mardi 19 juin 2018

Le Guet-apens

Le Guet-apens


Chanson française – Le Guet-apens – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 58
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXII)



Sais-tu, Lucien l’âne mon ami, ce qu’est un guet-apens, puisque tel est le titre de la canzone ?

Et comment que je le sais, dit Lucien l’âne en secouant ses oreilles noires comme le basalte, c’est une embuscade, un piège, un traquenard tendus sur la route de quelqu’un, de quelques uns, de plusieurs, de groupes, de troupes et même, d’armées entières ; voilà ce que c’est un guet-apens ou alors, je me trompe du tout au tout.

Non, non, Lucien l’âne mon ami, répond Marco Valdo M.I., tu ne te trompes absolument pas. C’est bien ça. Ainsi, tu sais ce dont la canzone va raconter : l’histoire d’une embûche que nos deux amis Till et Lamme vont tendre à ces maudits (faux) prédicants qui préparent un attentat contre le Taiseux. Mais enfin, ce que font là Till et Lamme est un acte de guerre, mais de bonne guerre puisque guerre il y a et qu’ils sont bien forcés de la faire.

Comment ça, dit Lucien l’âne, ils sont bien forcés de la faire, de bonne guerre ?

Souviens-toi, Lucien l’âne mon ami, Till et Lamme étaient de pacifiques et gentils garçons qui étaient venus au monde pour vivre et qui n’avaient en tête que le goût et le plaisir de vivre et qui à part quelques niches, ne faisaient jamais de tort à personne. Souviens-toi, sous prétexte d’Inquisition, on a fait mourir Claes, le père de Till, sur le bûcher après l’avoir méchamment torturé. On a torturé Soetkin sa femme et la mère de Till et Till lui-même. Et des scènes similaires se sont répétées à l’infini dans tout le pays avec en plus des massacres, des sacs, des saccages, des ravages, d’odieuses persécutions. Et Till qui ne songeait qu’à vivre sa vie, qu’à vivre en liberté s’est trouvé contraint à prendre la fuite, à vivre en exil permanent et à se faire gueux parmi les Gueux. C’est le thème de la Légende que cette marche vers la liberté : liberté de vie, liberté de choix, liberté de paroles, liberté de conscience, liberté de circulation, liberté d’alimentation, liberté d’opinion, liberté de pensée. Toutes ces libertés imposaient une lutte longue et difficile pour la libération de l’être humain vis-à-vis des tutelles et des dominations.

En somme, dit Lucien l’âne, la liberté de l’individu dans un monde sans frontières. Si j’applaudis des quatre petits sabots à cette revendication libertaire, laisse-moi te dire qu’on est encore loin d’y satisfaire. Il y a encore des religions, des églises, des partis, des pouvoirs, des frontières, des armées et plein d’autres choses aussi absurdes et aussi détestables. Cela dit, je comprends la révolte de Till et à sa place, j’aurais fait pareil, car comme disait le Taiseux : « Point n’est besoin d’espérer pour entreprendre, ni de réussir pour persévérer », surtout en matière de liberté où les obstacles et les ennemis sont impitoyables, puissants et nombreux. J’aurais comme lui organisé ce guet-apens dont parle la canzone. Car, ce n’est pas faire la guerre que de s’en défendre. C’est même souvent le seul moyen de s’en débarrasser. Ainsi, dans la Guerre de Cent Mille Ans, par exemple, il faut insister sur le fait que ce sont les riches et les puissants qui font la guerre aux pauvres et aux faibles afin de maintenir leur domination, de conserver ou d’accroître leurs privilèges, d’augmenter leurs richesses et ainsi de suite. Que les pauvres soient contraints de s’en défendre pour pouvoir vivre leur vie, y compris par les armes, la rébellion et tous autres moyens, n’est que de la légitime défense. Mais dis-moi deux mots de la chanson dont jusqu’à présent je ne connais que le titre.

Oh, la canzone décrit de manière assez détaillée le guet-apens et tellement que je te laisse le plaisir de découvrir ces détails, car on a dit l’essentiel.

