dimanche 5 mai 2019

ARBEIT MACHT FREI : LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019


ARBEIT MACHT FREI : 

LE TRAVAIL REND LIBRE – 2019




Version française – ARBEIT MACHT FREI : LE TRAVAIL REND LIBRE – Marco Valdo M.I. – 2019 (2008)
Chanson italienneArbeit macht frei (il lavoro rende liberi) – Frankenstein – Fariselli – 1973






On ne pouvait être plus clair.
Arbeit macht frei figure à l’entrée du camp de Dachau, où cette devise en fer forgé avait été fièrement installée par les nazis. Ceci indique une fois pour toute la signification réelle du travail dans une société où il est permis d’exploiter l’autre et les autres à des fins mercantiles. Arbeit macht frei : c’est le véritable fondement du libéralisme : le travail (celui des autres évidemment et en tous cas, principalement) ainsi conçu.
Arbeit macht frei : c’est le fondement de toutes les politiques de l’emploi, du plein emploi et autres fadaises libérales. C’est le fondement de l’escroquerie gigantesque qu’on appelle : le salariat.
Mais de fait, le travail des uns rend libre ceux qui l’exploitent. En ce sens, c’est une vérité éclatante. Le travail des pauvres rend riche les riches ; leur offre une liberté dont, par ailleurs, il est rare qu’ils usent avec qualité.
Arbeit macht frei : c’est précisément l’enjeu-même de la guerre de cent mille ans, cette guerre insensée que les riches mènent obstinément contre les pauvres.
Il va de soi que l’artiste, le poète, l’écrivain, le musicien, le chanteur, le danseur ne travaillent pas. Les artistes (les vrais – on ne parle pas ici de ceux qui se vendent) ne travaillent pas. De fait, ils créent et de fait, même pauvres, eux, sont libres.
Pour couper court au délire libéral et (faussement) moralisateur qui prétend à la sanctification du travail, il faut mettre en lumière toute la fausseté de celui qui prétend que le travail ennoblit l’homme, la femme ; c’est évidemment absolument faux. Le travail – tel que nous le connaissons dans cette société d’exploitation et à cause de cette exploitation, est dégradant, indigne d’un être humain et il faut dire cela bien haut.

Que l’on comprenne bien une fois pour toutes également que ce qui est gênant dans le travail, ce n’est pas l’effort qu’il représente, l’intelligence qu’il sollicite, la volonté qu’il met en œuvre : toutes qualités éminemment appréciables, et que personnellement, j’apprécie énormément ; ce qui est gênant dans le travail, c’est que l’opérateur, le travailleur doit se vendre, doit vendre son temps, sa force, la disponibilité de son corps et de son esprit à quelqu’un, personne ou société, qui en tire profit, qui en profite, qui en jouit et cela au travers d’un système coercitif, d’un chantage permanent. Ce même chantage qui est la base de la société de travail obligatoire (S.T.O.) dans laquelle on nous force à vivre (la seule sortie étant le suicide).
En fait, comment appelle-t-on celui qui tire profit de la disponibilité du corps d’une femme par la coercition, la force, le chantage?
Et, on fera remarquer que celui qui fait cela – proxénète, maquereau, tout en étant une immense ordure, est un gagne-petit à côté de ceux qui se constituent des fortunes sur le dos des travailleurs.
Il n’y a aucun argument qui justifie l’exploitation. Jamais.
Par contre, dans une société commune, où l’ensemble de l’effort nécessaire pour faire vivre la communauté est partagé, où chacun apporte en quelque sorte sa pierre à l’édifice, porte sa part de la charge commune, le travail aurait une autre signification et dans cette mesure deviendrait une activité honorable. Il faut bien le dire et le répéter : ce n’est malheureusement pas le cas dans le système actuel.


Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.







Dans tes misères,
Tu reconnaîtras
La signification
D’un arbeit macht frei.

