jeudi 20 août 2020

Le petit Bonhomme de Foix


Le petit Bonhomme de Foix

Chanson française – Le petit Bonhomme de Foix – Marco Valdo M.I. – 2020




L'Assassinat d’Henri IV

Charles-Gustave Housez - 1859




Dialogue Maïeutique

As-tu, Lucien l’âne mon ami, souvenance d’une comptine enfantine qui racontait dette histoire de l’homme de Foix ?

J’en ai entendu beaucoup de versions, dit Lucien l’âne en riant, mais à l’origine de ma mémoire, j’ai gardé celle-ci – assez cohérente, même si je pense qu’elle camoufle une autre signification plus ancienne et mystérieuse, liée à l’histoire de la ville et du Comté de Foix. La voici dans son intégralité :

« Il était une fois,
Un marchand de foie
Qui vendait du foie
Dans la ville de Foix.
Il se dit : « Ma foi ! »,
C’est la première fois
Et la dernière fois,
Que je vends du foie
Dans la ville de Foix ! »

Donc, Lucien l’âne mon ami, tu connais bien cette comptine et tu entrevois son passé tumultueux. C’est ce dernier que ma chanson – parodie de cette comptine et comptine elle-même, entend restituer, car c’est souvent ainsi avec les comptines : elles servent – sans le savoir – à transmettre une mémoire cachée, un sens crypté du fait qu’elles sont nées d’un événement généralement dramatique, d’un grand traumatisme ou qu’elles servent à mettre en garde les enfants et les futurs adultes contre certains aléas de la vie. Ce qui fait que hors de ce souvenir sous-jacent, elles ont souvent l’air un peu légères, un peu vides de sens et de passé réellement identifiable ; ce sont des paraboles, elles racontent autre chose au-delà de ce qu’elles racontent. Songe un instant aux contes pour enfants qui ont la même destination et la même fonction : par exemple, le petit chaperon rouge où le loup va se farcir la petite fille. Ainsi, la version que tu proposes où un marchand vient vendre du foie à Foix et une seule fois. En dehors de l’allitération, on se demande vraiment pourquoi une telle histoire à dormir debout. D’abord, s’il vend du foie (au temps où remonte la chanson, il n’y avait ni surgelé, ni frigo, ni conserveries), il ne peut venir de loin, ne fût-ce que parce que sa marchandise ne résisterait pas à de longs transports ; son foie arriverait pourri sur le marché ; sans compter que pour en vivre, il lui faudrait en écouler (et en transporter) de grandes quantités. S’il ne vient pas de loin, disons à une heure ou deux de marche, il ne peut négliger la ville dont il est proche. Il en ferait quoi de son foie ? De plus, s’il devait effectivement venir au marché chaque semaine, il faudrait considérer le régime alimentaire de la population de la ville ; ce serait peut-être l’explication du nom de la ville elle-même ?, pourrait avancer un farfelu.

En effet, dit Lucien l’âne, je me disais aussi que c’était bizarre qu’un marchand renonce ainsi à son marché, et puis, pourquoi ne vendrait-il que du foie ? Que ferait-il des restes de ses bêtes forcément mortes – cochons, canards ou oies, puisque sans foie ? Dès lors, est-ce un éleveur, un boucher ? À supposer qu’il vende tout le reste au marché, pourquoi pas le foie ? Et pourquoi seulement à Foix ? Dès lors, il me semble aussi que cette histoire cache quelque chose, en quelque sorte historique.

C’est à cette élucidation, répond Marco Valdo M.I., que s’est efforcée ma chanson. D’abord, quelle mémoire de foie ou de foi peut-on noter à Foix, ville située aux pieds des Pyrénées en plein pays cathare ; dans le Comté de Foix, la Foi, ce fut un temps la Foi cathare, celle des Parfaits qu’un horrible et incroyable croisade, lancée par un Pape au nom Innocent, on ne peut plus faux-cul, tenta d’éradiquer. Par parenthèse, elle commença comme la croisade contre Valdo et ses partisans. Elle dura longtemps et dit-on, elle finit à Montségur par un bûcher énorme où on carbonisa les derniers Bonshommes.