Bien, je vais de ce pas examiner les détails et pour l’heure, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde traître, vénal, dominateur, dogmatique, religieux et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Lamme dit : Ces prédicants traîtres. Honte sur eux !
Ils sont trois, nous sommes deux.
Ces assassins veulent tuer le Taiseux.
Allons les attendre sur le chemin. Malheur à eux !

Patience et silence encore un moment !
À l’écart, préparons le guet-apens.
Assis sur le talus, je serai mendiant,
Dit Till, je les retiendrai en parlant.

Lamme, avec mon arquebuse, va te cacher
Là dans le taillis entre les rochers.
Quand comme le corbeau, je croasserai,
Il te faudra tirer, recharger et tirer.

Quand viennent les prédicants,
Till tend son chapeau suppliant.
Messires, je suis carrier, j’ai le dos cassé,
Le patron ne veut rien me donner.

Messires, dit Till, il fait froid,
Quand criera le freux ,
Un vent d’acier vous frappera,
Un vent de Gueux, je suis Gueux !

Les trois avancent aussitôt
Sortant leur bragmart.
Alors, Till sort son couteau
Et recule dans le noir.

Till dit : le vent de plomb va souffler,
Canailles, votre crevaille va venir.
Till croasse et Lamme tire.
Deux fois, l’arquebuse a parlé.

Une fumée bleue monte de la broussaille,
Deux prédicants sont tombés,
Le troisième continue la bataille
Un dernier tir vient l’arrêter.

Tu es blessé, mon ami doux, dit Lamme
Dis quelque chose, Till ! Parle !
Ils sont tous morts les prédicants.
Tu ne mourras pas, j’essuie ton sang.

Ces assassins ont des bedaines de florins,
Lamme prend l’argent et jette les corps.
Ce Vent d’acier ne soufflera pas la mort.
Et vers Huy, les ânes reprennent leur chemin.

Les trois Prédicants


Les trois Prédicants


Chanson française – Les trois Prédicants – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 57
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XXII)





Mon ami Lucien l’âne, il te souviendra que Till et Lamme s’étaient retrouvés près de Namur, où Lamme avait abouti toujours en quête de sa femme et pêchait en Meuse le sandre et le gardon. Après avoir croisé une espionne, réelle ou supposée, les deux compères s’étaient acheté deux ânes : Jef et Jean, afin de reprendre leur pérégrination vers Maestricht, où Till devait pénétrer afin de porter les messages du Taiseux.

Certes, dit Lucien l’âne. On en était là de l’histoire.

Cette fois, reprend Marco Valdo M.I., Till et Lamme continuent à longer le fleuve et s’arrêtent en fin de journée dans une auberge à l’enseigne « Chez Marlaire ». Pour ta gouverne, je signale que Marlaire est un prénom, même si à présent, il est plus usité comme nom de famille. En fait d’auberge, il faut se souvenir qu’il en est de toutes sortes. Ici, disons, c’est une halte sur le bord du chemin, tenue par une seule personne.

Sans doute le dénommé Marlaire lui-même, dit Lucien l’âne. Je me souviens très bien, moi qui ai parcouru tant de chemins depuis tant de temps, je me souviens très bien à quoi peuvent ressembler ce genre d’endroits. La plupart du temps, il s’agit d’une seule pièce où le voyageur ou le passant peut se faire servir à boire et à manger et se poser un peu à l’abri. Ça n’a rien de ce qu’on appelle aujourd’hui une auberge ; ça tient plus de la gargote ou du boui-boui. Ainsi donc, nous voici à nouveau dans une auberge et peut-être même, y trouvera-t-on un espion ?

Exactement, Lucien l’âne mon ami, il y a un espion et cette fois-ci, un vrai de vrai, un agent au service du duc (d’Albe), un papiste acharné qui va tenter de tirer les vers du nez de Till et de Lamme. Ces derniers, malheureusement pour l’espion, ne sont pas nés de la dernière pluie et vont aisément retourner la situation en trinquant avec le patron. C’est ainsi qu’ils vont découvrir un complot hispano-catholique, à l’évocateur nom de code « Vent d’Acier », qui a comme but d’assassiner le Prince d’Orange et qu’ils vont repérer le commando chargé de cette mission, composé de « Trois Prédicants », de vrais catholiques se faisant passer pour des réformés. Voilà toute l’affaire.

