vendredi 22 novembre 2019

ILS NOUS CONVOQUENT


ILS NOUS CONVOQUENT





Version française – ILS NOUS CONVOQUENT ICI – Marco Valdo M.I. – 2019
Texte italien – Ci convocano quiPiero Calamandrei – 1954
Piero Calamandrei prononça ces mots dans un célèbre discours au Teatro Lirico de Milan le 28 février 1954
Récitatif sur la musique des Mulini a vento – Buonanotte Italia – 2019









Piero Calamandrei 1934
Autoportrait










Dialogue Maïeutique 





Dis-moi, Marco Valdo M.I., ce Piero Calamandrei n’est-il pas celui-là qui avait écrit « Lo avrai camerata Kesselring », poème lapidaire que tu avais intitulé, avec pas mal de grinçante ironie, en français : « Ode à Kesselring » et donc, celui-là chez qui nous avons été chercher notre antienne : « Ora e sempre : Resistenza ! » ?



C’est bien lui, Lucien l’âne mon ami et je vois à ton œil sceptique et à tes oreilles en points d’interrogation, que tu te poses des questions à son sujet.



Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, notamment la question suivante : « Qu’est-ce qui a bien pu amener un groupe comme les Moulins à vent (I Mulini a vento) à mettre en musique en 2019 un extrait d’un discours de 1954 ? »



Oh, Lucien l’âne mon ami, je vais m’efforcer de répondre à cette question, mais ce sera une réponse complexe. D’abord, avant d’aborder la personnalité rayonnante de Piero Calamandrei, je me dois d’élucider la nature et les objectifs des « Moulins à Vent » (Mulini a vento), car c’est aussi une partie importante de ton interrogation. Pour ce faire, je vais tout simplement recourir à leur présentation telle qu’elle figure sur le site des Chansons contre la Guerre. D’abord, leur antienne : « Chi vive non può non essere cittadino e partigiano » – « Qui vit vraiment ne peut pas ne pas être citoyen et partisan ».



Oh, dit Lucien l’âne, je comprends bien ça ; par chez nous, ici et maintenant, toutes ces histoires de guerre et de luttes des partisans (dans nos régions, on parle plus volontiers des résistants) paraissent lointaines. C’est assez mystérieux vu d’ici ou dans le meilleur des cas, cela paraît ancien, mais pour l’Italie, c’est très contemporain.



Et donc, reprend Marco Valdo M.I., voici cette présentation annoncée :



« Car Les Moulins à Vent sont une source d’énergie propre et que cette énergie ne peut être créée que si le vent recommence à siffler.

Pour que les moulins à vent puissent pour une fois embrasser Don Quichotte.

Le Chevalier de la Manche est celui qui a quitté une vie pour poursuivre un idéal.

Les moulins à vent sont là, immobiles et éternels pour dénoncer le détachement d’un réel d’un idéal… et c’est précisément ce que nous voulons dénoncer, que le réel s’est détaché de l’idéal.

Un détachement lent et impalpable, souterrain.

Un détachement justifié par de nouveaux faux idéaux ou déguisé par la résignation du « On ne peut pas faire autrement ».

Un idéal auquel beaucoup de nos ascendants ont donné leur vie.

Un idéal qui a crû à partir de l’horreur du premier assassinat (à partir de Caïn, des tueries sans fin justifiées par des actions contingentes).

Puis, jour après jour, cet idéal s’est enfoncé… dans l’INDIFFÉRENCE générale.

Les Moulins sont alors là, immobiles et éternels pour proclamer qu’avec Don Quichotte (l’anti-héros et pour cela l’homme éternel) l’idéal peut exister, doit exister ! Il suffit d’y croire. Nous avons alors choisi d’être des moulins pour être mus par le vent.

Nous avons donc choisi d’être des moulins pour être des gens qui ne sont pas INDIFFÉRENTS mais qui dénoncent.

Des moulins pour dénoncer l’indifférence

Des moulins pour faire ressortir les grandes présences, souvent oubliées. Les Quichotte de notre histoire.



