pour qu’ils fassent barrage aux nouvelles croyances ; dans Les Apôtres, il ridiculisait et malmenait les prédicants protestants qui sillonnaient le pays ; enfin, dans Ainsi soit-il, il menace de la vengeance de Dieu, de la colère divine et de mille autres rétorsions et malheurs ses catholiques récalcitrants à l’appel au combat contre les Réformés – par ailleurs, très souvent leurs parents ou leurs voisins. Il va jusqu’à revendiquer la stature du prophète pour leur prédire le plus épouvantable des destins : la néantisation. Ainsi, soit-il !

Voilà qui n’est pas vraiment drôle, ni réjouissant, dit Lucien l’âne. J’ai comme l’impression que cet aimable prophète se comporte comme se comporte un prophète, il annonce le malheur et la désolation, il appelle au crime et use de la menace pour appuyer son point de vue. Bref, c’est un sadique autoritaire et carrément dément.

À propos du personnage très typé de ce prédicateur, dit Marco Valdo M.I. un peu songeur, je suis du même avis que toi : c’est un dément. Par exemple, je te rappelle une chanson que j’avais présentée, il y a déjà un certain temps : Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! Mais le pire, c’était que ce prêtre pousse au crime n’était pas le seul ; comme des milliers d’autres, il était plutôt dans la norme de la propagande divine. Une norme qui est toujours d’ailleurs actuellement toujours d’application dans notre petit monde.

Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, comme notre univers n’est pas guéri de ce genre de délire, je pense qu’on peut encore lui adresser cette réflexion en chanson à propos des prophètes et des religions, poil au balcon : L'Injure ou Prophètes, dieux et déesses. Et puis, il nous faut continuer à tisser le linceul de ce vieux monde toujours encombré de religions, de prophètes, de zélotes, fanatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En colère, l’intarissable censeur
Dénonce avec une sainte ardeur
Ce populaire ivre, fou, furieux,
Qui crie : « Vive le Gueux ! »

Il dit : tous, jeunes et vieux,
Hurlent « Vive le Gueux ! »,
Lors même que ces abominables protestants
Veulent les biens de l’Église et les couvents.

Si ça continue, il ne nous restera
À nous autres, pauvres catholiques
Qu’à prendre claques et cliques
Et à fuir les Pays-Bas.

Qui sont-ils, ces pelés, ces galeux
D’où vient tout le mal ?
Des rats qui remontent du canal,
Des vagabonds étrangers, des pouilleux.

Ils ont tout laissé chez les filles,
Ils ont tout perdu au jeu :
En dés, en débauches et en coucheries.
Voilà en vérité ce que sont ces gueux.

Et dans leurs luxurieux banquets,
Chez Brederode, chez Culembourg,
On tient des conclaves secrets,
On prépare de séditieux discours.

Par mépris pour la Gouvernante, ils chantent
Des pasquins, des brocards contre le Roi.
Ils mangent, ils boivent
Dans leurs écuelles en bois.

Ils crient : « Vive le Gueux ! »
Ah, si j’étais le bon Dieu,
Je changerais leurs bières et leurs vins
En eau de vaisselle, en lavure de bain.

Braillez ! Ânes que vous êtes,
Braillez : « Vive le Gueux ! »
Je suis prophète :
Craignez la vengeance de Dieu !

Malédictions, pestes, ruines, incendies
Pleuvront sur vous, pleutres impies
Et de vos os, de vos demeures, que restera-t-il ?
Rien, néant. Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il !

jeudi 10 mai 2018

Les Apôtres

Les Apôtres


Chanson française – Les Apôtres – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 37

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)






Sais-tu Lucien l’âne mon ami, ce que sont les apôtres, car tel est le titre de la chanson et le nom des personnages qui y paraissent et y sont vilipendés à souhait par le délicat Père Cornélis ?

Certainement, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ce qu’étaient les apôtres et laisse-moi te dire – ce qui, au demeurant, ne pourrait t’étonner grandement, laisse-moi te préciser que j’en ai rencontré la plupart in illo tempore sur les chemins de Damas à Rome, sans oublier certains bords de lac où Marie-Madeleine avait sa maison et finit sa vie en compagnie du chef de la bande, remis de sa résurrection ainsi qu’il l’a raconté lui-même dans son évangile, scrupuleusement noté sous sa dictée à deux millénaires de distance par José Saramago.

