mercredi 14 avril 2021

CHANSON NOCTURNE N°3

CHANSON NOCTURNE N°3


Version française – CHANSON NOCTURNE N°3 – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone di notte n. 3 – Francesco Guccini – 1987


Paroles et musique : Francesco Guccini
Album : Signora Bovary




LES JOUEURS DE CARTES

Paul Cézanne – 1891





Dialogue maïeutique


Encore une fois, Lucien l’âne mon ami, je vais insister : ceci n’est pas une traduction.


Je sais, dit Lucien l’âne, c’est écrit dessus, c’est une version française et tu as l’habitude d’ajouter qu’on peut très bien la considérer comme une chanson « en soi », « in se », en quelque sorte détachée de son origine étrangère, prête à vivre sa vie.


C’est exactement ce à quoi je faisais allusion, répond Marco Valdo M.I. ; cependant, ce l’exclut en rien qu’elle ait aussi pour but et pour effet de faire connaître l’œuvre d’origine. Elle fait ce qu’on appelle d’une pierre deux coups. En fait, les choses ont tendance lorsqu’elles se répliquent ont tendance à être modifiées et même quand on passe d’une langue à l’autre, la modification est inévitable. C’est encore plus vrai avec les textes d’allure poétique qui sont déjà dans un langage qui laisse place à l’interprétation ; pire, qui la sollicite. Et c’est forcément le cas de cette chanson nocturne de Francesco Guccini.


Ah, dit Lucien l’âne, on y vient à la chanson. Que dit-elle, que raconte-t-elle ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il en va des chansons comme des trains. Il y a des chansons de nuit, des chansons nocturnes. Sans vouloir en faire un concept, ni la figer dans une catégorie, la chanson de nuit – du moins celle-ci – raconte une nuit ou alors, une autre, ou plusieurs nuits. C’est précisément en cela qu’elle est nocturne : elle dit ce qui s’y passe, elle dit ce qu’on y fait, elle suggère ce qu’on y pense et mille autres choses encore, mais toutes dans la nuit. Un soliloque qui médite en tournant sur elle-même comme un derviche, se soûlant de temps.


Oh, dit Lucien l’âne, je connais ça. Ça arrive souvent quand on est seul avec soi-même ; surtout, dans la nuit. C’est vraiment une chanson nocturne. Et que raconte-t-elle encore ?


Elle raconte, Lucien l’âne mon ami, qu’au cœur de la nuit, des amis jouent aux cartes. Elle raconte les ruminations d’un joueur de cartes, la partie de cartes, chaque fois rebattue, comme les épisodes de la vie elle-même. Et les raisons qui se bousculent d’avoir raison, de gagner, de perdre, de tenter le destin, de jouer quand même.


« Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux. »



Et la nuit, la nuit finit dans une sorte de désarroi. Elle se parle toute seule de la vie et comme de juste, elle tourne à la mélancolie. Brel racontait la nuit de certains nocturnes à sa manière dans « Les Paumés du Petit matin » :


« Venez pleurer
Copain copain copain allez
Allez venez venez
Allez venez pleurer
Et ça pleure les yeux dans les seins. »


Maintenant, conclut Lucien l'âne, tissons le linceul de ce vieux monde somnolent, indolent, nocturne, nyctalope et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Existence, qui vis ici clandestinement,

Comme un voleur toujours prête à fuir,

Tout âge contient les règles du désarroi, de l’erreur et de l’entendement,

Avec ses jeux de carambole et de renvoi, prendre et offrir

On meurt seulement un peu de temps en temps,

Petit à petit, on s’en va mourir.


Chaque jour est un autre jour à s’offrir,

Chaque nuit est un trou noir à remplir,

Je ne l’ai jamais vu comblé, pour ainsi dire,

Seul reste le cri habituel, tenter et agir,

On pleure juste un peu de se voir flétrir

Et on rit de la façon que ça va finir.


Quand vous me prenez pour une pomme,

Je passe outre, je joue, jamais, je n’abandonne.

