samedi 23 novembre 2019

L’Ombre du Régiment


L’Ombre du Régiment


Chanson française – L’Ombre – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 24

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu’on nomme une pimprenelle ?

Évidemment, Marco Valdo M.I., j’en mange même souvent. C’est une herbe fort goûteuse au demeurant.

Hou la, Lucien l’âne mon ami, ce n’est pas de cette pimprenelle-là que je voulais parler ; cependant, tu as raison et comment en irait-il autrement, étant donné que la pimprenelle est une plante sauvage des prairies et de plus, assez répandue. Ce n’est pas non plus de l’herbe médicinale qu’il est question ici, mais de la pimprenelle, telle qu’elle est désignée en argot, autrement dit, une jeune fille un peu niaise, un peu réservée, un peu timide comme l’est précisément Barbora, dont notre Arlequin pense :

« Elle rêve d’un mot gentil, d’une ritournelle ;
C’est encore une enfant, c’est une pimprenelle »

Ah, je vois très bien ce qu’il doit ressentir, répond Lucien l’âne. On dirait qu’il cultive une sorte de sentiment paternel. Cela dit, qu’en est-il du reste ?

Comprends-moi, Lucien l’âne mon ami, si j’ai commencé par cette question à propos de la pimprenelle, c’était pour que tu ne t’égares pas dans les considérations complexes à ce sujet.

C’était une bonne idée, répond Lucien l’âne, et je t’en remercie. Maintenant, qu’en est-il de l’aventure, car quand même, dans le titre, il est question de l’ombre du régiment ; une ombre que je suppose inquiétante comme l’ombre d’un nuage qui se profile au-dessus de la prairie au ciel d’été, juste avant l’arrivée de l’orage.

Pour ce qui est de cette ombre, répond Marco Valdo M.I., tu ne te trompes pas ; c’est une ombre prémonitoire. Pour le reste, Matěj et Barbora ont repris leur travail dans les prés au matin et ils ont poursuivi cette fenaison toute journée. Ils viennent de terminer et se posent à même les meules. Toutefois, Barbora a l’air ailleurs, comme si quelque chose la rongeait et Matthias tente de la distraire et comme tu le sais, en la matière, c’est un expert. Elle commence par rire et soudain, elle fond en larmes, hoquetante et prise de sanglots irrépressibles. Matthias ne sait trop que faire de cette enfant qui lui tombe quasiment dessus, qui se met sous sa houlette ; à lui, le déserteur condamné à l’errance. L’ombre du régiment ne lui laisse pas trop la possibilité d’être un parent de remplacement. C’est sur ce dilemme que s’arrête la chanson.

Oh, dit Lucien l’âne, deux réflexions. La première, c’est que cette fin qui débouche sur un précipice est une manière de faire que l’on trouve dans ce qui fut pendant longtemps, le plus grand succès de la presse : le feuilleton et ce même procédé qui est actuellement usé par les « séries ». En somme, c'est suite au prochain numéro. La seconde est plutôt une question : Matthias ne devine-t-il pas quel sombre nuage a frappé la jeunesse de Barbora ?

Eh non, Lucien l’âne mon ami, et pour cause. D’ailleurs, tu demandes ça, car toi, tu sais déjà la chose : ce pieu qui a rendu le coq aveugle et fait saigner Barbora ; mais, rappelle-toi, Matthias, lui, à ce moment, il n’était pas là ; il dormait dans une meule à l’écart de la ferme, rapport au monde qui était venu pour la noce de Lukas et de Rosalie. Ah, s’il avait été là, les choses auraient pu être différentes.

Oui, dit Lucien l’âne, on ne sait pas. À présent, tissons le linceul de ce vieux monde doux amer, mi-figue – mi-raisin, mi-folie – mi-raison, joyeux et triste et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La journée des foins touche à sa fin.
Travail fait, il est temps d’une pause.
Et Barbora sur la meulette se pose ;
Recrue, elle sourit aux horizons lointains.