Oh, dit Lucien l’âne, je les ai vus, de mes yeux vus, ces croisés sur les chemins de France et de Navarre pillant, tuant, violant, torturant, incendiant, pires que les Huns d’Attila. C’est à Albi qu’on entendit « Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ! » Il en reste encore des traces aujourd’hui près de huit cents ans plus tard. L’Église catholique entendait conserver son pouvoir et ses privilèges. Ceci dit, ce n’est pas une spécificité catholique, car toute religion tend qui à étendre son influence, son pouvoir en vient nécessairement à opprimer et in fine, à massacrer, ceux qui ne se soumettent pas à ses ukases.

Plus tard, sans doute dans le prolongement de la résistance cathare, Lucien l’âne, le pays cathare ou l’Occitanie, c’est tout comme, se rallia à la Réforme. Et on recommença à les massacrer.

On comprend aisément un tel scénario, dit Lucien l’âne. À mon avis, il faudrait examiner ça comme un épisode particulier de la Guerre de Cent Mille Ans.

Cependant, la chanson n’en reste pas là, puisque, moment crucial dans l’histoire de France et de l’affrontement entre les sbires de l’Église romaine et les partisans de la Réforme, il y eut la tentative d’un Comte de Foix de mettre un terme à ces stupides querelles religieuses ; il y laissa sa vie. Il s’agit bien évidemment du roi de France assassiné Henri IV, dit le Vert Galant. C’est la clé de cette chanson : cette volonté de mettre fin à la guerre religieuse.

Eh bien, dit Lucien l’âne, voyons ça et pour notre part, tissons le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses croyances absurdes, malade de la foi, délinquant spirituel et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Une fois, il eut une crise de foie ;
De foie, mais pas de foi.
Alors, il dit, cette fois,
C’est la dernière fois
Que je mange du foie
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Dans sa tombe, il disait, ma foi,
Il se pourrait des fois,
Que j’aie mangé l’autre fois,
Une ultime fois
Bien trop de foie
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Ce petit bonhomme de foi
Vivait tranquille autrefois
En la bonne ville de Foix.
Il était pur et de Bonne Foi.
L’Inquisition vint une fois
Tortura et brûla les Bonshommes de Foi.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Hommes de peu de foi,
Réfléchissez un peu parfois,
À la vérité et même, plusieurs fois,
Aux hommes de Bonne Foi
Qu’on tua autrefois
Dans la ville de Foix.

Il était une fois
Un petit bonhomme de Foix
Qui mangeait du foie
Dans la ville de Foix.

Et aussi de Navarre, Henri III 
Henri IV de France, Henri II de Foix
Comte, pour être roi deux fois,
Deux fois retroqua sa foi.
Mais la deuxième fois ;
Un fanatique de sa dernière foi
L’assassina à Paris et pas à Foix.


mercredi 19 août 2020

La Foi

La Foi


Chanson française – La Foi – Henri Tachan – 1976
Paroles et musique : Henri Tachan




 
Ulysse rencontre Leucothéa - 1865

Friedrich Preller d. Ä. (1804 ‐ 1878)

 


Dialogue Maïeutique

Salut, Lucien l’âne mon ami, je suppose que le mot « foi » te dit quelque chose.

Oui, certainement, Marco Valdo M.I. mon ami ; d’ailleurs, je connais la chanson « Il était une fois, un petit bonhomme de foi… »

Oui, oui, bonne idée, Lucien l’âne mon ami, je n’y avais pas pensé, mais je vais en faire une vraie chanson de cette comptine enfantine dès qu’on en aura terminé avec celle-ci, car il faut battre son frère tant qu’il est chaud, comme disait Caïn. On y reviendra prochainement, je le promets une fois. Cependant, ici, il s’agit d’une chanson d’Henri Tachan, un de ces chanteurs-auteurs de leurs propres chansons, un de ceux qui ne tenaient pas leur langue dans la poche, comme, par exemple : Brassens, Ferré, Brel, Fanon, Béranger.

Et que raconte donc cette chanson de Tachan ?, demande Lucien l’âne.

