mardi 5 novembre 2019

La Mare aux Cochons

La Mare aux Cochons

Chanson française – La Mare aux Cochons – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 8 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Dialogue Maïeutique

Véritablement, Lucien l’âne mon ami, notre Arlequin au monastère a le temps long et s’est résolu à travailler. Comme je ne me souviens pas si je te l’ai déjà précisé, ce monastère par ailleurs est aussi un collège où l’ex-maestro a été abrité – des foudres militaires et des aléas de l’hiver – par le Père Prosper auquel finalement, il sert de surveillant-assistant durant les heures d’école. Après avoir pesé le pour et le contre de sa situation, après avoir interrogé à ce sujet Dieu (le père) lui-même et Arlecchina, il balançait encore, affirmant au Père Prosper et même, au Supérieur du monastère qu’il avait l’intention de se faire à la vie monastique, Matthias se décide soudain. Tel est le thème de la chanson.

Dans le fond, réfléchit Lucien l’âne, moi, je le comprends et je comprends tous ses revirements. Car, quand même, dans cet établissement, il est garanti contre bien des choses et des dangers de l’existence : le froid, la faim, la pluie ; il bénéficie d’un toit, de vêtements, d’une vie tranquille et régulière.Et en plus, il est à l’abri des poursuites militaires. Mais évidemment, il est enfermé et cette vie monacale n’est pas celle qui convient à son tempérament. Donc, finalement, il tranche.

Comme on pouvait l’imaginer, Lucien l’âne mon ami, cette décision n’est pas sans rapport avec le retour du printemps et la venue des belles saisons. En fait, Arlecchino, habitué à l’errance, ne tient plus en place ; dans ce couvent, il se sent comme en prison. Et il choisit de s’en échapper. D’abord, il pense le faire comme un prisonnier qui se fait la belle, c’est-à-dire en catimini, sans prévenir qui que ce soit ; mais au dernier moment, il a le chic de saluer le Père Prosper – le seul qui veille encore à cette heure sombre, et de l’aviser de son escapade. Malgré tout, malgré ce mouvement de confiance, ses habitudes de dissimulation et de mensonge, héritées de sa vie vagabonde et clandestine, le reprennent au dernier moment et il invente une fois encore, comme un élève dissipé, une excuse qu’il pense acceptable, ajoutant le mensonge au mensonge. De même, il ne peut s’empêcher de commettre un dernier larcin.

Mais, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, que vient faire dans tout ça cette mare aux cochons qui donne le titre à la chanson ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, Mathieu, Matthias, Matteo, Luigi Sevastiano Arlecchino Kuře tout comme il n’a pas pu s’empêcher de faire un détour par la sacristie pour y dérober quelques objets de valeur, ne peut s’en aller par la voie normale : la porte par laquelle il était pourtant entré précipitamment quand il était en danger. Il le fait nocturnement et comme à cette heure, le couvent est clos hermétiquement, il passe par les jardins et franchit le mur d’enceinte à l’aide d’une échelle qu’il avait posée là, derrière les groseilliers. Cependant, c’est la nuit noire et du haut du mur, il ne peut voir le sol. C’est ainsi qu’il finit par se lancer dans l’inconnu et s’immerger dans la mare aux cochons. Un incident malodorant, en quelque sorte, prémonitoire ou en tout, exemplaire et illustratif de la situation dans laquelle il se replonge.

En effet, dit Lucien l’âne en riant, il se jette volontairement dans le brin et c’est assez drôle – du moins, pour les spectateurs. Cela dit, tissons le linceul de ce vieux monde boueux, vaseux, merdeux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je n’en peux plus ! Juré, promis,
C’est fini, je m’en vais d’ici.
Fuir toujours, toujours fuir
Du déserteur, c’est l’avenir.