Pour distraire l’enfant, Matthias sort son mouchoir
D’Arlequin, et met au jour, venue de nulle part
Une fée guillerette, une menue marionnette ;
Fringante, elle fait la révérence et secoue la tête.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Et la poupée babille, chute et cabriole.
Barbora rit, rit et rit encore
Et soudain, elle se convulse sur le sol.
Raidie, elle pleure, pleure et sanglote encore.

Toute recroquevillée, noyée dans ses pleurs,
Sur sa bouche, les poings serrés
Endiguent les hoquets de sa secrète douleur.
Matthias perdu tente de la consoler.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Et Arlequin songe : « S’occuper d’elle ?
Elle rêve d’un mot gentil, d’une ritournelle ;
C’est encore une enfant, c’est une pimprenelle
Et je n’ai pas la fibre maternelle. »

Matěj, poussin éclos d’un œuf noir,
Il faut partir et c’est urgent.
Il n’est plus temps d’un espoir,
Matthias, il faut fuir l’ombre du régiment.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

vendredi 22 novembre 2019

ILS NOUS CONVOQUENT


ILS NOUS CONVOQUENT





Version française – ILS NOUS CONVOQUENT ICI – Marco Valdo M.I. – 2019
Texte italien – Ci convocano quiPiero Calamandrei – 1954
Piero Calamandrei prononça ces mots dans un célèbre discours au Teatro Lirico de Milan le 28 février 1954
Récitatif sur la musique des Mulini a vento – Buonanotte Italia – 2019









Piero Calamandrei 1934
Autoportrait










Dialogue Maïeutique 





Dis-moi, Marco Valdo M.I., ce Piero Calamandrei n’est-il pas celui-là qui avait écrit « Lo avrai camerata Kesselring », poème lapidaire que tu avais intitulé, avec pas mal de grinçante ironie, en français : « Ode à Kesselring » et donc, celui-là chez qui nous avons été chercher notre antienne : « Ora e sempre : Resistenza ! » ?



C’est bien lui, Lucien l’âne mon ami et je vois à ton œil sceptique et à tes oreilles en points d’interrogation, que tu te poses des questions à son sujet.



Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, notamment la question suivante : « Qu’est-ce qui a bien pu amener un groupe comme les Moulins à vent (I Mulini a vento) à mettre en musique en 2019 un extrait d’un discours de 1954 ? »



Oh, Lucien l’âne mon ami, je vais m’efforcer de répondre à cette question, mais ce sera une réponse complexe. D’abord, avant d’aborder la personnalité rayonnante de Piero Calamandrei, je me dois d’élucider la nature et les objectifs des « Moulins à Vent » (Mulini a vento), car c’est aussi une partie importante de ton interrogation. Pour ce faire, je vais tout simplement recourir à leur présentation telle qu’elle figure sur le site des Chansons contre la Guerre. D’abord, leur antienne : « Chi vive non può non essere cittadino e partigiano » – « Qui vit vraiment ne peut pas ne pas être citoyen et partisan ».



Oh, dit Lucien l’âne, je comprends bien ça ; par chez nous, ici et maintenant, toutes ces histoires de guerre et de luttes des partisans (dans nos régions, on parle plus volontiers des résistants) paraissent lointaines. C’est assez mystérieux vu d’ici ou dans le meilleur des cas, cela paraît ancien, mais pour l’Italie, c’est très contemporain.



Et donc, reprend Marco Valdo M.I., voici cette présentation annoncée :



« Car Les Moulins à Vent sont une source d’énergie propre et que cette énergie ne peut être créée que si le vent recommence à siffler.

Pour que les moulins à vent puissent pour une fois embrasser Don Quichotte.

Le Chevalier de la Manche est celui qui a quitté une vie pour poursuivre un idéal.