Eh bien, comme tu peux l’imaginer à son titre, Lucien l’âne mon ami, toi qui as parcouru le monde et qui a croisé tant de peuples et tant de croyances, c’est une histoire de foi, mais pas de n’importe quelle foi, de celle qu’on inculque aux enfants selon l’ancienne éprouvée (et éprouvante) méthode du « Enfoncez-vous bien ça dans la tête ! » et de la réaction – salvatrice – qui en découle chez celle, celui, ceux qui réagissent à cette inoculation forcée…

D’abord, Marco Valdo M.I. mon ami, cette inoculation forcée de la foi et donc de la religion m’a tout l’air d’un viol de conscience enfantine.

Certes, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, c’est du viol de conscience et sur personne mineure de surcroît et par une personne qui a autorité sur la victime. Il y a donc une réaction naturelle salvatrice à cette inoculation comme on réagit à un virus malveillant en lui opposant des anticorps « fabrication-maison », de ceux qui protègent de cette infection à vie et même, bien au-delà.

En effet, dit Lucien l’âne, je vois très bien de quoi il s’agit et même, je confirme. Maintenant, pour ce que j’en ai vu, ces derniers temps – disons depuis un bon siècle, dans certains pays, rares d’ailleurs ; par chance, on vit dans un de ceux-là – ce pandémonium, cette pandémie théique et religieuse est presque complètement éradiquée et j’ai pu constater « de visu » que les gens s’en portaient fort bien ; beaucoup mieux même, car une cause (au moins) de haine et de délation méchantes a disparu. J’ai aussi noté que même pour ceux qui sont encore sous influence de cette peste mentale, la vie est plus libre et l’air plus respirable, car ici, nul ne songe à leur imposer d’abandonner leur croyance et moins encore, d’en adopter une autre.

Pour ce qui est de la chanson de Tachan et donc de sa « Foi », reprend Marco Valdo M.I., il faut absolument se souvenir de ce qu’il a enduré – comme bon nombre de ses contemporains – dans sa jeunesse religieusement encadrée ; catholiquement, en l’occurrence, même si la chanson dit « chrétiennement ». Pourtant – et c’est heureux – comme on peut le voir actuellement, on finit par s’en sortir quand même, à force de volonté et de foi en soi-même.

La foi en soi ?, dit Lucien l’âne, un peu surpris.

La foi en soi-même, bien sûr, dit Marco Valdo M.I., la seule qui vaille, car la foi n’est pas nocive quand elle s’applique à donner au bonhomme foi en lui-même. L’être humain n’a pas besoin d’orthèse. Cette foi en soi-même lui donne confiance et plaisir à vivre avec lui-même ; c’est cette foi : confiance et plaisir d’être et liberté, qui fait de l’homme unidimensionnel, tout courbé, tout obéissant, pour tout dire, béni oui-oui, un être humain à part entière, heureux malgré les récifs et les tempêtes, navigant à vue dans sa grande aventure unique, tel Ulysse traçant le retour à Ithaque. Évidemment, la chanson ne dit pas les choses ainsi ; elle tient plus du cri de révolte contre l’oppression et le mensonge religieux ; c’est un cri venu de l’enfance, un cri venu de l’adolescence et comme tel, ce n’est qu’un début. La vie fait le reste – au hasard des rues et des chemins, des gens qu’elle rencontre et des difficultés et des douleurs qui frappent ; elle est parfois dure, pénible, écrasant, mais avec cette foi en soi-même, elle se dresse fière face au néant – avant de le rejoindre. Pour un peu, elle lui dirait mieux ce que la Mort disait à Oncle Archibald et plus enthousiasmante :

« Si tu te couches dans mes bras,
Alors, la vie te semblera
Plus facile,
Tu y seras hors de portée
Des chiens, des loups, des hommes et des
Imbéciles,
Imbéciles. »

C’est la vie sans éteignoir.

Halte-là, Marco Valdo M.I. mon ami, sinon on y sera encore demain. Je m’en vais lire la chanson ; de cette manière, je te l’assure, je saurai en détail ce qu’elle raconte. Pour lors, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, bigot, étouffant et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Voilà qu’en ouvrant les yeux,
Je me rends compte, crénom de Dieu,
Que j’avais la Foi, mais la mauvaise,
Le dieu qui me l’a refilée
Ne nichait pas dans le bénitier,
Ni sur la croix, ni dans l’ascèse :
C’était un petit dieu cornu,
Le poil noir, le pied fourchu
Et les quinquets couleur de braise.

