mercredi 10 avril 2019

AH, LA GUERRE, LA GUERRE !


AH, LA GUERRE, LA GUERRE !


Version française – AH, LA GUERRE, LA GUERRE ! – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la version allemandeAch, Krieg, Krieg !
d’une chanson populaire tchèqueAh, Vojna, Vojna !Leoš Janáček – 1885

[seconde moitié du 19ième siècle]
Pour chœur d'hommes a cappella, écrit en 1885 par le compositeur tchèque Leoš Janáček (1854-1928), grand ami d'Antonín Dvořák, sur un texte du recueil de poésie populaire de Moravie du Sud, Sušil (1860).

Leoš Janáček





Une chanson qui évoque la guerre dite de Sept Ans, de 1756 à 1763 entre les grandes puissances européennes de l’époque, dont la monarchie des Habsbourg, alors représentée par l’archiduchesse Marie-Thérèse.
La Moravie est restée avec la Bohême comme possession des Habsbourg jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale, c’est la raison du texte en allemand.





Ah ! Guerre, oh malheur, c’est à nouveau la guerre,
Et je dois y aller, et je dois y aller !
En Moravie, l’impératrice a elle-même envoyé
Des lettres pour appeler le pauvre Janosch à la guerre.


Janosch est triste au bord du ruisseau, la tête à l’envers,
Janosch à cheval, sabre au côté, casquette sur le crâne.
Non, je ne monte pas, ma tête est à l’envers,
Je suis meurtri, je suis perdu, j’ai mal à la tête.


Et les yeux de mon amour pleurent
Ah ! guerre, oh malheur, c’est à nouveau la guerre,
Et je dois y aller, et je dois y aller !
Mon amie est belle et elle seule, elle va rester.

mardi 9 avril 2019

Le Bouquet



Le Bouquet


Lettre de prison 19

18 mai 1935






Dialogue Maïeutique

Pour une fois, Lucien l’âne, commençons par le commencement. Allons-y dans l’ordre. Ce samedi 18 mai 1935, Carlo Levi est en prison depuis deux jours déjà et il n’a encore été informé de rien en ce qui concerne les motifs de son arrestation et de son incarcération ; il n’a même rencontré personne pour l’interroger. Il se trouve dans un vide total – probablement voulu, évidemment.

Ce doit être assez angoissant, dit Lucien l’âne, mais connaissant le Dr. Levi, il ne doit pas en être trop affecté.

Non en effet, répond Marco Valdo M.I., ce qui l’embarrasse, c’est le manque d’informations. Il y fait allusion quand il dit à la fin de la lettre :

« Je me demande si la Gazzetta del Popolo
Va faire l’éloge de mes tableaux au Valentino
Ou de la grande expo
De Paris, inaugurée quand on m’arrêtait. »

Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Gazzetta ?, demande Lucien l’âne. N’en avait-il pas déjà parlé l’année précédente ?

Oui et non, Lucien l’âne mon ami ; pas de la même façon, en tout cas. Ces histoires de la Gazzetta dello Sport qui est le journal sportif, édité à Milan, le plus lu en Italie – depuis au moins un siècle et de la Gazzetta del Popolo – aujourd’hui disparu – qui fut pendant presque un siècle et demi jusqu’en 1983 un quotidien turinois et sous le fascisme, un fidèle soutien du régime, méritent ici un peu d’explication, un dévoilement. Tu te souviens sans doute que lors de sa précédente incarcération, le Dr. Levi avait déjà fait allusion à la Gazzetta dello Sport, comme unique journal accessible aux incarcérés politiques à propos d’un communiqué – qui vérification faite, n’y a jamais été publié. Alors la question se pose du pourquoi ? Pourquoi Levi parlait-il d’un communiqué, d’une notice qui n’existait pas dans la Gazzetta. Tout simplement pour attirer l’attention sur l’autre Gazzetta qui elle reflétait fidèlement les opinions et les orientations fascistes et qui publiait des informations précieuses pour les inculpés alors en prison. Cette fois, un an plus tard, il redemande qu’on suive ce qui est dit par la Gazzetta del Popolo, mais cette fois, à propos de ses expositions. C’est une manière de prendre la température, en quelque sorte ; de mesurer son exclusion de la vie culturelle et de fait, il n’y aura dans cette Gazzetta aucune mention de sa participation à ces deux expositions. La mesure de ban frappe aussi bien les œuvres d’art que l’artiste.