Dans un drap sur le plancher
Pliés les vêtements, posés les souliers,
Un quignon de pain sec, des pommes ridées
Et Santa Arlecchina soigneusement roulée.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Qu’est-ce qui vous arrive, Matthias ?
Ma mère me réclame, elle trépasse.
Où vas-tu vraiment, Matthias ?
Dehors, très loin, où le vent s’efface.

De nuit, à pieds de bas ?
N’emportes-tu rien avec toi ?
Mon baluchon, un ciboire,
Trois chasubles et au revoir !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Aller entre le persil et les carottes,
Jusqu’au mur, au pied de l’échelle
Et grimper, une deux, avec ma hotte
Sur la crête, souffler, la vie est belle.

Maintenant, sauter dans le noir.
Qu’y a-t-il en bas ? Rien, une mare
Où seuls les cochons vont boire,
Où passe la route de l’espoir.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

lundi 4 novembre 2019

RITOURNELLES D'EXIL

RITOURNELLES D'EXIL

Version française – RITOURNELLES D'EXIL – Marco Valdo M.I. – 2011
Chanson italienne – Stornelli d'esilio – Pietro Gori – 1895-98
Paroles de Pietro Gori sur la mélodie de la ritournelle populaire toscane « Figlia campagnola ».
La première publication remonte à 1898, sur la revue des anarchistes italiens réfugiés en Amérique « la Question Sociale ».



Une chanson que Pietro Gori pourrait avoir écrite soit à l'époque de son premier exil – quand il fut expulsé de Suisse où il était réfugié pour éviter son arrestation, accusé d'être l'inspirateur de l'attentat de Sante Caserio au président français Sadi carnot – soit à celle de son second exil, quand Gori fut contraint à fuir en Amérique du Sud suite à la répression déchaînée après les mouvements milanais de 1898.
« Notre patrie est le monde entier, Notre loi est la liberté »

Il m'est venu à l'esprit d'offrir cette chanson comme contribution des CCG/AWS contre toute la rhétorique patriotarde qui continue à empester ce 150ième anniversaire de l'Unité de l'Italie, événement célébré – entre autres – avec l'énième guerre d'Afrique, comme ce fut souvent le cas dans le cours de l'histoire nationale.
(Bartleby)




Que voilà une chanson selon notre cœur, dit Lucien l'âne carrément hilare, nous qui sommes pour la nation unique, pour un monde sans frontières, où tous les hommes sont frères... Ce qui ferait que pour nous les ânes, il en irait de même : plus de frontières, plus de rejets. On irait tout partout sans plus être inquiétés par des sbires d'aucune sorte. Cela dit, je crois bien me souvenir de Pietro Gori que j'ai transporté plusieurs fois ou que j'ai croisé aussi à plusieurs endroits – en plaine et en montagne... Dans les montagnes suisses où les chemins étaient encore escarpés pour franchir les cols alpestres, souvent enneigés, d'ailleurs. Parfois en pleine lumière, parfois dans une vraie ouate grise et pesante et glaciale...


Ce sont là les hasards d'une longue existence, mon ami Lucien et les péripéties naturelles d'une vie errante d'âne croisant des humains, errants eux-aussi. Les réfugiés d'Italie ont erré au travers de l'Europe et du monde entier... Des millions d'entre eux s'en furent ainsi dans des chemins mal fréquentés, dans des chemins tortueux, rugueux, pierreux – semblables aux chemins de leur région, de leur village et, ils ont dû en croiser des ânes, jusque dans les carrières, dans les usines, dans les mines, sur les chantiers.


Eh oui, Marco Valdo M.I., nous les ânes, on nous mettait aussi sur des bateaux et on nous envoyait aux bouts du monde... et nous aussi, comme ces réfugiés, comme ces exilés, comme ces émigrés, au bout du chemin, on nous forçait à travailler dans des conditions atroces de misère. On a usé nos sabots, on a cassé nos dos. Quand on ne nous repoussait tout simplement pas, quand on ne nous remettait pas sur le bateau pour nous renvoyer d'où on venait ou pourquoi pas, au diable.