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos fadaises !

Le curé qui m’a baptisé,
Ah ! si j’avais pu lui parler,
Lui faire, je ne sais pas, un bras d’honneur !
En gueulant : « Pour ma tétée,
Je ne veux plus du biberon de lait,
Refilez-moi un téton de bonne sœur !
Un gros téton bien dodu
Pour que je m’entraîne dessus
En attendant des jours meilleurs ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien toutes vos foutaises !

À ma première confession,
Quand le refoulé en jupons
M’a susurré derrière la grille :
« Dites-moi vos vilaines pensées,
Tous vos gestes impuretés,
Vos moindres péchés, peccadilles ! »
Je répondis au père Machin :
« Cause toujours, moi je n’y peux rien
Si vos anges ont des gueules de filles ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien tous vos diocèses !

« En joue ! Gauche ! Droite ! Demi-tour ! »
Gueulait le con dans la cour
À notre troupeau de militaires,
Moi je m’assois bien au mitan,
Sous le nez de l’adjudant
Qui devient rouge, qui devient vert,
Et je lui dis chrétiennement :
« Jésus était non-violent,
C’était marqué dans mon bréviaire ! »

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Marseillaises !

Le jour du jugement dernier,
Je ferai mon dernier pied de nez
Quand on me portera en glaise :
Devant le cureton de malheur,
Le bedeau, les enfants de chœur
Et les petites ailes de sainte Thérèse,
Je raidirai mon goupillon :
Ils ne pourront pas fermer le caisson
Et je partirai à l’anglaise.

Ah ! la belle foi, ma foi, la belle foi, la mauvaise,
Ah ! ma mauvaise foi vaut bien vos Père Lachaise !

samedi 15 août 2020

LE RABIOT


LE RABIOT


Version française – LE RABIOT– Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne RAZIONE SUPPLEMENTARE de Riccardo Venturi
d’une chanson polonaise – Repeta!Aleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen, 1941.
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Anonymous (“Precz, precz od nas smutek wszelki!” 1824)



Au rabiot de soupe !

Denis Guillon


Ellrich, 19 juillet 1944, n° inv. 2019,1546,01-04
Musée de la Résistance et de la Déportation, Besançon





Kulisiewicz rappelait que les repas à Sachsenhausen offraient souvent aux kapos une occasion extraordinaire de tourmenter et de harceler leurs compagnons de prison. « Repeta ! » (« Portion » ou « ration supplémentaire ») présente un scénario typique : le maigre et répugnant repas du prisonnier affamé est servi avec des coups par l’assistant de cuisine. Kulisiewicz écrivit cette chanson alors qu’il était en quarantaine pour avoir attrapé le typhus, et nota à quel point elle était devenue populaire. Interprétée à la guitare, la chanson s’achevait par une « marche de parade », une sorte de promenade plaisante autour d’un chaudron rempli de soupe de navets pourris. Kulisiewicz a composé « Repeta ! » d’après une chanson d’étudiant polonais sur le thème de l’alimentation, de la boisson et du plaisir, « Precz, precz od nas smutek wszelki ! » (« Loin, loin de nous toute punition ! ») [Trad. RV]

Dialogue Maïeutique

Le rabiot, sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu c’est et sais-tu les rêves et les pensées qu’il inspire ?

Écoute, Marco Valdo M.I. mon ami, depuis le temps que je parcours le monde, souvent même, réquisitionné – contre mon gré – pour la chose militaire, pour suivre des armées, j’ai évidemment entendu parler de fameux rabiot, de ce rab, ce rabe, cette ration supplémentaire qui fait envie au soldat, au prisonnier, au vieillard tout comme à bien des enfants. C’est ce reste, ce fond de casserole, ce qui amène toujours l’expression « on ne va quand même pas laisser ça ». Chez certains, c’est une véritable et utile bénédiction ; chez d’autres, les bien nantis, c’est une gourmandise, quand ce n’est pas une indicible goinfrerie.

Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer, à mettre à mal son estomac et tout ce qui s’ensuit ; on est à l’autre extrême du spectre alimentaire, au milieu des affamés, au milieu du monde – était-ce encore un monde ? – concentrationnaire. Là où en plus d’une faim endémique, en raison du manque de nourriture et de l’exécrable qualité du peu disponible, viennent s’ajouter la discipline et son pendant, le sadisme, cette excroissance du pouvoir et de la domination.

Là, je ne suis plus, dit Lucien l’âne, j’ai dû être un peu distrait.

Soit, répond Marco Valdo M.I., c’est possible, tu avais les oreilles pendantes et le regard lointain. Donc, je disais à peu près ceci : « Dans cette chanson, comme on peut le voir, Lucien l’âne mon ami, on est loin de cette suave boulimie qui pousse souvent à finir les plats, à en reprendre jusqu’à se forcer ; en fait, on est à l’autre extrême alimentaire, au milieu des affamés du monde concentrationnaire. Là où viennent s’ajouter la discipline et le sadisme, cette excroissance de la domination. Maintenant pour te resituer l’affaire, on est en 1940 ou peut-être, juste avant 1945, dans le camp de Sachsenhausen où les nazis, dès leur arrivée au pouvoir, internaient les opposants politiques et par la suite, d’autres types ou catégories de prisonniers. En outre, au-delà du fait que, par principe en quelque sorte, la ration de l’interné était assez médiocre, il faut y ajouter la rapacité et la corruption de l’administration des camps et finalement, le pouvoir quasi-discrétionnaire des cuisiniers et des serveurs, sans compter le jeu trouble des kapos. Ainsi, on obtient un système d’extrême rareté d’où découle l’instauration d’un univers dominé par le besoin, rongé par l’envie ravageuse, la voracité inextinguible, nées de la disette et de l’inanition permanentes, qui travaillent au ventre le prisonnier. C’est là que le rabiot prend toute sa signification : celle d’une idée fixe, d’une monomanie obsédante.

Oui, dit Lucien l’âne, j’ai idée que ce contexte conduit à d’étranges et horribles comportements, à une concurrence féroce entre les affamés et à une exploitation honteuse de cette faiblesse collective.

Exactement, Lucien l’âne, et la chanson présente le prisonnier devant le responsable de la cuisine, nommément le kapo – mot dérivé de ce grade de base du militaire : le caporal, lequel kapo profite de la situation pour frapper au visage le prisonnier, qui ne peut évidemment pas répliquer et qui est ainsi contraint de ravaler sa colère et d’avaler son indignation et d’ignorer son humiliation, au moins en façade, car en lui-même, il sert au « glorieux Reich » un très expéditif compliment ; pour le repos et le bien de tes chastes oreilles, je dirai qu’il l’envoie lanlaire.

En effet, que cela est bien poliment dit, répond Lucien l’âne. Maintenant, nous aussi, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, pénitentiaire, emprisonneur, délirant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Un prisonnier debout attend
Le rabiot, le rab de supplément :
La faim retourne son estomac et le déchire,
Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !
De ses yeux torves le regarde.
Et ce navet pourri – bouffe de bêtes !
De ses yeux torves le regarde.
Saleté de Boche !


Le prisonnier debout dodeline,
Il pense aux navets, ronchonne, gémit ;
Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,
Vil serviteur servile de l’ennemi,
Le frappe avec une louche !
Jusqu’à ce que le kapo de la cuisine,
Vil serviteur servile de l’ennemi,
Le frappe avec une louche !
En plein visage !


Mère de Dieu ! En plein visage !
Au moins, ce navet n’est pas le savoureux
Fond de l’eau de rinçage
Et son estomac ronronne cette petite marche :
« Ô Reich glorieux et victorieux ! »
Son estomac ronronne cette petite marche :
« Ô Reich glorieux et victorieux,
Va te faire foutre ! »


mercredi 12 août 2020

ERIKA

 
ERIKA

Version française – ERIKA – Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne (lazial romanesque) de Riccardo Venturi
d’une chanson polonaise – ErikaAleksander Kulisiewicz – Sachsenhausen – 1941
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Karel Vacek (“U našich kasáren”, 1937)


