mardi 25 juin 2019

LE BOURREAU

LE BOURREAU


Version française – LE BOURREAU – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemandeDer HenkerCochise – 1981
Texte : Pit Budde









Dialogue maïeutique

Je suppose, Lucien l’âne mon ami, que tu sais ce qu’est un bourreau et que sans doute, tu en as vu à l’œuvre ou que tu en as entendu parler.

D’abord, Marco Valdo M.I. mon ami, si j’en ai vu à l’œuvre, comme tu dis, c’est que j’y étais contraint, car souvent, je n’étais qu’une sorte de véhicule et qu’on m’avait amené là sans me demander mon avis. Cela étant précisé, des bourreaux, il y en avait à toutes les époques et dans tous les pays que j’ai traversés et ils usaient plus volontiers de la hache, du braquemart, de la corde, du feu ou de l’eau que de la bien aimable ciguë socratique, sans compter les lapidations ou les fusillades qui sont des œuvres collectives. Personnellement, quand on ne m’y menait pas de force, je m’en suis toujours tenu à l’écart, car ils s’en prenaient même aux animaux.

Je sais, dit Marco Valdo M.I., selon la fable, tout spécialement à l’âne lui-même « ce pelé, ce galeux d’où venait tout le mal », comme ils disaient.

Exactement, reprend Lucien l’âne, mais il y a lieu de distinguer, car il y a des bourreaux et le bourreau. Il y a ceux qui torturent, qui mettent à la question comme sous l’Inquisition et qui tuent malignement et il y a celui qui exerce la terrible fonction d’exécuteur public ; celui-là est une sorte de fonctionnaire-délégué. Ce ne sont pas les mêmes usages. À tel point qu’en France, bien entendu avant l’abolition de la peine de mort où le métier de bourreau a disparu, le bourreau était appelé « Monsieur », pas monsieur Machin ou monsieur Truc, mais tout simplement « Monsieur », sans nom accolé, pour rester anonyme dans sa fonction.

Effectivement, Lucien l’âne mon ami, je m’en souviens bien. On était même bourreau de père en fils ; c’était une charge héréditaire. Une des raisons de cette hérédité, c’était la tradition, au sens de la transmission. Mais nous ne sommes pas des historiens et ces explications suffisent. Il convient aussi d’ajouter que les bourreaux, même officiels, continuent d’exercer dans d’autres pays où la peine de mort est encore d’application. Maintenant, pour ce qui est de la chanson, elle se présente comme une scénette où un bourreau est saisi par les gens et mis en accusation ; presque condamné par la vindicte, lors même que ces gens font le public fort intéressé par ces exécutions.

Ça, dit Lucien l’âne, c’est vrai. Je les ai vu s’attrouper sur les places en attendant – pendant des heures – la mise à mort comme un spectacle. Ils y allaient comme à la foire et les marchands de victuailles, de boissons et d’objets souvenirs, pendant tout ce temps, faisaient de bonnes affaires.

La chanson ne précise pas tout ça, répond Marco Valdo M.I. ; elle fait écho à un débat dans une foule (le peuple, la démocratie, que sais-je ?). À la réflexion, avec la conclusion, il me paraît qu’il s’agit peut-être d’une autre sorte de bourreau, un bourreau plus politique, un bourreau dans le genre « industriel », un bourreau national. On en a connu dans nombre de pays et pour ce qui est de l’Allemagne, leurs bourreaux leur ont coûté fort cher. Et, c’est la fin de la chanson, ils pourraient recommencer.

Je me disais, conclut Lucien l’âne, qu’en somme, on n’en avait pas fini avec les bourreaux. Certains en certains pays en réclament à cor et à cri. C’est inquiétant. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde exécuteur, vindicatif, tueur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






« Aidez-moi », criait le bourreau.
« Ce n’était pas ma faute à moi !
Les ordres venaient d’en haut,
Soyez indulgents avec moi ! 