Pénible économie,
Quotidienne humilité
Te poussent toujours
Vers l’arbeit macht frei.


Conscience,
Chaque fois plus,
Te fera connaître
Ce qu’est l’arbeit macht frei.

samedi 4 mai 2019

PLANÈTE VERTE

PLANÈTE VERTE



Version française – PLANÈTE VERTE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Pianeta verdeDeproducers2017

Les jeunes séquoias



Nous sommes les hôtes d’une planète
Où 97,3 % de la biomasse
Est végétale,
Les 2,7 % restants sont composés de 2/3 d’insectes
Le dernier tiers comprend les poissons, les oiseaux et les mammifères.


L’espèce humaine,
Avec ses sept milliards d’individus,
Ne représente que 0,01 % de la biomasse entière.
Pour un extraterrestre qui observerait la planète
Nous serions apparemment incongrus.


Imaginez des machines qui purifient l’air
Transformant l’anhydride carbonique en oxygène
Et sont capables de réguler la température de la planète.
Imaginez que ces machines n’ont pas besoin de maintenance
Et ont seulement besoin de l’énergie du Soleil et de la Terre.


Imaginez qu’elles soient capables de se répliquer par elles-mêmes.
Et leurs déchets ne sont pas polluants,
Mais sont à la base de la chaîne alimentaire
De tous les êtres vivants.
Ces dispositifs aussi sophistiqués existent.
Ce sont les arbres.

Cellini avait Raison



Cellini avait Raison


Lettre de prison 25

4 juin 1935




Persée et Méduse



Dialogue maïeutique

Tu as certes compris, Lucien l’âne mon ami, que ces lettres de prison se ressemblent toutes et aussi que quand on les lit pour la première fois sorties de leur contexte, elles paraissent assez banales et se répètent ; du moins en apparence. Et pourtant, elles véhiculent un flux d’émotions, de sentiments et quand on y regarde de plus près, tout un univers mental. En fait, elles reflètent le monde intérieur du prisonnier.

Je perçois ce dont tu parles, Marco Valdo M.I. mon ami, même si c’est de manière floue et du coup, j’aimerais que tu détailles un peu la chose.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, ce sont là des considérations générales qui peuvent être appliquées à l’ensemble des lettres du prisonnier. Reste à creuser la spécificité de celle-ci, à la distinguer des toutes les autres, à suivre au plus près les méandres de la méditation du prisonnier Levi, qui a les allures d’un magma, d’un flot, d’un fleuve d’indéfini coulant jours et nuits. D’un jour à l’autre, il n’y a :

« Rien de neuf, tout reste pareil :
Les gouttes de pluie et le rayon de soleil. »
Oui, Marco Valdo M.I., il n’y a pas beaucoup d’action dans ces lieux désolés, je te le concède et par conséquent, au fil du temps, il n’y a pas grand-chose qui sorte de ce brouillard indifférencié. Moi, je vois quand même déjà quelque chose de particulier : c’est la formulation. Si le thème est le même, les mots pour le dire font la différence.

Tu as raison, Lucien l’âne mon ami, il y a la façon de (re)dire les choses et de traiter cette mélodie obsessionnelle qui meuble des heures de prison ; spécialement quand le prisonnier est seul en cellule. À qui causer ? L’homme a besoin de distraction ; je veux dire qu’il a besoin de distraire son esprit, de l’activer pour ne pas sombrer dans je ne sais quoi, dans le vide mental, dans l’atonie. L’immobilité forcée entraîne – si l’on n’y prend garde – un fort ralentissement de tout l’être et d’une certaine façon, le conduit à une sorte d’hibernation psychique et cet état qui finit par avoir raison du dynamisme. Il finit par épuiser la capacité de résistance du prisonnier et c’est sans doute aussi un des buts recherchés quand on tient un captif en isolement.

Et que vient faire ici l’orfèvre, le maître sculpteur Cellini, s’il s’agit bien de lui, de celui-là qui fondit l’immense Persée ?, demande Lucien l’âne.