Plage de Noordwijk - 1908
Max Liebermann



« Erika a vraiment existé », écrit Kulisiewicz. C’était la fille adolescente d’un officier SS de haut rang ; « Elle se tenait au milieu du camp, son uniforme du Bund Deutscher Mädel repassé à la perfection, et regardait, inexpressive, nous autres, les prisonniers, qui revenions du travail en portant les cadavres de nos camarades morts. » Kulisiewicz a tiré la mélodie de cette chanson d’une marche populaire tchèque, U našich kasáren (« A notre caserne »), écrite par Karel Vacek en 1938 à l’occasion de la mobilisation générale avant l’annexion de la Tchécoslovaquie par Hitler :
Le vers final d’“Erika” (répété), quant à lui, est une parodie sarcastique d’une chanson nazie homonyme, écrite par le « roi des marches » allemand, Herms Niel. [trad./ad. RV]



Dialogue Maïeutique

« Erika ? », dit Lucien l’âne, on dirait un prénom de femme ou de fille d’un pays du Nord.

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’en est un. Ce fut, je te le rappelle, aussi celui d’un pétrolier (pourri) qui, en 1999, lâcha sur les côtes de Bretagne sa cargaison et en deux morceaux, sa carcasse brisée. Cela dit, ici, la chanson est intitulée du prénom d’une jeune allemande, fille d’un haut gradé de la SS, affecté au camp de Sachsenhausen ; celui où mourut en 1934 sous la torture Erich Mühsam, dont j’avais remémoré la personne dans ma chanson : Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné. Erika était-elle sa vraie identité, on ne le sait, car la chanson reprenait volontairement ce titre pour parodier un chant de la Wehrmacht dans lequel une jeune fille prénommée Erika est comparée par un soldat nostalgique, loin de chez lui, à la fleur de bruyère – Erica – de la lande voisine ? Un chant de marche que les soldats de la SS entonnaient avec une enthousiaste mélancolie ; un chant que les prisonniers reconnaissaient très bien.

Voilà pour la base, dit Lucien l’âne. Je vois de quoi il s’agit : un chant de soldat sur le schéma typique de la séparation, dont Lili Marleen [Lied eines jungen Wachtpostens] est certainement la plus célèbre figure. Sans doute, est aussi une sorte d’Adèle sirupeuse.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme tu connais Kulisiewicz dont on a déjà parlé plusieurs fois à propos de différentes chansons de sa composition, dont on a fait déjà quelques versions françaises : Bergen-Belsen moje (Bergen-Belsen), Czardasz Birkenau (La Czardas de Birkenau), Chorał z piekła dna (Chœur du fond de l’enfer), Das Todestango (Le Tango de la mort), Dziesięć milionów (Dix Millions), Hekatomba 1941 (Hécatombe 1941), Hymne, Im Walde von Sachsenhausen (Dans la forêt de Sachsenhausen), Kartoszki (Patates), Konzentrak (Le Camp), Maminsynek w koncentraku (Le fils à maman au camp), Mister C, Szymon Ohm (Simon Ohm), Tango truponoszów (Le tango des Croque-morts), je ne dirai pas grand-chose de lui, sauf – et tu en seras d’accord – que c’est véritablement un « trouvère des camps », un aède moderne qui a su donner un éclat particulier à cet univers sombre perdu dans l’ombre de l’histoire. Ainsi, pour en revenir à Erika, il s’agit d’une chanson à l’acide parodique de la plus haute concentration. Elle fait le récit de l’histoire d’un groupe de prisonniers (symbolisant tous les groupes de prisonniers de ces camps) qui sortent du camp pour aller au travail forcé et à cette occasion passent devant Erika (autrement dit la jeunesse allemande qui du coup, ne pouvait prétendre ignorer le destin de ces gens réduits en esclaves) et au retour, présentent à la jeune fille les cadavres de leurs compagnons battus à mort ; cadavres que les gardes les obligent à ramener au camp.

« Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant ! »

Pauvre destin que celui d’Erika ; alors qu’elle aurait pu connaître une vie paisible et de longues vacances au bord de mer.

Oh, dit Lucien l’âne, je me souviens fort bien de Kulisiewicz. Même si je ne me souvenais pas d’avoir déjà connu tant de ses chansons, j’avais en tête l’humour amer avec lequel il narrait l’épouvantable. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, odieux, amer, acide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I.