Je rouvre les fenêtres et je lève les voiles, si je peux je prends,

Si je perds, je ne reste pas à me brader ou à baver mon fiel.

Et puis, perdre parfois a son propre miel,

Et si on dit que je gagne, on ment.


Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux.


Ah, ces songes, ah, ces forces du destin

Que celui qui compte pousse à renier,

On nous a dit pas de bruit, pas déranger ;

On chantera sans voix, sur le mode clandestin

Puis grimaçant, on s’en ira doucement

Au bord du fleuve voir passer le temps.


Ce qui me tourne en tête cette nuit

Je suis revenu, incertaine amie, faire connaître,

Que nous aux fois et aux os brisés, dans nos nuits,

On a vu des génies et des mages naître et disparaître.

Et puis, après tout, on s’en fout si on meurt juste un peu,

Il est tard, allons dormir, le temps se fait vieux.

vendredi 9 avril 2021

LE CHÊNE

 

LE CHÊNE


Version française – LE CHÊNE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La querciaMassimo Dellanilla – 2017



LE CHÊNE SOUS LA NEIGE

Caspar Friedrich 1827




Dialogue Maïeutique


Te souviens-tu, Lucien l’âne mon ami, du grand chêne que chantait Tonton Georges ?


Le grand Chêne, dit Lucien l’âne, sûr que je m’en souviens et je suis fort marri de la fin qu’on lui fit.


« Comme du bois de caisse, amère destinée !

Il périt dans la cheminée. »


J’espère que cette fois, il n’est pas encore question d’un arbricide, d’un chênicide, d’assassinat. J’ai horreur de ça.


Hélas, hélas, hélas, cent fois hélas, Lucien l’âne mon ami, il s’agit pourtant de ça : d’un phuteuicide, d’un futéicide, d’un arboricide.


Don Quichotte, L’Homme de la Mancha, avait raison, dit Lucien l’âne, quand il proclamait :

« Écoute-moi
Pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas
Tu es trop gris, tu es trop laid
Abominable monde
Écoute-moi »


mais, à présent, dis-moi toi, ta chanson.


Ma chanson, certes, Lucien l’âne mon ami, mais il convient de préciser que c’est une version française d’une chanson italienne de Massimo Dellanilla, intitulée La quercia - « LE CHÊNE ». Remarque qu’elle est bien plus récente que celle e Brassens que j’évoquais en commençant ; ce qui prouve que le sort des chênes et au-delà, celui des arbres et de toutes les espèces vivantes est malmené par les humains.


Oh, dit Lucien l’âne, nous les ânes, on est bien au fait de la brutalité des humains et d’un certain côté, on pense qu’il y aura une justice le jour où à force de détruire les autres, l’espèce humaine elle-même s’anéantira. Et peut-être, qui sait, d’autres espèces trouveront le moyen de s’en tirer et de refaire autrement le monde. En attendant on en est aux massacres sournois, aux lents génocides qui sont une des dimensions de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants humains et leurs affidés font aux pauvres et à tous les êtres vivants pour satisfaire leurs ambitions incommensurables, leurs envies infinies, leurs caprices multiples, leurs grossiers appétits, leurs goûts les plus exotiques ou leurs penchants pervers ; bref, leur futilité.


C’est, comme tu le pressens fort bien, Lucien l’âne mon ami, le sens profond de la chanson, avec le chêne, ami des oiseaux, abattu, détruit pour faire place à une route et le chœur – oui, oui, comme dans la tragédie antique – des oiseaux qui se lamente.


Eh bien, voyons ça, dit Lucien l’âne, et tissons le linceul de ce vieux monde autodestructeur, autophage, mité, mythé et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Une pie en queue de pie liss
e ses plumes

D’un noir si noir, plus noir que le noir de minuit,

Et dit au hibou hululant là-dessus dans la brume :

« Qu’est-il arrivé au vieux chêne, notre ami ? »

« Le grand chêne, ma chère, a été abattu »

Répond le hibou sage assis, de marbre,

Avec une grande componction, le cul

Sur le sol, où trônait le grand arbre.