En effet, Lucien l’âne, c’est de Benvenuto Cellini qu’il est question, le créateur de ce monstrueux Persée qui présente la tête à bout de bras et pose son pied sur le corps nu décapité de Méduse et de la Salière de François Ier, roi de France. Cependant, c’est à ses mémoires que Carlo Levi se réfère et au séjour qu’il fit dans la prison du Château Saint-Ange sur les bords du Tibre, à propos duquel il fit un éloge de la prison considérée comme une couveuse ou une nourrice d’écrivains :

« Comme de l’oiseau en cage la chanson,
La littérature des peuples
Est née en cellule
Derrière les barreaux des prisons. »

Il est fait aussi état dans sa lettre de Baruch Spinoza, qui jeune encore – il avait 23 ans, fut banni de la communauté juive sous l’accusation d’hérésie. Il faut dire qu’on le considérait alors déjà, comme un athée. C’est évidemment une manière d’annoncer ou de présager la future condamnation à la confination qui pèse sur les épaules de Carlo Levi. Ainsi donc, comme tu le vois, derrière les phrases et les mots où tout semble semblable à soi-même d’une lettre à l’autre, dans lesquelles Carlo Levi parle du temps, de la durée rythmée des jours, de l’inactivité, de son innocence, de sa qualité et de ses préoccupations d’artiste et de ses tableaux, de ses lectures limitées aux livres de la bibliothèque de l’établissement, on peut découvrir tut un monde en ébullition. Non, non, non, Carlo Levi n’est pas en état d’hibernation.

Voilà qui est rassurant, dit Lucien l’âne. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde carcéral, monotone, hibernant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Régulièrement, j’écris
Mes lettres le mardi et le vendredi.
C’est le régime ici.
Rien de neuf, tout reste pareil :
Les gouttes de pluie et le rayon de soleil.

Les jours s’égalent
Et semblables s’étalent
En un amas chronométrique.
Je mène une vie atonique,
Mais très hygiénique.

Ne pouvoir rien faire,
Ce mal me désespère.
Au Château Saint -Ange, Cellini
D’une brindille et de poussière,
Lui aussi, l’écrivit.

Je n’ai rien demandé :
Ni de pouvoir peindre,
Ni d’acheter des livres.
J’attends d’être libre
Et de pouvoir m’en aller.

Cellini avait raison,
Comme de l’oiseau en cage la chanson,
La littérature des peuples
Est née en cellule
Derrière les barreaux des prisons.

Du matin au soir, je lis,
Douze heures par jour.
Et me vient à l’esprit
Spinoza qu’on bannit
Pour toujours.

mercredi 1 mai 2019

LE MERDOMÈTRE




LE MERDOMÈTRE



(ou Patron, ne vous fâchez pas)




Version française – LE MERDOMÈTRE (ou Patron, ne vous fâchez pas) – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Signor padrone non si arrabbi (Il merdometro)Dario Fo – 1966


Chaîne de montage Ford 1913




Quand, en 1966, Dario Fo écrivit pour "Ci ragiono e canto", le spectacle de chansons populaires préparé avec l’Istituto Ernesto De Martino, Cesare Bermani et Franco Coggiola, son "Merdometro" voulait faire certainement paraître paradoxal, quoique pas trop : les temps ont toujours été comptés pour le montage, et il est certain que le "paradoxe" de cette chanson ne s’est jamais résolu au détriment de la chaîne. La réalité, comme toujours, dépasse la fiction ; et ainsi, par exemple chez Esselunga, il est arrivé et avéré (suite à une controverse syndicale) que la direction empêchait les employés de quitter pendant deux minutes les caisses ou les comptoirs de nourriture, de viande et de poisson pour se rendre aux toilettes pour faire un besoin. Bref, ils ont été forcés de se retenir ou, comme alternative, de se faire dessus. Le temps de travail n’admet pas de dérogations. [AiL]


Dialogue Maïeutique

Je me demande, dit Lucien l’âne, ce que peut être ce merdomètre qui est le titre de cette chanson. Est-ce une personne comme par exemple l’est le géomètre ou alors, est-ce un instrument comme peuvent l’être le thermomètre, le décamètre, l’odomètre, l’odontomètre, le calorimètre, le voltmètre, le pantomètre ou le tachymètre ? Pour le poète, j’offrirai le pentamètre ou l’hexamètre. Ainsi, face à ce merdomètre, tu me vois assez perplexe.