Ah, dit Lucien l’âne, les pies sont des oiseaux bien bavards, même quand ils ne disent rien. Mais que dit d’autre notre prisonnier dans sa lettre-chanson ?

Comme de bien entendu, Lucien l’âne mon ami, il s’évertue à jouer la carte de l’innocence outragée. D’autant plus qu’il faisait depuis sa sortie de prison l’année précédente l’objet d’une mesure d’« ammonizione », qui en Italie de l’époque était souvent appliquée dans un premier temps aux opposants politiques et qui était assez différente de l’admonition telle qu’elle est connue en langue française. Pour ta lanterne, je cite l’encyclopédie italienne Treccani :
« Provvedimento di polizia (sostituito dal 1956 con la sorveglianza speciale della pubblica sicurezza), pronunciato a carico di individui ritenuti socialmente pericolosi, che imponeva all’ammonito un particolare tenore di vita restrittivo della libertà personale (per es., rincasare la sera non più tardi di una determinata ora). »
« mesure de police (remplacée en 1956 par la surveillance spéciale de la sécurité publique), prononcée à charge d’individus considérés comme socialement dangereux, qui impose à l’admonesté un mode de vie restreignant sa liberté personnelle (Par ex., ne pas rentrer le soir plus tard qu’une certaine heure). »

En fait, dit Lucien l’âne, ça ressemble assez aux arrêts disciplinaires du militaire, qui est cantonné à son logement ou à sa caserne, dont Xavier de Maistre tira son « Voyage autour de ma chambre ». Cette admonition n’est autre qu’une assignation à résidence.

Pas seulement, Lucien l’âne mon ami. Pour résumer l’affaire telle qu’elle fut imposée à Carlo Levi, voici les événements dans leur rigoureuse succession : du 13 mars 1934 au début mai – dernière lettre le 8 mai 1934 – il est emprisonné aux Nuove à Turin ; relâché, il est mis en résidence surveillée dans son atelier et arrêté à nouveau, le 15 mai 1935. La mesure d’« ammonizione » qui lui est infligée a comme conséquence entre autres que tous ses déplacements, toutes ses visites, toutes ses relations, sa correspondance sont sous contrôle de la police politique. Cet état de liberté surveillée est très embêtant, car il doit restreindre sa vie sociale et il lui arrive de devoir décourager des visiteurs. Ceci sans rien envisager de ses activités clandestines et de son rôle moteur dans l’organisation Giustizia e Libertà. Et puis, c’est probablement le reflet de la réalité, cette mesure finit par peser lourd et mettre à mal l’inspiration et le travail de l’artiste. Ce qui pour un peintre aussi viscéralement attaché à ses travaux et à cet acte de libre création est très douloureux. Peut-être y reviendra-t-on encore, mais le besoin de peindre, de créer, de mobiliser sa pensée, son regard, ses mains pour recréer une parcelle du monde est proprement vital. 
 
Autant couper les ailes à un oiseau, dit Lucien l’âne. C’est une chose curieuse que ce flux permanent de création qui est le propre de l’artiste. En quelque sorte, il faut que ça sorte ; c’est aussi irrépressible, aussi indispensable que la respiration ou les battements du cœur. C’est le mouvement interne de sa vie. Beaucoup de ceux que j’ai rencontrés au cours des âges m’en ont parlé en ce sens. Mais trêve de considérations dignes d’une classe d’esthétique, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde incarcérateur, étouffant, inerte, ignare et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Que viennent nombreuses les heures
De soleil et l’apparence
Lumineuse du bonheur !
Moi, ici, je respire l’indifférence,
Tel un colis en souffrance.

Ici, c’est déjà samedi
Et de mon sort,
On ne m’a encore
Absolument rien dit
De ce qui me retient ici.

