mardi 22 octobre 2019

JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


 
JE VOUDRAIS PARTIR SEULE


Version française – JE VOUDRAIS PARTIR SEULE – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version italienne trouvée sur I pensieri di Protagora
SENZA TITOLO (VORREI ANDARE SOLA)
d’une chanson tchèque – Bez názvu (Chtěla bych jít sama)Alena Synková – 1942-45






Poème d'Alena Synková (1926-2008), journaliste, écrivain, scénariste et dramaturge tchèque, juive, née à Prague. En 1942, elle fut internée dans le ghetto de Terezín et en fut l'une des rares survivantes.
Son poème a été mis en musique par plusieurs auteurs, dont le pianiste et compositeur Leonard J. Lehrman dans sa Suite #2 pour Quatuor à cordes : Souvenir, op. 197, composée en 2010.



Je voudrais partir seule ailleurs
Où il y a d’autres gens meilleurs,
Sur quelque terre inconnue
Où personne ne tue.

Nous irons vers ce rêve pénétrant,
Peut-être nous, en grand nombre,
À mille peut-être,
Et pourquoi pas maintenant.

jeudi 17 octobre 2019

L’Errance


L’Errance

Chanson française – L’Errance – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 3 ter

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.





Dialogue Maïeutique


L’Errance, dit Lucien l’âne, je connais ça ; je la pratique depuis la plus haute Antiquité et même avant – peut-être. Mais quel merveilleux titre que l’errance et surtout quel moteur de l’aventure et du récit. Et de l’histoire ; oui, de l’Histoire, car elle est au cœur de l’Histoire et même de la Préhistoire. L’errance, c’est le destin des vivants ; ils ne font rien d’autre que d’errer, d’aller à l’aventure, de migrer. Le vivant est une histoire de migration. Demandez aux oiseaux, demandez aux poissons, demandez aux virus, demandez aux bactéries.

Certainement, Lucien l’âne mon ami, l’errance est l’âme du mouvement et le moteur premier de l’évolution qui est le sens même de la vie. En fait le sédentaire est un migrant qui s’est arrêté. Le sédentaire est un migrant qui se terre et un jour, comme tous les autres migrants, il lui faudra bouger, il lui faudra se remettre en marche. Mille circonstances l’y amènent : la famine, l’inondation, les pluies, la sécheresse, le mildiou, le froid, le chaud, l’ambition, la religion, le désir d’un ailleurs meilleur, l’illusion, les pogroms, les massacres, la guerre, que sais-je et je ne sais quoi d’autre encore. Il n’est pas un vivant qui ne soit migrant, en mouvement ou provisoirement arrêté. Seuls les morts atteignent vraiment à la sédentarité définitive. Les Gaulois et les Francs, pour ne citer qu’eux, n’étaient rien d’autres que des migrants.

Oh, Marco Valdo M.I., tu peux y ajouter les Lombards et les Germains et tant d’autres encore jusqu’au milieu des océans. En effet, et même avec le recul des temps et des temps, je peux voir le monde comme un grand carrousel, qui tourne, qui tourne. Mais, foin des considérations générales, il nous faut progresser et j’aimerais savoir ce que raconte la chanson.

J’hésitais à t’en parler directement, répond Marco Valdo M.I., car elle est triste cette chanson.

Triste ? Triste à pleurer ?, demande Lucien l’âne.

Triste à pleurer, exactement !, Lucien l’âne mon ami. Tellement triste que le ciel lui-même débonde ses nuages et s’en donne à cœur joie ; il déverse une insondable averse sur ce moment d’indicible désespoir de ces deux vieux amoureux que le destin contrariant réunit et sépare. L’errance, c’est aussi ça, la séparation d’Arlequin et d’Arlequine. Et pourquoi ? Tout simplement ceci que pour l’une comme pour l’autre, il faut bien vivre. Alors, elle repart dans la carriole du cirque ; lui reprend son chemin chaotique et forcément clandestin de déserteur. Bohémien, il retourne vers sa Bohême ; il retrouve cette errance qui caractérise aux yeux des sédentaires d’Europe, les bohémiens. Comme l’archétype, il lui faut se cacher des autorités et ne jamais longtemps s’attarder parmi les sédentaires. Il ne peut être que fugace ; un souffle, à peine entrevu, il lui faut fui ; passer comme l’ombre d’un nuage. Encore et encore perdre son Arlequine, se perdre dans le paysage, ça le désespère et ça l’attriste.

« Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,
J’étais venue à toi,
Et tu te détournes de moi.
Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine. »

Il aurait sans doute aimé le vieil amoureux pour arrêter l’errance en un mariage d’amour, avoir un cortège nuptial :

« dans un char à bœufs, s’il faut parler bien franc
Tiré par les amis, poussé par les parents
Que les vieux amoureux firent leurs épousailles
Après long temps d’amour, long temps de fiançailles »

Voilà bien toute sa tristesse et voilà le trop de peine qui l’emporte vers sa Bohême, tenant son amour bien serré dans son mouchoir.

Je comprends, Marco Valdo M.I., pourquoi tu as si longtemps retenu ses larmes et je trouve si triste sa tristesse, mais sans doute aussi, n’y avait-il pas d’autre issue ; c’est le lot des déserteurs que d’être contraint à l’errance et à l’exil jusque chez eux. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce monde hostile, soupçonneux, rébarbatif et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



La pluie fait rage, on n’y voit pas.
Pollo, où donc te mène ton errance ?
Déserteur, où aller sinon en haut là-bas
En Bohême, mon chez moi en déshérence.

Arlequine retrouvée, l’Arlecchina !
Avant l’hiver froid, retour à Venezia.
Et le cirque déjà s’en reva.
Arlequine reperdue, l’Arlecchina !

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Pollo, dis-moi, la Bohême ?
La Bohême, oh, je ne sais pas.
Tu trembles, la belle, tu as froid ?
Je ne sais pas, Pollo, quand même.

Pollo, tu as quelqu’un, là-bas ?
Où là-bas ? En Bohême, chez toi ?
Depuis le temps, on ne sait pas.
Personne, sans doute ; on verra.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Assis sous la galerie de bois,
Écoutant la pluie qui s’obstine
Sous sa cape mouillée, l’Arlequine
Frissonne et Mathias lui tient le bras.

Faust, mon Faust, de ma terre lointaine,
J’étais venue à toi,
Et tu te détournes de moi.
Je pars, Marguerite, j’ai trop de peine.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

mardi 15 octobre 2019

LE CHEVAL VERT


LE CHEVAL VERT


Version française – LE CHEVAL VERT Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italiennePoeta CompañeroJemima Zeller – 1974








Dialogue Maïeutique


Mon ami Marco Valdo M.I., tu surprendras toujours lecteur par les titres que tu donnes aux chansons que tu écris ou aux versions françaises de chansons conçues en d’autres langues. Ainsi en va-t-il de ce Cheval vert, anima passablement surréaliste. J’aimerais quand même que tu m’expliques comment ce Poeta compañero, Poète Camarade ou à la rigueur, Camarade Poète est devenu un Cheval vert ; là, les bras m’en tombent, façon de parler.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, comme je te l’ai déjà expliqué, les titres ont comme fonction d’attirer l’attention, de susciter la question, d’éveiller le regard du lecteur ; par ailleurs, ils ont aussi l’usage de donner une signification, de tracer un rai de lumière au travers du brouillard des messages nébuleux qui encombrent l’horizon de nos temps. Et comme on peut le voir, ce Cheval vert a parfaitement atteint cet objectif. Voici qui répond à ta question, je suppose ?

Certainement pas, Marco Valdo M.I. mon ami, car ce que tu dis là, je le savais avant même que tu répondes. Par contre, ce que je ne sais toujours pas, c’est ce que vient faire ici ce Cheval vert en lieu et place de ce Camarade Poète.

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as parfaitement raison, je n’ai rien dit du cheval vert et de son poète compagnon. Alors, voici : en 1935, à Madrid, au temps où en Italie, Carlo Levi était mis en prison, un citoyen chilien, le dénommé Neftalí Ricardo Reyes Basoalto, par ailleurs poète, fondait une revue de poésie dont le titre était CABALLO VERDE, littéralement : Cheval vert et en assurait l’édition et la direction sous le nom (de plume) de Pablo Neruda. Or, il ne s’agissait pas vraiment d’une revue politique au sens habituel du mot, mais bien plus d’un brûlot proche du courant surréaliste qui traversait depuis quelques années déjà la culture du temps. Ce Cheval vert avait comme idée de porter à travers le monde la poésie « impure ».

