samedi 12 mai 2018

Le Bois à brûler


Le Bois à brûler


Chanson française – Le Bois à brûler – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 39

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XII, XIII, XIV)



Plus nous voudrons te mettre en garde,


Plus tu voudras sauter par la fenêtre.



 « Le Bois à brûler » ?, demande Lucien l’âne, de quel bois peut-il s’agir ? Et que chante donc une chanson qui porte un titre qu’on dirait inspiré d’une réclame de commerce ?

Oui, Lucien l’âne mon ami, on pourrait interpréter pareillement ce titre, mais comme tu vas le voir, il n’est en rien un slogan de scierie. Il s’agit de tout autre chose. Je m’en vais te situer tout ça.
Après avoir assisté à l’éprouvant spectacle du frère mineur Adriaensen (qui se terminait par Ainsi soit-il !, éructant contre les Réformés, les luthériens, les calvinistes, les adamites, les anabaptistes, les libertins et que sais-je encore, Till et Lamme s’en revont sur les chemins. Tout comme on les avait vus sillonnant le Hainaut quelques temps auparavant, à Mons, à Valenciennes, les voici arrivés à Gand. C’est Till qui mène le duo toujours à la recherche des Sept, diffusant toujours le message d’alarme, toujours avertissant les gens du danger qui les menace.

En Hainaut, voilà qui m’intrigue, dit Lucien l’âne. Que se passe-t-il là-bas ?

Tu fais bien de le demander, répond Marco Valdo M.I., j’allais justement te le dire. D’abord, il me faut indiquer qu’en ce temps-là, le Hainaut, dit le Comté de Hainaut ou de Hennau ou de Haynau ou encore autrement, était l’ancien pays des Nerviens, une région à part entière, comprise entre la Sambre et l’Escaut, entre le Cambrésis et le Namurois. On y relevait notamment, les villes de Mons et Valenciennes, une région où va bourgeonner assez tôt l’esprit libre, ferment de la réforme. Il a d’ailleurs fallu qu’en Hainaut, Marie de Hongrie et Marguerite de Parme s’activent fort pour qu’on réprime les dissidents. L’activité inquisitoriale n’y était pas trop bienvenue. Mais finalement, on appliqua rudement comme ailleurs dans les Pays-bas ce que Till appelle la « royale médecine », à l’efficacité redoutablement létale.
Enfin, pour la gouverne générale, on rappellera que le terme (bon) chrétien désigne un réformé ; le mot catholique désigne un catholique.

J’ai suivi avec grand intérêt tes explications, Marco Valdo M.I. mon ami, mais j’aimerais quand même aussi que tu m’éclaires à propos de ce « Bois à brûler ».

En effet, Lucien l’âne mon ami, tu as raison de me le rappeler ; je l’avais perdu de vue. N’empêche, voici de quoi il s’agit. La scène est la suivante : Till est couché à terre sur la place du marché de Gand, il y a du monde, on regarde ce curieux personnage qui, comme un éclaireur dans le western pose l’oreille sur le sol pour entendre venir l’ennemi, ou sur le rail pour écouter venir le train. Comme tu le devines, c’est une mise en scène, une fausse pitrerie, un truc de saltimbanque pour éveiller l’intérêt des gens, pour susciter leur curiosité et pouvoir répandre le message d’alerte des Gueux, dont Till est un envoyé secret.
Qu’entends-tu ?, demandent les gens à Till toujours à terre. « J’entends pousser le bois à brûler les hérétiques. », c’est évidemment une image, mais une image forte, qui frappe l’imagination. Même si les bourgeois (les habitants de la ville) le traitent de fou, le message est passé et s’est inscrit dans les têtes. Et puis, on le tient pour un pitre, ce qui permet à Till de poursuivre sa route.

Eh bien, merci, Marco Valdo M.I. mon ami, me voilà informé. Il est temps à présent de reprendre notre tâche, car de la même façon que Till nous avons à faire et il nous faut tisser le linceul de ce vieux monde malade du pouvoir, pesant, lourd, étouffant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Las de marcher, Till et Lamme

Se reposent au bord du canal

Et regardent passer hommes et femmes,

Hanche contre hanche, un peu bancals.



Till, triste sans Nelle, a soif ;

Lamme, faux veuf, a faim.

Ils cherchent une taverne

Et finissent à la Blauwe Lanterne.



À Gand le lendemain, Till mène grand tapage ;

Il ameute la ville, il sème l’alarme.

Partout, il crie « Aux armes ! Aux armes ! »,

Il appelle les gens au courage.