Ce n’est pas rien, dit Lucien l’âne. Ce qui me stupéfie un peu, c’est pourrait imaginer une affaire du genre actuellement.

Oh, dit Marco Valdo M.I., tu as parfaitement raison et il circule d’ailleurs toute une littérature à ce sujet et la presse raffole de telles nouvelles.

Et même, dit Lucien l’âne péremptoire, de tels complots existaient déjà dans la plus haute Antiquité. On s’y assassinait à tours de bras. En fait, dès qu’il y a du pouvoir, il y a des conflits qui s’installent et des complots qui s’élaborent. Songe seulement à la mort de Pompée et à celle de Jules César. Pour le reste, il nous faut reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde méfiant, complotant, espionnant, mentant et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



À l’enseigne « Chez Marlaire », un lieu convenable
Ayant bu maint flacon,
Mangé force poissons,
Till et Lamme s’attardent à table.

L’hôte est bavard comme une pie,
Bon catholique, papiste en diable,
Maudit les rebelles et l’hérésie,
Espion pour sûr, mouche véritable.

Il trinque, il questionne
Il ruse, il demande à voir ;
Les passes signés du duc l’impressionnent.
L’hôte dit : Buvons au duc, notre espoir.

En quoi prend-on le rat, le mulot ?
En ratière, en mulotière.
Et qui est le rat, qui est le mulot ?
Orange l’hérétique, le prince de l’Enfer.

Trois beaux prédicants
Réformés, de forts soudards
Des bonshommes vaillants
Vont venir un peu plus tard.

Dieu est à nos côtés ;
Trois beaux prédicants réformés
Viennent par la route de Huy
Pour eux, je verse, je cuis.

Vrai catholique et faux Gueux,
Vent d’Acier tranchera au nom de Dieu
Le cou du merle de Nassau ;
Il l’empêchera de siffler encore bientôt.

Et Till trinque et l’hôte boit.
Je bois au roi et au duc, santé !
Je bois aux prédicants et à Vent d’Acier !
Je bois au vin, je bois à moi, je bois à toi !

Alors, enfin fin soûl, l’hôte s’endort.
Et Till dit : Lamme, filons dehors
Attendre ces vilains oiseaux-là,
Ces noirs corbeaux du roi.

Ils viennent de Marche-les-Dames,
Le long des rochers au bord de Meuse.
Tendons un piège aux truands,
Il nous faut occire ces prédicants.

dimanche 17 juin 2018

L’Auberge de Sambre et Meuse


L’Auberge de Sambre et Meuse


Chanson française – L’Auberge de Sambre et Meuse – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 56
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – III, XVII-XVIII)

Le caporal Trim et le Capitaine - Oncle Toby refont le siège de Namur dans le jardin.


L’Auberge de Sambre et Meuse, voilà encore un étrange titre, dit Lucien l’âne, qui trouverait mieux sa place dans un guide pour voyageurs. Il me rappelle cette auberge bavaroise que tu fis dans le temps. Donc, si l’auberge bavaroise se situait dans l’Allgau en Bavière, celle-ci doit se situer tout près de Namur ou carrément dans ma ville, où la Sambre conflue avec la Meuse. Comme dans l’épisode précédent, Till revenait du Cambrésis en passant par Mézières et puis, la vallée de la Meuse pour accomplir sa mission qui est, si je me souviens, de pénétrer dans Maestricht assiégée par les troupes espagnoles, Till devait immanquablement passer par cette ville.