Les moulins à vent sont là, immobiles et éternels pour dénoncer le détachement d’un réel d’un idéal… et c’est précisément ce que nous voulons dénoncer, que le réel s’est détaché de l’idéal.

Un détachement lent et impalpable, souterrain.

Un détachement justifié par de nouveaux faux idéaux ou déguisé par la résignation du « On ne peut pas faire autrement ».

Un idéal auquel beaucoup de nos ascendants ont donné leur vie.

Un idéal qui a crû à partir de l’horreur du premier assassinat (à partir de Caïn, des tueries sans fin justifiées par des actions contingentes).

Puis, jour après jour, cet idéal s’est enfoncé… dans l’INDIFFÉRENCE générale.

Les Moulins sont alors là, immobiles et éternels pour proclamer qu’avec Don Quichotte (l’anti-héros et pour cela l’homme éternel) l’idéal peut exister, doit exister ! Il suffit d’y croire. Nous avons alors choisi d’être des moulins pour être mus par le vent.

Nous avons donc choisi d’être des moulins pour être des gens qui ne sont pas INDIFFÉRENTS mais qui dénoncent.

Des moulins pour dénoncer l’indifférence

Des moulins pour faire ressortir les grandes présences, souvent oubliées. Les Quichotte de notre histoire.



Bien sûr, les « Moulins à Vent » ne pourront pas changer le monde, mais c’est peut-être en partageant avec d’autres, que vous pourrez générer ce battement d’ailes de papillon qui, tôt ou tard, deviendront vent et tempête.



Voilà pourquoi Les Moulins à Vent. »







Oh eh bien, voilà des gens selon notre cœur, enchaîne Lucien l’âne. D’ailleurs, si je me souviens bien, tu avais toi aussi évoqué la figure emblématique d’Alonso Quichano dans Don Quichotte sauve l’Europe et tu as pris le temps de remémorer L’Homme de la Mancha, qui n’est autre que le Don Quichotte de Brel, et de mettre en langue française quelques chansons parmi toutes celles que les poètes et les chanteurs lui ont consacrées, comme par exemple, le Don Chisciotte des Modena City Ramblers, ou le Don Chisciotte de Gianni Rodari ou le Don Kişot de Nâzim Hikmet.



Oui, j’avais mis Don Quichotte face à ce qui menace notre quotidien, à savoir la perpétuation de cette Europe envieuse et avide de richesses, cette Europe prétentieuse et folle, engluée dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres.



Arrête là, dit Lucien l’âne, car il faut maintenant évoquer Piero Calamandrei, qui est également une figure légendaire et par certains côtés proches de Don Quichotte, notamment dans ses combats pour une République véritablement démocratique et laïque – c’est-à-dire débarrassée des cléricaux et de la soumission à l’Église catholique et au Vatican. Je pense me souvenir que c’est d’un de ses récits que tu avais tiré une chanson, il y a déjà une dizaine d’années : « L’Insurrection de Florence ».



En effet, Lucien l’âne mon ami, mais il me faut faire une sorte d’aveu. Comme bien des gens hors d’Italie, pendant très longtemps j’ai ignoré jusqu’à l’existence de Piero Calamandrei et bien évidemment, de conséquence, de tout ce qu’il avait pu faire ou dire. Il est apparu un moment au hasard de mon existence, comme des années avant, j’avais également découvert Carlo Levi. Pour beaucoup de gens d’en dehors de la péninsule, l’Italie est un pays exotique, où on va en vacances et voir de vieilles ruines, manger et boire et pour le reste, ce qu’on en connaît se limite à ses traits les plus caricaturaux, au bling-bling, au superficiel. S’agissant de Piero Calamandrei, je me suis rattrapé ; depuis e temps lointain, je me suis intéressé à sa revue Il Ponte, à Non Mollare – revue clandestine publiée sous le fascisme, j’ai appris que c’était un grand juriste et un des auteurs de la Constitution italienne, qu’il fut à la Libération le premier recteur de l’Université de Florence, que c’était aussi, un écrivain – j’ai d’ailleurs traduit son « Uomini e città della Resistenza », dans lequel figure ce discours de Milan, sous le titre « Passato e avvenire della Resistenza ». J’en ai retenu ceci que je te retranscris ici :