C’est de plus en plus mystérieux, dit Lucien l’âne, je me demande ce que peut bien être une poésie impure portée par un cheval vert. Dis-moi.

Eh bien, voilà, reprend Marco Valdo M.I., cette poésie impure avait comme sens de mettre en question le statut de l’objet poétique tel que l’entendait la poésie « pure » ; ce qui, soit dit en passant, recelait purement et simple une révolution. Le Cheval vert de Madrid se cabrait face à la Nueva Poesia de Séville. En clair, Neruda affirmait ainsi que tout est objet de poésie, alors que d’autres tenaient à l’existence d’un monde à part, d’une chasse gardée, où seuls seraient admis certains aspects de la vie et du monde et que dès lors, en seraient bannis tous les autres. Il y aurait donc un univers poétique, en quelque sorte réservé à une élite (forcément à une élite) et le reste des choses et des gens considérés comme impropres et exclus du domaine poétique. On mettait le trivial et le réel à la porte ; on interdisait à la vision poétique de dévoiler les vérités cruelles du monde. En poésie aussi, c’était le règne des tabous. Voilà pour la ligne de partage et voilà ce contre quoi se dressait le Cheval vert. Mais il eut une vie courte, tellement courte que son quatrième numéro fut le dernier et pire, lui qui était déjà imprimé, ne fut jamais plié, ni a fortiori, publié pour cause de guerre civile en Espagne et depuis ce 18 juillet 1936, personne n’en a retrouvé la trace.

Si je comprends bien, dit Lucien l’âne, de ce Cheval vert, on ne connaît que trois numéros de 20 pages ; alors, pourquoi en faire un tel cas ?

Pour plusieurs raisons, répond Marco Valdo M.I. ; la première étant qu’il est une des premières victimes des généraux félons qui ont détruit et déshonoré l’Espagne et massacré sa culture et ses habitants ; la deuxième étant que cette minuscule revue rassemblait une grande part de la poésie de son temps aussi bien d’Espagne que d’Europe et d’Amérique et au-delà. Elle fut le rendez-vous des poètes du monde entier face au nationalisme hispanique et à tous les autres. En ce sens, c’était une publication prophylactique. La troisième est que je voulais une fois encore souligner le rôle de Cassandre que sont amenés à jouer – souvent sans le savoir – les poètes et les textes poétiques : poèmes ou chansons, comme on voudra. La quatrième raison est que ce Cheval vert et son goût de la poésie impure sont l’origine de ce Canto General de Pablo Neruda, qui est sans doute un des poèmes les plus célèbres du siècle dernier.

Oui, d’accord, mais alors, dit Lucien l’âne, je me demande toujours pourquoi cette chanson s’intitule en italien le camarade poète ?

Oh, Lucien l’âne mon ami, car elle entend célébrer plus particulièrement le Pablo Neruda militant politique et frère des Mapuches, raconter certains épisodes de sa vie et par la même occasion, en oublier beaucoup d’autres. Disons qu’elle met l’accent sur le compagnon de route de Salvador Allende et de cette révolution pacifique au Chili que les « boys de Chicago » assassinèrent un 11 septembre, très exactement le 11 septembre 1972.

Je comprends maintenant ton titre, dit Lucien l’âne et même, j’approuve totalement ce choix qui met en perspective les deux drames qui balisent la vie du poète chilien : celui de 1936 à Madrid et celui de 1972 à Santiago. Ceci dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde révoltant, pur, trop pur, nationaliste, trop nationaliste et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Dans le ciel bleu de Santiago,
Le 12 juillet d’il y a tant d’années,
La courte saison des fleurs est passée ;
Puis, ton esprit s’est enfui très haut :


Dans une nuit qui jamais n’aura de fin,
Sang du peuple araucain et cendres.
Dans l’obscurité, il y eut un rai de lumière
Quand Gabriela te tendit sa main.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Là-bas, en Espagne, fracas des sons,
Un cheval vert dans le ciel s’est dressé,
Mais la violence des généraux félons
Dans le sang, a tout brisé.


Rouge est la couleur de ta plume
Qui de l’Espagne retrace l’histoire
Et à maudire les chacals et les hyènes,
Elle court sur des feuilles baignées de larmes


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Quand Stockholm honora ton nom,
Tu ressentis la joie, mais tu sentis l’agonie
Quand ton esprit revenait à ce nom
D'Araucanie, à ta première Marie.