Le friquet discret qui avait son lit

Était là, vrai témoin, quand l’arbre, on coupa

Et quand enfin, le chêne s’effondra,

Il poussa un grand cri, il cria un grand ha.

L’alouette Brigitte, amoureuse du titan,

Désespérée par la mort du géant,

Accablée, atterrée, ajouta : « Les hommes

Vont encore faire une route à la gomme,

À la place du chêne tombé, terrassé,

Et puis, tout l’été, venir dans leurs voitures,

Enfermés, répandre leurs effluves pollués.

Sans égard aux blessures infligées à la nature. »
Un
instant plus tard, un merle passe par là

Et sifflant sa chanson en un haut la

Triste, il soupire : « Je ne verrai jamais

Un arbre aussi beau, un arbre aussi grand. »

Alors, la pie, le hibou, le friquet,

L’alouette et le merle se tenant

Par les ailes font une belle ronde

Pour honorer ces géants hospitaliers

Que massacre l’abominable, l’insupportable monde

Au nom d’un gros gras gris progrès auto-proclamé.

Et d’un coup, les cœurs des oiseaux ont lâché la bonde,

Et alors, en pleurs, en chœur, ils ont chanté.


jeudi 8 avril 2021

Bernhard Matter (1821-1854)

 

Bernhard Matter (1821-1854)

par Riccardo Venturi (version française – Marco Valdo M.I. – 2021)

à mettre en relation avec la chanson RECHERCHE GÉNÉALOGIQUE

 

 




Bernhard Matter, l’aïeul de Mani Matter, est né à Muhen dans le canton d’Argovie le 21 février 1821. Il est devenu une figure légendaire, une sorte de Robin des Bois suisse. Né et élevé à Muhen, il s’était fait un nom dès son enfance en séchant régulièrement l’école et en commettant de petits larcins ; en 1836, à l’âge de quinze ans, il fut jugé pour la première fois pour avoir volé quatre bagues en or chez un bijoutier. En 1841, à l’âge de vingt ans, il épousa une couturière de six ans son aînée, Barbara Fischer ; c’était une femme considérée comme raisonnable et aimable, mais elle n’était nullement capable de maîtriser son jeune et téméraire mari.

Bernhard Matter s’était du reste montré très habile pour échapper aux arrestations de la police. Il s’était également fait de nombreux amis ; il ne volait que les riches, et la légende veut qu’il distribuât gratuitement le butin de ses vols. Une fois arrêté, il fut condamné aux travaux forcés : il dut « aider » à construire la caserne d’Aarau. Cependant, il ne cessa pas ses incursions nocturnes, volant toutes sortes de marchandises et les vendant aux habitants de Muhen à des prix sacrifiés. Bernhard Matter devint une sorte de « roi des évasions » : chaque fois qu’il était arrêté, il trouvait toujours le moyen de s’échapper, en comptant sur la solidarité de ses villageois qui le cachaient sans jamais révéler où il se trouvait à la police. Tous sauf un qui le trahit et le fit arrêter. Bernhard Matter était, dit-on, un jeune homme plutôt avenant qui aimait danser et avait beaucoup de succès auprès des filles. La trahison s’est faite, selon toute probabilité, pour des histoires de femmes.

Bernhard Matter rendait littéralement folles les autorités du canton d’Argovie de l’époque ; il menait ses actions soit seul, soit à la tête d’une petite bande qui s’était formée autour de lui. Une fois trahi et arrêté, il a été condamné à 16 ans de prison à passer enchaîné nuit et jour. Enfermé dans la prison de Baden, il a trouvé le moyen de briser les chaînes et de s’échapper de là aussi. Peu après, il est à nouveau arrêté et condamné à vingt ans de chaînes dans la prison de Lenzburg. C’était en 1851, et Bernhard Matter s’échappa également de cette prison. Une fois à nouveau arrêté, les autorités décidèrent de l’enfermer dans la forteresse militaire extrêmement dure et impénétrable d’Aarburg, dont personne ne avait jamais réussi à s’échapper.