« Se nel campo morale la Resistenza significò rivendicazione della ugual dignità umana di tutti gli uoini e rifiuto di tutte le tirannieche tendono a trasformare l’uomo in cosa, nel campo politico la Resistenza significò volontà di creareuna società retta sulla volontaria collaborazione degli uomini liberi e uguali, sul senso di autoresponsabilità e di autodisciplina che necesseriamente si stabiisce quando tutti gli uomini si sentono ugualmente artefici et partecipi del destino comune, e non divisi tra padroni e servi. »



Je le mets dans une version française comme qui dirait actualisée ; le texte de Calamandrei parlait de la Résistance comme d’un phénomène passé ; je l’ai mis au présent :



« Si, sur le plan moral, la Résistance signifie revendication de l’égale dignité humaine de tous les hommes et le rejet de tous les tyrans qui tendent à transformer l’homme en chose, sur le plan politique, la Résistance signifie une volonté de créer une société basée sur la collaboration volontaire d’hommes libres et égaux, sur le sens d’autoresponsabilité et d’autodiscipline qui nécessairement s’établit lorsque tous les hommes se sentent également auteurs et parties dans la destinée commune, et non divisés entre maîtres et esclaves. »



Bref, un grand personnage, mais aussi bien, il me faut en rester là, car tout simplement, il n’est pas possible ici d’en faire l’apologie plus longuement. Ce serait toute une histoire.



En effet, conclut Lucien l’âne, il me paraît que ce n’est pas le lieu de grandes études, mais il est quand même bon de rappeler certaines choses et de remémorer certaines gens.



Évidemment, Lucien l’âne mon ami, d’autant que comme on l’a vu cette année encore, les démons que dénonçait inlassablement Calamandrei et qui ont tant détruit l’Italie – pas seulement physiquement, ce qui est un moindre mal, mais qui l’ont empoisonnée moralement, qui lui ont ravagé la conscience, ont refait surface et on a entendu le panégyrique de la bête immonde jusque dans les rangs du gouvernement, mais pas seulement – elle rugit dans les stades, elle rode à nouveau dans les rues. Calamandrei avait raison d’insister auprès de ses compatriotes et de faire circuler le mot d’ordre : « Ora e sempre : Resistenza ! » et qu’on ne vienne pas nous dire de nous taire, de nous insinuer que nous vivons à l’étranger, car nous vivons dans le même monde, sur la même Terre. Selon Térence, c’est un esclave qui avait prononcé cette autre antienne, qui corrobore ce point de vue d’humanité : « Homo sum: humani nihil a me alienum puto. » (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger.)



Oui, Marco Valdo M.I., quoique âne, je ne peux qu’approuver pareille sentence. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde encore et toujours gangrené, malade de cette peste et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







« Dans ces célébrations que nous faisons de la Résistance, de faits et de figures de l’époque, nous nous donnons l’illusion d’être ici, des vivants, qui célébrons les morts. Et nous ne nous apercevons pas que ce sont eux, les morts, qui nous convoquent ici, comme devant un tribunal invisible, pour rendre compte de ce que nous avons peut-être fait pendant ces dix années pour ne pas être indignes d’eux, nous les vivants. (...) Nous sentons, presque avec l’immédiateté d’une perception physique, que ces morts en sont venus à faire partie de notre vie, comme si en mourant ils avaient enrichi notre esprit d’une présence silencieuse et vigilante, avec laquelle à chaque instant, dans le secret de notre conscience, nous devons retourner faire les comptes. Quand nous pensons à eux pour les juger, nous nous apercevons que ce sont eux qui nous jugent ; c’est notre vie, qui peut donner un sens et une raison apaisante et réconfortante à leur mort ; et il dépend de nous de les faire vivre ou mourir pour toujours. »

jeudi 21 novembre 2019

Le Coq aveugle


Le Coq aveugle


Chanson française – Le Coq aveugle – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 23

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Le Coq aveugle


Chanson française – Le Coq aveugle – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 23

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.