Quand la mort choisit ton jour
En ce septembre amer et lourd,
Tu trouvas la force d’un dernier cri
Contre les putschistes vendus aux Yankees.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.


Poète compañero de la liberté,
Dans tout l’univers,
Ton nom vivra toujours.



vendredi 11 octobre 2019

L’Apologie des Jambes


L’Apologie des Jambes


Chanson française – L’Apologie des Jambes – Marco Valdo M.I. – 2019

ARLEQUIN AMOUREUX – 3 bis

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l'édition française de « LES JAMBES C'EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.




Dialogue Maïeutique


Et les jambes, maintenant ! Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne sais qu’inventer pour attirer l’attention du populo, pour piquer le badaud au vif, pour capturer un instant le chaland qui passe. Des jambes, je le demande, à quoi ça rime ? Où cela nous mène ?

À peu près n’importe où, Lucien l’âne mon ami. Les jambes nous mènent du début à la fin, elles conduisent immanquablement ailleurs, plus loin, ici. Comme tu ne l’as pas souligné – et c’est dommage, car tu aurais tout compris – comme le dit le titre : les jambes sont faites pour cavaler.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, si je te suis bien, les jambes sont faites pour fuir et cette fuite finalement mène tout le monde nulle part, au même endroit, au néant. Pas la peine de se presser, dès lors.
Certes, Lucien l’âne mon ami, pas la peine de se presser, mais qu’y faire, ce sont les jambes qui mènent le train et on ne peut que les suivre. Cela dit, cesse de philosopher, ce n’est pas de ça que les jambes parlent. Et puis, ce ne sont pas toutes les jambes, ce ne sont pas n’importe quelles jambes qui parlent, ce sont celles de notre Arlequin, éternel déserteur et pour lui, ses jambes, c’est en quelque sorte son instrument de travail et surtout, son équipement de survie. C’est vrai aussi pour les jambes de la danseuse, mais différemment. Donc, il est important de fixer la chose, le locuteur, celui qui parle dans la chanson, c’est Mathias, l’Arlequin amoureux, notre Mathias Kuře, qui vient après onze ans de retrouver son Arlecchina, restée – en dépit de tous ses vagabondages – son Étoile du berger, sa Vénus stellaire, l’ultime destination de ses pérégrinations.

Je m’imaginais que, certainement, ce récit de fugues et de jambes serait le fait de cet Arlequin échappé à la déroute autrichienne de Marengo, réplique Lucien l’âne, et que ce fugueur ferait l’apologie des jambes.

Alors, Lucien l’âne mon ami, je ne pourrai pas t’apprendre grand-chose. Notre Mathias qu’on avait vu couché et caché dans la charpente d’une grange est marqué par un signe d’amour pour une dame, danseuse de cirque ambulant et vendeuse de charmes à ses heures, qu’il appelle son Arlecchina. Il en est tellement toqué que ça faisait onze années, comme je te l’ai dit, qu’il la cherchait – véritablement, partout. Onze années d’errance déjà depuis la Bavière et sa première incorporation et sa première désertion. Il s’était dérobé au monde militaire, dès qu’il l’avait pu jusqu’à ce qu’à quarante ans passés, on le reprenne et on le remette en uniforme. Entretemps, il avait vécu de vagabondage et du désir de retrouver son Arlequine danseuse.

En fait, dit Lucien l’âne, ton Arlequin amoureux est un héros malgré lui, un déserteur romantique et de plus, obstiné dans son refus de la guerre et des guerriers.

Il faut dire, Lucien l’âne mon ami, qu’en cela, il n’avait qu’un seul choix : fuir ou mourir. C’était un maître stratège de la débine ; c’est sur la cavale qu’il bâtit son épopée, laquelle diffère nettement de celle d’Ulysse, même si pour Odysseus comme pour Mathias, il s’agit de chercher la femme. Cependant, Pénélope était une dame casanière et Ulysse rentrait chez lui par un chemin compliqué, mais il allait quelque part. La danseuse La Tournesse était une femme vagabonde et à la rejoindre, notre Arlequuin allait ailleurs, un lieu insaisissable, un ailleurs toujours fuyant. Leurs épopées , leurs errances magnifiques étaient de natures différentes.

