jeudi 23 juillet 2020

L’Inventeur


L’Inventeur

Chanson française – L’Inventeur – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)





L’invention du téléphone






Dialogue Maïeutique



Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, un inventeur.

Oui, dit Marco Valdo M.I., un inventeur. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites d’un inventeur.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, ils les méritent ces mérites.

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des inventeurs émérites comme Addison Vincent Fletcher, un gars presque célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson. Fletcher était un fameux bricoleur, comme l’oncle de Vian, dans la Java des bombes atomiques.

Comme on pourra le mieux encore plus tard, dit Marco Valdo M.I., les personnages de cette galerie de portraits ont en commun, étant de la même époque, d’avoir connu la Guerre de 14-18.

Ah ! Si la Guerre de Quatorze n’avait pas eu lieu !, dit sentencieux Lucien l’âne, ils ne l’auraient pas connue et ils auraient quand même vécu leur vie.

Différemment, sans doute, reprend Marco Valdo M.I., mais on ne peut changer ce qui a été et le héros de cette chanson passa ses années de tranchées et de jeunesse à méditer et à ruminer des inventions, car de par son caractère, ses penchants, ses goûts, ses talents aussi, c’était un inventeur. Un inventeur-né, en quelque sorte.

Soit, dit Lucien l’âne, voici donc après le Cimetière où paraît l’alderman, l’Illusionniste, le Syndicaliste, la Suffragette, le Footballiste et le Taxidermiste – l’inventeur. Mais qu’a-t-il pu inventer qui le rende si célèbre ?

Presque, Lucien l’âne, presque célèbre. Nuance !, car il est presque célèbre et même localement. Cependant, pour répondre à ta question directement, il a inventé le téléphone, mais avec au moins 50 ans de retard. Le monde est déjà rempli de téléphones. Mais, selon lui, s’il n’avait pas déjà existé, il l’aurait à coup sûr inventé. Pour se justifier, il déclare qu’il l’a amélioré, mais il ne dit pas comment et sans doute, ne le saura-t-on jamais. Par contre, à l’inverse, il a inventé, mais trop tôt, le téléphone mobile qu’on nomme à présent « smartphone » – téléphone intelligent. Pareil pour la radio et pour l’ordinateur, il les aurait volontiers inventés ; Addison Vincent Fletcher aurait tout inventé si on l’avait laissé faire. C’était un enthousiaste. C’était une sorte de Leonardo da Vinci du XXe siècle. Avec son ami Einstein (Salomon), en tandem, il va animer la vie des morts et introduire la physique moderne dans leur univers, jusque-là ignorant de la chose. Pour les autres détails, voir la chanson.

C’est ce que je vais faire, dit Lucien l’âne, non sans relever tout de suite deux des clins d’œil dont tu entrelardes la chanson. Le premier est le « fameux bricoleur », un clin d’œil à Boris Vian, comme tu l’as signalé déjà ; et le second est un clin d’œil au jeune Stéphane Mallarmé, clin d’œil sur lequel s’achève la chanson. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde technique, pratique, véridique, technologique, technicolore et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane



La nouvelle bibliothèque est pleine de couleurs
Et fourmille d’écrans d’ordinateurs.
Sur les écrans, tout le Guardian de Blackbury,
Avec Fletcher l’inventeur parmi les célébrités du pays.

Un fameux bricoleur, Addison Vincent Fletcher,
Il avait maturé durant toute la Grande Guerre,
En Artois, coincé au fond de sa tranchée,
Une sorte de téléphone, améliorée.

Et la télégraphie sans fil ? La T.S.F., la radio ?
Inventée avant le siècle par la comtesse Alicia Radioni,
Ou alors, par le physicien italien Italo Macaroni ?
Un savant italien ? Oui, il s’appelait Guglielmo Marconi.

Alors, qui a vraiment inventé le téléphone ?
N’est-ce pas Sir Humphrey Téléphone ?
Non, c’est un Étazunien : Graham Bell.
Fariboles, bêtises, conneries et des belles !

Le vrai inventeur, c’est Tony Meucci ;
Et c’est encore un Italien, Madame Liberty,
Et moi, j’aurais bien aimé inventer le premier,
Et dit Fletcher, je l’ai juste amélioré.