Dialogue Maïeutique

« Alors, le coq aveugle affirme son règne » devrait être, Lucien l’âne mon ami, le titre de cette chanson.

Oui, moi je veux bien, dit Lucien l’âne, mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir signifier ? Alors, un coq fait cocorico pour impressionner les poules et toute la basse-cour et comme Chantecler, le monde entier ? C’est là illusion de gallinacé à la conscience de soi hypertrophiée, un fantasme d’emplumé.

Eh bien, justement, Lucien l’âne mon ami, Même si ton raisonnement est à première vue exact, il n’en est rien. Ce qui prouve une fois encore qu’avec la chanson, l’évidence n’est pas nécessairement l’expression de la réalité. Trêve de théorie, voici ce qu’il en est. D’abord, il y a un premier paradoxe à élucider, car comment un coq aveugle peut-il savoir que le jour se lève, du fait que dans l’imaginaire des humains, le rôle du coq est d’annoncer l’arrivée du jour, dès qu’il aperçoit – censément avant tout le monde – la première lueur. La solution se trouve dans le vers précédent, où l’on entend le meuglement de la vache. La vérité donc, s’il y en a une, serait que le coq réagit à l’appel de la vache et qu’il importe peut qu’il voie quoi que ce soit.

Et alors, dit Lucien l’âne, tout ça pour ça ? Ça me semble assez banal. Franchement, il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Dans un certain sens oui, dit Marco Valdo M.I., mais cette banalité matinale des fermes de campagne cache en l’occurrence quelque chose d’effrayant, un crime d’autant plus épouvantable qu’on le dissimule dans cette banalité.

Et quoi donc, demande Lucien l’âne ?

Pour ça, reprend Marco Valdo M.I., il faut lire le troisième vers de ce trio sonore, fait de deux bruits et d’un silence :

« À l’étable, de bonne heure, meugle une vache,
Alors, le coq aveugle affirme son règne,
Si seule, en silence, Barbora saigne. »


À la fulgurance de tes yeux noirs comme le diamant de la Reine des Fées, on voit venir la question de Lucien l’âne qui serait : « Mais pourquoi donc cette fille Barbora saigne ? Et pourquoi son silence a une telle importance ? À tout le moins, elle devrait pleurer, sangloter. »

C’est que, répond Marco Valdo M.I., Barbora est terrorisée, outre que d’être dans sa plus intime chair blessée et violée. Cette chanson est l’histoire d’un viol et de fait, elle est contée sans hauts cris, dans un silence à peine rompu par un coq volontairement aveugle, qui aurait bien aimé faire l’impasse, mais pas sourd au cri de la vache, elle aussi témoin du drame, il cocoricote quand même. Meuh et cocorico sont les seules alarmes, les seules traces évanescentes du crime. Car cette histoire atroce est proprement indicible et cependant, la chanson, la dit abruptement et sans fard :

« Le nouveau marié déjà lassé de la mère,
De la fille Barbora, le jupon relève
Et s’enfonce comme un pieu en terre. »

Oh, dit Lucien l’âne, voilà un drame familial comme j’en ai tant croisé le récit depuis que je vais par le monde. Un récit toujours chuchoté, susurré, à peine formulé, souvent noyé dans une opaque complicité ou éteint pas la terreur.