Au début, Aarburg se révéla un os trop dur, même pour ce « roi des évasions ». Il fit trois tentatives de fugue ; toutes sans succès. Il se décida alors à faire la demande d’être transféré dans une colonie pénitentiaire étrangère, demande soutenue même par le Conseil fédéral ; mais la demande fut rejetée. Enfin, le 11 janvier 1853, la quatrième tentative de fuite réussit, dans ce qui est considéré comme le chef-d’œuvre de Bernhard Matter.Sa fugue dura près d’un an, mais le jour de l’an 1854, il fut découvert dans l’auberge de Teufenthal et de nouveau arrêté.

Devenu désormais un héros populaire et « l’ennemi public n° 1 » pour les autorités cantonales, Bernhard Matter fut jugé et, le 15 avril 1854, condamné à mort « avec une sentence assez originale », car non seulement il n’avait jamais tué, mais il n’avait jamais blessé ni fait de mal à personne au cours de ses actions et de ses évasions. Peu de temps avant son exécution, Bernhard Matter tenta une ultime fugue, qui se solda par un échec ; il présenta une demande de clémence au Grand Conseil d’Argovie, qui fut rejetée.

À l’aube du 24 mai 1854, Bernhard Matter est conduit à la potence à Lenzburg ; l’exécution comportait la décapitation au fil de l’épée. Plus de 2000 spectateurs s’étaient rassemblés pour y assister. La tradition suisse prévoyait alors le Standrede, c’est-à-dire un discours d’admonition édifiant à prononcer avant l’exécution ; le Standrede pour Bernhard Matter fut prononcé par un célèbre prédicateur et théologien, Emil Zschokke. Puis, l’épée du bourreau coupa la tête de Bernhard Matter.

Dix minutes après, Bernhard Matter était déjà devenu un martyr et l’ami légendaire des pauvres et des sans-droits. De nombreuses histoires, anecdotes et récits à son sujet commencèrent immédiatement à circuler ; une légende qui ne s’est jamais estompée. À tel point que lorsque, dans les années 1970 et 1980, un autre célèbre bandit et voleur suisse, Walter Stürm (1942-1999), le saint-gallois et surnommé le « roi de l’évasion », réussit à s’évader à huit reprises de prisons plus ou moins sécurisées, il fut immédiatement comparé à Bernhard Matter. Finalement emprisonné à l’isolement dans une prison de haute sécurité, Walter Stürm s’est suicidé le 13 septembre 1999 à la prison cantonale de Frauenfeld en s’étouffant avec un sac en plastique. La comparaison avec Bernhard Matter fut naturelle : comme lui, et comme Horst Fantazzini (on aime à le rappeler), c’était un « gentleman bandit » qui n’avait jamais commis d’acte de violence, et qui avait soutenu une grève de la faim de 110 jours en prison en 1987 pour protester contre l’isolement. Le jour de Pâques 1981, Walter Stürm s’était évadé de la prison de Regensdorf, laissant dans sa cellule une note sur laquelle on pouvait lire : « Je suis allé chercher des œufs de Pâques, Stürm ».

En réalité, Mani Matter n’a pas dû faire beaucoup de recherches généalogiques, car Bernhard Matter était et est toujours une figure très connue en Suisse alémanique ; un roman graphique entier en deux volumes lui a même été consacré, dessiné par Reto Gloor et Markus Kirchhofer (le deuxième volume s’intitule : Matter entzweit, ou « Matter coupé en deux »). Il existe également deux pièces de théâtre sur Bernhard Matter, toutes deux écrites par l’auteur suisse Kurt Hutterli (qui vit au Canada) : l’une en allemand littéraire, Das Matterköpf (« La tête de Matter »), primée en 1978, et l’autre en schwyzertüütsch, Gounerbluet (« Le sang du bandit »), primée en 1992.