Addison dit : « Pour Salomon, l’espace est une illusion,
Et si l’espace est nul, il n’y a plus besoin de liaison.
Alors, plus de problème pour la transmission.
Le téléphone sans fil, voilà mon invention.

Les ondes, c’est le secret de tout ce bazar :
Les petites ondes font les grandes histoires.
Comme ça, dit Fletcher, j’ai bricolé sur ma table,
En vingt-deux, un téléphone transportable.

Au cimetière, il y avait un vieux téléviseur ;
L’écran était en miettes, un rebut, une horreur.
Addison Fletcher et Salomon Einstein le bricolaient avec amour :
Bientôt, l’image et le son étaient de retour.

Dans son cadre vide, l’écran luisait.
Miroir de moire rempli de ciel,
Sans électricité, il se striait
D’éclairs zébrés couleur de miel,

Et la Capri bleue dans le canal ?
Avec Salomon, on va la sortir,
On lui refera un moteur meilleur
Et comme les oiseaux, on pourra fuir, là-bas, fuir.

mardi 21 juillet 2020

LA SORCIÈRE


LA SORCIÈRE

Version française – LA SORCIÈRE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – La strega – Collettivo Víctor Jara – 1979



LA SORCIÈRE

Angelo Caroselli vers 1630




Dialogue Maïeutique


Une fois encore, Lucien l’âne mon ami, on revient à la question de la sorcière ; de la vraie sorcière, de ce personnage essentiel de la vie paysanne, de celle qui incarnait la fibre maternelle, qui était à elle seule le service de santé de la société – de santé physique, de la naissance (accoucheuse) à la mort (accompagnatrice du mourant), aidant l’humaine personne à entrer dans le monde et l’aidant à en sortir ; elle était aussi celle à qui on pouvait confesser ses malheurs, ses tristesses, ses faiblesses, celle qui savait vraiment ce qu’il en était de la vie réelle, la consolatrice et la salvatrice ; une femme savante qui savait les méandres des plantes et de l’humaine condition. Auprès de qui on allait chercher aussi des conseils de vie. On y revient cette fois-ci avec une chanson italienne intitulée : « La Strega » – « LA SORCIÈRE ».

Ce n’est, en effet, pas la première sorcière que l’on croise, dit Lucien l’âne. Je me souviens de « Katheline, la bonne sorcière », pour laquelle je demandaisdans le dialogue qui précédait la chanson dans l’édition papier de « La geste de Liberté » (La Légende libertaire) – pourquoi « la bonne sorcière », car généralement, les sorcières ont la mauvaise réputation et on entend plus souvent « la mauvaise sorcière ».

Oui, Lucien l’âne mon ami, j’ajouterais pour être complet à propos de Katheline, les deux autres chansons qui racontent son supplice et sa mort : « Katheline suppliciée » et « La douce Mort de Katheline ».

En somme, dit Lucien l’âne, il y a là comme une hagiographie et dans le fond, les sorcières le méritent bien. Et puis, toujours dans ce dialogue de la Légende, j’ajoutais parlant de Katheline :

« C’est donc une vraie sorcière, une de celles qui dans les villages et les campagnes soignent les gens et les animaux, une de celles ui connaissent les remèdes et les plantes, une de celles qui sont depuis toujours les conseillères intimes des femmes et exercent les talents si essentiels de sages-femmes – un nom très significatif. »

Cela étant, reprend Marco Valdo M.I., je n’ai pu résister au vrai désir et au vrai plaisir de (non pas faire une traduction) me confectionner en bon tailleur des mots une version sur mesure de cette « Strega » du Collettivo Víctor Jara. C’est franchement tout autre chose qu’une traduction et cette manière de procéder produit une chanson dans une autre langue, qui a le souci d’être elle-même, tout en gardant bien sûr – autant que faire se peut – la filiation avec le texte d’origine. À l’usage, j’ai pu constater que cette façon ouvre parfois de nouveaux horizons. Mais quoi qu’il en soit, libre à quiconque de composer une autre version ou même d’en proposer une véritable traduction. Et sans doute, tout le monde y gagnerait.

Oh oui !, dit Lucien l’âne, je le pense aussi. Maintenant, serait-il possible de dire quelques mots de cette version-ci et de son texte d’origine.

