vendredi 9 septembre 2022

25 MAI

 

25 MAI


Version française — 25 MAI — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la version italienne 25 MAGGIO de Riccardo Venturi — 2013

d’une chanson grecque — 25 ΜαίουKaterina Gogou — 1978

Interprétation : Εντροπία

D
u recueil « Trois clicks à gauche », Katerina Gogou, 1978




AVEC LE RÊVE DE LA RÉVOLUTION

Dimitris Mytaras — 1994



Ce poème antiautoritaire et antifasciste a été remixé par un groupe punk, Endropia, sur lequel j’ai trouvé très peu d’informations (à part des références constantes à la " DIY Ethic ") ; on est loin de la chanson grecque " classique " ici, en somme, et on est très proche des soulèvements d’aujourd’hui. Katerina Gogou s’est suicidée en 1993 à l’âge de 53 ans ; en le lisant au fur et à mesure, j’ai réalisé à quel point je me sentais déjà proche d’elle. Je commence, en ce qui me concerne, par ici. [RV]






Un matin, j’ouvrirai la porte

Et je sortirai dans les rues

Comme je l’ai fait hier

Et je ne ferai que penser

Pour une part à mon père,

Et pour une part à la mer

— À ce qu’on m’en a laissé —,

Et à la ville, la ville qu’on a pourrie,

Et à nos amis perdus.


Un matin, j’ouvrirai la porte

Directement dans le feu

Et je sortirai comme hier

En criant « Fascistes ! »

Pour ériger des barricades et jeter des pierres,

Avec un drapeau rouge

Flamboyant au soleil.


J’ouvrirai la porte

Eh non, ce n’est pas que j’ai peur,

Mais je n’ai pas réussi

Et vous devez apprendre

À ne pas aller dans la rue

Désarmés comme moi.

— Car je n’ai pas réussi…

Et alors vous perdrez comme moi.

“Ainsi”, “vaguement”,

Brisés en morceaux,

Morceaux de mer, d’années d’enfance

Et de lambeaux rouges.



Un matin, j’ouvrirai la porte

Et je me perdrai

Avec le rêve de la révolution

Dans la solitude sans fin

Des rues en feu,

Dans la solitude sans fin

Des barricades de papier,

Traitée — ne les croyez pas -

De provocatrice.








jeudi 8 septembre 2022

IL NE RESTE PERSONNE DANS CETTE VILLE

IL NE RESTE PERSONNE DANS CETTE VILLE




Version française — IL NE RESTE PERSONNE DANS CETTE VILLE — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la version italienne — NON RIMANE NESSUNO IN QUESTA CITTA' — Riccardo Venturi — 2015

d’une chanson grecque — Δε μένει κανείς σ'αυτή την πόλη — Katerina Gogou / Κατερίνα Γώγου — 1978

Poème de Katerina Gogou [1978]
D
u recueil Τρία κλικ αριστερά (Trois clics à gauche)
Musi
que et interprétation : Vangelis Kondopoulos
Dans l’album collectif Πάνω κάτω η Πατησίων — Οι όψεις της μοναξιάς στην Κατερίνα Γώγου και 20 μελοποιημένα ποιήματα της (“De haut en bas par Patision — Les visions de la solitude chez Katerina Gogou et 20 de ses poèmes mis en musique”) [2012]