Sur la place, couché à terre,

Till feint d’entendre une rumeur.

Que guettes-tu ainsi à cette heure ?

Les bourreaux de la terre des pères.



J’entends pousser le bois à brûler les hérétiques.

J’entends venir les gens d’arme ibériques.

J’entends le pas des mercenaires du roi.

Il est fou, disent les bourgeois.



L’autrefois, en Hainaut, à Mons, à Valenciennes

Les placards avaient déjà fait tant de tort.

À Enghien, à Ghlin, à Avesnes,

Pour les bons chrétiens, rode la mort.



Till s’en va de taverne en taverne ;

Il parle aux réformés,

Il dit aux catholiques épris de liberté

Leur avenir en berne.



Till dit : « Quand on est bien portant,

Être soigné contre son gré

Est assez désolant

Et ruine la santé. »



Les placards et l’Inquisition

Ont le grand dessein

De faire l’œuvre saint

De purger l’hérésie, de saigner la raison.



À coups de canons souverains, de couleuvrines,

Nous soignera cette royale médecine.

Riez à présent, mais fuyez demain

Ou soyez en armes quand sonnera le tocsin.



vendredi 11 mai 2018

Ainsi soit-il !

Ainsi soit-il !


Chanson française – Ainsi soit-il !– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 38

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)



Comme tout le monde le sait, Lucien l’âne mon ami, les meilleures des choses ont une fin.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, voilà une sentence d’une banalité extrême. Que peut-elle bien dissimuler ? Et ce titre, tout aussi banal, que peut-il présager ?

C’est ce que nous allons voir, Lucien l’âne mon ami, et d’abord, je t’annonce que cet « Ainsi soit-il ! » est le dernier volet du sermon de Cornélis et l’« Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il ! » en est l’ultime expression. Le sermon d’Adriaensen, qui dans cette histoire est une pièce maîtresse de la défense catholique, comporte donc quatre parties. Dans Le Sermon de Cornélis, le dénonciateur en chaire s’en prenait aux têtes de la Réforme, il vilipendait Luther, Servet, Calvin et d’autres ; dans Honte sur vous !, il s’en prenait à la tiédeur, la mollesse, si ce n’est à la lâcheté de ses ouailles catholiques et tentait de les stimuler pour qu’ils fassent barrage aux nouvelles croyances ; dans Les Apôtres, il ridiculisait et malmenait les prédicants protestants qui sillonnaient le pays ; enfin, dans Ainsi soit-il, il menace de la vengeance de Dieu, de la colère divine et de mille autres rétorsions et malheurs ses catholiques récalcitrants à l’appel au combat contre les Réformés – par ailleurs, très souvent leurs parents ou leurs voisins. Il va jusqu’à revendiquer la stature du prophète pour leur prédire le plus épouvantable des destins : la néantisation. Ainsi, soit-il !

Voilà qui n’est pas vraiment drôle, ni réjouissant, dit Lucien l’âne. J’ai comme l’impression que cet aimable prophète se comporte comme se comporte un prophète, il annonce le malheur et la désolation, il appelle au crime et use de la menace pour appuyer son point de vue. Bref, c’est un sadique autoritaire et carrément dément.

À propos du personnage très typé de ce prédicateur, dit Marco Valdo M.I. un peu songeur, je suis du même avis que toi : c’est un dément. Par exemple, je te rappelle une chanson que j’avais présentée, il y a déjà un certain temps : Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! Mais le pire, c’était que ce prêtre pousse au crime n’était pas le seul ; comme des milliers d’autres, il était plutôt dans la norme de la propagande divine. Une norme qui est toujours d’ailleurs actuellement toujours d’application dans notre petit monde.

Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, comme notre univers n’est pas guéri de ce genre de délire, je pense qu’on peut encore lui adresser cette réflexion en chanson à propos des prophètes et des religions, poil au balcon : L'Injure ou Prophètes, dieux et déesses. Et puis, il nous faut continuer à tisser le linceul de ce vieux monde toujours encombré de religions, de prophètes, de zélotes, fanatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En colère, l’intarissable censeur
Dénonce avec une sainte ardeur
Ce populaire ivre, fou, furieux,
Qui crie : « Vive le Gueux ! »

Il dit : tous, jeunes et vieux,
Hurlent « Vive le Gueux ! »,
Lors même que ces abominables protestants
Veulent les biens de l’Église et les couvents.

Si ça continue, il ne nous restera
À nous autres, pauvres catholiques
Qu’à prendre claques et cliques
Et à fuir les Pays-Bas.