Le destin des hommes et des ânes sont bien semblables et ces mésaventures sont le lot d'hommes et d'ânes de bien des époques, de bien des pays, de bien des régions, de bien des villages. Réfugiés d'hier, réfugiés d'aujourd'hui, mêmes destins. Peur et misère au départ, peur et misère à l'arrivée. Mais, à propos de cette chanson de Pietro Gori, je voudrais te conter une anecdote... Une coïncidence elle-aussi. Un de nos lecteurs, prénommé Luc, à propos de la traduction de « Ne maudissez pas notre temps », réagissait en citant Pietro Gori et l'idée centrale de la chanson du jour : « Notre patrie est le monde entier »... et c'est cette remarque qui m'a ramené à Pietro Gori et qui m'a fait traduire cette chanson et une autre encore que tu verras prochainement.


Et j'en suis particulièrement heureux. Car Pietro Gori, dans cette Guerre de Cent Mille Ans, dont l'émigration est une des facettes, cette Guerre où les riches trimbalent les pauvres (et les ânes) tout au travers du monde aux seules fins de leur exploitation (sinon comme je te l'ai dit, ils les rejettent à la mer, ils les renvoient sans trop de ménagements...), dans cette Guerre de Cent Mille Ans, Pietro Gori avait nettement choisi son camp et en connaissance de cause. Cette chanson le démontre à l'envi. Et comme nous voulons le faire et comme nous nous efforçons, toi et moi, de le faire, lui aussi à sa manière, tissait le linceul de ce vieux monde inhospitalier, mercantile et cacochyme.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.


Ô réfugiés d'Italie, à l'aventure
Allons sans peur et sans remords.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

En élevant nos contestations des misères,
Nous fûmes mis au ban de toutes les nations.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Partout où un exploité se rebelle,
Nous trouverons des multitudes de frères.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Errants sur terre et par mer,
Pour une idée nous laissons nos chers.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

De plèbes différentes, parmi les douleurs
De la nation humaine nous passons précurseurs

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

Mais nous reviendrons, ô Italie, tes proscrits,
Pour agiter le flambeau des droits.

Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et une pensée
Et une pensée
Notre patrie est le monde entier
Notre loi est la liberté
Et il y a une pensée
Rebelle en notre cœur

dimanche 3 novembre 2019

CANTILÈNE POUR LE CHER-CHAR ARMÉ

CANTILÈNE POUR LE CHER-CHAR ARMÉ



Version française – CANTILÈNE POUR LE CHER-CHAR ARMÉ – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Ninna nanna (per il caro / armato)Ivan Cattaneo1979


Berceuse 
Edouard Vuillard vers 1890


Dialogue maïeutique 
Berceuse 
Edouard Vuillard vers 1890

Comme depuis le temps, dit Marco Valdo M.I., tu t’en es certainement aperçu, les chansons, presque toutes les chansons, attisent les commentaires et sont des occasions de dialogue. Tu as aussi dû t’apercevoir que j’avais un certain goût pour les « ninna nanna », les comptines, les lalalaires, les lallations, les litanies, les berceuses, les ritournelles, les cantilènes ; bref, les chansons (vraiment ou faussement) enfantines où en apparence, tout n’est que ramages, pépiements, gazouillis, chuchotements qui tournent en rengaines, en cavatines, en mélopées douces, en mélodies apaisantes, enfin, quand le discours du soir tourne au lied, à l’air hypnotique. Cette chanson d’Ivan Cattaneo – regarde bien le titre en italien : Ninna nanna (per il ca (r)ro / armato) et surtout, ce qui se cache dans la parenthèse et que j’ai ajouté pour expliciter certain sens caché et qui dévoile un double sens que je n’ai pu inclure tel quel dans la version française. Car dès lors, on peut indifféremment traduire par : « char d’assaut » ou par « cher armé ». Et selon que l’on choisisse l’une ou l’autre de ces significations, la ninna nanna ne raconte pas la même histoire : soit, il s’agit d’un engin blindé (carro armato) qui mène une guerre au sens militaire, même s’il s’agit d’une guerre civile ou d’une répression armée ; soit, c’est quelqu’un de proche qui use de la force (caro armato), et on découvre la violence civile, la violence intrafamiliale ou la violence de couple, la violence contre la femme, la violence contre l’enfant, cette guerre sourde et quotidienne qui dans le monde des humains, compte aussi ses morts et ses victimes par milliers, si ce n’est plus. Oh, les victimes ne sont pas toutes physiquement mortes, mais leurs vies se passent en enfer. Et cette ninna nanna a beau mettre en garde, elle ne peut vraiment prévenir – ni dans un sens, ni dans l’autre. Comme disait Tonton Georges, toutes deux sont des :