Oui, dit Marco Valdo M.I., c’est effectivement ce qui se passe et ce que raconte la chanson. Avant d’aller plus avant dans les aventures namuroises de Till, je voudrais mettre un petit accent sur le rôle de cette ville qui depuis des siècles sert de verrou pour contrôler le trafic terrestre entre la mer, les plaines flamandes et brabançonnes et le relief ardennais ou condruzien et le trafic fluvial entre la France, le Pays de Liège, le Limbourg, la Saxe et les ports de la Mer du Nord. Les Romains y avaient déjà installé un lieu fortifié. Cela dit, Till descendant par les rives de Meuse devait nécessairement y passer. Il y retrouve Lamme qui cherche sa femme – ce qui est un des leitmotive de la Légende et dès lors, un trait qu’on ne peut ignorer. Tout comme son embonpoint et pour Till, l’évocation de Nelle et de Katheline.

Bien sûr, dit Lucien l’âne, mais il me semble aussi que Jef, l’âne de Till qu’on a déjà rencontré et qui ne peut pas plus être négligé.

Certainement, répond Marco Valdo M.I., d’ailleurs, dans cette chanson, les ânes se multiplient. Jef hérite d’un compagnon qui se nomme Jean. Jef porte Till, Jean porte Lamme.

Oh, dit Lucien l’âne en riant aux éclats, il doit avoir une force phénoménale, ce Jean, car porter Lamme et sa bedaine n’est pas une mince affaire. D’autre part, si je ne me trompe, tu dois bien connaître les lieux, toi, Marco Valdo M.I., car tu as résidé un temps sur le sommet de cette colline, du côté d’où l’on voit toute la vallée de la Sambre sur des kilomètres.

C’est exact, Lucien l’âne mon ami, mais c’était il y a bien longtemps et je ne sais si le lieu où je résidais est encore tel que je l’ai connu. Cela dit, la citadelle et la Meuse étaient de l’autre côté, sur l’autre versant. Disons que la citadelle regardait le soleil levant et nous le soleil couchant. De plus, ce n’était pas au temps de Till, la même citadelle qu’aujourd’hui ; cette dernière ne fut construire qu’un siècle plus tard, si pas un siècle et demi. Au temps de Till, l’artillerie commençait seulement à détruire les fortifs, les gens et le monde. La Guerre de Cent Mille Ans avait encore des côtés artisanaux, mais les choses ont mal évolué depuis.

N’était-ce pas, Marco Valdo M.I. mon ami, dit Lucien l’âne solennellement, cette citadelle qui fit l’objet d’un siège et d’une prise d’assaut un siècle et demi plus trad et que l’Oncle Tobie faisait soigneusement reconstituer, avec pioche, pelle, bêche et râteau, par le caporal Trim sur le demi-arpent derrière le potager à Shandy, lors même que grandissait au monde le brave Tristram ?

Celui-là même qui fit tant rire Diderot, répond Marco Valdo M.I. ; souviens-toi de l’activité de la main de la béguine, ravissante infirmière, au-dessus du genou de Trim, dont ne saura jamais l’aboutissement et pour en revenir à la chanson et à l’auberge, on y découvre une scène où Lamme chasse une espionne qui ensorcelle Till et où le brave Goedzak finit par retirer – manu militari – Till des griffes de cette Mata Hari mosane.

Houla, dit Lucien l’âne, tout cela m’intrigue, voyons ça de plus près. Puis, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde toujours aussi guerrier, militarisé, espionné, lâche, tueur et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En Meuse, Lamme pêche le sandre et le gardon.
Till arrive, sa bonne arquebuse à la main,
Lamme interpelle son compagnon.
As-tu vu ma femme sur ton chemin ?

Lamme est triste comme un cloîtré,
Son cœur est gros comme une baleine,
Il mange tant pour se consoler.
On le voit à sa bedaine.

Demain, dit Lamme, on partira
Chercher ma femme ; on achètera
Un âne pour chacun. On les nommera
Jef et Jean, comme il se doit.

Juste deux gueux devisant :
L’un sur Jean ;
L’autre sur Jef ;
Entre eux deux, point de chef,

Califourchonnant côte à côte,
Face au soleil levant,
Sous les pluies grêleuses et le vent,
Vers les crêtes, ils montent les côtes.