Assez perplexe, Lucien l’âne mon ami, mais quand même également fort lucide, car tu as bien perçu que ce merdomètre pourrait être une personne ou une chose, plus proprement un instrument. Et même puisque tu cites le décamètre, ce pourrait être une unité de mesure comme c’est le cas du décamètre, du centimètre, du décimètre, tous dérivés du mètre.

Quand je pense, Marco Valdo M.I. mon ami, au thermomètre et à certain endroit où, selon un usage longuement établi, on le glisse, je trouve qu’il entretient un certain lien de parenté avec le merdomètre.

Et moi, dit Marco Valdo M.I., j’ai en tête qu’il faudrait aussi inventer le copromètre de façon à différencier l’instrument de mesure de la densité et de la consistance de la « matière », rôle dévolu au merdomètre de l’instrument de mesure du volume et de la quantité de la « matière ». Cependant, il ne s’agit pas d’une chose ou d’un instrument, mais bien d’une personne qui mesure la durée employée à la production excrémentielle par une autre personne humaine. Car, vous les ânes, vus pouvez vous soulager en marchant et donc en travaillant, sans que la chose ne vous handicape ou ne vous dérange. Pour l’humain, c’est pas pareil. Du moins, l’humain et chez nous et de nos jours se doit d’entourer toutes ces activités d’un voile de protection ou de discrétion.

Marco Valdo M.I., en voilà assez sur cette matière ; je pense et j’espère que la chanson dit d’autres choses et j’aimerais que tu me les précises un peu. Que vient faire un « Patron » dans cette affaire ?

Le merdomètre, tout simplement, Lucien l’âne mon ami ; d’ailleurs, on aurait pu écrire le merdomaître. Le merdomètre, c’est lui en personne qui a l’honneur de ce nouveau mot, créé spécialement à son usage. Une désignation qui signifie qu’il persécute ses ouvriers, ceux affectés à la chaîne de fabrication. Ne me demande pas ce qu’ils pouvaient bien fabriquer, je n’en sais rien et ce n’est pas dit dans la chanson. Cependant, retiens ceci que le merdomètre est une des conséquences du taylorisme, un sous-produit de la recherche à tout prix de l’efficience ou de sa version soviétique qu’était le stakhanovisme.

Entre parenthèses, demande Lucien l’âne en souriant, je pose officiellement la question de savoir si le glorieux héros Aleksei Stakhanov arrêtait son effort titanesque pour des considérations aussi futiles ou bien, comme les soldats qui montent à l’assaut, faisait-il tout simplement dans son caleçon ?

C’est une excellente question, Lucien l’âne mon ami, mais là aussi, je n’en sais rien. Pour te résumer l’histoire en restant dans le ton qui convient, ce patron reproche à ses ouvriers de passer du temps aux toilettes et menace de sanctionner ces manquements au règlement d’atelier ; bref, il les fait chier au point que tout le personnel finit par en avoir plein le cul.