CHARON ET PSYCHÉ


John Stanhope — 1883



Chaque fois qu’on se trouve confronté à un texte de Katerina Gogou, tout se dérègle. Elle sort de tout schéma et de toute réalité prédéfinie, avec pour seule colle l’immense douleur qui envahit tout. Ce poème de 1978, extrait du recueil Τρία κλικ αριστερά, reflète sans doute, comme tant d’autres, l’histoire tragique de la vie de l’autrice, actrice et poète, qui s’est suicidée à l’âge de 43 ans ; mais il ne faut pas trop se laisser emporter par l’atmosphère apocalyptique qui semble l’imprégner, surtout au début (on dirait vraiment, au début, la scène d’une ville après un tsunami). Ce poème parle de quelque chose de bien défini : le quartier d’Exarchia à la fin des années 1970. Après la fin de son véritable « âge d’or », celui de la lutte sous la dictature des colonels, celui du peuple et de l’anarchie, celui où même la terrible police athénienne osait à peine mettre les pieds, celui de l’amitié et de la solidarité. Lorsque Katerina Gogou écrit ces lignes, tout semble déjà terminé : une ville vide, morte, qui subit déjà la transformation qui a fait au fil du temps de l’Exarchia, un lieu de résistance et d’humanité, une sorte de " quartier bobo " à la mode, où vit désormais une petite bourgeoisie en quête de " lieux alternatifs ", et où les touristes se rendent à la recherche d’un " frisson " assumé ; à tel point que le fait du dernier " référendum ", celui de Tsipras, où la population de l’Exarchia a voté majoritairement pour le " oui ", est bien connu. Katerina Gogou n’était pas une simple chanteuse de ces lieux, elle en était l’âme profonde, une âme de conscience et de résistance humaine, sociale et politique. Ses vers reflètent donc à la fois son histoire personnelle et celle des lieux qui l’ont vue et vécue. L'“apocalypse” est la fin d’une époque unique et, comme cela arrivera malheureusement, d’une vie. Comme pratiquement tous les poèmes de Katerina Gogou, celui-ci est aussi devenu, bien que tardivement, une chanson ; elle a été mise en musique et chantée, de manière nerveuse et hallucinatoire, par Vangelis Kondopoulos dans l’album collectif (entièrement dédié à Katerina Gogou) Πάνω κάτω η Πατησίων — Οι όψεις της μοναξιάς στην Κατερίνα Γώγου και 20 μελοποιημένα ποιήματα της ('Up and Down Patision — Visions of Loneliness in Katerina Gogou and 20 of her poems set to music'), 2012. [RV].







Personne ne vit dans cette ville !

Il ne reste personne ?


Qu’est-il arrivé aux gens partis en vitesse ?

Laissant les portes ouvertes,

Les lumières allumées…

De grands oiseaux aveugles se cognent

De leurs ailes déployées,

Terrorisés.


La mer entre en ville,

Submerge méthodiquement la terre.

Un navire de lépreux fous

Navigue hors du port

Et s’éloigne lentement… doucement

Lentement…


Les ans de mon enfance,

Enfants inflexibles et endurcis,

Sont déterrés par un chien jaune

Qui sans fin me les rapporte.

Les eaux montent,

Mes mains d’elles-mêmes se croisent

Comme mortes.

Il n’y a personne ici ?

Personne ?

Personne.

Je regarde le chemin de sable blanc,

La barque funèbre avec son phénix de pierre

Et son nautonier de marbre.

En ce lieu, pas un seul enfant.

Broumbroum.

Un enfant ?

Viens, on joue aux voitures. Viens bébé !

Tu viens, petit oiseau ? Chip chip chip, viens !

Viens, petit oiseau…

Quel souvenir humain me retient ici ?

Georges…

Myrto…

Quelle terreur me retient ici

Pour laquelle justice n’a pas été rendue ?

Mes amis ? Mes frères ? Camarades ?

Georges…

Myrto…


De quelle planète la fin honteuse

M’a laissée ici sidérée mourir de peur…

Pourquoi je ne vais pas plus loin,

Là où le vent souffle les feux?

Je suis restée goutte d’une stalagmite.

Dans cette bouteille vide,

Jetée un été il y a longtemps,

Par mes amis.

Et y reste dedans,

Pour d’autres temps lointains

Qui reviendront,

Le dernier SOS de la solidarité

À déchiffrer.