« Guerres saintes, guerres sournoises
Qui
n’osent pas dire leur nom,
Chacune a quelque chos
e pour plaire,
Chacune a son petit mérite,
Mais, mon colon, celle que j
e préfère
C’est la Guerre de Quatorze-Dix-Huit.
 »

Évidemment, celle de 14-18 était celle que préférait également ma grand-mère, infirmière dans un hôpital en campagne du côté de Verdun ou dans la Somme. Elle y a trouvé mon grand-père un peu dans le gaz – c’était un gaz d’Yser ; il en est mort un peu plus de quarante ans plus tard ; entretemps, elle l’a bien soigné.


Tout ça m’a l’air romantique pour tes aïeux, mais pour tout le reste, c’est assez effrayant, Marco Valdo M.I. mon ami, et ça me paraît recouper, confirmer ce que dit La Guerre de Cent Mille Ans, à savoir que la guerre se joue à tous les instants et à tous les niveaux ; elle rode jusque dans l’inconscient, d’où elle déchaîne des violences parfois soudaines et d’autres d’une quotidienneté affligeante ; et il faut la museler jusque dans les recoins les plus secrets de la bête humaine.

Et le pire, Lucien l’âne mon ami, c’est que je me dis que si on compare la grande guerre, celle avec les armées, les chars et les soldats, avec ses avions, ses bombes, ses tortures, ses atrocités – celle-là même symbolisée dans la chanson par le « char armé » (carro armato) à cette guerre sournoise et rampante, cette guerre cachée, à cette violence civile et souvent silencieuse – symbolisée dans la chanson par le « cher armé » (caro armato), on s’aperçoit que la première frappe finalement de façon circonscrite – dans le temps et dans l’espace et touche un nombre de gens restreint par rapport aux ravages de la seconde.

Et en vérité, je vous le dis, conclut Lucien l’âne, je ne sais trop quand, ni comment cessera la Guerre, mais il est des conditions sans lesquelles il est certain qu’on n’y arrivera pas. On n’y arrivera pas tant que le monde sera pourri d’ambition, d’envie, de cupidité, d’avidité, tant qu’il poursuivra cette course imbécile à la richesse et au pouvoir, à la domination et aux privilèges, tant qu’il sacrifiera ses semblables à une autorité supérieure réelle ou illusoire. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde cupide, avide, absurde, ambitieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Ninna nanna, ninna nanna nai na na
Ninna nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, ninna na na na…


Allez, laisse-le dormir
Et qu’il ne s’éveille plus,
Qu’il ne se réveille plus.
Sinon demain, ce sera pire.
La guerre, la guerre, la guerre :
Il fera la guerre
Et à tirer, tirer, tirer, tirer
À tirer, tirer, il va recommencer.


Ninna nanna, ninna nanna nai na na
Ninna nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, ninna na na na…


C’est mon char d’assaut
Et je le surveille
Et lui, sur chacun de nous veille.
Et si tantôt
Je l’éveille, je l’éveille, je l’éveille,
Il t’écrasera
Et la raison, je ne la sais pas.
Mais bien sûr, bien sûr,
Je suis sûr,
Lui, sait pourquoi.