S’ils continuent comme ça, dit Lucien l’âne, ils vont tous – ouvriers et patron – se retrouver dans la merde. Il vaudrait mieux qu’ils trouvent une solution équitable pour évacuer ces difficultés et reprendre détendus la vie commune en chantant en chœur, ce joyeux refrain bien de chez nous :

« Pompons la merde, pompons-la gaiement »

Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde merdique, excrémentiel, coprophage et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Patron, ne vous fâchez pas,
Mais je voudrais aller aux toilettes.
– Vous y êtes allé avant-hier,
Vous voulez y aller tous les jours,
Vous voulez vraiment me ruiner,
Vous ralentissez la chaîne ! -


– Patron, je vous promets
Que dès demain, je n’irai plus,
Je ne mangerai que du bouillon
Et je ferai seulement pipi, ici. -


– Allez, mais dépêchez-vous, trois minutes,
Comme c’est écrit dans votre contrat,
On ne fume pas dans les toilettes,
On ne lit pas dans les toilettes,
Il y a un périscope qui vous vit.


Six secondes pour y arriver,
Trois secondes pour se déshabiller,
Trois secondes pour s’asseoir,
Arrive le patron pour vous presser.
Il ne vous reste qu’à vous dépêcher.
Trois secondes pour se lever.
Trois secondes pour se rhabiller.
Avec de la chance, tu peux te laver,
Et courir au travail tout de suite.


On n’en peut plus,
On n’en peut plus

lundi 29 avril 2019

CHANT DES BAGASSES, PHARE DE CITOYENNETÉ

CHANT DES BAGASSES, 

PHARE DE CITOYENNETÉ

Version française – CHANT DES BAGASSES, PHARE DE CITOYENNETÉ – Marco Valdo M.I. - 2019
Chanson italienne – Canto delle battone, faro di civiltàDario Fo – 1964

Tiré du spectacle : "Settimo: ruba un po’ meno"
Parole
:Dario Fo
Musiq
ue : Fiorenzo Carpi
Te
xte in La Musica dell’Altra Italia






Dialogue Maïeutique

Quel étrange titre que celui-là !, dit Lucien l’âne. En vérité, si je n’étais pas âne si ancien et si répandu dans le monde, si je n’avais bourlingué jusque dans les vieux ports, je n’y comprendrais rien à ces bagasses et à ce phare. Cependant, je compte beaucoup sur tes explications.

Certes, Lucien l’âne mon ami, et je suis tout à fait ravi de pouvoir t’en donner quelques-unes. Et pour commencer je te rappelle qu’il s’agit ici de la version française d’un titre qui à première vue, dans sa langue d’origine : l’italien, n’est pas vraiment clair pour l’étranger à la langue et à la culture. C’est proprement une dimension particulière que j’ai voulu exprimer sachant que bayadères aurait donner un son trop oriental. Que sont donc ces « battone » pour qui n’a pas l’habitude de les fréquenter sous cette appellation ? Il y fallait donc un terme français qui, quoique très précis laisse flotter un parfum de lagune à l’exotisme brumeux. J’ai donc choisi « bagasses », peut-être aussi par proximité de son, ne voulant pas dire « putains », ni « prostituées » et moins encore, « péripatéticiennes », qui pourtant – tout comme « battone » – indiquait la déambulation comme mode opératoire.

Oh, dit Lucien l’âne, c’eût été une démarche d’apparence un peu trop philosophique.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., ces « battone » sont des demoiselles qui littéralement « battent » le trottoir de leurs talons – Georges Brassens dit d’ailleurs – je cite de mémoire – dans sa « Complainte des filles de joie » (https://www.youtube.com/watch?v=HwPgs21a8_I), qui est une illustration du sens de « battone » :

« Car même avec des pieds de grue,
Car même avec des pieds de grue,
Faire les cent pas le long des rues,
Faire les cent pas le long des rues,
C’est fatigant pour les guiboles,
Parole, parole !
C’est fatigant pour les guiboles.
Non seulement elles ont des cors,
Non seulement elles ont des cors,
Des œils de perdrix mais encore,
Des œils de perdrix mais encore,
C’est fou ce qu’elles usent de groles,
Parole, parole !
C’est fou ce qu’elles usent de groles. »

Ah, dit Lucien l’âne, ce sont des déambulatrices de profession. À propos de profession, il en est de pires, mais à chacun son métier et les vaches seront bien gardées, dit-on par chez nous. Mais revenons à la canzone.