Bien sûr, les « Moulins à Vent » ne pourront pas changer le monde, mais c’est peut-être en partageant avec d’autres, que vous pourrez générer ce battement d’ailes de papillon qui, tôt ou tard, deviendront vent et tempête.



Voilà pourquoi Les Moulins à Vent. »







Oh eh bien, voilà des gens selon notre cœur, enchaîne Lucien l’âne. D’ailleurs, si je me souviens bien, tu avais toi aussi évoqué la figure emblématique d’Alonso Quichano dans Don Quichotte sauve l’Europe et tu as pris le temps de remémorer L’Homme de la Mancha, qui n’est autre que le Don Quichotte de Brel, et de mettre en langue française quelques chansons parmi toutes celles que les poètes et les chanteurs lui ont consacrées, comme par exemple, le Don Chisciotte des Modena City Ramblers, ou le Don Chisciotte de Gianni Rodari ou le Don Kişot de Nâzim Hikmet.



Oui, j’avais mis Don Quichotte face à ce qui menace notre quotidien, à savoir la perpétuation de cette Europe envieuse et avide de richesses, cette Europe prétentieuse et folle, engluée dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres.



Arrête là, dit Lucien l’âne, car il faut maintenant évoquer Piero Calamandrei, qui est également une figure légendaire et par certains côtés proches de Don Quichotte, notamment dans ses combats pour une République véritablement démocratique et laïque – c’est-à-dire débarrassée des cléricaux et de la soumission à l’Église catholique et au Vatican. Je pense me souvenir que c’est d’un de ses récits que tu avais tiré une chanson, il y a déjà une dizaine d’années : « L’Insurrection de Florence ».



En effet, Lucien l’âne mon ami, mais il me faut faire une sorte d’aveu. Comme bien des gens hors d’Italie, pendant très longtemps j’ai ignoré jusqu’à l’existence de Piero Calamandrei et bien évidemment, de conséquence, de tout ce qu’il avait pu faire ou dire. Il est apparu un moment au hasard de mon existence, comme des années avant, j’avais également découvert Carlo Levi. Pour beaucoup de gens d’en dehors de la péninsule, l’Italie est un pays exotique, où on va en vacances et voir de vieilles ruines, manger et boire et pour le reste, ce qu’on en connaît se limite à ses traits les plus caricaturaux, au bling-bling, au superficiel. S’agissant de Piero Calamandrei, je me suis rattrapé ; depuis e temps lointain, je me suis intéressé à sa revue Il Ponte, à Non Mollare – revue clandestine publiée sous le fascisme, j’ai appris que c’était un grand juriste et un des auteurs de la Constitution italienne, qu’il fut à la Libération le premier recteur de l’Université de Florence, que c’était aussi, un écrivain – j’ai d’ailleurs traduit son « Uomini e città della Resistenza », dans lequel figure ce discours de Milan, sous le titre « Passato e avvenire della Resistenza ». J’en ai retenu ceci que je te retranscris ici :



« Se nel campo morale la Resistenza significò rivendicazione della ugual dignità umana di tutti gli uoini e rifiuto di tutte le tirannieche tendono a trasformare l’uomo in cosa, nel campo politico la Resistenza significò volontà di creareuna società retta sulla volontaria collaborazione degli uomini liberi e uguali, sul senso di autoresponsabilità e di autodisciplina che necesseriamente si stabiisce quando tutti gli uomini si sentono ugualmente artefici et partecipi del destino comune, e non divisi tra padroni e servi. »



Je le mets dans une version française comme qui dirait actualisée ; le texte de Calamandrei parlait de la Résistance comme d’un phénomène passé ; je l’ai mis au présent :



« Si, sur le plan moral, la Résistance signifie revendication de l’égale dignité humaine de tous les hommes et le rejet de tous les tyrans qui tendent à transformer l’homme en chose, sur le plan politique, la Résistance signifie une volonté de créer une société basée sur la collaboration volontaire d’hommes libres et égaux, sur le sens d’autoresponsabilité et d’autodiscipline qui nécessairement s’établit lorsque tous les hommes se sentent également auteurs et parties dans la destinée commune, et non divisés entre maîtres et esclaves. »



Bref, un grand personnage, mais aussi bien, il me faut en rester là, car tout simplement, il n’est pas possible ici d’en faire l’apologie plus longuement. Ce serait toute une histoire.