J’ai lu cela aussi et pour en revenir à la chanson, reprend Marco Valdo M.I., le Père Cornélis poursuit son sermon de sa voix de stentor. Comme tu as pu t’en rendre compte lors des deux précédentes chansons – Le Sermon de Cornélis et Honte sur vous!, qui en développaient les premières étapes, il s’agit d’une pièce d’anthologie en même temps que d’une illustration audacieuse des discours que pouvaient proférer les tenants du catholicisme au mitan des guerres de religion que connut l’Europe durant des siècles. Je dis l’Europe ; j’aurais dû dire le continent de la chrétienté, un espace considérable qui en raison (si j’ose dire) des croisades et de la colonisation, s’étendit à la Terre entière, hormis aujourd’hui encore, quelques peuplades perdues ou réfugiées au cœur de l’Amazonie – pour y échapper.

Oui, dit Lucien l’âne.

Oui quoi ?, dit Marco Valdo M.I.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je me souviens parfaitement des envolées lyriques de ce frère mineur, saisi par l’exaltation évangélique. Il avait d’abord voué aux gémonies tous les hérétiques auxquels il avait pu songer et ensuite, il s’en était pris à ses coreligionnaires en leur reprochant leur passivité, leur inaction paisible face au fléau du protestantisme, aux adamites, aux libertins et au mépris dans lequel étaient tenues les autorités ecclésiastiques et royales, le tout sur fond d’Inquisition, de tortures, de bûchers et de répression sanguinaire.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, te connaissant, j’aurais dû me souvenir que tu avais une mémoire asinesque et une redoutable capacité de synthèse. Dès lors, après avoir énoncé toutes ces jolies choses, le Père Adriaensen en vient à parler de la concurrence ; il en arrive à évoquer les prédicateurs de l’autre bord et il n’est pas tendre avec ses adversaires dont il va dire pis que pendre. On imagine mal pareille médisance, aussi énorme calomnie entre gens qui – somme toute – exercent un même magistère. Au moins, publiquement. Mais rien ne retient le brave Cornélis dans sa rage discriminatoire. Il s’élance avec vigueur et trace un portrait au picrate, à l’acide catholique de ces quatre prêcheurs protestants. Le sermon prend alors l’allure d’une avalanche printanière d’insultes, de menteries et de détestations. Pour l’ecclésiastique en chaire, tous les moyens sont bons. Il va jusqu’à menacer sa propre basse-cour des tourments les plus infernaux qui frapperont leur descendance bâtarde. Il ridiculise ces apôtres de la Réforme et leur attribue l’allure et la réputation de moins que rien, de malveillants mendiants, de ridicules pervers à qui il manquerait les oreilles que le bourreau royal leur aurait ôtées, afin qu’on les repère plus aisément. Avec tout ça, son discours ne manque pas de pittoresque.

C’est le moins qu’on puisse en dire, conclut Lucien l’âne. Mais il nous faut reprendre à présent notre tâche et recommencer à tisser le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses religions et où, quand dans un coin l’une faiblit et se pacifie, dans d’autres endroits naissent d’autres furieuses démangeaisons, d’autres prurits sur le corps de l’espèce humaine. Ce vieux monde, on peut en toute honnêteté l’affirmer, est vraiment cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ils étaient quatre prédicants
Qui s’en allaient prêcher au champ.
Ils ont prêché ces moins que rien
Dans le jardin du sacristain.

Ah, les beaux prédicants,
Les hérétiques orants
Que ces protestants errants
Qui s’en vont mentant aux gens.

Ô, gens de la vraie foi,
Enfants de la seule Église,
N’écoutez pas
Ces manants sans chemise.

Je vous vois aller en nombre
Et fols, écouter ce mensonge vomi
Et laisser vos filles, la nuit,
En proie à leurs harangues sombres.

Et dans neuf mois d’ici,
La ville sera pleine, je vous le dis,
De petites gueuses, de petits gueux,
De petits bâtards maudits par Dieu.

Le premier, laid foirard,
D’un sale chapeau noir
Coiffait, quelle merveille !,
Ses cheveux et ses oreilles.

On l’a vu à peine vêtu,
On a vu ses bras nus
Et de ses grègues aux trous béants
Pendaient ses cloches et son battant.

Son compère également
Crâne coiffé et bras nus,
Hué par les enfants,
Finalement s’est tu.

Avez-vous vu le troisième chapeau
C’est un chapeau tout ce qu’il y a de rigolo,
Le devant pendait lamentablement
Et les côtés mangeaient les oreilles du sacripant.

Hermanus, le quatrième, c’était la veille,
Par le bourreau, à l’épaule, fut marqué
Et ainsi, le justicier du roi avait coupé
Aux quatre apôtres, les oreilles.