MES AMIS À MOI

 

MES AMIS À MOI

 

 

Version française — MES AMIS À MOI — Marco Valdo M.I. — 2022

d’après la version italienne — GLI AMICI CHE HO — Riccardo Venturi — 2015

d’une chanson grecque — Εμένα οι φίλοι μουKaterina Gogou / Κατερίνα Γώγου — 1978

Poème de Katerina Gogou
(Da Τρία κλικ αριστερά, 1978)
Musi
que : Nikos Maindàs
P
remière interprétation : Magic de Spell
1998, Πάνω κάτω η Πατησίων (« Su e giù per Patisia »)
20 po
èmes de Katerina Gogou mis en musique
Autres interprètes :
Sokratis Malamas & Magic de Spell & Nikos Maindàs

 

 

 

 

LES OISEAUX NOIRS

Alekos Fassianos — 1987

 

 

 

 

 

Les banlieues athéniennes, les quartiers difficiles s’opposent un par un : Exarchia, Gyzi, Patisia, Metaxourgio. Le monde de Katerina Gogou et de son peuple, ses amis à la fin des années 1970. Si l’on pense au “dernier” de De André, les personnages de Katerina Gogou n’ont aucune aura “romantique”, pas même un milligramme. Ce sont des perdants, des gens qui ont d’abord été « pris ensemble » puis ont coulé, les amis et les petites amies de Katerina Gogou. « Oiseaux noirs et cordes à linge tendues ». Ils font n’importe quoi pour vivre, des métiers les plus courants aux plus impensables ; ils prennent des pilules et se saoulent pour dormir, mais ils ne dorment pas parce qu’ils ont des rêves (et là, dans la traduction, j’ai voulu suivre à la lettre la diction grecque originale : " ils voient des rêves "). Les amies de Katerina sont comme les cordes à linge qui pendent sur les terrasses des vieux HLM : les femmes sont attachées à tout avec des chevilles en fer. Culpabilité, blabla politique, maladies sexuelles et, surtout, violence, violence. Katerina Gogou a dédié à ses amis ces vers inoubliables, qui sont toujours écrits sur les murs. Des amis et des amis aux marges, mais ce sont des marges au-delà desquelles il n’y a que l’abîme. La même que celle qui a englouti Katerina Gogou le 3 octobre 1993, morte seule au milieu d’une rue d’une overdose et qui n’a même pas été reconnue et identifiée immédiatement (elle n’a été reconnue et identifiée que trois jours plus tard : son corps est resté tout ce temps à la morgue comme inconnu, et elle avait été l’une des actrices les plus connues de Grèce). Elle aussi n’avait plus d’espace, et elle aussi s’était mise à peindre en noir parce que son rouge avait été détruit. [RV]

 

 

Deux mots du traducteur (italien).

 

L’album de 1998 Πάνω κάτω η Πατησίων est un hommage collectif à Katerina Gogou contenant 20 de ses poèmes mis en musique par différents artistes grecs (les Magic de Spell ainsi que Sokratis Malamas et l’auteur de la musique, Nikos Maindàs), qui lui sont consacrés. Les quartiers populaires mentionnés dans le texte sont ceux que Katerina Gogou fréquentait vraiment : tout le monde connaît Exarchia pour être le « quartier anarchiste » athénien par excellence (celui-là même où Alexis Grigoropoulos a été assassiné, celui-là même des émeutes quasi quotidiennes dans la Grèce en crise), tandis que les autres ne seront connus que de ceux qui y (sur)vivent ou de ceux qui sont allés à Athènes pour ne pas voir le Parthénon ou pour se promener dans la fausse vie nocturne des clubs de la Plaka. Mais, là encore, ce serait comme aller à Rome pour visiter la Tor Bella Monaca ou le Laurentino 38, ou à Florence pour faire une visite des Piagge ou de la Case Minime. La séquence consacrée à ses amis, terrible fatras d’images allant des maladies infectieuses à la violence consommée dans l’indifférence, comporte même l’énonciation de la bactérie responsable de la vaginite, qui porte le nom de Trichomonas vaginalis. Après tout, le nom est grec : il signifie quelque chose comme « entité vaginale poilue ». Katerina Gogou, après tout, a écrit « dans sa propre langue parce que la vôtre ne sert qu’à lécher des culs ».

 


 


 


 

Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;

Mes amies à moi sont des cordes tendues.

 

Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;

Ils se balancent sur les toits des maisons en ruine.