De fait, Lucien l’âne mon ami, tu fais bien de me rappeler à ma version et à son origine. C’est donc une sorte de prière-accusation qui met en cause une sorcière et la réponse de celle-ci ; une sorte d’étrange dialogue. Je n’en dirai pas plus : la vérité est poésie et je ne peux faire mieux que de m’en remettre à la chanson.

Fort bien, dit Lucien l’âne, c’est une sage précaution et l’expression d’une vérité ; car pas plus qu’on ne peut mettre en mots la musique ou la peinture ou mettre en musique ou en peinture, les mots, on ne peut mettre en prose la poésie, on ne peut la détailler, la décomposer sous peine de la perdre et d’en perdre le sens. On n’obtient pas de bons résultats par l’autopsie d’une chanson ; on se retrouve avec les morceaux de son cadavre. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde guindé, sourd, malentendant, malentendu, croyant, vulgaire, brutal et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane









Brûlez la sorcière, elle lit l’avenir,
Parle au vent, parle à la lune.
Brûlez la sorcière, elle lit l’avenir,
Parle au vent, parle à la lune.
Vous qui connaissez les ombres fugaces,
Vous qui même la mort, ne craignez pas,
Au travers des miroirs, vous tendez les bras
Quand nous avons peur de nos propres faces.



Marbre, mes mains et pierre, ma peau ;
Et un jour, j’ai entendu le fleuve m’appeler ;
Et mes cheveux ont fondu, j’étais l’eau du ruisseau ;
Et feuilles, mes mains dans la rivière qui a chanté ;
Et maintenant, je n’ai plus peur, je n’ai plus peur,
Maintenant, je n’ai plus peur.



Vous qui venez nue, sans éclat,
Baiser notre corps dans nos songes ;
Lèvres humides, peau de neige,
Vous faites désirer ce qu’il ne faut pas.



La règle et le silence, la loi, la peur, le noir,
Un Dieu dirige le monde, la mort est son paladin,
Mais le fou cornu m’a donné de son vin,
Il m’a en chantant menée sur le pont de moire,
Il chantait la forêt, un Dieu pour chaque fleur,
Il m’a appelée la « vierge des couleurs » ;
Et juste à ce moment, le vent m’a parlé,
La lune m’a étreinte et je me suis envolée.



Chevalier et roi sans épée à la main,
Vous qui croyez au destin,
Brûlez la sorcière, elle lit l’avenir,
Parle au vent, parle à la lune.
Brûlez la sorcière, elle lit l’avenir,
Parle au vent, parle à la lune.



Et maintenant je n’ai plus peur, je n’ai plus peur.
Je suis chaux dans le roc ; et cendres dans les airs ;
Et feuilles, mes cheveux ; et blé, mon sourire ;
Et vent, ma voix ; et nuit, ma chimère ;
Et je viendrai encore, dans la nuit dansant,
Siffler avec le corbeau, rire avec le vent ;
Et quand soufflera le feu et son grand air,
Vous me sourirez et je regarderai le firmament ;
Vous me tendrez les bras, en pleurant,
Vous baiserez mon visage d’eau claire.



Et je serai libre.

jeudi 16 juillet 2020

Le Footballiste


Le Footballiste

Chanson française – Le Footballiste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)



Les Footballistes

par Nicolas de Stael – circa 1950



Dialogue Maïeutique



Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, un footballiste.

Oui, dit Marco Valdo M.I., un footballiste. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites d’un footballiste.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, ils les méritent ces mérites. D’ailleurs,

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des footballistes émérites comme Stanley Parisi, un gars carrément célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson-ci, comme est fêtédans cette chanson-làVictor le footballiste, une chanson du Grand Jojo (dont on connaît déjà les portraits de héros : Le Sergent Flagada et Jules César).

D’ailleurs, dit Lucien l’âne, à bien la réécouter, je me rends compte en effet qu’elle présente une véritable parenté avec Victor : si ce n’est pas là une chanson-sœur, c’est au moins une chanson cousine.