Je vois bien tout ça et mille autres choses, Marco Valdo M.I. mon ami, mais il nous faut conclure et tisser le linceul de ce vieux monde dur aux vagabonds et aux déserteurs et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Arlecchina, je suis ensorcelé
Mordu de toi : Amor vincit omnia,
Viens, viens ma beauté
Prendre un café chez moi.

Te souviens-tu de la Bavière
Où les soldats me piégèrent ?
Cette fois-là, on me fit fantassin
Et marcher contre le Prussien.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Souviens-t-en, Arlecchina,
C’était la première fois.
Je m’étais éclipsé discrètement
En laissant là le régiment.

Je resterais bien avec vous.
Que sais-tu faire ?
Tirer, j’étais militaire
Et me sauver surtout.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Dis-moi, Pollo, tu étais prêtre avant.
Non pas, j’étais au couvent.
J’ai fui, je passe ma vie à fuir.
Filer où ? Je ne sais pas. Juste fuir.

Quand la mort rôde par là
Arlecchina, on ne choisit pas
Fissa fissa, on fuit épouvanté,
Les jambes sont faites pour cavaler.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

jeudi 10 octobre 2019

L’ÎLE

L’ÎLE



Version française – L’ÎLE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – L’isolaMichele Gazich2018




San Servolo (Venise)
L'Asile : Dehors et Dedans





Crainte comme cri, attendue comme chant, cette œuvre peut à juste titre être décrite comme l’authentique « Spoon River » italienne. On parle de morts, c’est clair, mais les personnages impliqués ne sont pas « juste morts ». Ils sont morts deux fois : la première fois parce qu’ils étaient malades et internés dans un asile ; la deuxième fois parce que « les hôtes », les internés, d’origine juive, ont été déportés et tués. Tous les personnages racontés dans l’album vivaient, ou plutôt habitaient, sur la petite île de San Servolo, une oasis de terre pittoresque dans la lagune vénitienne. Ils vivaient dans un édifice très ancien, utilisé comme monastère pendant environ mille ans, mais en 1715, on l’a transformé en hôpital militaire et après moins de dix ans, en « hôpital psychiatrique ». Et cette destination est restée, malgré plusieurs changements, jusqu’en 1978, date à laquelle il a finalement été fermé. En ces 253 ans, dans ces murs, c’est toute une humanité qui est passée par là et qui, là, s’est brisée. On vivait là parce que quelqu’un vous y avait amené de force, parce qu’on était considéré comme « fou », inapte à la vie sociale, inapte à la vie, inadaptés et point final.