Exarchia, Patisia, Metaxourgio, Mets.

Ils font ce qu’ils peuvent, ils vendent au porte à porte.

Des almanachs et des encyclopédies,

Ils font des routes, ils relient les déserts,

Ils chantent dans les clubs de la rue Zeno,

Révolutionnaires professionnels,

On les a ramassés, on les a brisés.

Maintenant, ils prennent des pilules et de l’alcool pour dormir.

Mais ils rêvent et ne dorment pas.

 

Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;

Mes amies à moi sont des cordes tendues.

 

Mes amies à moi sont des cordes tendues

Sur les toits des vieilles maisons

Exarchia, Victoria, Koukaki, Gyzi

Vous leur avez mis des pinces en fer.

La culpabilité,

Les décisions de la Junte,

Des habits empruntés,

Des marques infamantes,

Des migraines bizarres,

Des silences menaçants,

Des vaginites,

Des amours homosexuelles,

Des trichomonas,

Des retards menstruels —

Téléphone, téléphone, téléphone,

Verres cassés,

Ambulance,

Personne…


Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;

Mes amies à moi sont des cordes tendues.


Ils font tout de travers.

Mes amis voyagent tous,

Car ici, on ne leur laisse pas assez d’air

Mes amis peignent en noir, tous,

Car vous avez ravagé leur rouge.

Ils écrivent en une langue codée

Car la vôtre n’est bonne qu’à lécher

Mes amis sont des oiseaux noirs et des cordes

Sur vos nuques, pour vos mains

Mes amis…

 

Mes amis à moi sont des oiseaux noirs ;

Mes amies à moi sont des cordes tendues.

mardi 6 septembre 2022

À perdre la Raison

 


À perdre la Raison



Chanson française — À perdre la Raison Marco Valdo M.I. — 2022





LA ZINOVIE
est le voyage d’exploration en Zinovie, entrepris par Marco Valdo M. I. et Lucien l’âne, à l’imitation de Carl von Linné en Laponie et de Charles Darwin autour de notre Terre et en parallèle à l’exploration du Disque Monde longuement menée par Terry Pratchett.
La Zinovie, selon Lucien l’âne, est ce territoire mental où se réfléchit d’une certaine manière le monde. La Zinovie renvoie à l’écrivain, logicien, peintre, dessinateur, caricaturiste et philosophe Alexandre Zinoviev et à son abondante littérature.




LA ZINOVIE

Épisode 1 : Actualisation nationale ; Épisode 2 : Cause toujours ! ; Épisode 3 : L’Erreur fondamentale ; Épisode 4 : Le Paradis sur Terre ; Épisode 5 : Les Héros de l’Histoire ; Épisode 6 : L’Endémie ; Épisode 7 : La Réalité ; Épisode 8 : La Carrière du Directeur ; Épisode 9 : Vivre en Zinovie ; Épisode 10 : Le But final ; Épisode 11 : Les nouveaux Hommes ; Épisode 12 : La Rédaction ; Épisode 13 : Glorieuse et grandiose Doussia ; Épisode 14 : Le Bataillon des Suicidés ; Épisode 15 : Les Gens ; Épisode 16 : Jours tranquilles au Pays ; Épisode 17 : La Région ; Épisode 18 : Mémoires d’un Rat militaire ; Épisode 19 : L’inaccessible Rêve ; Épisode 20 : La Gastronomie des Étoiles ; Épisode 21 : Le Progrès ; Épisode 22 : Faire ou ne pas faire ; Épisode 23 : Le Bonheur des Gens ; Épisode 24 : La Sagesse des Dirigeants ; Épisode 25 : Les Valeurs d’Antan ; Épisode 26 : L’Affaire K. ; Épisode 27 : L’Atmosphère ; Épisode 28 : La Nénie de Zinovie ; Épisode 29 : L’Exposition colossale ; Épisode 30 : La Chasse aux Pingouins ; Épisode 31 : Le Rêve et le Réel ; Épisode 32 : La Vérité de l’État ; Épisode 33 : La Briqueterie ; Épisode 34 : L’Armée des Chefs ; Épisode 35 : C’est pas gagné ; Épisode 36 : Les Trois’z’arts ; Épisode 37 : La Porte fermée ; Épisode 38 : Les Puces ; Épisode 39 : L’Ordinaire de la Guerre ; Épisode 40 : La Ville violée ; Épisode 41 : La Vie paysanne ; Épisode 42 : La Charrette ; Épisode 43 : Le Pantalon ; Épisode 44 : La Secrète et la Poésie ; Épisode 45 : L’Édification de l’Utopie ; Épisode 46 : L’Ambition cosmologique ; Épisode 47 : Le Manuscrit ; Épisode 48 : Le Baiser de Paix ; Épisode 49 : Guerre et Paix ; Épisode 50 : La Queue ; Épisode 51 : Les Nullités ; Épisode 52 : La Valse des Pronoms ; Épisode 53 : La Philosophie spéciale ; Épisode 54 : Le Pays du Bonheur ; Épisode 55 : Les Pigeons ; Épisode 56 : Les Temps dépassés ; Épisode 57 : La Faute à la Contingence ; Épisode 58 : Guerre et Sexe ; Épisode 59 : Une Rencontre en Zinovie ; Épisode 60 : La Grande Zinovie ; Épisode 61 : La Convocation ; Épisode 62 : Tatiana ; Épisode 63 : L’Immolation ; Épisode 064. Que faire ?; Épisode 065 : Ni chaud, ni froid ; Épisode 066 : Le Congé éternel ;