J’étais juste un petit écrou
De la machinerie géante de l’État !
C’était mon travail après tout.
Je ne décidais jamais, moi ! »


Dans la foule, quelqu’un a crié :
« L’homme a raison, entièrement !
On ne peut pas le condamner.
C’était juste un exécutant ! »


« Mais si on le laisse partir,
Est-ce qu’on peut nous garantir
Qu’il ne frappera pas à nouveau ?
Peut-on vivre avec le bourreau ? »


« On deviendra nous-mêmes des bourreaux ! »
On entendit quelqu’un crier bien haut :
« Nous ne sommes pas de meilleure engeance ;
Je dis non à la vengeance ! »


Alors s’est indigné le suivant :
« Combien de gens a-t-il tués ?
Comment pouvons-nous oublier
Le sable rougi par le sang ? »


Et comme tous se battent,
Par l’amour du métier repris,
Sa hache, le bourreau saisit.
Alors, encore, à nouveau, il frappe.


dimanche 23 juin 2019

Bains de Lumière



Bains de Lumière


Lettre de prison 35
1 juillet 1935





Dialogue Maïeutique

Ces bains de lumière, je te le dis tout de suite, Lucien l’âne mon ami, ne sont pas de pures métaphores, ce sont d’authentiques bains de lumière que le prisonnier Carlo Levi prenait au tout début de cet été 1935 dans la cour de la prison romaine de Regina Cœli. Sans doute, Coelho le début juillet de cette année-là, le soleil était au rendez-vous et cognait dur – comme les sbires du régime.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, je connais ces jours de canicule, car je les ai subis comme tous ceux qui courent les routes et qui vivent dans les prés et les champs sous le soleil et se traînent en plein cagnard. Mais ces « bains de lumière », quelle image !

Certes, Lucien l’âne mon ami, ces « bains de lumière », nés de la canicule au pied du Janicule, sont durs à supporter, ils humifient le corps et trempent les vêtements d’une limpide transpiration. Le corps fond littéralement. Et, comme l’annonce la chanson, ce ne serait qu’un début.

Un début ?, dit Lucien l’âne, mais comment le savoir ? Il pleuvra peut-être demain.

Lucien l’âne mon ami, tu as trop vécu pas loin de la Mer du Nord. Je te dirais volontiers « Kennst du das Land, wo der Regen blüht ? » (Connais-tu le pays où la pluie fleurit?), paraphrasant – à mon tour – après Erich Kästner et son « « Kennst du das Land, wo die Kanonen blühen ? », le poème de Goethe ; mais trêve de supputations, ce qui importe, c’est qu’une fois encore, allant du particulier – la situation faite au prisonnier Carlo Levi – au général – la situation faite à tous les prisonniers, on prend doucement conscience des inconvénients de l’enfermement par temps caniculaire.

C’est ce que je disais aussi, répond Lucien l’âne, en évoquant la situation de tous ceux qui sont soumis aux conditions caniculaires sans pouvoir s’y soustraire ou trouver le réconfort d’un ombre, d’une douche ou que sais-je ? En tout cas, il faut boire beaucoup et de l’eau et si possible, fraîche.

Bien sûr, Lucien l’âne mon ami, mais pur le prisonnier Levi, l’eau, dont il bénéficie, est celle qui repose dans sa cellule et qui atteint une température plus élevée que celle du corps ; concrètement, elle dépasse les 37 ° ; elle est chaude, mais assez pour faire du thé.

Oh, dit Lucien l’âne, ce n’est pas très rafraîchissant. Mais dis-moi quand même ce que sont ces bains de lumière.

Pour en revenir aux « bains de lumière », répond Marco Valdo M.I., il s’agit en fait des bains de soleil que le prisonnier Carlo Levi – par ailleurs, médecin – s’offre durant la courte période de « promenade » qui lui est accordée chaque jour. C’est un plein de vitamines D et aussi, une fameuse séance de sauna, détoxifiante à souhait, qui permet d’éliminer bien des miasmes. Et comme il le raconte, je peux te décrire la manière de faire un tel bain de lumière, qui est tout à fait conforme à celle dont use n’importe quel estivant, sauf évidemment qu’il n’y a ni plage, ni mer, ni rivière, ni lac, ni vent du large, ni bosquet ombreux où se réfugier, ni terrasse ombragée où siroter une boisson rafraîchie. Ni même crème solaire, ni parasol, ni ombrelle, ni demoiselles sortant le l’onde en s’ébrouant.