On ne m’a pas interrogé.
De quoi suis-je accusé ?
Que peut-on m’imputer ?
Je ne peux l’imaginer,
Je n’ai rien à me reprocher.

C’est mon deuxième emprisonnement
Et j’ai l’espoir au fond
Qu’il va dénouer heureusement
Ma situation
Et liquider tous les soupçons.

Cette admonition me pesait
Et lentement détruisait
L’inspiration de ma peinture.
Il faut croire en la justice, bien sûr !
Sinon, où donc on irait ?

Je me demande si la Gazzetta del Popolo
Va faire l’éloge de mes tableaux au Valentino
Ou de la grande expo
De Paris, inaugurée quand on m’arrêtait.
Ce serait vraiment le bouquet !

vendredi 5 avril 2019

Retour en Cellule


Retour en Cellule


Lettre de prison 18
18 mai 1935 (16/V/34)



 
Le délateur :

Dino Segre, alias Pitigrilli





 


Dialogue Maïeutique

Mettons immédiatement au clair, Lucien l’âne mon ami, ce titre étrange de « Retour en Cellule ». En fait de mystère, l’étrangeté se dissout quand on regarde de plus près la date équivoque de cette lettre de prison et qu’on remarque tut d’un coup qu’une année a soudain disparu. Elle s’est perdue en ville, à Turin, dans le studio du peintre Levi, Piazza Vittorio Veneto, au cinquième étage. C’est là qu’on est revenu chercher le Dr. Levi pour le ramener aux Nuove, à peu près un an jour pour jour après sa précédente libération. Le peintre avait passé ce temps à travailler à ses toiles, à faire des portraits, là dans une grande salle qui avait été à la fin du siècle précédent l’atelier du peintre Lorenzo Delleani. C’était une autre génération, c’était un autre temps, c’était une autre peinture. Et ce retour en cellule, c’est une autre année, une nouvelle incarcération.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, tu ne m’avais rien dit quand Carlo Levi avait été libéré.

Certes, Lucien l’âne mon ami, mais j’aurais bien eu du mal à le faire. La précédente série de lettres s’arrêtait sans autre explication – et pour cause, au début mai 1934. Et comme on peut le voir, le prisonnier Levi semble reprendre un continuum d’existence carcérale à peine interrompu. Il date d’ailleurs lapidairement son premier courrier du 16.V.34, par inadvertance. C’est le cachet de la censure et celui de la poste qui permettent de rectifier ce lapsus litterae. Évidemment, toue cette impression tient au fait qu’on ne retient ici que les lettres de prison. Cependant, ce recommencement ne saurait désarçonner un prisonnier si expérimenté. En quelque sorte, on doit supposer – et pour ce que j’en sais par ailleurs, ce fut vraiment le cas – que le Dr. Levi s’attendait à être à nouveau arrêté du fait notamment que la résistance au fascisme était fort surveillée et infiltrée par des mouchards, choses inévitables dans un régime policier. En l’occurrence la branche turinoise de G & L (Giustizia e Libertà) fort active, était espionnée – depuis plus de dix ans, notamment par le faux opposant, mais vrai délateur, Dino Segre, alias Pitigrilli. On a retrouvé sa trace dans les dossiers de la police politique du régime : « Segre Dino (SOS, Pitigrilli, Piti, Pindaro, Pilli, Pericle), fu David e di Lucia Ellena, nato a Torino il 5 maggio 1893, domiciliato a Torino in via Peschiera 28, scrittore pubblicista ». Carlo Levi fera publier le 15 septembre 1945 par les éditions d’Italia Libera les rapports que Pitigrilli avait envoyés aux services de police fascistes. Le-dit Pitigrilli dut fuir en Argentine et ne revint en Europe, vivant à Paris et rentrant parfois en Italie, à la chute de Peron pour finir ses jours converti au catholicisme et fervent admirateur de Padre Pio. Cependant, concernant le rôle exact de Carlo Levi dans la résistance, l’espion n’a jamais pu véritablement l’identifier. À propos de Pitigrilli, la notice Wikipedia en françaishttps://fr.wikipedia.org/wiki/Pitigrilli, curieusement nettement plus fournie que celle en italien, écrit : « Ayant réussi à s'infiltrer complètement à l’intérieur de Giustizia e Libertà, il alla jusqu'à produire des articles pour la publication du groupe, en les signant d'un faux nom, non sans en avoir prudemment avisé au préalable ses patrons à Rome. Chargé en outre de la surveillance des antifascistes juifs, il rencontra souvent, à Turin, Alberto Levi et Vittorio Foa. À partir de la mi-1934, Pitigrilli s’attacha à découvrir le cerveau derrière l’antifascisme turinois, et crut d’abord que ce devait être Luigi Einaudi ; lorsqu’il se trouva en présence du vrai chef des antifascistes turinois, le peintre et écrivain Carlo Levi, il fut cependant incapable de le reconnaître comme tel, même s’il eut l’intuition que derrière ce personnage se tenait « un monde silencieux et vigilant ». L’agent numéro 343 de l'OVRA décrivit le comité de rédaction de La Cultura comme « une aiguille aimantée sur laquelle se ramasse toute la limaille de fer de l’antifascisme turinois ».