Épisode 67





LE GUIDE ET LES AUTRES

Selon George Orwell — 1984





Dialogue Maïeutique


Toujours des voix, Lucien l’âne mon ami, une voix peut-être, peut-être même la même et peut-être pas. De toute façon, il vaut mieux qu’on ne le sache pas. Ainsi va la vie en Zinovie.


Marco Valdo M.I., qu’est-ce que tu me chantes là ? Tout ça met en appétit ma curiosité. Quelle est donc cette voix qu’on ne connaît pas ?


Et qu’on ne connaîtra sans doute pas, dit Marco Valdo M.I., et je disais que ce pourrait être la voix habituelle qu’on entend dans ce voyage et à bien y réfléchir, il me semble que c’est elle.


Finalement, remarque Lucien l’âne, ce qui importe, c’est ce qu’elle raconte.


Très juste, dit Marco Valdo M.I. et pour commencer, elle parle de la vie du fantassin et de ce qu’il ressent au combat.


« Les peurs et l’horreur du fantassin.

L’attente, la soif, la faim

La boue, le froid, la fin

Et le rire de la mort partout »


Ensuite, ce qui explique le titre, elle souligne que dans le pays, l’ambiance est irrespirable, démente, insupportable, destructrice de la vie quotidienne :


« Le jour, la nuit, en toutes saisons,

Une senteur à perdre la raison. »


Et puis, la voix évoque le personnage — une dame nommée Mariamarie et surnommée l’Abrutie, qui, toujours selon la voix projetée d’on ne sait où, est l’incarnation légendaire de la Zinovie.


« Avec la Zinovie au cœur,

Lisier, purin, engrais, odeurs,

Voici venir Mariamarie l’Abrutie,

L’incarnation légendaire de notre État. »


Puis, elle parle du Guide et de son goût pour la gloriole et d’un condamné qui a « renoncé à exister » :


« Contre la guerre, un homme a protesté.

Un procès public a été organisé ;

L’accusé n’a pas pu y assister.

Condamné, il a renoncé à exister. »


Je vois, dit Lucien l’âne. Sans doute, a-t-il renoncé à vivre à l’insu de son plein gré. Bref, encore un suicidé volontaire pour l’exemple. Ça se fait beaucoup dans certains pays. Serait-ce le cas en Zinovie ? Et puis encore ?


La deuxième strophe, reprend Marco Valdo M.I., est un plaidoyer du Guide pour son statut de statue vivante.