En effet, conclut Lucien l’âne, il me paraît que ce n’est pas le lieu de grandes études, mais il est quand même bon de rappeler certaines choses et de remémorer certaines gens.



Évidemment, Lucien l’âne mon ami, d’autant que comme on l’a vu cette année encore, les démons que dénonçait inlassablement Calamandrei et qui ont tant détruit l’Italie – pas seulement physiquement, ce qui est un moindre mal, mais qui l’ont empoisonnée moralement, qui lui ont ravagé la conscience, ont refait surface et on a entendu le panégyrique de la bête immonde jusque dans les rangs du gouvernement, mais pas seulement – elle rugit dans les stades, elle rode à nouveau dans les rues. Calamandrei avait raison d’insister auprès de ses compatriotes et de faire circuler le mot d’ordre : « Ora e sempre : Resistenza ! » et qu’on ne vienne pas nous dire de nous taire, de nous insinuer que nous vivons à l’étranger, car nous vivons dans le même monde, sur la même Terre. Selon Térence, c’est un esclave qui avait prononcé cette autre antienne, qui corrobore ce point de vue d’humanité : « Homo sum: humani nihil a me alienum puto. » (Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger.)



Oui, Marco Valdo M.I., quoique âne, je ne peux qu’approuver pareille sentence. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde encore et toujours gangrené, malade de cette peste et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane







« Dans ces célébrations que nous faisons de la Résistance, de faits et de figures de l’époque, nous nous donnons l’illusion d’être ici, des vivants, qui célébrons les morts. Et nous ne nous apercevons pas que ce sont eux, les morts, qui nous convoquent ici, comme devant un tribunal invisible, pour rendre compte de ce que nous avons peut-être fait pendant ces dix années pour ne pas être indignes d’eux, nous les vivants. (...) Nous sentons, presque avec l’immédiateté d’une perception physique, que ces morts en sont venus à faire partie de notre vie, comme si en mourant ils avaient enrichi notre esprit d’une présence silencieuse et vigilante, avec laquelle à chaque instant, dans le secret de notre conscience, nous devons retourner faire les comptes. Quand nous pensons à eux pour les juger, nous nous apercevons que ce sont eux qui nous jugent ; c’est notre vie, qui peut donner un sens et une raison apaisante et réconfortante à leur mort ; et il dépend de nous de les faire vivre ou mourir pour toujours. »

jeudi 21 novembre 2019

Le Coq aveugle


Le Coq aveugle


Chanson française – Le Coq aveugle – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 23

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Le Coq aveugle


Chanson française – Le Coq aveugle – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 23

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.


Dialogue Maïeutique

« Alors, le coq aveugle affirme son règne » devrait être, Lucien l’âne mon ami, le titre de cette chanson.

Oui, moi je veux bien, dit Lucien l’âne, mais qu’est-ce que ça peut bien vouloir signifier ? Alors, un coq fait cocorico pour impressionner les poules et toute la basse-cour et comme Chantecler, le monde entier ? C’est là illusion de gallinacé à la conscience de soi hypertrophiée, un fantasme d’emplumé.

Eh bien, justement, Lucien l’âne mon ami, Même si ton raisonnement est à première vue exact, il n’en est rien. Ce qui prouve une fois encore qu’avec la chanson, l’évidence n’est pas nécessairement l’expression de la réalité. Trêve de théorie, voici ce qu’il en est. D’abord, il y a un premier paradoxe à élucider, car comment un coq aveugle peut-il savoir que le jour se lève, du fait que dans l’imaginaire des humains, le rôle du coq est d’annoncer l’arrivée du jour, dès qu’il aperçoit – censément avant tout le monde – la première lueur. La solution se trouve dans le vers précédent, où l’on entend le meuglement de la vache. La vérité donc, s’il y en a une, serait que le coq réagit à l’appel de la vache et qu’il importe peut qu’il voie quoi que ce soit.