Merci, Marco Valdo M.I., me voilà renseigné quant au « Retour en Cellule ». Cette histoire de notice Wikipedia tronquée en italien me fait penser que certains voudraient là-bas protéger ce protégé de Padre Pio ou empêcher de faire connaître ses méfaits ? Juste une suggestion : un de nos amis italiens des CCG ne pourrait-il pas traduire cette notice française en italien de façon à faire paraître en Italie ce qu’était vraiment ce « monsieur » ? Maintenant, qu’en est-il de la canzone elle-même, quel est son ton, quel est son thème ? Et puis, faire connaître le court-métrage italien L'intellettuale e la spia. Il caso Pitigrilli (https://www.youtube.com/watch?v=3YaSW0A5Yso).

Avec « Retour en Cellule », dit Marco Valdo M.I., on reprend où le temps de la prison s’était suspendu. Comme on le verra, les choses ont peu changé. Carlo Levi ne sait toujours pas beaucoup plus des raisons de son incarcération. Pour le reste, il retrouve les mêmes habitudes, les mêmes nuages dans le ciel, les mêmes bruits, les mêmes gardiens, les mêmes heures à attendre le repas. La seule grande nouveauté, c’est qu’il a changé de cellule et de côté de la prison, ce qui fait qu’au lieu d’être éveillé par le soleil qui entre dans sa cellule, il doit attendre l’heure de son coucher. Et comme il le dit, à cela, il n’y a rien à faire.

De fait, dit Lucien l’âne, le soleil se lève à l’Orient et se couche à l’Occident ; mais au lieu de clairs matins, il a de belles soirées. Il ne nous reste plus qu’à tisser le linceul de ce vieux monde répétitif, monotone, répressif, surveillé et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Voici à nouveau le soleil
Encore incertain après les pluies
Et le bleu du ciel
Toujours plaisant à travers les grilles
De mon séjour officiel.

Je retrouve ces nuages blancs
Qui passent et repassent
Comme à présent le temps
Lentement se tasse,
Égrenant le nouveau printemps.

Revoici les bruits vibrants
Des avions invisibles tout là-haut ;
Revoici les battements clinquants
Des maillets et des marteaux
Rythmant de mêmes instants.

Ceux de l’autre année,
De ces longues heures passées
À guetter le repas de midi,
À mesurer l’insondable après-midi
Qui s’étire vers une autre nuit.

De ma cellule de l’an passé,
Je voyais l’aube venir
Se poser sur mon oreiller.
Le soleil entrait me tenir
Compagnie et me réchauffer.