J’imagine, dit Lucien l’âne. Ce n’est pas une situation plaisante.

Cependant, remarque Marco Valdo M.I, si la canzone en donne une description détaillée, elle n’abandonne cependant pas l’indispensable distanciation que crée l’humour, qu’à son habitude, Carlo Levi pratique à froid.

Oui, dit Lucien l’âne, l’humour du Dr. Levi est un brûlant humour glacial, pictural et poétique. Enfin, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde caniculaire, étouffant, transpirant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien l’âne


Lettre 6 – La Maison de Santé ; Lettre 7 – Les Graffitis ; Lettre 8 – Le Temps libre ; Lettre 9 – À l’Abri des Bandits ; Lettre 10 – Surtout, pas de Mélancolie ; Lettre 11 – Dangereux pour l’Ordre de l’État ; Lettre 12 – La Guerre sainte ; Lettre 13 – Entre la Ruche et l’Hôpital ; Lettre 14 – On dit que je suis cultivé ; Lettre 15 – Les Cartes-lettres ; Lettre 16 – Le Temps des Rides ; Lettre 17 – Le Ventriloque ; Lettre 18 – Retour en Cellule ; Lettre 19 – Le Bouquet ; Lettre 20 – Admirable Justice ; Lettre 21 : La Sagesse de la Nation ; Lettre 22 - La Confination ; Lettre 23 – La Peinture en Prison ; Lettre 24 - Le Procès-verbal ; Lettre 25 - Cellini avait Raison ; Lettre 26 – L’Année philosophique ; Lettre 27 – Le Voyage en Cage ; Lettre 28 – Les Pins du Janicule ; Lettre 29 – Je suis un Artiste ; Lettre 30 – Les petites Fraises parfumées ; Lettre 31 – Le Soleil ivre ; Lettre 32 – Être au Frais ; Lettre 33 – Dante, c’est Dante ; Lettre 34 – À Vau-l’Eau ; Lettre 35 – Bains de Lumière

Sous un ciel de feu,
Juillet a commencé depuis peu.
Les bruits du monde reculent.
Effrayés par la canicule,
Ils abandonnent ma cellule.

Trente-sept degrés au moins
L’eau au repos
Dans le lavabo
Est plus chaude que les mains.
J’appréhende demain.

Sur le pavement brûlant,
La promenade est un châtiment.
Il est sept heures tapant,
Tout est mou et moite,
On cuit déjà comme dans une boîte.

Couché sur le ciment,
De mes pores coule d’abondance
Un liquide insipide.
Comme l’eau de jouvence,
Ma suée recluse est limpide.

Ces bains de soleil quotidiens
Font du bien.
Mes bras sont bronzés.
Pour mon visage, je ne peux juger
Sans miroir, je ne peux me regarder.

Mirage, rêve, délire :
Des démons tirent
Mon corps vers l’enfer
Et le pire,
Je ne peux rien y faire.

samedi 22 juin 2019

À CET HOMME

À CET HOMME




Version française – À CET HOMME – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la traduction italienne de Riccardo Venturi, 19-06-2019 22:29
Chanson italienne (Lombardo Milanese) – A quel ommIvan Della Mea – 1965