Et alors, dit Lucien l’âne, tout ça pour ça ? Ça me semble assez banal. Franchement, il n’y a pas de quoi fouetter un chat.

Dans un certain sens oui, dit Marco Valdo M.I., mais cette banalité matinale des fermes de campagne cache en l’occurrence quelque chose d’effrayant, un crime d’autant plus épouvantable qu’on le dissimule dans cette banalité.

Et quoi donc, demande Lucien l’âne ?

Pour ça, reprend Marco Valdo M.I., il faut lire le troisième vers de ce trio sonore, fait de deux bruits et d’un silence :

« À l’étable, de bonne heure, meugle une vache,
Alors, le coq aveugle affirme son règne,
Si seule, en silence, Barbora saigne. »


À la fulgurance de tes yeux noirs comme le diamant de la Reine des Fées, on voit venir la question de Lucien l’âne qui serait : « Mais pourquoi donc cette fille Barbora saigne ? Et pourquoi son silence a une telle importance ? À tout le moins, elle devrait pleurer, sangloter. »

C’est que, répond Marco Valdo M.I., Barbora est terrorisée, outre que d’être dans sa plus intime chair blessée et violée. Cette chanson est l’histoire d’un viol et de fait, elle est contée sans hauts cris, dans un silence à peine rompu par un coq volontairement aveugle, qui aurait bien aimé faire l’impasse, mais pas sourd au cri de la vache, elle aussi témoin du drame, il cocoricote quand même. Meuh et cocorico sont les seules alarmes, les seules traces évanescentes du crime. Car cette histoire atroce est proprement indicible et cependant, la chanson, la dit abruptement et sans fard :

« Le nouveau marié déjà lassé de la mère,
De la fille Barbora, le jupon relève
Et s’enfonce comme un pieu en terre. »

Oh, dit Lucien l’âne, voilà un drame familial comme j’en ai tant croisé le récit depuis que je vais par le monde. Un récit toujours chuchoté, susurré, à peine formulé, souvent noyé dans une opaque complicité ou éteint pas la terreur.

Ainsi, reprend Marco Valdo M.I., l’essentiel de cette chanson a été dit ; sauf peut-être cette allusion au Premier Consul à vie qui permet de replacer cet épisode dans l’histoire de l’Europe. Par parenthèse, à propos du premier Consul, on peut aussi trouver une allusion à lui dans ce coq aveugle qui affirme son règne.

« La paix, la paix prend la pose.
Consul à vie, Bonaparte s’est nommé »

Comme quoi, si la paix s’impose sur les champs de bataille militaires, la Guerre de Cent Mille Ans se poursuit jusque dans les endroits les plus reculés qui sont eux, les champs de bataille civils. En fait, les puissants s’en prennent sans cesse aux faibles et affirment leur domination, quelles que soient l’étendue ou la nature de leur dominium.

Je sais tout cela, dit Lucien l’âne, je sais ce drame de la domination et les ravages que fait ce penchant imbécile. J’en ai toujours la nausée à la bouche et l’amertume au cœur. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde écœurant, nauséeux, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Donc, Matěj a fait la promesse
D’abandonner son droit d’aînesse,
De délaisser pour toujours son héritage,
De se contenter de mener les vaches au bocage.


Sans autre ambition, étaler le foin,
Fumer la viande, distiller le grain,
Coucher dans la resserre
Et se désaltérer de pauvre bière.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

La paix, la paix prend la pose.
Consul à vie, Bonaparte s’est nommé,
Cette pauvre paix au parfum de rose s’impose
Et Matthias s’installe en ses foyers.