Cette fois, au contraire,
Il me faut me contenter
D’un matin qui se désespère
Et du soleil à son coucher.
À cela, il n’y a rien à faire.

jeudi 4 avril 2019

MASCARADE

MASCARADE

Version française – MASCARADE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson allemande – MaskeradeReinhard Mey – 1971
Paroles et musique : Reinhard Mey

Maskerade Karl Hofer 1928


Dialogue Maïeutique

Vois-tu, Lucien l’âne mon ami, au fur et à mesure que je pénétrais le sens de cette chanson, je me disais qu’elle décrivait ce que dans nos pays, on appelle de nos jours un cortège carnavalesque ou un carnaval. Pour en avoir le cœur net, je me suis dit que le mieux serait d’en trouver confirmation, par exemple, au dictionnaire et c’est ce que j’ai fait. J’ai trouvé ceci qui correspond assez bien à ce que raconte la chanson : comme définition : Divertissement dont les participants sont déguisés et masqués et comme caractéristique : « le caractère satirique et parodique de ces cortèges de carnaval, héritiers directs des mascarades du Moyen Âge, issues elles-mêmes des saturnales romaines ».

Ce sont de grands moments de folklore, dit Lucien l’âne.

En effet, reprend Marco Valdo M.I. et outre l’Arlequin, personnage d’importation italienne, on y retrouve des personnages typiques des légendes allemandes. Kaspar n’est autre que la figuration de Kaspar Hauser, Jakob le nain est connu en allemand sous son surnom de Zwerg Nase, littéralement : Nain Nez ; dans les faits du conte, il doit son surnom au sort que lui a jeté une fée.

Ah, dit Lucien l’âne, les histoires de fées et de sorts, je connais ça.

Tu ne penses pas si bien dire, réplique Marco Valdo M.I., car toi-même, tu as vécu une aventure qui ressemble à celle de Zwerg Nase ; tous deux vous avez été transformés et pour retrouver votre forme originelle, il vous faut manger lui d’une herbe magique, toi des roses trémières. La différence, outre le fait que Jakob n’a pas perdu sa forme humaine – il est seulement devenu bossu, nain (Zwerg) et pourvu d’un très long nez (Nase) – ce qui l’apparente aussi à Pinocchio, la différence est que toi, tu as voulu conserver ta forme asine, puisque en plusieurs dizaines de siècles, tu n’as pas trouvé le moment de manger les roses trémières salvatrices. Pourtant, on en trouve souvent au bord des chemins. Peux-tu m’expliquer pourquoi ?

C’est que, vois-tu Marco Valdo M.I. mon ami, je n’en ai nullement envie. Je te le dis bien haut, je n’ai aucune envie de recouvrer ma forme humaine. Quelle régression, ce serait ! Il faut comprendre que ma situation est totalement différente de celle de Jakob qu’on avait changé en un nain au long nez, une sorte de Pinocchio ou de Cyrano avant la lettre. Ce sont là des silhouettes, des personnages de théâtre ou de cortège ; des intermittents du spectacle, ils sortent à l’occasion du grand trou noir de la mémoire. Certes, on m’a vu portant des célébrités en de joyeuses entrées, mais en ce qui me concerne ce ne sont que des histoires, des supputations et de plus, mon existence d’âne ne s’est jamais interrompue. Ainsi, il te faut comprendre que manger des roses me ramènerait à une vie où je trouverais rapidement la mort et moi, moi, j’aime vivre.

Ah ! Lucien l’âne mon ami, je comprends parfaitement et j’approuve ton dessein : Ne pas mourir, Lucien l’âne, la belle histoire ! Mais pour en revenir à la chanson, il est un autre personnage, qui lui aussi est en quelque sorte un de nos alters égaux (Si, si : un alter, des alters ; un égo, des égaux, c’est évident). Je veux parler d’Eulenspiegel, que nous connaissons plus familièrement sous le nom de Till. Encore, un immortel. Au dernier refrain, la fête se termine… La fête, le cortège qui n’est autre que la vie elle-même. Finalement, j’y verrais volontiers une danse macabre qui, sorte de carnaval, annonce la mort de l’hiver et appelle le printemps.

Voilà une chanson bien philosophique, dit Lucien l’âne. Mascarade, danse macabre, ainsi va ce vieux monde cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Arlequin a mis son habit de fête.
Les paillettes scintillent quand il danse et saute,
Et la foule au bord de la rue ravie jubile
Quand le squelette maigre rate un poirier
Et titubant, perd son équilibre
Et que le masque devant son visage est arraché.
La foule agite des petits drapeaux de papier multicolores,
Mange des saucisses, des frites, boit du Coka et de la bière.