Ninna nanna, ninna nanna nai na na
Ninna nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, ninna na na na…


C’est mon char d’assaut
Et je le surveille ;
Inconscient en nous, il veille.
Mais si tantôt
Je l’éveille, je l’éveille, je l’éveille,
Lui vous écrasera
Et la raison, je ne la sais pas.
Mais bien sûr, bien sûr,
Je suis sûr,
Lui, sait pourquoi
La guerre, la guerre,
La guerre, la guerre, la guerre,
Il te fera…


Ninna nanna, ninna nanna nai na na
Ninna nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, nanna nai na na
Ninna nanna, ninna nanna, ninna na na na...

Ninna nanna, ninna nanna nai na na
Ninna nanna nai na na
Na na na na na na

vendredi 1 novembre 2019

La Porte


La Porte

Chanson française – La Porte – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 7 ter

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.

Dans les jardins du monastère de Litomysl


Dialogue Maïeutique

L’autre soir, on avait, Lucien l’âne mon ami, laissé notre Arlequin amoureux sur la scène du théâtre du Comte Wallenstein dans une position pour le moins scabreuse. Rappelle-toi que patatras, la statue du Commandeur était tombée de son socle et montrait au public ahuri son derrière, car, souviens-toi, Matthias à qui le Comte avait imposé ce rôle ingrat, s’était présenté aux gens et aux amis du Comte : de dos, à genoux et sans caleçon.

Évidemment que je m’en souviens, répond Lucien l’âne. On n’oublie pas une pareille scène, ni une chanson intitulée : « Une Statue ne porte pas de Caleçon ». J’en ris encore.

Toi, peut-être, répond Marco Valdo M.I., et peut-être même le public osa-t-il le faire après que la Comtesse Hohenfeld, d’ordinaire si rébarbative, ait laissé se déployer son hilarité éclatante. Certainement pas le Comte qui avait renvoyé Matthias sur le champ en lui concédant un viatique de huit piastres – une petite fortune pour notre vagabond. Luigi Sevastiano, maestro in teatro, alias pour l’intime Arlecchino, ainsi banni du château de Litomysl, se réfugie à la taverne où se retrouvent les soldats et les officiers de la garnison. Arlecchino prudent s’est installé à la table près de la porte.

À mon avis, dit Lucien l’âne, cette prudence de principe, ce principe de précaution appliquée est une seconde nature qu’il a dû acquérir au cours de ses années d’errance clandestine. Si je me souviens bien, il s’est écoulé au moins onze ans depuis sa première désertion.

En effet, dit Marco Valdo M.I., et bien lui en a pris, car dans la salle, un officier – présent à Marengo – reconnaît son visage et se dirige vers lui pour l’arrêter. Il ne reste à Arlequin (alias etc.) qu’à sortir sans tarder sous la pluie battante et à fuir dans la ville poursuivi par l’officier et quelques soldats. Cette chasse mène notre déserteur devant la porte du monastère des frères piaristes, où il est bien connu et apprécié du Père Prosper, avec lequel il travaillait au théâtre, qui l’accueille et l’abrite sans poser de question.

Ouf, dit Lucien l’âne, il a eu chaud sous la pluie glaciale, mais tout est bien qui finit bien – au moins pour ce soir-là. Je suis bien content pour le maestro Luigi Matthias Pollo Arlecchino Sevastiano. Maintenant, tissons le linceul de ce vieux monde persécuteur, vindicatif, dangereux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


À la taverne, les soldats entrent et sortent ;
Matthias songe près de la porte :
Je ne suis pas fait pour l’armée,
Je n’aime ni le fusil, ni l’épée.