Rosalie et Lukas se marient,
Les commères fébriles cancanent
À tire-larigot de la virginité neuve
Et du dadais englué dans la veuve.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Retour du cabaret de sa nuit de noce
Le nouveau marié déjà lassé de la mère,
De la fille Barbora, le jupon relève
Et s’enfonce comme un pieu en terre.

À l’écart, le déserteur, dans une meule, se cache.
À l’étable, de bonne heure, meugle une vache,
Alors, le coq aveugle affirme son règne,
Si seule, en silence, Barbora saigne.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.


mardi 19 novembre 2019

Ad Militiam


Ad Militiam


Chanson française – Ad Militiam – Marco Valdo M.I. – 2015

ARLEQUIN AMOUREUX – 22

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique

Comme à présent, Lucien l’âne mon ami, nul ne peut l’ignorer encore, Matthias, Arlequin, Arlecchino est enfin rentré chez lui.

Certes, dit Lucien l’âne, je ne peux l’ignorer ; c’est impossible, depuis le temps que tu racontes cette histoire.

Justement, dit Marco Valdo M.I., c’est là que je veux en venir. Car, imagine-toi que cette chanson soit isolée, toute seule au milieu du monde des chansons : qu’il n’y en ait pas avant, qu’il n’y en ait plus après. Mais qu’il n’y en ait plus après, n’a pas grande importance pour le raisonnement, du moins à ce stade.

À l’envisager ainsi toute seule, répond Lucien l’âne, elle serait dans le même cas que n’importe quelle autre chanson ou presque – excepté évidemment celles qui s’insèrent ou qui sont insérées dans des cycles longs.

De fait, Lucien l’âne mon ami, celle-ci est la 22ième de l’Arlequin amoureux, une errance longue, contée en un cycle long, mais nécessaire. Car en connaissant les précédentes, on peut reconstituer toute une histoire. Ce qui m’amène à deux idées – au moins. La première, c’est que de se trouver dans un cycle ne change rien à l’affaire, car il y a quand même toujours un « avant ».

Sans compter, interrompt Lucien l’âne, qu’il y a toujours un « autour » et comme tu l’as déjà souligné, un « après » qui n’est d’ailleurs ni nécessaire, ni certain.

Avant, autour, après, c’est le monde tel qu’il se présente toujours, reprend Marco Valdo M.I. et la chanson mise en cycle fait ressortir la consistance des personnages et des événements qu’elle relate et ressentir la pesanteur du temps et de la durée ; elle ouvre tout grand le regard sur la complexité. Elle élargit et précise le champ de vision ; elle révèle tout un circuit labyrinthique, digne d’Ariane et de Thésée. Elle permet à la chanson de tenir la distance du récit, elle s’étale alors comme peut le faire le roman, elle multiplie les épisodes et elle diversifie les points de vue sur ce qu’elle raconte. Elle résout de cette manière la grande difficulté à laquelle elle était confrontée depuis le début de l’industrie phonographique, qui imposait des limites fort strictes. Dans ce sens, la chanson se compose de toutes les chansons du cycle ; c’est une seule et même chanson. Elle se développe comme le fait le bouquet de robiniers.

Très bien, dit Lucien l’âne, j’aime beaucoup les robiniers ; ils ont de belles fleurs. Mais que raconte donc cette chanson ?

Commençons, Mon ami l’âne Lucien, par éclaircir le sens du titre : « ad militiam ». C’est une expression latine qui se traduit par « à la milice » ; c’est-à-dire « à l’armée » ; il faut immédiatement préciser ce sens, car le « miles », c’est le « soldat » et donc, un « militaire » et pas un « milicien », lequel cache un civil peut-être trop guerrier. La chose est claire dans la chanson : « la nouvelle loi – Qui incorpore ad militiam comme soldat ». Ensuite, pour restituer cette anecdote dans l’histoire considérable de l’Arlequin Matthias, c’est une période d’entre-deux où se préparent les événements futurs et où mûrit le destin. On y voit Barbora, la fille superfétative, résidu du premier mariage de sa mère et qui est échue au couple Lukas-Rosalie ; une jeune fille de dix-sept ans délaissée, méprisée par ses « parents » ; qui va se rapprocher insensiblement de Matthias et s’y accrocher tant qu’elle peut. On y voit aussi Arlequin se méfier du destin et tenter de prendre les devants en s’inventant un nouveau masque : le sieur Vojtěch Périnet, montreur de marionnettes et en sollicitant ainsi l’autorisation d’être artiste ambulant. Là aussi, la porte claque à son nez. Pour le reste, suite au prochain épisode.