mercredi 7 avril 2021

LE PARCMÈTRE

LE PARCMÈTRE

 

Version française – LE PARCMÈTRE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson suisse alémanique (Bärndüüdsch – Bernois) – Dr ParkingmeterMani Matter – 1970



ÉTERNITÉ SUISSE (Lac de Thoune)

Ferdinand Hodler – 1909


On a déjà vu que le temps, et en particulier sa suspension, est une des thématiques centrales de notre avocat suisse préféré, le très sérieux juriste Dr Hans Peter Matter, qui a fait ses débuts en 1965, non pas avec une chanson, mais avec un pondéreux traité (écrit en Hochdeutsch) intitulé Die Legitimation der Gemeinde zur staatsrechtlichen Beschwerde. À faire dresser les poils sur la peau, même pour le traduire : « La légitimation de l’autorité communale à aller en recours en vertu du droit constitutionnel ». L’activité de l’auteur-compositeur-interprète Mani Matter, celui que j’appelle la « version nocturne » de l’avocat et du juriste, semble être totalement destinée à démontrer non seulement la futilité absolue des lois, des ordonnances, des règlements, des prescriptions, etc., mais aussi l’effet tragi-comique que tout cela comporte : la suspension du temps, le rejet de l’individu dans un non-lieu où tout est bloqué et où il n’y a pas d’autre issue que de renoncer à sa propre nécessité, même la plus apparemment banale (mais le sera-ce vraiment, si insignifiant ? On ne sait pas). Une fois le renoncement effectué, on peut réintégrer le temps qui court.

Un monsieur, peut-être l’avocat Hans Peter Matter avec sa Renault 16, doit garer sa voiture à un parcmètre ; mais il n’a pas les vingt centimes nécessaires, et ce serait facile : il suffirait d’aller chercher la monnaie à la poste du coin. Cependant, pour aller à la poste, il devrait laisser sa voiture là, et il ne peut pas (qui sait, il pourrait y avoir un sévère agent de la circulation suisse prêt à lui donner une contravention et/ou, pire, à faire enlever la voiture par la dépanneuse). Cependant, si vous ne pouvez pas vous rendre au bureau de poste pour obtenir votre monnaie, comment pouvez-vous vous parquer ? Le temps, en effet, s’arrête dans l’incertitude : obéir à la loi peut conduire en même temps à la violer et à en subir les conséquences.

Hans Peter Matter, avec cette petite chansonnette, a écrit un traité de philosophie du droit plus efficace que les traités monumentaux d’un Hans Kelsen, ou que sais-je. Bien sûr, tout cela est très suisse ; un avocat italien aurait pris et laissé sa voiture sans rien payer, même en triple file, et serait parti faire ce qu’il désirait. Mais ici, nous sommes en Suisse, et l’affaire est assez sérieuse… et aussi assez, bien que subtilement, tendant à recommander un peu d’Anarchie salvatrice.

Puis il est arrivé que Mani Matter dut quitter sa Renault 16 en même temps que sa vie, deux ans plus tard, à cause d’un chauffeur de camion qui avait ignoré toutes les règles élémentaires de la circulation sous une forte chute de neige sur l’autoroute, provoquant un massacre. Les choses ne sont jamais simples, vraiment pas. Il n’en reste pas moins que Hans Peter Matter a obtenu son éternité suisse grâce aux chansons de Mani Matter, et non grâce à de volumineux traités de Droit Constitutionnel. Éternité et grande affection aussi de la part du soussigné, qui a vécu en Suisse pendant des années en apprenant à baragouiner trois mots en Schwyzertüütsch, et qui l’a ensuite étudié et appris pour comprendre les chansons de Mani Matter. [RV]



À un parcmètre,

Je voulais garer ma voiture,

Mais je n’avais pas de pièce

Pour alimenter la machine.



Que faire sans monnaie ?

Je pourrais toujours

Aller à la poste pour

Changer un billet en monnaie.