Oh, Pollo, c’est toi, tout trempé sur ce banc ?
Oh, Pollo, ne te fais pas de mauvais sang.
Oh, Pollo, mange, bois ta bière, sois patient !
Oh, Pollo, il n’y a rien d’autre à faire par ce temps.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Pollo, le galonné te reluque
Comme un curé le petit Jésus.
Pollo, ne laisse voir que ta nuque,
Si tu te tournes, tu es perdu.

L’officier se souvient bientôt,
Il se rappelle exactement ce visage :
Ce soldat avait déserté dans le village,
Là-bas en Italie, là-bas, à Marengo.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Fonce, Matthias, le bruit des pas
Martèle la boue et le pavé derrière toi ;
Vorwärts ! En avant ! Ne le perdez pas !
Arlecchino, mon ami, ne ralentis pas !

Ah, la porte, la porte, Maestro !
La cloche, la cloche, Sevastiano !
Père Prosper, ouvrez, ouvrez !
Entrez donc, mon frère, vous abriter.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

MARENG

MARENG


Version française – MARENG – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version italienne – MARENGO – de Piero Milanese
d’une chanson piémontaise – MarengPiero Milanese 2011



C’est l’histoire de la bataille de Marengo vue du côté des paysans locaux. Il est écrit en Piemontese mandrogno (Alessandria), dialecte piémontais d’Alexandrie comme « La balada’d Pipu Majen ».


Dialogue maïeutique

Nous connaissons bien ici la bataille de Marengo et son histoire, car comme tu t’en souviens certainement, Lucien l’âne mon ami ; on en avait déjà parlé à l’occasion de la présentation de trois chansons : toutes issues de la saga de notre Arlequin amoureux.

Oui, dit Lucien l’âne, je me souviens parfaitement de tout ça. La première « Marengo » racontait la bataille vue par Matthias, simple soldat de l’armée autrichienne et sa mue en déserteur, dès le soir de la bataille et en fugitif, dès le lendemain matin. La seconde, je veux dire « La Marengo du Lieutenant » rapportait la même bataille, vue par le Lieutenant qui commandait le régiment où était incorporé le futur Arlequin. Quant à la troisième, « Les Coquets Lieutenants », elle narre la défaite autrichienne. En somme, on voit la bataille de Marengo du côté autrichien. C’est évidemment intéressant pour nous qui avons l’habitude de voir ces histoires du côté français.

Ainsi donc, je n’ai pas besoin de trop resituer l’affaire, reprend Marco Valdo M.I. ; mais résumons cependant. Au matin, face à face – mais quand même étalés entre le Piémont, le Milanais et la Ligurie, près de Marengo : l’armée autrichienne sous le commandement de Michael Friedrich Benedikt von Melas, à ce moment Feldmarschall du Saint Empire Romain Germanique, environ 30 000 hommes et l’armée française du Premier Consul Napoléon Bonaparte, environ 22 000 hommes. À midi : victoire autrichienne. Au soir : Bonaparte finit par l’emporter. Pour le maréchal autrichien, c’est la déroute et la capitulation. Son armée se replie vers l’Est au-delà du Mincio. Pendant ce temps, notre futur Arlequin s’est planqué dans une grange à Marengo et attend la nuit pour déserter, espérant qu’on le tiendrait pour mort.

Oui, répond Lucien l’âne, je savais vaguement tout cela, mais par contre, je ne sais toujours rien de la chanson que tu viens de versifier en français.

En effet, dit Marco Valdo M.I., mais je vais combler cette lacune sur le champ. Voici une quatrième chanson à propos de la bataille de Marengo. Elle s’intitule « Mareng » ; c’est le nom en piémontais du village de Marengo, actuellement Spinetta Marengo, incorporé à la ville d’Alessandria. C’est la même bataille de la mi-juin 1800, vue cette fois par les paysans de Mareng. C’est une vision de spectateurs, fortement inquiets et soucieux de se tenir à l’écart de la bataille, qui dans le fond, ne les concerne pas. Sauf évidemment, si on se place d’un point de vue plus général ; par exemple, celui qui transparaît à la fin de la chanson :