Ainsi, reprend Marco Valdo M.I., l’essentiel de cette chanson a été dit ; sauf peut-être cette allusion au Premier Consul à vie qui permet de replacer cet épisode dans l’histoire de l’Europe. Par parenthèse, à propos du premier Consul, on peut aussi trouver une allusion à lui dans ce coq aveugle qui affirme son règne.

« La paix, la paix prend la pose.
Consul à vie, Bonaparte s’est nommé »

Comme quoi, si la paix s’impose sur les champs de bataille militaires, la Guerre de Cent Mille Ans se poursuit jusque dans les endroits les plus reculés qui sont eux, les champs de bataille civils. En fait, les puissants s’en prennent sans cesse aux faibles et affirment leur domination, quelles que soient l’étendue ou la nature de leur dominium.

Je sais tout cela, dit Lucien l’âne, je sais ce drame de la domination et les ravages que fait ce penchant imbécile. J’en ai toujours la nausée à la bouche et l’amertume au cœur. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde écœurant, nauséeux, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Donc, Matěj a fait la promesse
D’abandonner son droit d’aînesse,
De délaisser pour toujours son héritage,
De se contenter de mener les vaches au bocage.


Sans autre ambition, étaler le foin,
Fumer la viande, distiller le grain,
Coucher dans la resserre
Et se désaltérer de pauvre bière.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

La paix, la paix prend la pose.
Consul à vie, Bonaparte s’est nommé,
Cette pauvre paix au parfum de rose s’impose
Et Matthias s’installe en ses foyers.

Rosalie et Lukas se marient,
Les commères fébriles cancanent
À tire-larigot de la virginité neuve
Et du dadais englué dans la veuve.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Retour du cabaret de sa nuit de noce
Le nouveau marié déjà lassé de la mère,
De la fille Barbora, le jupon relève
Et s’enfonce comme un pieu en terre.

À l’écart, le déserteur, dans une meule, se cache.
À l’étable, de bonne heure, meugle une vache,
Alors, le coq aveugle affirme son règne,
Si seule, en silence, Barbora saigne.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.


mardi 19 novembre 2019

Ad Militiam


Ad Militiam


Chanson française – Ad Militiam – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 22

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique

Comme à présent, Lucien l’âne mon ami, nul ne peut l’ignorer encore, Matthias, Arlequin, Arlecchino est enfin rentré chez lui.

Certes, dit Lucien l’âne, je ne peux l’ignorer ; c’est impossible, depuis le temps que tu racontes cette histoire.

Justement, dit Marco Valdo M.I., c’est là que je veux en venir. Car, imagine-toi que cette chanson soit isolée, toute seule au milieu du monde des chansons : qu’il n’y en ait pas avant, qu’il n’y en ait plus après. Mais qu’il n’y en ait plus après, n’a pas grande importance pour le raisonnement, du moins à ce stade.

À l’envisager ainsi toute seule, répond Lucien l’âne, elle serait dans le même cas que n’importe quelle autre chanson ou presque – excepté évidemment celles qui s’insèrent ou qui sont insérées dans des cycles longs.

De fait, Lucien l’âne mon ami, celle-ci est la 22ième de l’Arlequin amoureux, une errance longue, contée en un cycle long, mais nécessaire. Car en connaissant les précédentes, on peut reconstituer toute une histoire. Ce qui m’amène à deux idées – au moins. La première, c’est que de se trouver dans un cycle ne change rien à l’affaire, car il y a quand même toujours un « avant ».

Sans compter, interrompt Lucien l’âne, qu’il y a toujours un « autour » et comme tu l’as déjà souligné, un « après » qui n’est d’ailleurs ni nécessaire, ni certain.