Paroles et musique : Omicron (Ernesto Esposito)Della Mea







Un garçon prolétaire dans le Milan des années 50, et un homme solitaire qui marche dans la nuit pâle et étrange. Ce garçon s’appelait Ivan Della Mea, et cet homme, dont il ne savait pas qui il était, était Elio Vittorini. Il vivait Viale Gorizia, pas loin du garçon. Une histoire simple et un souvenir de ce garçon qui, en 1966, écrivait déjà des chansons comme celle-ci, dans son milanais, dans lequel lui, un Toscan de naissance, s’était immergé jusqu’à la moelle. Il marchait seul absorbé dans ses pensées, on peut s’imaginer dans la brume classique sur les naviles (mais ce fut aussi les nuits d’été claires, c’eût été pareil), et le garçon se demandait qui c’était, ce qu’il pensait, quelle était sa vie, à cette époque « Quand les vivants dorment, rêvent tranquilles et ceux qui sont morts par les rues rôdent. » Un souvenir qu’Ivan Della Mea a transcrit dans ce chef-d’œuvre de ses vingt-cinq ans, alors qu’il savait désormais qui était cet homme qui s’apprêtait à mourir (Elio Vittorini, malade du cancer, disparut dans sa maison du Viale Gorizia le 12 février 1966). Ivan Della Mea a donc voulu se souvenir de ces rencontres de fantômes dans la nuit ; la chanson est de 1965, mais elle fut publiée dans l’album « Io so che un giorno l’anno successivo ». Il prend ainsi la valeur d’un hommage posthume au grand écrivain et intellectuel syracusain, transplanté à Milan. Une histoire de transplantés dans la nuit, le garçon toscan et l’homme sicilien, sans paroles, sans regards, sans un signe de tête ; une histoire de solitude et de questions. Le communiste Della Mea, qui dans l’obscurité, évoque l’intellectuel tourmenté et solitaire à l’histoire et la vie complexes, le jeune Elio , « fasciste de gauche », mari de la sœur de Salvatore Quasimodo, qui en 1936 a encouragé les fascistes italiens à se ranger du côté des Républicains contre Franco (ce pourquoi il fut immédiatement exclu du parti fasciste), le libertaire spontanéiste ultérieur qui a soutenu Camillo Berneri (à son tour un anarchiste très particulier, et probablement le seul du genre), le participant (en 1942) à la conférence des intellectuels nazis à Weimar, promue par Joseph Goebbels, et qui la même année, cependant, a rejoint le Parti communiste italien (PCI) clandestin participant activement dans la résistance anti-fasciste. Le communiste libertaire déçu qui rejoignit les positions de Jean-Paul Sartre, déclarant échouées les cultures antifascistes qui n’ont pas su prévenir les catastrophes de la Seconde Guerre mondiale ; la rupture avec Palmiro Togliatti, le détachement du PCI après la révolution hongroise de 1956, l’arrivée chez Einaudi avec la codirection du Menabò avec Italo Calvino et enfin, la présidence du parti radical. Un Della Mea, dont la maison fut toute sa vie le PCI – Parti Communiste Italien – (mais une maison difficile, une maison de fuites, de haine et d’amour, une maison de refus et de malentendus, une maison qu’Ivan habita jusqu’à la fin, même si ce fut sous un nom différent), voulait avec cette chanson extrême se questionner sur un personnage comme Elio Vittorini en s’attachant au souvenir personnel des nuits solitaires et d’errance et au moment même Elio Vittorini se prépare à devenir un fantôme pour de vrai. C’est en même temps, un texte d’éloignement et, en même temps, d’identification. Bien qu’il savait désormais qui il rencontrait ces nuits sur les naviles, Ivan Della Mea a dit qu’il ne connaissait même pas leur nom pour l’instant. À ce « morceau de silence », il dit qu’il était là maintenant, seul, sur ces naviles dans la nuit, et qu’il ne savait pas ce que signifiait ce qu’il écrivait. Mais il y avait un sens très élevé à cela : la rencontre de deux ombres et de deux vies, et les questions qui s’ensuivent. Et qui sait si, à la fin, ils ne se sont pas rencontrés, Ivan et Elio, sur un navile insondable dans le Vaste Rien. [RV]






À cet homme que je rencontrais la nuit.
Dans le viale Gorizia, là, sur le navile
Quand les vivants dorment, rêvent tranquilles
Et ceux qui sont morts par les rues rôdent .


À cet homme, mais c’était peut-être une tache.
Qui se formait sur l’asphalte de la rue
Avec une face un peu jaune et bizarre,
Avec les yeux un peu fatigués, un peu mornes.


À cet homme, mais étais-tu un homme,
Quatre chiffons, un peu d’ombre, rien d’autre.
Pas Walter, ni Giovanni ou Gaston
Et même à présent, je ne connais pas ton nom.