Mais halte ! Je devrais

Laisser ma voiture sur place

Et pour faire ça, il faudrait

D’abord mettre une pièce.



Et je n’ai pas de monnaie,

Je devrais d’abord aller là-bas

À la poste changer la monnaie

Et laisser ma voiture .



Et pour laisser ma voiture ,

Je dois avoir d’abord une pièce

Et comme je ne l’ai pas,

Je ne peux pas aller à la poste.




Je ne devrais pas aller à la poste,

Si j’avais la monnaie,

Mais je n’ai pas de monnaie

Et je ne peux pas aller à la poste.



Donc, je ne peux pas avoir de monnaie,

Car je ne peux pas aller à la poste

Et je ne peux pas aller à la poste,

Car je n’ai pas de monnaie.


Je voulais aller à un parcmètre

Pour garer ma voiture

Mais je n’avais pas de monnaie,

Et je suis reparti à l’aventure.



samedi 3 avril 2021

Une Pipe à Pépé

Une Pipe à Pépé

Chanson française – Une Pipe à PépéHenri Tachan1978



FUMEUSE DE PIPE

Gabriel Metsu – ca. 1650

 

 

Dialogue maïeutique


Laisse-moi d’abord, Lucien l’âne mon ami, te conter une aventure qui m’est arrivée il n’y a pas longtemps.


Je t’en prie, Marco Valdo M.I., je suis toujours très intéressé par les aventures qui peuvent t’arriver ; d’autant plus, si tu prends de telles précautions avant de les raconter.


L’autre jour, j’arrivai, Lucien l’âne mon ami, chez mon ami le libraire. Il tient ici et fait tenir avec vaillance comme un artilleur de Mayence, une librairie à l’enseigne de L’Écrivain public.


Oh, dit Lucien l’âne, ce doit être un saint homme.


Justement !, répond Marco Valdo M.I., il se démène comme un béat aux abois pour satisfaire sa clientèle, dont une part, comme tu l’imagines, a des allures quelque peu sauvages, puisque nous en sommes. Donc, en arrivant sur le trottoir, je chantonnais gaiement – chantonner c’est ma façon de contrecarrer cette ambiance mortifère dans laquelle sont baignées nos rues. Je chantonnais une chanson de Tonton Georges qui me turlupinais à juste titre, en raison de la situation générale morbide et de mon propre grand âge.


Laisse-moi deviner, dit Lucien l’âne. Vraiment, je suis persuadé qu’il s’agit de « L’ancêtre ». Je te vois bien partir pour l’au-delà – pas avant trois-quart de siècle cependant, au son des guitares (pas des orgues liturgiques, foutu athée !), te gorgeant de bon vin (pas d’eau bénite, et du gros rouge, cré nom de nom !) et cajolé par de jolies donzelles (pas des enfants de Marie, pas des nonnes, mais de belles mignonnes).


Tout juste, Lucien l’âne mon ami. J’en étais là de mes pensées et de la chanson quand le libraire me dit : je connais la chanson et il enchaîne « et des qui fument, crénom de nom ! ». Il avait manifestement reconnu mon petit refrain. Je le regarde goguenard, en jetant un coup d’œil aux dames derrière le comptoir. C’est là, qu’en me regardant soudain, il se ravise et me dit : « Oh !, je n’y avais jamais pensé ; jusqu’ici, j’ai pensé que ces dames fumaient la cigarette, ce qui était chose interdite dans les établissements de soins et religieux. » Enfin, lui dis-je, au pays de Magritte ? Ne pas voir la pipe, c’est un comble.


Évidemment, dit Lucien l’âne, là, Tonton Georges était resté évasif. Comme je dis toujours, « Attention ! Une pipe peut en cacher une autre ! ».


En effet, Lucien l’âne mon ami, mais ce n’est pas du tout le cas d’Henri Tachan, qui fut son compagnon de tournées, car ces deux anars-là se connaissaient et s’appréciaient. Voici dès lors une chanson de Tachan qui propose une solution humaine aux derniers moments, qui servirait bien ces mourants isolés qui peuplent nos institutions :


« Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse »


À propos, ces vieux, du moins quand ils ont encore assez d’énergie, se révoltent contre la morosité des lieux de rétention ; du moins, c’est ce que raconte « La Vieille » de Patrick Font.