Oh, dit Marco Valdo M.I., on ne s’est pas éloignés une seconde. Tout au contraire, l’affaire se précise. Ces dames – étant ce qu’elles sont et faisant ce qu’elles font, exercent une profession libérale (du moins celles qui ne sont pas mises en esclavage ou sous dure tutelle par des exploiteurs avides) et par cette canzone, revendiquent leur rang dans la société au nom des services rendus et pas seulement, aux particuliers. L’argument est fort, comme le montre la chanson.

Certainement, Marco Valdo M.I., le titre doit être pris en quelque sorte avec des pincettes. Comme la chanson, il est tellement plein d’ironie qu’on dirait un oursin. Il est fort ce « phare de citoyenneté » qui caractérise, qui définit, qui autodéfinit les « bagasses » et pour tout dire, qui porte leur revendication de reconnaissance. On pourrait adapter à leur endroit cette revendication que portait Carlo Levi – « Non più cose, ma protagoniste ! », il en avait fait un tableau. Il y a dans cette canzone un « nous » qui s’autoglorifie. Tout comme les folles filles accompagnant les militaires et celles d’Anvers, qui défendirent vaillamment leur « jour d’amour », celles-ci revendiquent l’éminence de leur rôle dans la société, la grandeur de leur âme et l’importance de leur contribution à la gloire de la Nation et de la Marine. Pour les détails, voir la chanson qui est pleine de moralité.

Dès lors, Marco Valdo M.I. mon mai, tissons le linceul de ce vieux monde éclairé, financé, entretenu par ces dames et néanmoins, cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane
Les premières femmes qui ont été
En Palestine débarquées par les Croisés
C’était nous, nous les dévergondées,
Les premières vraies femmes croisées.


Dans le Nouveau Monde, nous étions quarante.
Les premières femmes de la sainte Espagne :
Avant les prêtres, nous avons été débarquées
Et ensuite aux caciques, on nous a cédées.


Nous sommes le phare de la civilisation,
Les vraies dames de charité, pleines d’abnégation :
Nous vendons de l’amour qui n’a pas de prix,
En noir et à bas prix.


Quand dans le temps, désormais passé,
Dans des maisons closes, on allait pécher,
Notre amour y était taxé
Et environ un tiers allait à l’État.
Avec cet argent, on a calculé,
Ils se sont payé un trois-mâts,
Un croiseur et un cuirassé
Qui voguent sur la mer toujours
Aujourd’hui, payés par notre amour,
Par trente pour cent de notre amour.


Si vous pensez alors que les matelots
Ont dépensé chez nous le fruit de leur boulot
Et que nous avons à nouveau reversé
À notre royal État, un bon tiers,
Il est clair que nous avons couvert
Toutes les dépenses de l’amirauté,
Et notre État pour sa frégate.
N’aura pas déboursé une datte.


Nous sommes un phare de citoyenneté,
De vraies dames de charité et
La patrie doit se souvenir toujours
Que quand un croiseur vient au jour,
Il est le fruit de notre amour !


samedi 27 avril 2019

LE CHANT DES SANS-ABRI


LE CHANT DES SANS-ABRI 


Version françaiseMarco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – Das Lied Der Obdachlosen – Bertolt Brecht – 1932

Paroles de Bertolt Brecht
Musique de Hanns Eisler
Avec Solidaritätslied, une autre chanson de Brecht-Eisler, incluse à l’origine dans la bande sonore du film « Kuhle Wampe, oder Wem gehört die Welt" (« Ventre vide, ou À qui le monde appartient ») réalisé en 1932 par Slatan Dudow sur un scénario de Brecht et Ernst Ottwald.