Qui sont-ils, ces pelés, ces galeux
D’où vient tout le mal ?
Des rats qui remontent du canal,
Des vagabonds étrangers, des pouilleux.

Ils ont tout laissé chez les filles,
Ils ont tout perdu au jeu :
En dés, en débauches et en coucheries.
Voilà en vérité ce que sont ces gueux.

Et dans leurs luxurieux banquets,
Chez Brederode, chez Culembourg,
On tient des conclaves secrets,
On prépare de séditieux discours.

Par mépris pour la Gouvernante, ils chantent
Des pasquins, des brocards contre le Roi.
Ils mangent, ils boivent
Dans leurs écuelles en bois.

Ils crient : « Vive le Gueux ! »
Ah, si j’étais le bon Dieu,
Je changerais leurs bières et leurs vins
En eau de vaisselle, en lavure de bain.

Braillez ! Ânes que vous êtes,
Braillez : « Vive le Gueux ! »
Je suis prophète :
Craignez la vengeance de Dieu !

Malédictions, pestes, ruines, incendies
Pleuvront sur vous, pleutres impies
Et de vos os, de vos demeures, que restera-t-il ?
Rien, néant. Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il !

jeudi 10 mai 2018

Les Apôtres

Les Apôtres


Chanson française – Les Apôtres – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 37

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)






Sais-tu Lucien l’âne mon ami, ce que sont les apôtres, car tel est le titre de la chanson et le nom des personnages qui y paraissent et y sont vilipendés à souhait par le délicat Père Cornélis ?

Certainement, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ce qu’étaient les apôtres et laisse-moi te dire – ce qui, au demeurant, ne pourrait t’étonner grandement, laisse-moi te préciser que j’en ai rencontré la plupart in illo tempore sur les chemins de Damas à Rome, sans oublier certains bords de lac où Marie-Madeleine avait sa maison et finit sa vie en compagnie du chef de la bande, remis de sa résurrection ainsi qu’il l’a raconté lui-même dans son évangile, scrupuleusement noté sous sa dictée à deux millénaires de distance par José Saramago.

J’ai lu cela aussi et pour en revenir à la chanson, reprend Marco Valdo M.I., le Père Cornélis poursuit son sermon de sa voix de stentor. Comme tu as pu t’en rendre compte lors des deux précédentes chansons – Le Sermon de Cornélis et Honte sur vous!, qui en développaient les premières étapes, il s’agit d’une pièce d’anthologie en même temps que d’une illustration audacieuse des discours que pouvaient proférer les tenants du catholicisme au mitan des guerres de religion que connut l’Europe durant des siècles. Je dis l’Europe ; j’aurais dû dire le continent de la chrétienté, un espace considérable qui en raison (si j’ose dire) des croisades et de la colonisation, s’étendit à la Terre entière, hormis aujourd’hui encore, quelques peuplades perdues ou réfugiées au cœur de l’Amazonie – pour y échapper.

Oui, dit Lucien l’âne.

Oui quoi ?, dit Marco Valdo M.I.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je me souviens parfaitement des envolées lyriques de ce frère mineur, saisi par l’exaltation évangélique. Il avait d’abord voué aux gémonies tous les hérétiques auxquels il avait pu songer et ensuite, il s’en était pris à ses coreligionnaires en leur reprochant leur passivité, leur inaction paisible face au fléau du protestantisme, aux adamites, aux libertins et au mépris dans lequel étaient tenues les autorités ecclésiastiques et royales, le tout sur fond d’Inquisition, de tortures, de bûchers et de répression sanguinaire.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, te connaissant, j’aurais dû me souvenir que tu avais une mémoire asinesque et une redoutable capacité de synthèse. Dès lors, après avoir énoncé toutes ces jolies choses, le Père Adriaensen en vient à parler de la concurrence ; il en arrive à évoquer les prédicateurs de l’autre bord et il n’est pas tendre avec ses adversaires dont il va dire pis que pendre. On imagine mal pareille médisance, aussi énorme calomnie entre gens qui – somme toute – exercent un même magistère. Au moins, publiquement. Mais rien ne retient le brave Cornélis dans sa rage discriminatoire. Il s’élance avec vigueur et trace un portrait au picrate, à l’acide catholique de ces quatre prêcheurs protestants. Le sermon prend alors l’allure d’une avalanche printanière d’insultes, de menteries et de détestations. Pour l’ecclésiastique en chaire, tous les moyens sont bons. Il va jusqu’à menacer sa propre basse-cour des tourments les plus infernaux qui frapperont leur descendance bâtarde. Il ridiculise ces apôtres de la Réforme et leur attribue l’allure et la réputation de moins que rien, de malveillants mendiants, de ridicules pervers à qui il manquerait les oreilles que le bourreau royal leur aurait ôtées, afin qu’on les repère plus aisément. Avec tout ça, son discours ne manque pas de pittoresque.