À cet homme, à ce morceau de silence,
À la nuit, et à lui aussi, je voudrais dire :
Je suis seul dans ce viale
Et je ne sais pas si ces choses ont un sens.

jeudi 20 juin 2019

À Vau-l’Eau



À Vau-l’Eau


Lettre de prison 34
17 juin 1935


Le hibou Graziadio et le temps




Dialogue Maïeutique

Où donc en étions-nous restés ?, demande Lucien l’âne. Rafraîchis-moi la mémoire, car franchement je ne sais plus, du moins à l’instant, quelle était la canzone précédente.

Ce doit être l’effet de ton grand âge, mon ami Lucien l’âne antique, mais tu as raison, parfois, dans ces séries de chansons, on s’y perd. Cependant, celles-ci ont le mérite d’être datées et numérotées. Ainsi, la première lettre de prison, qui logiquement porte le numéro 1 était datée du 17 mars 1934 – en plein Ventennio fasciste ; elle s’intitulait « Le Fils emprisonné ». Pourquoi ? Tout simplement car l’ensemble de ces lettres de prison est principalement adressé à Annetta Treves, la maman du prisonnier Carlo Levi et qu’elles lui sont envoyées – via la censure de la prison – par son fils. La dernière en date de ces lettres, juste avant celle-ci, c’était la lettre de prison numéro 33 et elle était datée du 17 juin 1935 ; elle s’intitulait « Dante, c’est Dante ».

Maintenant que tu le dis, Marco Valdo M.I., ça me revient. J’ai subitement en tête des petites fraises parfumées, un soleil ivre et être au frais. Il me vient également à l’esprit que le mieux serait d’en établir un tableau ordonné, afin qu’on s’y retrouve.

Soit, je vais m’y atteler. Cela dit, répond Marco Valdo M.I., la nouvelle canzone – la 34 – s’intitule « À Vau-l’eau ». Ce qui veut dire – je sais que tu le sais, cependant, il faut s’entendre mieux sur le sens des mots, : qui se laisse aller au gré du courant, qui s’abandonne, qui va à la va comme je te pousse. Dans la chanson, ce sont les jours qui s’en vont, petit bout par petit bout, au fil des horaires carcéraux. C’est l’inanité qui se déploie ; elle couvre de son brouillard le monde.

Je vois, je vois de quoi il s’agit, répond Lucien l’âne. « Les jours s’en vont je demeure » ; devait se souvenir Carlo Levi, familier d’Apollinaire. Et quoi d’autre ?

Oh, Lucien l’âne, comment mieux dire le rien, le néant des lieux et des heures ; la cellule est un non-lieu, perdue dans cette Rome qui sous ce régime de bananes amères, de barbares modernes, n’est plus Rome, dit le Dr. Levi ; Rome n’est plus elle-même. Le temps lui-même en est pantois. Dans cet endroit où quarante jours comptés sur les doigts sont déjà passés à la moulinette de la monotonie, où le peintre se désespère de ne pouvoir peindre, on a le vertige d’essayer de percevoir ce temps vide, instantané et éternité dans le même moment.

Tout ça me paraît fort philosophique, Marco Valdo M.I. mon ami.

Sans doute aucun, répond Marco Valdo M.I., c’est une activité qui meuble et qui est fort prisée par ceux qui sont à l’écart des agitations quotidiennes ; et puis, Carlo Levi se plaisait à philosopher ; c’était sa façon de ne pas se perdre.

Et sans doute aucun, Marco Valdo M.I. mon ami, la tienne et la mienne à nous qui dialoguons sans cesse comme le vieux philosophe que je croisais naguère au coin des rues d’Athènes. Las, il nous faut reprendre notre tâche, tels des Parques digitales qui comme Nona, Decima et Morta, tissent le linceul de ce vieux monde pataud, indécis, perdu, acéphale et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ici, on ne voit pas les étoiles.
Un jour, une nuit,
C’est un siècle ici.
Une éternité étale
Où vie et mort s’égalent.

La cellule est un non-lieu
Terne, triste et vieux
Que la mort gronde.
Au centre du monde comme
Rome qui n’est plus Rome.

Dans le champ de la peinture,
Ce temps, cet espace
Irréels et fugaces,
Arides, âpres, pierreux s’effacent
Face à l’œil de la nature.