Obdachlos Berlin 2019




Je pense que « Das Lied Der Obdachlosen – LE CHANT DES SANS-ABRI » devrait accompagner les séquences du film dans lequel, après le suicide de son frère au chômage, la protagoniste Anni et ses parents sont expulsés de la maison et sont obligés de rejoindre d’autres personnes expulsées et au chômage dans un camp de tentes et de baraquements à la périphérie de Berlin que ces mêmes habitants ont appelé « Kuhle Wampe ». Les producteurs du film ont cependant préféré retirer le morceau de la bande sonore afin de ne pas tomber sous la censure, car il s’agissait essentiellement d’une satire de l’article 115 de la Constitution allemande de 1919, qui dit : « La demeure de tout Allemand est pour lui un lieu d’asile et est inviolable. Les exceptions ne sont admissibles qu’en vertu de la loi. » 

La censure frappa malgré tout et durement le film : projeté dans 14 cinémas de la capitale en mai 1932, « Kuhle Wampe » fut immédiatement retiré pour offense au gouvernement et à l’administration de la justice. En effet, le film dénonçait clairement l’inefficacité des mesures gouvernementales pour le travail et contre le chômage et la bureaucratie judiciaire sourde aux demandes légitimes de protection et de justice des classes défavorisées. Dudow, Brecht et Ottwald ont notamment été contraints de couper court à une scène dans laquelle était dénoncé un décret d’urgence qui réduisait les allocations de chômage et une autre dans lequel un juge s’est montré indifférent aux manifestations d’Anni pour l’expulsion qui avait eu lieu. « Kuhle Wampe » eut aussi des problèmes du point de vue de l’offense à la religion et à la pudeur : la scène dans laquelle un groupe d’ouvriers se baignent complètement nus dans la rivière tandis qu’en arrière-plan le clocher d’une église sonne les heures fut coupée et, surtout, la scène qui regrettait que le crime d’avortement fut introduit dans le code pénal, fut éliminée (la protagoniste Anni tombe enceinte, puis avorte) et dans laquelle était présentée la publicité pour une marque connue de préservatifs de l’époque… ( ‎‎Bertolt ‎Brecht en el mercado donde se compran las mentiras, di Angel Ferrero, Barcellona)‎



Nous, on voulait avoir un abri.
Ils ont dit : « Allez donc vite là-bas ! »
Nous, on criait comme des corbeaux :
Nous, on voudrait avoir un abri.
C’est plein de gens partout là-dedans.
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.


Nous, on voulait trouver un emploi.
Ils ont dit : « Faites la queue ! » :
L’entreprise était déjà en faillite,
Et devant attendaient des gens
Et ils nous ont demandé, où on pouvait trouver quelque chose.
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.


Nous, on a dit : « Allons nous baigner.
L’eau était aussi bien à nous.
Quand nous, on a nagé
On a voulu retourner et ils ont demandé :
Qu’allez-vous faire à présent ?
Réfléchissez-y, il faut régler ça,
Car on ne peut pas continuer comme ça.

jeudi 25 avril 2019

Le Procès-verbal



Le Procès-verbal


Lettre de prison 24

31 mai 1935


Carlo Levi 1935






Dialogue Maïeutique


La chanson, Lucien l’âne mon ami, s’intitule « Le Procès Verbal ». Et il me vient à l’esprit soudain cette question : « Combien y a-t-il de procès-verbaux dans le monde chaque heure, chaque jour, chaque année et ainsi de suite et dans toutes les autres ? ». J’en ai la tête qui chavire et plus encore quand je pense qu’ils sont tous conservés dans des archives.

Ah, les archives, Marco Valdo M.I. mon ami, j’en ai le tournis. Si on les empile à un endroit, elles doivent être plus grandes que l’Himalaya et dire que certains craignent les inondations ou les mouvements tectoniques qui engendrent les montagnes et les plissements de terrain. Mais les archives seront bien plus rapides, car nourries par les procès verbaux, copieusement, elles vont bientôt nous submerger, tous. C’est le délire de l’humanité de vouloir tout conserver et tout pérenniser les monuments, les papiers ; tout éterniser à commencer par elle-même.