Bien vu, dit Lucien l’âne, j’avais moi aussi cette impression qu’il jouait la partition du Grand Commandeur dans le Festin de Pierre ou dans le Don Giovanni. En fait, il m’a tout l’air d’une sorte d’ectoplasme autarcique.


Donc, je poursuis, dit Marco Valdo M.I. ; comme dans les étapes précédentes de ce long voyage, il y a toute une justification de la société zinovienne et du bon droit des chefs à l’être et à être respectés. C’est la doxa nationale. Je laisse à chacun savourer cette apologie du Guide par lui-même. Car en réalité, toute son adulation est dictée par lui et relayée par les bouches sonores de ses inconditionnels. Je ferai cependant juste un petit éclairage à propos du dernier vers de la chanson où un mot, un seul, change tout.


Ah, oui ?, dit Lucien l’âne, et lequel ?


Le mot « pour », explique Marco Valdo M.I., car selon que le mot « pour » est absent ou pas, le vers est plus ou moins effroyable. Regarde :


« Nous ne laisserons personne nous dénoncer. »

et

« Nous ne laisserons personne pour nous dénoncer. »


— Sans le « pour », dans le futur et si le Guide a encore le pouvoir, on empêchera les gens de dénoncer les erreurs et horreurs du régime , c’est-à-dire du guide, de son entourage et des dirigeants et de ceux qui les servent. Ce qui est déjà un projet monstrueux et hautement criminel.

— Avec le « pour », c’est pire encore ; il s’agit bel et bien de liquider préventivement tous les gens qui pourraient un jour dénoncer les erreurs et horreurs du régime , c’est-à-dire du guide, de son entourage et des dirigeants et de ceux qui les servent.


J’ai comme l’impression, dit Lucien l’âne, que c’est ce qui s’est fait et qui se fait encore dans certains pays ; mais en effet, s’ils souhaitent échapper à la justice, ces dirigeants ont tout intérêt à éliminer préventivement tous ceux qui pourraient témoigner de leurs crimes. Je leur suggère de commencer par eux-mêmes et si possible, immédiatement, car ainsi, il ne pourra y avoir d’aveux Allons, tissons le linceul de ce vieux monde dénonciateur, horrible, horrifique, dément et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




En Zinovie, francs et ardents,

Les chants, les chants perçants.

Pour les grandioses moments,

Mille ans d’entraînement.

Le front, la bataille, le destin

Les peurs et l’horreur du fantassin.

L’attente, la soif, la faim

La boue, le froid, la fin

Et le rire de la mort partout

Voix voilée autour de vous.

Le jour, la nuit, en toutes saisons,

Une senteur à perdre la raison.


Principes, grandeur et misère.

Ohlala ! Le lait va déborder,

Fidélité aux idéaux et à la terre,

Allons donc étendre le fumier.

Avec la Zinovie au cœur,

Lisier, purin, engrais, odeurs,

Voici venir Mariamarie l’Abrutie,

L’incarnation légendaire de notre État.

Elle seule peut sauver la Zinovie.

Quelle Zinovie ? On ne sait pas.

Et la sauver de quoi ? On se demande.

En Zinovie, le Guide commande.


En Zinovie, il convient de choisir

Le côté héroïque et supérieur de l’avenir.

Par mille tours de passe-passe,

Le Guide assied sa propre gloire.

Pour le Guide, la voie de la victoire

Consiste à ne jamais perdre la face.

En Zinovie, avoir des idées

Est déjà une mauvaise idée.

Contre la guerre, un homme a protesté.

Un procès public a été organisé ;

L’accusé n’a pas pu y assister.

Condamné, il a renoncé à exister.


Nous comprenons tout, dit-il,

On nous prend pour des imbéciles.

C’est sûr, absolument certain,

Nous en avons tous les moyens.

En Zinovie, la société se divise

Entre nous, les chefs patentés,

Et vous, la masse soumise.

On ne juge pas les vainqueurs.

Les chefs doivent être respectés,

C’est la base saine de la société.

Si le Guide a commis des erreurs ;

Nous ne laisserons personne pour nous dénoncer.