Avant, autour, après, c’est le monde tel qu’il se présente toujours, reprend Marco Valdo M.I. et la chanson mise en cycle fait ressortir la consistance des personnages et des événements qu’elle relate et ressentir la pesanteur du temps et de la durée ; elle ouvre tout grand le regard sur la complexité. Elle élargit et précise le champ de vision ; elle révèle tout un circuit labyrinthique, digne d’Ariane et de Thésée. Elle permet à la chanson de tenir la distance du récit, elle s’étale alors comme peut le faire le roman, elle multiplie les épisodes et elle diversifie les points de vue sur ce qu’elle raconte. Elle résout de cette manière la grande difficulté à laquelle elle était confrontée depuis le début de l’industrie phonographique, qui imposait des limites fort strictes. Dans ce sens, la chanson se compose de toutes les chansons du cycle ; c’est une seule et même chanson. Elle se développe comme le fait le bouquet de robiniers.

Très bien, dit Lucien l’âne, j’aime beaucoup les robiniers ; ils ont de belles fleurs. Mais que raconte donc cette chanson ?

Commençons, Mon ami l’âne Lucien, par éclaircir le sens du titre : « ad militiam ». C’est une expression latine qui se traduit par « à la milice » ; c’est-à-dire « à l’armée » ; il faut immédiatement préciser ce sens, car le « miles », c’est le « soldat » et donc, un « militaire » et pas un « milicien », lequel cache un civil peut-être trop guerrier. La chose est claire dans la chanson : « la nouvelle loi – Qui incorpore ad militiam comme soldat ». Ensuite, pour restituer cette anecdote dans l’histoire considérable de l’Arlequin Matthias, c’est une période d’entre-deux où se préparent les événements futurs et où mûrit le destin. On y voit Barbora, la fille superfétative, résidu du premier mariage de sa mère et qui est échue au couple Lukas-Rosalie ; une jeune fille de dix-sept ans délaissée, méprisée par ses « parents » ; qui va se rapprocher insensiblement de Matthias et s’y accrocher tant qu’elle peut. On y voit aussi Arlequin se méfier du destin et tenter de prendre les devants en s’inventant un nouveau masque : le sieur Vojtěch Périnet, montreur de marionnettes et en sollicitant ainsi l’autorisation d’être artiste ambulant. Là aussi, la porte claque à son nez. Pour le reste, suite au prochain épisode.

Évidemment, répond Lucien l’âne, suite au prochain épisode ; je n’en attendais pas moins après un tel préambule. Cependant, ne t’inquiète pas, j’ai perçu ton clin d’œil à Prévert et la chanson Barbara. Dans le fond, Arlequin-Arlecchino aurait sans doute pu s’écrier : « Oh Barbora, quelle connerie la guerre ! », ce serait d’ailleurs assez dans le ton du personnage. Ce pourrait être une de ses antiennes. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde ingrat, décevant, méprisant, militaire, guerrier et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ce matin, Matthias tarde à s’éveiller.
Les souris dansent sur la pointe des pieds ;
Sur la clôture perché, un coq s’égosille,
Le soleil timide entame une séguedille,

Le coq lance son clairon, c’est la paix.
La chasse aux déserteurs s’étiole et se défait.
Dans les villages, quelle fête, quel dimanche,
Pour l’éclosion des fleurs blanches !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Bientôt, nous en serons au temps des cerises.
Barbora son chiffon noué au-dessus de sa chemise
Rejoint Matthias avec à l’épaule deux râteaux
Pour faire les foins derrière les boqueteaux.

Elle apporte l’eau et le pain. Tu as faim ?
Oh Barbora, tu n’as pas mangé ce matin.
En deux, Matthias brise et partage son quignon
Alors, Barbora pleure en lorgnant l’horizon.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Partir, demain, après-demain ? Il faut s’y préparer.
Arlequin le sait, il a écrit à Prague pour solliciter,
Sous le nom crypté de Vojtěch Périnet, le droit d’animer
Ses petites personnes devant les gens des petites localités.

Malheur, le Périnet ignore la nouvelle loi
Qui incorpore ad militiam comme soldat
Les saltimbanques, les jongleurs et les marionnettistes ;
Ainsi se referme la vie itinérante du dangereux artiste.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.