Chanson-sœur, chanson cousine, dit marco valdo M.I., il n’y a là rien d’étonnant, car tout en écrivant l’histoire de Stanley Parisi, je fredonnais la chanson de Victor et je dois avouer que ces deux-là ont des points communs. Par exemple, tous deux foncent sur le terrain à toute allure derrière le ballon et tous deux se considèrent comme des artistes ; mais il y a quand même quelque chose qui les distingue et qui justifie la présence de Stanley dans les Chansons contre la Guerre (C.C.G), c’est que ce dernier n’est pas seulement un (anti-) héros du stade, c’est aussi un héros des tranchées de la Somme en 1916, où se perpétra un gigantesque massacre – plus d’un million de victimes. Le premier jour de l’offensive anglaise, le 1er juillet, les seuls Britanniques ramassèrent 20 000 morts. Quant à Stanley, comme le dit la chanson, il s’en tira :

« Et Stanley « pas par là » dribbla la mort. »

En somme, dit Lucien l’âne, il s’en est tiré probablement par chance, comme tous ceux qui en sont revenus. Ce qui ne fut pas le cas pour l’artilleur de Mayence d’Aragon que chantait Léo Ferré dans « Est-ce ainsi que les hommes vivent ? ».

« Pour un artilleur de Mayence
Qui n’en est jamais revenu. »

Je vois, Lucien l’âne mon ami, que ta mémoire d’âne est parfaite et connaît bien la chanson ; c’est réjouissant. Maintenant, deux mots de ce héros de la Somme qui dribbla la mort. On sait que c’est un footballiste assez sportif et très enthousiaste et qui a acquis ainsi une certaine célébrité. Cependant, il s’agit de savoir le pourquoi du comment ? À moins que ce ne soit le comment du pourquoi ? Bref, pour élucider ce mystère, on dispose de son nom : Parisi – qui en français peut s’orthographier « par ici » et de son surnom – donné par ses partenaires et par les supporters« Pas par là ». Si on met les deux à la queue, on obtient évidemment : « Par ici, pas par là ! ».

Comment mérite-t-il une telle appellation ?, un tel traitement ironique, moqueur, dérisoire et pourquoi ?, demande Lucien l’âne.

Tout simplement, répond Marco Valdo M.I., car – et c’est dit dans la chanson, il est dans ses habitudes de partir dans le sens contraire et une fois lancé, il est inarrêtable et dribble tous ceux qu’il rencontre sur sa course vers le but et de marquer. C’est fort bien, à ceci près qu’il se trompe de côté et qu’il marque contre son propre camp. Il le fit tellement souvent qu’en plus sobriquet rigolard, il a, dans les mémoires, gagné le titre de « recordman du monde des buts contre son camp ». Cela étant, il me reste à préciser qu’il a comme amis : l’alderman (voir Le Cimetière), le syndicaliste, le taxidermiste, l’illusionniste et la suffragette qui sont ses voisins à perpétuité et que tout comme eux, il continue à agir post-mortem et donc, naturellement, à pratiquer son sport favori.

Comme on le sait, dit Lucien l’âne, un footballiste, comme tous les sportifs, garde longtemps le goût et en quelque sorte, le besoin de pratiquer. Nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde sportif, compétitif, footballistique, fanatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane



Stanley connut les tranchées de la Somme,
Où par milliers tombaient les hommes,
Les obus, les boues, les morts.
Et Stanley « pas par là » dribbla la mort.

En retard, Johnny traverse en trombe
Le désert glacé du cimetière
Et stoppe pile devant une tombe
Lovée dans les fougères.

Un marbre, gris, plat et banal,
Une paire de bottines de foot gravée
En grand domine le texte bancal :
Le nom et les mortelles coordonnées :

— Stanley Parisi, « Pas par là »
Son dernier coup de sifflet.
Un gars presque célèbre, là au-delà.
Et une vedette, une star, ce Stanley.

Chez les supporters des Vagabonds de Blackbury
Rouges et blancs, au stade tous les samedis
En rangs par dix, aller dix de front
Et soutenir les as du ballon rond.

Stanley « Pas par là » était un bon garçon.
Le Guardian annonce dans sa nécrologie
Toute une carrière chez les Vagabonds,
Et un record de buts d’anthologie.

Parisi, un champion historique,
Stan, un marqueur magnifique,
Un joueur absolument fantastique,
Et le plus grand, le plus épique.

Stanley Parisi, merveilleux footballiste,
Un géant, un sportif, un artiste.
« Pas par là » fonce tout droit
Et met des buts à chaque fois.