Évidemment, répond Lucien l’âne, suite au prochain épisode ; je n’en attendais pas moins après un tel préambule. Cependant, ne t’inquiète pas, j’ai perçu ton clin d’œil à Prévert et la chanson Barbara. Dans le fond, Arlequin-Arlecchino aurait sans doute pu s’écrier : « Oh Barbora, quelle connerie la guerre ! », ce serait d’ailleurs assez dans le ton du personnage. Ce pourrait être une de ses antiennes. Allons, tissons le linceul de ce vieux monde ingrat, décevant, méprisant, militaire, guerrier et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ce matin, Matthias tarde à s’éveiller.
Les souris dansent sur la pointe des pieds ;
Sur la clôture perché, un coq s’égosille,
Le soleil timide entame une séguedille,

Le coq lance son clairon, c’est la paix.
La chasse aux déserteurs s’étiole et se défait.
Dans les villages, quelle fête, quel dimanche,
Pour l’éclosion des fleurs blanches !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Bientôt, nous en serons au temps des cerises.
Barbora son chiffon noué au-dessus de sa chemise
Rejoint Matthias avec à l’épaule deux râteaux
Pour faire les foins derrière les boqueteaux.

Elle apporte l’eau et le pain. Tu as faim ?
Oh Barbora, tu n’as pas mangé ce matin.
En deux, Matthias brise et partage son quignon
Alors, Barbora pleure en lorgnant l’horizon.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Partir, demain, après-demain ? Il faut s’y préparer.
Arlequin le sait, il a écrit à Prague pour solliciter,
Sous le nom crypté de Vojtěch Périnet, le droit d’animer
Ses petites personnes devant les gens des petites localités.

Malheur, le Périnet ignore la nouvelle loi
Qui incorpore ad militiam comme soldat
Les saltimbanques, les jongleurs et les marionnettistes ;
Ainsi se referme la vie itinérante du dangereux artiste.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.


dimanche 17 novembre 2019

Grand-père


Grand-père
 Chanson française – Grand-père – Georges Brassens – 1957



Enterrement de pauvre

Makovski – 1872





Dialogue Maïeutique

Figure-toi, Lucien l’âne mon ami, que j’ai la foutue manie de l’exhaustivité, au moins relative et un foutu penchant à compléter les collections.

Je sais, Marco Valdo M.I., tu es un Encyclopédiste, un descendant zélé de Diderot et de ses Lumières.

Alors, quand il s’agit, Lucien l’âne mon ami, de chansons et d’auteurs de qualité et à mon goût, je ne peux me retenir d’une certaine tendresse et d’essayer d’en glisser une de plus dans les oreilles anonymes.

Cette fois, Marco Valdo M.I. mon ami, il me semble que comme le sage tu tournes autour du tombeau et que ça cache quelque chose de bien intéressant. Sans doute, une nouvelle chanson. Je suis au comble de la curiosité, je ne tiens plus, dis-moi, dis-moi laquelle.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je m’en vais à l’instant te satisfaire et t’annoncer ce Grand-père qu’on avait jusqu’ici un peu délaissé. Soit, je l’admets volontiers, c’est le désir de bien des grands-pères d’être abandonné dans un coin de la pièce, seul avec la télé. Pas tous, heureusement, comme on va le voir. C’est aussi le leur d’être enterrés et quand il est aimé et les descendants pas trop méprisants à son égard, le grand-père peut être mené au trou final « comme un empereur », ce qu souligne la chanson :
« Grand-père aurait été content
D’aller à sa dernière demeure
Comme un empereur. »