Et boum badaboum, et boum badaboum
Et boum, boumboum et boum badaboum
Ils nous font la peau et badaboum.

Les SS nous cassent nos gueules,
Dès la sortie de notre camp merveilleux.
Il leur faut le faire, ils le doivent !
Frère, n’est-ce pas prodigieux ?

Et boum badaboum, et badaboum boum !
Alors n’hésite pas, mets-toi à l’abri, planque-toi !
Après une marche de plusieurs kilomètres,
Là-bas, il y a – Erika ! Erika !
Et tout ça va, tout ça va disparaître.

Venez, fraulein, venez avec nous,
Il faut vous distraire !
Les prisonniers tels des mouches, pour vous,
S’agitent en un spectacle et s’affairent !
Par-devant, un petit coup,
Un petit coup, par-derrière.
Vous en aurez des choses à raconter,
Pour un jour, un mois, la vie, toute l’éternité.

Et un cadavre,
Et dix cadavres !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
On les ramène tous et bien rangés
Pour les montrer à la charmante enfant !
Qui s’appelle Erika,
Qui s’appelait Erika.

jeudi 6 août 2020

LE TANGO DES CROQUE-MORTS



LE TANGO DES CROQUE-MORTS

Version française – LE TANGO DES CROQUE-MORTS – Marco Valdo M.I. – 2020
D’après la version italienne de Riccardo VenturiTANGO DEL BECCAMORTI
d’une chanson polonaiseTango truponoszówAleksander KulisiewiczSachsenhausen, 1943
Paroles : Aleksander Kulisiewicz
Musique : Wiktor Krupiński (“Po kieliszku”, Tadeusz Faliszewski, 1932)

 
 
Dessin d’Auguste Favier.

« La « ramasse » des morts dans le petit camp (Buchenwald) : 
une corvée de tous les jours »
« Ce disque compact se centre exclusivement sur le répertoire de « chansons de Sachsenhausen » de Kulisiewicz . Ces enregistrements, conservés sur des bandes magnétiques par Kulisiewicz après la guerre, sont de qualité variable, reflétant les conditions dans lesquelles ils ont été produits, des enregistrements à domicile aux productions en studio ou en salle de concert. Les sélections sont classées par ordre chronologique et visent à fournir à la fois un échantillon représentatif de la production artistique de Kulisiewicz et un aperçu de ses réactions personnelles aux réalités de la vie dans un camp de concentration nazi ».

1. Muzulman-Kippensammler
2. Mister C
3. Krakowiaczek 1940
4. Repeta !
5. Piosenka niezapomniana
6. Erika
7. Germania !
8. Olza
9. Czarny Böhm
10. Maminsynek w koncentraku
11. Heil, Sachsenhausen !
12. Pożegnanie Adolfa ze światem
13. Tango truponoszów
14. Sen o pokoju
15. Dicke Luft !
16. Zimno, panie !
17. Moja brama
18. Pieśń o Wandzie z Ravensbrücku
19. Czteroziestu czterech
20. Wielka wygrana !