Parisi – pas par là à l’avant :
Enthousiaste, excité, enflammé
Est recordman des buts marqués
Et des buts contre son propre camp.

Stan en short jusqu’aux genoux, comme avant,
Toujours rapide, toujours fougueux, toujours vaillant,
Montre aux éternels non-vivants
Comment tuer le temps.

samedi 11 juillet 2020

La Suffragette


La Suffragette

Chanson française – La Suffragette – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)



Portrait de dame
au temps de Liberty



Dialogue Maïeutique



Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, une suffragette.

Oui, dit Marco Valdo M.I., une suffragette. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites d’une suffragette.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, elles les méritent ces mérites.

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des suffragettes émérites comme Sylvia Liberty, une fille carrément célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson. Comme on le sait, une suffragette est une femme, une demoiselle, une dame qui, en sus de sa vie ordinaire, se consacre à la revendication de droits pour cette moitié (et même statistiquement, un peu plus de la moitié) de l’espèce humaine

Permets-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, d’interrompre cette intéressante réflexion afin de t’indiquer que c’est pareil chez les ânes ; les ânesses – à juste titre – réclament elles aussi des droits. L’inconvénient, c’est que globalement, je veux dire de façon générale, la question des droits se pose également pour toute l’espèce asine (comme pour toutes les espèces animales), vu que des droits, elle n’en a pas.

J’ajoute, Lucien l’âne mon ami, que tu es particulièrement bien au fait de la chose puisque c’est toi l’auteur véritable de la Déclaration universelle des droits de l'âne.

Je disais, Marco Valdo M.I. mon ami, que notre espèce, à l’instar de toutes les autres, l’humaine plus ou moins exceptée – car elle en revendique aussi, n’a pas de droits ou à peine et on ne lui reconnaît que des devoirs. Sauf évidemment ici, à l’intérieur du monde enchanté où toi et moi, en toue égalité, nous conversons. Et même, pour les ânes, la situation est pire encore puisque les animaux, ceux des autres espèces, nous traitent mal, elles nous disent « pelés, galeux » et nous accusent d’être porteurs de je ne sais quel virus d’on ne sait quelle peste ; sur quoi, ils se sont empressés de mettre à mort notre pauvre congénère. Dès lors, question de droits, il faudrait commencer par là : les droits élémentaires pour tous sans distinction de race, de sexe, de genre, de tout ce qu’on voudra. Je précise tout de suite que personnellement, si je rencontrais une ânesse suffragette ou n’importe quel genre de suffragette, je m’empresserais de la soutenir et de l’encourager.

Voilà qui est bien, Lucien l’âne mon ami, et même prudent, si d’aventure, tu tiens à tes oreilles. Pour en revenir à la chanson, je disais que la femme, demoiselle, dame qui y apparaît est particulièrement renommée par son nom « Liberty » et par la statue qui le représente à Paris et à New-York. Tel est le début de la chanson. Ensuite, j’attire ton attention sur la discussion importante s’il en est à propos de l’utilisation du mot « mort » ou « morte » pour qualifier ou désigner le mort ou la morte. Car certaines mortes et certains morts et bien des non-mortes et des non-morts hésitent à l’utiliser ou s’opposent carrément à son utilisation, allant parfois jusqu’à la violence pour imposer leur desideratum : les premières et les premiers, car elles et ils trouvent cette dénomination offensante, mal venue, méprisante, non respectueuse ou en tout cas, insupportable ; les secondes et les seconds, car ils en ont peur.

Oui, dit Lucien l’âne, je sais ça. C’est de la superstition, un curieux processus mental, fondé sur on ne sait quelle croyance, quelle supposition, quelle lubie. Et comme d’habitude, cette croyance, comme toute croyance car telle en est la nature intrinsèque, repose elle-même sur le socle de l’ignorance et de la stupidité. Il y a là comme un strabisme de la pensée.

Bien, dit Marco Valdo M.I., pour ce qui est de Sylvia Liberty, on aurait plutôt à faire à une personne vive, intelligente et assez en avance sur son temps ; à une morte qui respire la santé. Il ne t’étonnera pas qu’elle ait un tempérament assez libertaire. Enfin, une dame, etc. comme je les aime : douce, amère et coriace. Avant de te laisser conclure, je signale que la fin de la chanson annonce un fameux combat, sur lequel sans doute, on reviendra.