Oh, dit Lucien l’âne, question collection de chansons de Brassens, on pourrait voir ce qui précède l’arrivée de l’étape et entendre le triste sort qui fut réservé à « L’Ancêtre ». D’ailleurs, la mort est une personne ou une circonstance fort prisée chez Tonton Georges. De mémoire d’âne, comme disait la Comtesse, je relève qu’il y a, à vue de nez d’ânes, qui ont le nez long : Mourir pour des Idées, Les Funérailles d’Antan, Le vieux Léon, Oncle Archibald, Pauvre Martin, Le Fossoyeur, La Ballade des Cimetières, Le Testament, Supplique pour être enterré à la Plage de Sète et probablement, d’autres encore.

De fait, Lucien l’âne mon ami, tu as mis ton doigt d’ongulé sur une énorme faille. Comment, on aurait droit à Mourir pour des Idées, Les Funérailles d’Antan, Oncle Archibald, Pauvre Martin, Le Testament, Supplique pour être enterré à la Plage de Sète et pas aux autres chansons qui confrontent la mort ? Je pense qu’il faudra un jour y remédier. Pour en venir au fait, j’avais écrit précédemment en présentant Les Funérailles :
« Et puis, une fois mort, il y en a qui se rengorgent, qui se font porter en terre ou en feu comme des divinités égarées, fiers de leur importance (dès lors passée), rodomontades et compagnie, pleurs, fleurs, couronnes, discours, cortèges Bref, pompes funèbres à tout-va. Évidemment, la chose coûte et cher encore bien. C’est là un des aspects de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres – même déjà morts. Même morts, ils veulent parader, ils veulent imposer. La chose est folle, mais c’est la chose. »
Et c’est bien un épisode de cette facette sourde de la guerre sempiternelle que les riches et les puissants font aux pauvres jusqu’au-delà de la vie qu’il s’agit ici. Cette histoire de ce Grand-Père bien aimé et supporté par ses enfants voit surgir et s’élever vaillamment une résistance funéraire.

Oh, dit Lucien l’âne, il faut porte la résistance jusque-là. Il n’y a pas de raison d’abandonner et de laisser tomber Bon Papa, même si on se fout complètement de ce qu’on fera de nous après notre mort.

Bref, que raconte la chanson ?, reprend Marco Valdo M.I. Tout simplement le combat des enfants pour enterrer Bon Papa. Je partage avec toi ce peu de goût pour les cérémonies, les cérémonials, les rites et toutes ces sortes de choses. D’ailleurs, en ce qui me concerne, je finirai en engrais pour les roses trémières du jardin des oliviers, où me tiendront compagnie – vivants ou morts, car on les enterre là – mes chats, dont le brave Jésus et son ami Makhno ; ce qui fait de ce jardin un vrai zoo posthume. Mais au temps de la chanson de Tonton Georges, l’enterrement du Grand-père était une obligation, une sorte de rite social très codifié et tenu en mains par la florissante industrie des Pompes Funèbres. On le voit dans la chanson où comme il n’y a pas de petit profit à perdre, à tous les stades de cette délicate opération, les enfants de Grand-père vont rencontrer la même exigence mercantile :

« Comme on était légers d’argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
« Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction. »

Mais, Ora e sempre : Resistenza !, les descendants ne vont pas s’en laisser conter et marquer d’un coup de botte (au demeurent,c elles héritées du Grand-père)bien placé leur réprobation. Recevront donc successivement un coup de pied au cul : le vendeur de cercueil – on trouve un cercueil de réemploi ; le croque-mort – on se passe de corbillard en portant à l’épaule le cercueil ; le vicaire – la chose n’est pas précisée, mais à l’évidence, on se passe des services religieux.