Une jambe de-ci, sur leur baudet,
Une jambe de-là, ils allaient.
Pendant ce temps, à Damme, Nelle cousait
Et Katheline, le feu dans la tête, délirait.

Monsieur du Soleil, dit Till rieur,
Bénissez les pauvres pèlerins,
Réchauffez-nous le cœur !
Lamme dit : J’ai faim.

À l’auberge à la table si bonne,
Lamme se lamente et mange ;
Autour de la fille, Till tourne.
Lamme dit : C’est une espionne.

Corde, glaive et potence,
C’est une espionne, n’y va point !
Et la fille rit d’impertinence
Et Lamme lui montre le poing.

Et Lamme retient Till par le corps ;
Et Till rue et Till se démène encore.
Et Lamme dit : « Je vais faire ma crevaille
De rire. Il vaut mieux qu’on s’en aille. »

vendredi 15 juin 2018

LE COMBAT ENTRE CARNAVAL ET CARÊME


LE COMBAT ENTRE

CARNAVAL ET CARÊME
 
Version françaiseLE COMBAT ENTRE CARNAVAL ET CARÊME – 2018
d’après la version italienneLOTTA TRA CARNEVALE E QUARESIMA – Krzysztof Wrona – 2014
d’une chanson polonaise –Wojna postu z karnawałemJacek Kaczmarski – 1992
Texte et musique : Jacek Kaczmarski
De son
album homonyme inspiré du tableau de Pieter Brueghel (ou Bruegel) l'Ancien
Texte tiré de http://www.kaczmarski.art.pl/index.php




Dialogue maïeutique

L’autre jour, dit Marco Valdo M.I., on parlait de Jérôme Bosch qui était le protagoniste d’une chanson polonaise, écrite et interprétée par Jacek Kaczmarski. Comme elle m’avait beaucoup plu, je me suis intéressé à d’autres chansons du même avec cette condition complémentaire qu’elles soient traduites dans une langue que je maîtrise plus ou moins ; en l’occurrence, l’italien. La chance veut que dans les Chansons contre la Guerre, il y ait un contributeur polonais de grande qualité qui ouvre le spectre des CCG sur le monde inexploré de la chanson polonaise contemporaine (ou presque) et même au-delà, vers d’autres langues et cultures slaves.

En effet, dit Lucien l’âne, c’est une grande chance.

Mais en plus d’amener des chansons dans ces langues que je ne connais absolument pas, il en fait de très remarquables versions italiennes. Riccardo Venturi le fait aussi, mais il y a tellement de chansons dans tellement de langues qu’on n’est jamais trop à collaborer, ni trop à proposer de nouvelles chansons, ni trop à en proposer des versions dans l’une ou l’autre langue. Moi, comme tu le sais, je m’en tiens au français et à quelques langues proches – italien, espagnol, allemand, qui servent en quelque sorte de ponts qui permettent le passage depuis les autres langues. Dès lors, il est évident que les contributions de Krzysztof Wrona sont précieuses et en tout cas également, il me paraît juste et nécessaire (ou l’inverse) de connaître et de faire connaître Jacek Kaczmarski.

Mais, dit Lucien l’âne, il est mort il y a quinze ans.

Raison de plus, reprend Marco Valdo M.I., car il est d’une grande originalité. Je prends l’exemple de cette chanson et de celle que j’ai traduite précédemment : MAÎTRE HIERONYMUS VAN AKEN DE BOIS-LE-DUC, DIT JÉRÔME BOSCH, qui découlent du fait que Jacek Kaczmarski est fort intéressé par la peinture et qu’il a fait diverses chansons autour du travail des peintres. C’est pas banal et démontre une certaine ambition qui dépasse les frontières habituelles de la chanson. Cette fois, il s’agit de la description d’un tableau de Pieter Brueghel l’Ancien, intitulé « Het gevecht tussen carnaval en vasten », daté de 1559. Il n’est pas le seul à avoir abordé ce sujet, notamment des peintres issus de l’atelier de Jérôme Bosch. Tout cela m’intéresse encore plus du fait que Pieter Brueghel est un contemporain de Till, qui – comme tu le sais – est le héros de la Légende écrite par Charles de Coster, une légende que je mets en chansons.