Les archives, copieusement nourries pas les procès-verbaux, sans doute aucun, vont nous écraser, Lucien l’âne mon ami ; à moins que ce ne soient les automobiles ou les objets qui l’emportent dans cette course à l’ensevelissement. Donc, la chanson de prison s’intitule : « Le Procès-verbal » ; il s’agit du célèbre PV d’interrogatoire du Sieur Levi par la police politique, autrement dit les agents, les inspecteurs, les commissaires ou que sais-je encore, de la trop célèbre OVRA, descendante directe de l’Okhrana, police secrète et politique de l’Empire russe, dont la Tcheka, le Guepeou (GPU), le NKVD, le KGB, le FSB sont les clones successeurs, mais ce n’est aps pour autant une spécificité russe, encore moins une exclusivité, et on avait le temps, on pourrait en faire la recension tout au travers de l’Histoire et partout dans le monde contemporain.

D’accord, Marco Valdo M.I. mon ami, cependant, ce n’est pas le moment ; parle-moi plutôt de la chanson elle-même.

Elle commence, dit Marco Valdo M.I., par des considérations sur la peinture et cet insistant espoir de libération qui est à la fois, réel et en grande partie aussi, une pose du prisonnier Levi pour dérouter ses censeurs. On y trouve aussi toujours et encore ces réfutations des accusations qui sont portées à son encontre :

« Un homme politique dangereux, moi ?
Où ont-ils été chercher ça ? »

Et cette pointe, cette pique, terriblement aiguë, pour le censeur qui sait lire :
Pour le reste, lire leurs archives
Quand ils auront disparu. »

Quand ils auront disparu… Il parle des fascistes, il annonce la fin. En clair, le régime est de toute façon condamné à disparaître. Dans un univers et parmi des gens aussi soumis à leurs émotions, aussi superstitieux, cela revient à jeter un sort. En clair aussi, Carlo Levi est parfaitement conscient que les PV gardent traces de ces « entretiens » et de ce qui y est dit. Ce sont des révélateurs détonants dans le futur et de cette manière, celui qui collabore, celui qui trahit est dès ce moment pris dans le filet de la trahison et se voit obligé de continuer. C’est un mécanisme de chantage dynamique. Pour le reste, voir le texte de la canzone qui dit encore beaucoup de choses.

Je sais, dit Lucien l’âne, c’est ainsi avec les textes poétiques ; ils racontent toujours mille choses en quelques mots qu’on arrive à leur faire dire seulement en les laissant se déployer, un peu comme le parfum d’une rose dont on ne perçoit l’amplitude, la profondeur que si on prend la peine de lui tenir compagnie. Enfin, concluons et tissons le linceul de ce vieux monde terne, procédurier, fouineur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un critique d’art du futur
Dans un siècle, scientifiquement,
Étudiera ma peinture.
Il lui faudra bien sûr
Tenir compte des événements.

L’autre fois, j’ai peint des fleurs
On change avec les ans
Et la peinture suit le mouvement.
Tout coule et rien ne demeure.
Que peindrai-je cette fois en sortant ?

Comment savoir ?
Le monde est dans un brouillard.
Je ne sais plus rien.
J’attends avec espoir
Qu’on me libère demain.

Procès-verbal de mon interrogatoire.
Dans le bureau de la police politique,
À Turin, a comparu…
Pour le reste, lire leurs archives
Quand ils auront disparu.

Un homme politique dangereux, moi ?
Où ont-ils été chercher ça ?
D’elle-même, la vérité s’imposera
Et le jour-même, on me relâchera.
Ah, je voudrais y être déjà !

Il n’y aura pas de bonne surprise.
Tout est décidé là-bas.
Mais à ma sortie, on dansera
Ensemble, ces danses assises.
Quelle belle fête, on se fera!