Par une étrange coutume,
Ici, on n’a droit
Qu’à un seul costume.
Dans cette ambiance anonyme,
Je reste en pyjama.

Suivant les horaires carcéraux,
Les jours s’en vont
À vau-l’eau
Comme s’en va l’eau
Du Tibre sous les ponts.

Le temps file tout droit,
Il court pantois,
Parfois infiniment long.
Quarante jours en prison.
Je les ai comptés sur mes doigts.

mercredi 19 juin 2019

LA CHANSON DES NAVILES


 

LA CHANSON DES NAVILES


Version française – LA CHANSON DES NAVILES – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson milanaise – italienne (Lombaro Milanese) – La canzon del Navili Ivan Della Mea – 1974



Dialogue Maïeutique


Dis-moi, Marco Valdo M.I., d’abord, ce que sont ces naviles qui figurent dans le titre de la chanson et qui d’ailleurs, lui donnent – me semble-t-il tout son sens.


C’est bien ça, mon ami Lucien l’âne. Ils lui donnent tout son sens, mais à la vérité, que sont-ils ? Le navile, c’est d’abord une forme francisée par mes soins d’un mot italien : « naviglio », lui-même tiré du mot milanais ou lombard « naviri » ou « navili », tel qu’il apparaît dans le texte. Donc, « navile » en français.


Toute cette philologie est bien jolie, Marco Valdo M.I., mais concrètement, de quoi s’agit-il ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, en bref, il s’agit de canaux sur lesquels circulent des « barconi », de grosses barques, des barges, semblables, mais pas aussi grosses que celles que fabriquait notre aïeul et ses frères sur les bords de la Meuse après la guerre du début du siècle dernier. J’ai dit en bref, car les navigli, c’est toue une histoire. Depuis l’Antiquité, les marchandises prenaient les eaux pour rejoindre Milan tant pour aller et venir à la mer qu’à la montagne. Elles se déplaçaient donc sur le Tessin.


Donc, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, la canzone chante les canaux milanais.


D’une certaine manière, oui, mais, reprend Marco Valdo M.I., c’est surtout une complainte, celle d’un de ces anonymes qui font les travaux de bête de somme, de ceux qui – à longueur de vie – se coltinent des charges lourdes. En certains endroits, on les appelle chargeurs, porteurs ; en d’autres, on les nomme dockers.


Oh, s’écrie Lucien l’âne, ces gens-là sont nos frères à nous les ânes qui avons le même destin de porteurs à vie. Et que dit vraiment cet homme ?


Rien grand-chose, Lucien l’âne mon ami, il raconte sa vie. Dix heures par jour à charger le sable. Toute sa vie : un moment de jeunesse, un voyage de noces, un fils qui prend la relève, les maux de la vieillesse. À ce moment, s’éloigne l’espoir qu’il mettait dans son fils d’un meilleur sort : le jeune homme prend lui aussi place dans la grande aventure des naviles et pourra sans doute reprendre à son compte la même chanson. C’est ce qu’on appelle la reproduction sociale ; elle fonctionne à tous les niveaux. Rares sont ceux qui s’en échappent.


Oh, continue Lucien l’âne, c’est toujours encore comme ça dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants font aux pauvres pour garder et accroître leur richesse, leur pouvoir, leur place dans l’échelle sociale et pour tirer le plus grand profit de l’exploitation des autres. Ce sont des vampires sociaux. Partout où on regarde, ce vieux monde se ressemble. Alors, tissons-lui son linceul à ce barbon jaloux, avare, avide, acide, cupide, stupide et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Quand j’étais jeune, je travaillais ici.
Sur le Navile, dix heures par jour.
Je me suis marié et mon voyage de noces
J’ai dû le faire sur cette fosse.


Certains disent que cette eau pourrie est belle.
Cette décharge publique d’égouts, d’ordures
Mais moi, quand la nuit tombe.
Je sens mon estomac qui se ferme.


Et maintenant que je suis vieux, malade,
Je dois encore vivre cette vie de chien
Et plein de colère, sur la péniche
Charger du sable sur le Tessin.


Certains disent que cette eau pourrie est belle.
Cette décharge publique d’égouts, d’ordures
Mais moi, quand la nuit tombe.
Je sens mon estomac se ferme.