« Vie de paysan, terrible destin :
Les combats des soldats venus de loin
Ont détruit la vigne et les ceps sont écrasés.
Cet automne, il faudra arracher les pieds et semer le blé. »

Il y a là deux mondes qui se croisent sans jamais s’interpénétrer, si ce n’est à la marge quand les paysans viennent aider les soldats à remettre la charrette sur la route, comme ils l’auraient fait pour n’importe quelle charrette en difficulté. Deux mondes : le monde immobile, immédiat et en quelque sorte, apolitique, sans État, car lié à la terre, le monde des paysans et celui évanescent, toujours mouvant, assez hasardeux des États, des nations, des institutions, un monde administratif et urbain. C’est une autre version du « Cristo si è fermato a Eboli », roman écrit un siècle et demi plus tard par le Piémontais Carlo Levi.

Oui, dit Lucien l’âne, ce fut toujours ainsi partout. Les paysans regardent passer les armées ; une fois dans un sens, une fois dans l’autre ; ils regardent aussi tomber les bombes, ils regardent brûler leurs villages, tuer leurs enfants ; puis, ils reprennent leur vie et recommencent à choyer la terre, qui les fait vivre. Xénophon racontait déjà cette histoire dans son Anabase ; les armées finissent toujours par se dissoudre dans le paysage. Et nous nous tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, volatil, évanescent, passager et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Les ombres longues des étés lointains,
Les odeurs des terres rouges de Fraschette,
Les clochers des villages, le laïus des cloches,
Et tous ces gens autour d’une charrette


De soldats français avec ses roues dans le trou.
« Donnons un coup de main, poussons tous ensemble.
Attention que les caisses ne tombent pas sur nous ;
Il n’y a rien à faire, c’est un vrai problème. » 


« Vite, Félix va chercher deux bœufs.
Écoutez ces échos de Bormida, ce sont les canons.
Ces Français sont pressés ; sous peu,
Sur la grande route, il y aura de l’animation. »


« Merci messieurs ! », dit un officier en passant ;
Il remercie les paysans pour la charrette
Remise sur le chemin ; éperonnant,
Il repart vers la fusillade à l’Épinette.


La musique des fusils, la grosse caisse des canons,
Le boucan gronde toujours plus fort ;
La campagne est devenue un grand sablon
Pour une folle fête, la Foire de la Mort.


À chaque instant, on tue sur cette terre.
L’été a mal commencé son voyage
Et des soldats venant de Voguère
Au pas de course, traversent le village.


Les escadrons français avancent sur la route de Tortona :
Infanterie, grenadiers, tirs de canon,
La fanfare qui sonne la musique et la confusion,
Et Napoléon à cheval au milieu de tout ça.


La tempête de la bataille approche.
« J’en ai déjà vu tout un tas fuyant.
Femmes courez aux écuries, à la cave !
Cachez-vous bien, ne laissez pas sortir les enfants ! »


Un nuage de cavaliers sort d’un songe
Comme des loups, hors de la broussaille.
Ils viennent de Pozzolo vers Mandrogne :
Trompettes, cris, lueurs, sabres : bataille.


Vagues de chevaux, tremblement de terre,
Poussière rouge plus haute que les mûres,
Bruit de lames, horreurs de la guerre, jurons,
Jets de sang, écume de rage et destruction.


Puis, un silence de mort couvre tout :
Les lamentations des blessés, les cris de corneilles,
Les fossés, les champs, les plantes, tout
Et couleur sang, va mourir le soleil.


Vient la nuit qui cache, le hibou qui chante.
Les sabots des chevaux qui courent, les derniers drapeaux,
Le général tué dans la Vigne Sainte :
On dit qu’il était jeune, on dit qu’il était beau.


Vie de paysan, terrible destin :
Les combats des soldats venus de loin
Ont détruit la vigne et les ceps sont écrasés.
Cet automne, il faudra arracher les pieds et semer le blé.