Six et demi, Kaspar boite à six heures et demie,
D’un seul bras, il présente arme.
Six et demi, il trébuche et tombe à sept heures et demie,
La foule hurlante rit de ses larmes.
Il crie si quelqu’un veut l’aider,
Mais personne ne répond, et alors, il se couche, figé
Sur le pavé qui sous ses yeux, se brouille
Dans la fumée d’amandes grillées et de cannelle.


Jakob le nain passe par là, soutenu par des béquilles,
Quand il titube, ses yeux brillent.
Et il porte un nez en carton devant sa figure.
On ne voit pas qu’il a perdu le sien à la guerre.
Eulenspiegel, le ludion, vient aussitôt,
Son bonnet et son habit sont décorés de grelots
Qui tintent et qui sonnent, quand il les émoustille
Et Jakob le nain bat le rythme avec ses béquilles.


La guerre s’achève, la bataille finit.
Et la foule ivre chante, se balance et rit.
Et en braillant, s’engage dans la marche triomphante
Au bout d’un moment, même la fanfare s’arrête.
Seul un vent froid balaie le terrain de parade déserté,
Agite de petits drapeaux et des papiers, pousse la poussière
Et dans sa danse ronde, fait rouler les canettes de bière.
C’est au meilleur moment, mes amis, qu’il faut s’arrêter !

mardi 2 avril 2019

TRAVAILLER AVEC LENTEUR (2019)




TRAVAILLER AVEC LENTEUR (2019)

Version française – TRAVAILLER AVEC LENTEUR – Marco Valdo M.I. – 2019 (2010)
Chanson italienne – Lavorare con lentezza – Enzo Del Re – 1974





« Une des figures les plus radicales de l’alternative politico-musicale des années soixante. Utilisant comme instrument une chaise et demandant comme cachet le minimum syndical de la paie d’une journée de travail d’un métallo, Del Re avait coutume de se lancer dans des performances imprévisibles et provocantes, de vrais marathons par lesquels il entendait représenter et dénoncer l’infinie répétitivité du travail en usine. À une époque où le refus du travail avait une valeur morale et idéale, Del Re a représenté l’utopie la plus avancée de la rébellion et de la dénonciation [du travail]. Tout en étant diplômé du Conservatoire de Bari, il avait en fait refusé les instruments classiques pour adopter des matériaux pauvres et de récupération (cartons, objets usuels) avec lesquels il transformait ses chansons en récitatifs monodiques avec un accompagnement rythmique très soutenu. Aujourd’hui, Del Re, le dernier chantauteur de Mola di Bari, comme il se définit lui-même, sa longue barbe blanche, ses yeux paisibles et pétillants, il appartient à la multitude de ceux qui résistent. Il s’accompagne toujours en jouant d’objets de la vie de tous les jours, qui remplissent parfois une fonction symbolique, comme quand il utilise une valise comme percussion, pour raconter l’émigration. »


Tu vois, Lucien l’âne mon ami, dit Marco Valdo M.I., j’ai traduit ce commentaire, cette introduction à la chanson d’Enzo Del Re. Je ne le fais pas toujours, mais cette fois, je voulais le faire, car j’aime beaucoup ce qui est dit de ce chantauteur. Oui, je sais, ce mot de chantauteur n’existe pas dans les dictionnaires de langue française. Ils n’ont qu’à l’y mettre, car c’est vraiment quelque chose de particulier que ces chantauteurs qui écrivent ou inventent des chansons qui racontent vraiment quelque chose, ces artistes qui parlent de la vraie vie, qui s’en vont dans l’air et les rues porter le message de révolte, qui construisent une pensée, qui prennent leur parti dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’accroître impitoyablement leur puissance, leur richesse et leurs privilèges.

Moi, dit Lucien l’âne tout ragaillardi, il me rappelle Homère, tu sais bien l’aède aveugle qui nous a conté l’Odyssée et l’Iliade ou les aèdes du Sud, ceux de Méditerranée qui, encore aujourd’hui, en ont continué la pratique. Il y en a même qui se bandent les yeux pour pouvoir s’isoler du monde (comme devait l’être Homère) et retrouver le chant intérieur, le rythme qu’il imprime en frappant le sol d’un bâton.