Mais l’histoire n’est pas finie.
Sur le Navile, il y a une autre vie,
Du beau Tessin à la Porte tessinoise,
Jour après jour et mois après mois,


Il y a Giovanni, mon fils, mon espérance,
Déjà finie, déjà brûlée.
Certains disent qu’elle est belle cette eau pourrie empestée.
Certains disent qu’elle est belle, mais à moi, elle est rance.

samedi 15 juin 2019

REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE



REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE

Version française – REBECCA ET LA POLICIÈRE ZÉLÉE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Rebecca e la poliziotta zelanteRoberto Amabile – 2017








Par la grâce de la papolâtrie très « pop », les discours anticléricaux font l’objet d’une marginalisation chez les militantes et militants des groupes laïques. Ces personnes évitent l’anticléricalisme soit par peur, soit par opportunisme politique dans la grande majorité des cas. Au contraire, elles se mettent à courir derrière une église (l’Église catholique apostolique romaine) qui s’ouvre « timidement » à ces questions, et on ne sait jamais à quel point si c’est par conviction ou par propagande. À ces gens – naïfs jusqu’à quel point ? – il faudrait enseigner que les maigres libertés de droit (peu en fait) dont nous jouissons ont été arrachées à ce système clérical qui a étouffé et étouffe encore toujours la planète (depuis des millénaires maintenant). Eh bien, non, ils attendent qu’une figure religieuse les réconforte et leur dise qu’ils ne sont pas nés « dans l’erreur ». Ils ne pouvaient pas se le dire eux-mêmes ? L’autodétermination ? Ce n’est pas une émancipation, c’est une cooptation. Ceux qui le font par opportunisme politique sont au contraire comparables à ceux qui disent « je ne suis pas antifasciste, je suis démocratique », des gens qui devraient être effacés de l’histoire pour leur position mais qui jouissent évidemment d’une trop grande considération aujourd’hui.

Le 27 mai 2017, à Gênes, Bergoglio, professionnellement Pape François, parcourait les rues de la ville pour se montrer aux fidèles. L’atmosphère d’harmonie spirituelle unanime fut brisée par Rebecca, qui manifestait en silence avec sa pancarte orange et son écriture noire, qui disait :

LE VATICAN HORS DE L’ÉTAT ITALIEN

C’était simple, propre, direct. Tellement direct qu’une dame de la foule se jette sur Rebecca, l’attrape et tente de lui arracher sa pancarte. Il s’avère que c’est une policière en civil, d’autres agents arrivent, il y a une querelle où la « raison d’État » s’oppose évidemment à ces libertés que cet État doit garantir, une « raison » irrationnelle qui est au-dessus de toute critique même la plus élaborée et la plus silencieuse. Un État qui n’admet pas la contradiction.
Ils vérifient ses antécédents, elle est « propre » et la policière elle-même dit très maternellement que les agents sont « ici pour ceux comme toi », elle lui intime de s’en aller et de ne pas se faire voir pendant les étapes papales. Une maternité déjà vue : de l’huile de ricin pour le dîner et puis tout le monde au lit à coups de matraque.

Moralité :
Huile de ricin et matraque améliorent le monde entier
Et on est tous bien meilleurs grâce au pape et à ses enjuponnés,
(texte condensé du commentaire italien de Roberto Amabile)


Aujourd’hui dans la rue Scurreria à San Lorenzo,
Il s’est passé quelque chose qui stupéfie le sage.
Vous devez savoir qu’en ce matin du mai nouveau,
Bergoglio le pape y a offert son mirage.
Tous les fidèles sont à la fête,
Et Rebecca est là avec sa protestation :
La bonne fille est un peu dérangeante
Avec sa pancarte, elle fait une manifestation.


Aïe, aïe, Rebecca !
En silence, elle rage contre le Vatican
Non, elle ne s’attend pas
Que ça déclenche un tel boucan !


Écriteau orange et écriture noire,
Protestent contre un monarque étranger
Qui vient à Gênes pour se désoler
Du peu d’impôts que le pays lui donne.
Soudain d’un coup, du flot des gens,
Surgit une personne importune
Qui, d’un mauvais œil, vise le panneau d’affichage.
Et bouscule Rebecca d’une bourrade.