Oh, dit Lucien l’âne, décrire des tableaux en chansons est certainement une riche idée, mais étrange. Enfin, pas si étrange que ça quand on y réfléchit puisque les tableaux racontent et scénarisent des histoires.

C’est, Lucien l’âne mon ami, précisément le cas de celui de Brueghel qui met en scène, à la façon des allégories, les deux moments antagonistes du monde que sont le Carême (ou le dénuement imposé) et le Carnaval (la profusion – un moment – reconquise) et par ce biais, il fait resurgir les contrastes qui meublent nos sociétés. Et par contraste justement, on voit apparaître la situation difficile du peintre dans un monde corseté par les églises et les croyances. Comme dans certaines peintures antérieures, le vrai sujet, le véritable endroit d’expression du peintre était dans tout ce qui était accessoire au sujet principal imposé, au sujet obligé – la Vierge, la Crucifixion, etc. : les personnages secondaires, le paysage, le décor ou alors, même quand il peint les personnages centraux, le peintre dévie quelque peu son art et les représente en introduisant de subtiles nuances dans leur allure, leur costume, leur posture, etc.

En somme, dit Lucien l’âne, l’art est codé et comme pour la musique et les chansons, il suffit de décoder. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde inculte, vénal, dogmatique, corseté et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Une cohue insolite se presse sur la place du marché du centre,
Aux fenêtres, aux portes et au puits, dans l’église et dans la taverne.
La fourmilière disparate des marchands, des moines,
Des bouffons et des nains essaime au milieu du tapage.

Le travail est un jeu, la distraction est un travail :
Les dés roulent par terre, les cartes remplacent la limaille,
Qui ne joue pas, ne compte pas, ceux qui jouent – pardonnent,
Dans cette foule, on ne peut distinguer personne.

Sous le porche du temple, on voit sur une nappe des croix d’argent à trois sous,
Des pénitents sortent par la porte latérale, absous,
Parmi les moines, des mendiants implorent agenouillés dans la poussière ;
On ne réussit pas à distinguer, qui est un saint et qui un tartuffe.

Toute la ville est bancale,
Vieillards et ou jeunots même
Ne savent si Carême est Carnaval
Ou Carnaval Carême !

Toute la ville est bancale,
Vieillards et ou jeunots même
Ne savent si Carême est Carnaval
Ou Carnaval Carême !

Maître Carnaval est monté sur son baril de cent litres
Sa boudine sert de bouclier, le rire gras sur son visage fait son heaume.
Il a fixé la tête grillée d’un porcelet sur sa lance,
Elle sera bouffée ; à l’orgie, ce sera un butin à prendre.

Face à lui – un trône de bois tiré par des prêtres,
Et sur le trône, est engoncé l’apôtre émacié de Carême.
Pour la victoire, il demande pardon à Dieu, par avance,
Il empoigne la Rame de Pierre à la place de sa lance.

Les factieux se bombardent de slogans et de prières,
Le ménestrel chante comme une vache qui vêlaille.
Dans la taverne pleine à craquer, le populaire attend l’heure,
Un enfant agite son petit drapeau – il y aura une grande bataille !

Toute la ville
est bancale,
Vieillards et ou jeunots même
Ne savent si Carême est Carnaval
Ou Carnaval Carême !

Toute la ville est bancale,
Vieillards et ou jeunots même
Ne savent si Carême est Carnaval
Ou Carnaval Carême !

Assis à la fenêtre, je regarde de haut, j’ai à l’œil le monde entier,
Je vois, qui vole quoi, qui trompe, ce qu’il cherche dans le tumulte.
À la brune, j’irai à l’église, je confesserai mes péchés,
De nuit, je ferai un tour sur la place pour ramasser les restes.

Avec ça, je réjouirai votre miséreux peuple bien-aimé
En lui offrant une grandiose noce carnavalesca-quadragésimale.
Pour révéler en votre compagnie toute la vérité :
Mon âme – désire le carême, mon corps – le carnaval ! ! !