Aleksander Kulisiewicz (1918-1982) était étudiant en droit en Pologne sous l’occupation allemande quand, en octobre 1939, la Gestapo l’a arrêté pour ses écrits antifascistes et l’a envoyé au camp de concentration de Sachsenhausen près de Berlin. Kulisiewicz était un auteur-compositeur-interprète de talent : pendant ses cinq années de prison, il a composé 54 chansons. Après sa libération, il s’est souvenu non seulement de ses chansons, mais aussi de celles qu’il avait apprises de ses codétenus, et a dicté des centaines de pages à son infirmière dans un hôpital polonais. En tant que « trouvère du camp », Kulisiewicz préférait les ballades descriptives, utilisant un langage agressif et brutal pour reproduire les circonstances grotesques dans lesquelles il se trouvait avec les autres ; mais son répertoire comprenait aussi des ballades qui évoquaient souvent sa Pologne natale avec nostalgie et patriotisme. Ses chansons, interprétées lors de réunions secrètes, ont aidé les prisonniers à faire face à la faim et au désespoir, soutenant leur moral et leurs espoirs de survie. En plus de leur importance spirituelle et psychologique, Kulisiewicz pensait que les chants du camp étaient aussi une forme de documentation. « Dans le camp », écrit-il, « j’ai toujours essayé de créer des vers qui servaient de reportage poétique direct. J’ai utilisé ma mémoire comme une archive vivante. Des amis venaient me voir et me récitaient leurs chansons ». Presque obsédé par les sons et les images de Sachsenhausen, Kulisiewicz a commencé à rassembler une collection privée de musique, de poésie et d’œuvres d’art créées par des prisonniers. Dans les années 1960, il a rejoint les ethnographes polonais Józef Ligęza et Jan Tacina dans un projet visant à recueillir des entretiens écrits et enregistrés avec d’anciens prisonniers sur la musique dans les camps de concentration. Il a également commencé à organiser une série de spectacles, d’émissions de radio et d’enregistrements de son répertoire de chansons de prison, qui s’est élargi pour inclure du matériel provenant d’au moins une douzaine de camps. L’énorme étude de Kulisiewicz sur la vie culturelle dans les camps et le rôle décisif que la musique y jouait comme outil de survie pour de nombreux prisonniers sont restés inédits jusqu’à sa mort. Les archives qu’il a créées, la plus grande collection existante de musique composée dans les camps de concentration, font maintenant partie des archives du Musée mémorial de l’Holocauste des États-Unis à Washington.

Mis en quarantaine dans son baraquement pendant une épidémie de typhus, Kulisiewicz conçoit le « tango des croque-morts », une réplique macabre à ceux qui, dans son public, réclament une « musique joyeuse ». Le décor de la chanson est la morgue de Sachsenhausen, royaume des Sonderkommandos, des prisonniers dont le « détail spécial » était de ramasser et de disposer des corps des nombreux morts du camp. Pour bien comprendre la nature tragiquement parodique de cette chanson », a noté Kulisiewicz, « il faut se rappeler l’atmosphère du détail « cellule à cadavres », où le porteur de cadavres, lui-même souvent proche de la mort, faisait une sieste de 10 à 15 minutes à côté des tas de corps nus et malodorants ». Kulisiewicz a emprunté la mélodie de sa chanson à « Po kieliszku » (Après le premier verre), un succès d’avant-guerre popularisé par le « Polonais Al Jolson », Tadeusz Faliszewski (1898-1961). En 1940, Faliszewski était lui-même prisonnier au camp de Mauthausen-Gusen, dans le centre-nord de l’Autriche, où il était souvent appelé à divertir les détenus avec ses chansons les plus populaires, dont « Po kieliszku ».





Maudite chienne des enfers, Germania
Nous torture depuis quatre ans déjà.
Dans le crématorium, fait rôtir nos cadavres.
Pour eux, il y fait chaud et tendre.
Il y a un humain ni boulanger, ni boucher
Mais il en fait rôtir tant d’autres.
Alors, mon gars, hop là, au four sans broncher !
Toujours tranquille, toujours calme, toujours allègre !


On se sent mieux après les premiers coups.
On reçoit un gnon au visage, et on rit beaucoup.
Le troisième coup de pied fait vraiment mal,
Au quatrième, on se chie dessus, c’est normal.
Cinq salauds frappent alors dans les reins,
Frère, on crache six dents quand même ;
La botte s’enfonce dans le ventre, au septième
Et c’est alors qu’on se sent vraiment bien !


Tout va très bien, Madame la Mort !
Elle est toute seule, la vieille nounou !
Depuis qu’elle a jeté son regard sur vous,
De ses yeux avides, elle vous dévore !
À la morgue vous lui offrez votre corps,
Et en un rien de temps, vous êtes mort.
Bientôt, cher ami, vous puerez la chair cuite,
Dans un tendre et cadavérique tête-à-tête !

Une minute et vous voilà en l’air, frère,
Avec deux beignets chauds sur la figure
Et caressé par trois petits anges tout nus,
Qui crient en allemand : « Quel adorable cul ! »
Le quatrième ange, ma chère petite Annie,
S’envoie cinq verres dans sa stupide gorge.
Berceuse, berceuse, avec dix doux anges,
Dors, dors mon petit. C’est la vie !