Aïe, aïe, Rebecca !
Esquive et appelle la police.
Non, elle ne s’attend pas à
À trouver au milieu de la rue cette milice.


La femme en civil est une agente
« Je suis la police », dit l’impudente.
Vient un autre, accourent en paires
Quatre agents et Rebecca est sur ses gardes.
« Sur quelle base voulez-vous séquestrer
L’écriteau que j’utilise pour protester ?
Constitution, article vingt et un :
À tous est permise la protestation ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Dans quel pétrin, tu t’es mise là ?
Non, on ne sait pas
Comment cette journée s’achèvera.


« Si tu ne te tais pas, je t’emmène au commissariat. »
Ils sont convaincus qu’ils lui font peur.
Rebecca, je l’ai dit, c’est une fille bien,
Elle n’a pas si vite peur.
« Pour quel motif, vous m’emmenez au commissariat ?
Je veux savoir ce que vous me reprochez,
Emmenez-moi au poste maintenant, on verra bien. »
« Vos papiers ! Nous, on ne répond pas ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Et la policière zélée
Non, elle n’attend pas
Que la patrouille fasse son arrivée.


Elle ordonne furieusement : « Donne-moi tes papiers. »
Rebecca est sans taches. Pas comme les délinquants
Qui dans les cortèges se couvrent le visage
« quand nous leur faisons de durs sourires »
« O chère fille, pourquoi fais-tu des ennuis ?
Il ne faut pas nous voir comme des bourreaux.
Tu ne peux pas contester un chef étranger.
Va-t’en maintenant et laisse-nous travailler. »


Aïe, aïe, Rebecca !
Tu devais tomber sur une agente si pie.
Non, elle ne s’attend pas
À cette morale rassie de sacristie.


"Ma mère m’a dit, tu es émancipée,
Tu seras archéologue ou astronaute
Et au contraire, je me retrouve policière
À m’en prendre à une qui ronchonne,
Une nana ennuyeuse et casse-couilles.
« Si tu ne pars pas, je te prends et je t’assomme ! »
« Maintenant dites-moi où j’ai fauté,
C’est mon droit de manifester ! »


Aïe, aïe, Rebecca !
Les agents sont là juste pour toi.
Non, on ne s’attend pas
Aux temps sombres de leur loi.


Ils lui parlent de haut : « Ne m’interrompez pas,
Dit-elle, ne me touchez pas !
Belle sœur, tu ne m’effraye pas,
Montre ton badge ! »
L’agente le couvre, elle le cache.
Rebecca comprend que c’est louche.
Elle dit : « Je n’ai rien fait » et les autres n’ont rien vu .
Un peu comme ce qui est arrivé à Aldrovandi
Mort des lésions, mais personne n’a rien vu.
Le syndicat a même applaudi !


Aïe, aïe, Rebecca !
L’agent se fout de la loi.
On ne s’attend pas à la voir violer
Par qui est payé pour la protéger.


« Allez, mademoiselle, soyez complaisante.
Aujourd’hui, restez loin du Pape et de son escorte.
Si on vous retrouve en ville,
On vous emmènera au poste sans espoir. »
L’agent est une femme, le pape est un pape noir.
Ce sont les oppresseurs de la planète entière.
Au troisième millénaire, la chasse aux sorcières
Est faite par la police en civil !


Aïe, aïe, Rebecca !
La question romaine, quel bordel !
On ne s’attend pas à
Voir une nonne en uniforme sur l’autel.


Avec son écriteau qui même pas, ne blasphème,
Elle rentre chez elle après ce curieux baptême.
Tout compte fait, la fin est heureuse
On le sait depuis le crime de la place Alimonda.
Assez d’un État éthique et confessionnal,
D’une police des mœurs et de la morale
Gênes souffre de papolâtrie pâteuse,
On regrette les canons de Porta Pia !


Aïe, aïe, Rebecca !
Et la policière zélée
Se sont disputées,
Mais un cri restera :
Vatican hors de l’État italien,
Vatican hors de l’État italien,
Vatican hors de l’État italien !