Michele Gazich a vécu sur l’île pendant environ un mois et a décidé de voir cet endroit avec les yeux d’aujourd’hui, mais en essayant de remonter le temps, en recueillant les histoires dans les dossiers individuels de milliers de personnes qui ont été enfermées dans ce lieu de tourment, en essayant de lire, dans ces journaux, la douleur et la souffrance humaines de qui est passé par cet endroit, vécu, végété, perdu sa vie. Une humanité problématique et, peut-être, pas nécessairement malade, mais seulement victime de dépressions, d’épuisement nerveux, de difficultés relationnelles. Malade ou peut-être seulement « dérangé », ou simplement ayant besoin d’un peu d’aide qui, peut-être, bien que demandée, n’est jamais arrivée. Une aide qui les aurait peut-être aidés à se libérer des angoisses de la vie quotidienne, ou du moins à les endurer, en vivant une existence « normale ». Nombreuses sont les histoires recueillies, faites de douleur et de peur, d’angoisse et d’épouvante, de silences et de hurlements nocturnes, de fantômes intérieurs et d’espérances interrompues. D’un coup d’œil, Gazich, comme les internés, pouvait observer la mer et le désir de liberté contenu dans l’horizon entre le ciel et l’eau. Avec un autre, il pouvait scruter les murs écaillés et remplis de ces « ombres » qui, dans ce lieu, ont perdu la santé mentale, l’intelligence, l’émotion, la dignité, la vie intérieure pour être, plus tard, prises et conduites au massacre, comme boucs émissaires de péchés jamais commis.
Pour écrire un album comme celui-ci, il ne pouvait suffire de lire un ou plusieurs livres, d’observer des photographies, de se remémorer la mémoire composée grâce à un article de journal ancien et périmé. Non, la réalité devait être affrontée, regardée dans les yeux, avec la peur de ne pas pouvoir y résister. Les photos des patients en prison devaient être observées et pénétrées avec soin, cadrées, intériorisées. Ces regards absents ou furieux devaient être portés au plus profond de soi pour comprendre, jusqu’au bout et autant que possible, comment ces vies ont été éteintes, lentement et avec une méthode inquiétante. En même temps que la vision des photographies, Gazich a également lu une myriade de dossiers médicaux, y compris ceux relatifs aux personnes racontées dans les chansons, dont les textes sont consignés dans le livret qui accompagne ce travail.
Il est clair que « Temuto come grido », entendu comme une chanson n’est pas un album aux couleurs douces, pastel, aux tons pleins de poésie tendre, qui est bien présente mais jamais tendre, en effet… Non, dans ces chansons (?), il y a la présence de l’humanité déchirée et crucifiée, il y a la présence de celui qui est « méprisé et rejeté par les hommes, un homme de douleur qui sait bien souffrir, comme celui devant qui on se couvre le visage, qui a été méprisé et que nous n’avions aucune estime pour lui » (Is 53,3), il y a la présence de celui qui, encore aujourd’hui, continue à réclamer sa dignité comme personne mais ne possède plus les droits ; il y a l’image de l’homme qui se transfigure dans le tourment d’une vie sans espoir, sans lumière, sans horizon, destinée à l’oubli de l’obscurité. Il y a l’homme dans son immensité niée. Il y a l’homme défiguré et offensé, sans même un semblant de salut, même lointain, imminent, possible.…
Ce travail, on l’aura compris, n’est certainement pas un travail simple, mais intrinsèquement composé de souffrances et de désespoirs, du mal qui a pénétré chaque espace de la vie et qui, après le martyre de l’enfermement, a fait subir à ces hommes et ces femmes, coupables d’être des enfants d’Abraham, subirent la déportation dans les chambres à gaz. Un événement qui a planté, dans ces pauvres corps, dans ces esprits dévastés, un autre clou, une autre lame tranchante enfoncée pour blesser le cœur. Et, il paraît insultant de dire, peut-être dans ce voyage, dans ce dernier voyage, que l’un d’entre eux a pu penser, peut-être un instant, que la destination de ce train, était la liberté. Mais ce ne fut pas le cas.
Tout commence sur cette île, San Servolo, où le cri des internés de l’asile se perdait vers les murs ou, parfois, vers la mer, sans que personne ne puisse l’entendre.
De cette mer autour, morphologiquement peu profonde mais immense pour ceux qui étaient internés, l’île est le premier signe de la douleur vécue. Cette île, qui ne sera jamais un « chez soi », est l’endroit où les internés arrivent, non pas comme hôtes, mais comme prisonniers. Le morceau est l’image de la solitude et du sentiment de claustrophobie qu’on vit et partage dans ce lieu, où tout est limité, « Couloir, jardin » où se consument les jours pendant que les corbeaux volent autour des murs. Et chez les internés qui ne sont pas obscurcis par la folie, qui est peut-être née dans ces salles, il y a la conscience que leur douleur nourrit la mer qui, au contraire, ne remercie pas, mais avec sa perfidie, déchire leur âme. La personne qui parle (dans la chanson) est née à Venise le 28 mai 1880, dossier n° 1943/202 (année d’hospitalisation et numéro progressif d’entrée à partir du mois de janvier) et le 11 octobre 1944 sera « retirée » par ordre du commandement allemand SS et transférée dans les camps…



Mes amis, je vais vous parler de l’île.
Où personne n’arrive de lui-même.
Sans port ni débarcadère,
Une île où on ne sera jamais chez soi.
Une île où on ne sera jamais chez soi.


Ne parviennent pas ici les hommes conscients
Ne parviennent pas ici, les hommes guidés par le vent.
Si quelqu’un arrive, c’est de force qu’on l’amena à
L’île où il ne sera jamais chez soi.
L’île où on ne sera jamais chez soi.


Certains parfois en paroles ont compati ;
Par pitié, ils donnent des vivres et des habits,
Mais si je dis que je veux m’en aller,
Il n’y a personne pour m’emmener,
Jamais personne ne veut me sortir d’ici.


Tous mes jours se consument :
Couloir, jardin, volent les corneilles.
Mon cœur pourrit à mesure que mon moi s’efface.
Je nourris la mer qui me tourmente,
Je nourris la mer qui me tourmente,
Je nourris la mer qui me tourmente,
Je nourris la mer qui me tourmente.