Eh bien, dit Lucien l’âne, pour en savoir plus, lisons et ensuite, tissons le linceul de ce vieux monde bégueule, raidi, tétanisé, prude, correct, trop correct et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane



Liberty, championne des droits de la femme
A importé la journée du 8 mars à Blackbury ;
L’Amérique, New-York, Paris, Paname,
La statue de la Liberté, c’est Sylvia Liberty.

Au fait, se demande Johnny, est-il correct,
Je veux dire politiquement correct,
Ou socialement, de dire mort
Pour désigner un mort,

Ou alors, décédé, enterré,
Ou zombie, ou macchabée,
Ou vaut-il mieux dire à présent,
Non-vivant ou mal-respirant,

Ou, pour être plus social,
En quelque sorte, plus à la page,
Dire désavantagé vertical,
Ou carrément, cinquième âge.

Les quatre morts discutaient, sans bruit
Il y avait l’alderman, le syndicaliste, l’illusionniste
Et une femme en robe longue, féministe,
Coiffée d’un chapeau chargé de fruits ;

Ils regardaient dans le journal la photo
Des filles à la piscine à peine sorties de l’eau :
Des femmes en costume d’Ève, — « Choquant :
On voit leurs jambes, presqu’entièrement. »

« Des corps sains au soleil, c’est sympathique ;
Le maillot de bain, c’est un costume très pratique ;
Il n’y a pas de mal à ça, dit le chapeau fruitier ;
Moi, de mon temps, j’aurais bien aimé. »

La femme au chapeau végétarien, c’est Liberty,
Avec son parapluie et son galure garni,
Une infatigable suffragette, toujours d’allant
Pour le droit des femmes, le vote et tout le bataclan,

L’œil et le corps vifs, toujours manifestant,
Lançant des œufs sur les agents
Et finissant ses protestations
Au bloc, invariablement, sans hésitation.

« À la résidence La Dernière Demeure,
Par contrat : une place quand on meurt :
Concession perpétuelle et signature.
Nous déménager, c’est de la dictature. 

jeudi 9 juillet 2020

L’Illusionniste


L’Illusionniste

Chanson française – L’Illusionniste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)


L’illusionniste
de ou d’après 
Hieronymus Bosch, vers 1500

lundi 6 juillet 2020

Le Syndicaliste




Le Syndicaliste

Chanson française – Le Syndicaliste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)




Tableau de Boris Koustodiev

1920



Dialogue Maïeutique

Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, un syndicaliste.

Oui, dit Marco Valdo M.I., un syndicaliste. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites des camarades syndicalistes.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, ils les méritent ces mérites.

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des syndicalistes émérites comme William Stickers, un gars presque célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson ; une chanson qui fait en quelque sorte l’histoire des deux derniers siècles et du début de celui-ci, vus au travers du prisme particulier du syndicalisme. En gros, Johnny, tu sais Johnny Maxwell, celui qui rencontre les morts dans le cimetière de Blackbury et qui parle avec eux, vient de rencontrer William Stickers devant sa tombe et entame une conversation avec lui.

Oui, répond Lucien l’âne, je sais et même, très bien qui est Johnny ; l’autre jour, il racontait l’histoire de Salomon Einstein, le taxidermiste et la fois précédente, il avait inauguré ces rencontres avec l’alderman Bowler.

Donc, dit Marco Valdo M.I., cette fois, c’est un syndicaliste, un nommé William Stickers, presque célèbre au Cygne blanc, le bistro de Blackbury, situé dans la rue du Paradis, où – dans la première moitié du XXe siècle – il haranguait les prolétaires locaux. Avant d’aller plus loin, je voudrais noter au passage que ses initiales – W.S – sont les mêmes que celles de celui que le monde entier connaît sous le nom de William Shakspere, comme il signait lui-même en son testament.

Oh, dit Lucien l’âne, ça ne m’étonnerait pas, car le nom complet de William Stickers est presque une transcription de ce nom de William Shakespeare, alias William Shackspeare, tel qu’il apparaît sous la plume du notaire et d’après ses propres signatures : Willm Shakp., William Shakspe, Wm Shaksper., William Shackspeare, Willim Shackspeare, William Shakspeare.