Soit, dit Lucien l’âne, mais quelle est cette solution humaine ?


Si tu veux le savoir, répond Marco Valdo M.I., il ne me reste qu’à te seriner le refrain de la chanson d’Henri Tachan :


« Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon. »


Évidemment, la chose n’est pas toujours réalisable. Par exemple, en raison des confinements ou de l’éloignement, mais le principe fondamental est excellent : faites quelque chose d’aimable pour la vieille ou le vieux qui s’en va, faites surtout autre chose que de vous lamenter sur votre pauvre sort de survivant, car au fond, arrivé là, la mort est une compagne bienheureuse, elle dit d’ailleurs à Oncle Archibald :


« Si tu te couches dans mes bras
Alors la vie te semblera
Plus facile
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles.

Et mon oncle emboîta le pas
De la belle, qui ne semblait pas
Si féroce
Et les voilà, bras dessus, bras dessous,
Les voilà partis je ne sais où
Faire leurs noces,
Faire leurs noces. »


Oui, c’est vraiment bien, dit Lucien l’âne. Ce n’était pas l’avis du bedeau qui me déclarait l’autre jour : « Décidément, ces anars ont des conceptions bizarres, ils défendent le bonheur des vieux et même quand il s’agit de mourir, ils ont pas l’air de s’en faire.


Et même au-delà, reprend Marco Valdo M.I., car à leurs yeux (et aux nôtres), la mort apparaît comme la fin des ennuis et le début de très grandes vacances où on n’aura jamais plus mal aux dents.


C’est assez sympathique de voir les choses ainsi, conclut Lucien l’âne, et pour tout le monde encore bien. Pour le futur mort, c’est une perspective agréable comme pour les amis qui l’ont remis en de bonnes mains. En attendant notre tour, tissons le linceul de ce vieux monde triste, lamentable, sinistre, affligeant, grave, fâcheux, morose, lugubre, cafardeux, maussade, amer, sépulcral, dramatique, funèbre, funeste, calamiteux, atterré, neurasthénique, hypocondriaque, constipé, bileux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Adolescent paumé,

Qui saignes les vieillards

Pour de la menue monnaie,

Pour quelques pauvres liards,

Donne-leur donc, au lieu

D’un coup de yatagan,

Le p'tit coup du Bon Dieu :

Un dernier bon moment.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.


Infirmière dévouée,

Au fond de ton hôpital,

Au lieu du comprimé,

Du calmant, du bocal,

Au lieu du thermomètre,

Cette épée de Damoclès,

Donne donc à l’ancêtre

Une ultime caresse.

Fais une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne pousse pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme toi, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.


Adultes répugnants,

Qui clouez au fauteuil

Comme dans un cercueil,

Grand-papa, Grand-maman,

Au lieu de vous cacher

Pour d’intimes prouesses,

Allez donc les chercher

Ça leur refera une jeunesse.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.


Au chevet de nos vieux

Sont perchés les cornettes,

Les corbeaux du Bon Dieu,

Les curés, les nonnettes,

Au lieu de ces oiseaux,

Donnez-leur des marins

Et des putes pour un beau

Dernier petit coup d' rein.

Faites une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussez pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme vous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.


La vieillesse, mes frères,

C’est pas le paradis,

Ce serait plutôt l’enfer

Des plaisirs interdits.

Car à quatre-vingts ans,

Papa Hugo l’a dit :

On cache son sentiment

Dessous ses bigoudis.

Faisons une pipe à Pépé

Avant qu’il ne la casse,

Une petite langue à Mémé

Avant qu’elle ne trépasse,

Et ne poussons pas des cris d’horreur, d’indignation :

Ils sont comme nous, les vieux, ils ont le cul sous le chignon.