C’est exactement ça. Je te ferai lire un jour ce qu’en raconte Carlo Levi, dit Marco Valdo M.I. Cela dit, Del Re redonne à la chanson, comme bien des autres en Italie (à mon sens plus qu’en région de langue française), toute sa place comme instrument de lutte et comme lieu de pensée, de philosophie quotidienne et populaire. C’est important, cette pensée qui s’incarne ainsi, cette résistance à la lobotomisation télévisuelle et médiatique. Une pensée faite main, une philosophie artisanale, une invocation à la révolte artistique. En somme, il nous montre plusieurs choses qui me plaisent bien : d’abord, que l’art, la chanson, la poésie sont les armes de la révolte, en quelque sorte subversives par nature (sinon l’art, la poésie, la chanson sont vides de sens et de substance et se dissolvent à peine esquissées); l’autre chose, c’est – souviens-toi que Pierre Valdo fut le fondateur de la fraternité des pauvres de Lyon – sa volonté de mettre son « cachet », je cite, au « minimum syndical de la paie d’une journée de travail d’un métallo ».

C’est rare, en effet, dit Lucien l’âne.

C’est rare, c’est plein de sens et c’est honnête. C’est une manière d’affirmer l’égalité et d’affirmer une volonté de ne pas tirer profit des autres. C’est l’antipode de la manière dominante. De même, pour en venir à la chanson, elle exprime très bien le meilleur conseil qui se puisse donner à un « travailleur » (à quelqu’un ou quelqu’une qui est contraint au travail « libre » – Arbeit macht frei !). Travailler avec lenteur – « Festina lente ! » (Hâte-toi lentement, disait Auguste). Évidemment, c’est le contraire de l’idée démente de « compétitivité », c’est le refus du monde de la concurrence, c’est le refus de la productivité ; mais, regarde comment vont les choses, c’est aussi agir lentement pour épargner le travailleur – ce qui est essentiel, et bien faire son travail, ce qui l’est aussi. Car actuellement, malgré toutes leurs prétentions, les choses résistent elles aussi à la vitesse, à la précipitation et les objets (les services, les journaux) deviennent de plus en plus des machins, de la camelote. « Chez ces gens-là, Monsieur, on ne pense plus On court ».

Nous les ânes, on a toujours fait ainsi : travailler avec lenteur, avancer avec lenteur. C’est notre devise. C’est pas qu’on refuse de faire les choses, mais on veut les faire à notre rythme, faire les choses utiles et seulement celles-là et les faire bien pour le plus grand « profit » de tout le monde. J’entends bien, le profit réel, l’agrément que l’on se partage et pas cette escroquerie financière qu’ils nomment pareillement « profit ».

Ne sois pas gêné, Lucien l’âne mon ami, d’user des mots. Ce n’est pas juste de décrier ce beau mot de profit au prétexte qu’ils nous l’auraient volé lui aussi. Il n’y a rien de désolant à tirer profit des choses à partir du moment où le profit est partagé, où le profit est collectif, où le profit « profite » à chacun et à tous, qu’il n’est pas accaparé par certains. À propos de mots volés, il y en a beaucoup, mais je te laisse les deviner.

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Travailler avec lenteur
Sans faire aucun effort :
Qui est rapide se fait mal
Et finit à l’hôpital.
À l’hôpital, il n’y a pas de place
Et on peut y mourir vite.

Travailler avec lenteur
Sans faire aucun effort :
La santé n’a pas de prix
Dès lors, ralentir le rythme :
Pause, pause, rythme lent,
Pause, pause, rythme lent,
Toujours en dehors du moteur,
Vivre au ralenti !

Travailler avec lenteur
Sans faire aucun effort :
Je te salue, je te salue,
Je te salue du poing fermé ;
Dans mon poing, il y a la lutte
Contre la nocivité.

Travailler avec lenteur
Sans faire aucun effort :

Travailler avec lenteur,
Travailler avec lenteur,
Travailler avec lenteur,
Travailler avec lenteur,
Travailler avec lenteur !