L’idée est excellente, Lucien l’âne mon ami, mais nous ne sommes pas là pour débattre de ce sujet si passionnant de la réelle personnalité qui se trouve derrière ce nom de Shakespeare. Il nous faudrait faire le point sur cette délicate question et nous n’avons pas le temps de le faire ici. Pour ce qui est de William Stickers, même mort, il reste lui-même.

Soit, répond Lucien l’âne, mais quand même, Shackspeare était-il Shakespeare ? D’aucuns disent que ce serait John Florio et ils avancent des arguments à mes yeux assez fondés. Cependant, passons.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., j’en reviens à William Stickers qui a vécu toute sa vie avec la conviction qu’une révolution universelle étendrait le communisme depuis l’Union soviétique (patrie des travailleurs) au reste de la planète. Il va être bien déçu quand il apprendra qu’il n’y a plus de patrie des travailleurs ; et Johnny n’ose imaginer de lui dire ce qui s’est vraiment passé en Pologne, en Roumanie, en Ukraine, au Cambodge ou ailleurs ; sans compter les nouvelles révolutions, plus vraiment communistes.

Panta rhei, dit Lucien l’âne, mais il y a de quoi être déçu pour ceux qui comme lui ont mené leur vie durant l’inlassable combat pour atteindre le socialisme – antichambre du paradis ou autrement dit, pour faire triompher leur rêve.

Bien sûr, Lucien l’âne, et ils sont très nombreux ceux qui voyaient dans la révolution la voie vers un futur meilleur ; ils disaient : « Le communisme est l’avenir radieux du socialisme. » Mais même si la patrie des travailleurs a trahi, même si le rêve s’est évanoui, on peut faire confiance à William Stickers pour assurer que « le combat continue ». Syndicaliste chez les vivants, il transporte son enthousiasme, son militantisme et son indéfectible foi dans la victoire finale dans son nouveau monde, le monde des morts.

Je suis très curieux de lire ça, dit Lucien l’âne. Et nous qui sommes aussi obstinés que William Stickers, nous tissons le linceul de ce vieux monde réticent et lent, conservateur, doté d’une incoercible inertie, hypocondriaque et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane




Au cimetière, gravé sur la grande pierre,
Au milieu de la tombe de William Stickers,
On lisait : Prolétaires du monde un.
Johnny demande : « C’est quoi le monde un ? »

William Stickers dit : Ce devait être « Unissez-vous »,
Un gars a pris la caisse et l’argent manqua pour écrire tout.
À Blackbury, William Stickers un gars presque célèbre,
Avec le temps, jeté par la mort dans les ténèbres.

William Stickers est un héraut du syndicalisme,
William Stickers est un héros de la classe ouvrière
Un homme de fer, un homme fier, un prolétaire.
Il a presque inventé le communisme.

Derrière ses lunettes et sa barbe noire, il était grand,
Il aurait été Karl Marx, s’il avait existé avant.
« William Stickers, vous êtes un fantôme ? — N’y pensez pas,
C’est des superstitions, les fantômes n’existent pas. »

« William Stickers, vous êtes mort ? —
Oui, mort et dans l’ombre, sous la terre,
Mais, l’humanité marche vers la lumière.
Et heureuse et solidaire, elle vit encore.

Johnny, dites-moi en quelle année nous sommes. –
En deux mil vingt. Il y a toujours des hommes,
Mais il n’y a plus d’Union soviétique
Et ce n’est pas le plus dramatique :

Comment avouer à William Stickers, l’évolution
Terriblement malencontreuse des dernières révolutions,
Quand les masses se sont mises en piste
Pour renverser les tyrans communistes ? »

William Stickers dit : « Je suis mort, c’est tout.
Il faut être logique, rationnel ;
Il faut constater, même si ça paraît fou,
Ici, après ma mort, je suis éternel. »

« William Stickers, ça fait quoi d’être mort ? —
C’est très long et parfaitement ennuyeux.
On est tout seul et de plus en plus vieux.
On parle, mais on ne revit pas ; enfin, pas encore.

Mais je milite pour la résurrection des macchabées.
Levez-vous, levez le poing, levez tout, c’est ma tournée !
Camarades cadavres de tous les pays, avancez !
La révolution universelle va triompher ! »