De toute façon, dit Lucien l’âne, ces services religieux sont parfaitement inutiles. Pour les autres, c’est la question du prix et de l’exploitation cupide de la circonstance qui pose problème.

Il faut souligner, reprend Marco Valdo M.I., combien la mort est socialement marquée et de la même manière que la vie. En fait, on peut affirmer que la mort est le pur prolongement de la vie, son dernier stade et après, point final, sauf à édifier des tombeaux, évoquer des fantômes et organiser des cérémonies. Ce sont là des préoccupations que peuvent se permettre les riches. Mais pour les pauvres, c’est une autre affaire. Les pauvres, on ne les entend pas mourir, on ne sait même pas qu’ils sont morts ; ils ne bénéficient ni d’annonces nécrologiques, ni de funérailles pompeuses. C’est à peine s’ils peuvent payer la note, considérée par les notaires comme une dépense prioritaire.

Peut-être, dit Lucien l’âne, ça lui fait une belle jambe au mort. Finalement, il faut quand même évacuer le cadavre et de préférence, avant qu’il n’empeste tout le voisinage ; c’est le service minimum ; ô pas dans l’intérêt du mort, mais pour des raisons d’hygiène publique. Cela dit, mort, on n’a pas besoin de tous ces tralalas ; ce qui importe vraiment, c’est d’aimer et d’être aimé vivant, foi d’âne. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde ritualiste, rituelliste, superstitieux, manipulateur, exploiteur, cupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Grand-père suivait en chantant
La route qui mène à cent ans.
La mort lui fit, au coin d’un bois,
Le coup du père François.
Il avait donné de son vivant
Tant de bonheur à ses enfants
Qu’on fit, pour lui en savoir gré,
Tout pour l’enterrer.
Et l’on courut à toutes jam-
-Bes quérir une bière, mais…
Comme on était légers d’argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
« Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction. »
Or, j’avais hérité de grand-père
Une paire de bottes pointues.
S’il y a des coups de pied quelque part qui se perdent,
Celui-là toucha son but.
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
Ah ! c’est pas joli…
Ah ! c’est pas poli…
A une fesse qui dit merde à l’autre.
Bon papa,
Ne t’en fais pas,
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond.

Le mieux à faire et le plus court,
Pour que l’enterrement suivît son cours,
Fut de borner nos prétentions
À une bière d’occasion.
Contre un pot de miel, on acquit
Les quatre planches d’un mort qui
Rêvait d’offrir quelques douceurs
À une âme sœur.
Et l’on courut à toutes jam-
-Bes quérir un corbillard, mais…
Comme on était légers d’argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
« Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction. »
Ma botte partit, mais je me refuse
De dire vers quel endroit,
Ça rendrait les dames confuses
Et je n’en ai pas le droit.
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
Ah ! c’est pas joli…
Ah ! c’est pas poli…
A une fesse qui dit merde à l’autre.
Bon papa,
Ne t’en fais pas,
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond.

Le mieux à faire et le plus court,
Pour que l’enterrement suivît son cours,
Fut de porter sur notre dos
Le funèbre fardeau.
S’il eût pu revivre un instant,
Grand-père aurait été content
D’aller à sa dernière demeure
Comme un empereur.
Et l’on courut à toutes jam-
-Bes quérir un goupillon, mais…
Comme on était légers d’argent,
Le marchand nous reçut à bras fermés.
« Chez l’épicier, pas d’argent, pas d’épices,
Chez la belle Suzon, pas d’argent, pas de cuisse…
Les morts de basse condition,
C’est pas de ma juridiction. »
Avant même que le vicaire
Ait pu lâcher un cri,
Je lui bottai le cul au nom du Père,
Du Fils et du Saint-Esprit.
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
C’est depuis ce temps-là que le bon apôtre,
Ah ! c’est pas joli…
Ah ! c’est pas poli…
A une fesse qui dit merde à l’autre.
Bon papa,
Ne t’en fais pas,
Nous en viendrons
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond,
À bout de tous ces empêcheurs d’enterrer en rond.