C’est le moins qu’on puisse en dire, conclut Lucien l’âne. Mais il nous faut reprendre à présent notre tâche et recommencer à tisser le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses religions et où, quand dans un coin l’une faiblit et se pacifie, dans d’autres endroits naissent d’autres furieuses démangeaisons, d’autres prurits sur le corps de l’espèce humaine. Ce vieux monde, on peut en toute honnêteté l’affirmer, est vraiment cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ils étaient quatre prédicants
Qui s’en allaient prêcher au champ.
Ils ont prêché ces moins que rien
Dans le jardin du sacristain.

Ah, les beaux prédicants,
Les hérétiques orants
Que ces protestants errants
Qui s’en vont mentant aux gens.

Ô, gens de la vraie foi,
Enfants de la seule Église,
N’écoutez pas
Ces manants sans chemise.

Je vous vois aller en nombre
Et fols, écouter ce mensonge vomi
Et laisser vos filles, la nuit,
En proie à leurs harangues sombres.

Et dans neuf mois d’ici,
La ville sera pleine, je vous le dis,
De petites gueuses, de petits gueux,
De petits bâtards maudits par Dieu.

Le premier, laid foirard,
D’un sale chapeau noir
Coiffait, quelle merveille !,
Ses cheveux et ses oreilles.

On l’a vu à peine vêtu,
On a vu ses bras nus
Et de ses grègues aux trous béants
Pendaient ses cloches et son battant.

Son compère également
Crâne coiffé et bras nus,
Hué par les enfants,
Finalement s’est tu.

Avez-vous vu le troisième chapeau
C’est un chapeau tout ce qu’il y a de rigolo,
Le devant pendait lamentablement
Et les côtés mangeaient les oreilles du sacripant.

Hermanus, le quatrième, c’était la veille,
Par le bourreau, à l’épaule, fut marqué
Et ainsi, le justicier du roi avait coupé
Aux quatre apôtres, les oreilles.

mardi 8 mai 2018

Honte sur vous !


Honte sur vous !


Chanson française – Honte sur vous !– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 36

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)







Donc, dit Marco Valdo M.I. du même ton du conteur, le Père Cornélis Adriaensen prêchait du haut de la chaire d’une des églises de Bruges qui en ce temps-là était encore un port de mer. Parmi ses auditeurs, il y avait Till et Lamme qui étaient entrés là par désœuvrement et disette, ne pouvant aller au cabaret, comme ils en avaient l’habitude. Le beau parleur était lancé avec une virulence rare dans une diatribe dénonciatrice où il s’en prenait pêle-mêle à tous les hérétiques : Luther, Calvin, Servet, à leurs disciples et même, aux adamites et aux libertins. Il rappelait à ses ouailles catholiques que Dieu exigeait la soumission à la Sainte Mère de Rome, c’est-à-dire à l’Église catholique, apostolique et romaine.

Oui, je me souviens très bien de cette envolée lyrique, dit Lucien l’âne en clignant de l’œil droit. Elle était assez drôle en son genre, quoique passablement inquiétante.

De fait, elle l’était, reprend Marco Valdo M.I., mais elle était seulement théorique et de ce fait, assez pacifique, si on la compare à ce qui suit et qui constitue la trame de la chanson « Honte à vous ! ». Et tant qu’à faire, réglons la question du titre qui toujours t’intrigue.

« Honte à vous ! » est un titre inhabituel, dit Lucien l’âne et d’ailleurs, je me demande à qui s’adresse cette invective.

Toute la question est là, rétorque Marco Valdo M.I., car, contrairement à ce que laisserait penser le début de son exorde, l’orateur ne s’adresse pas aux protestants et autres hérétiques et incroyants, mais aux catholiques eux-mêmes qu’il va copieusement engueuler ; c’est ici que le mot « sermonner » prend tout son sens. Le sermon passe de la critique et de l’insulte à l’appel au meurtre ; la chanson est nettement plus brutale et franchement, ostensiblement, assassine. Le prédicateur, frère mineur de son état ecclésiastique, n’y va pas avec la modération qu’on est en droit d’attendre d’un sermonneur, porteur patenté de la parole divine. Sans tergiverser, il appelle les catholiques à aller incontinent massacrer leurs frères, leurs voisins protestants, adamites et libertins, lesquels regroupent en fait les incroyants ou les athées, comme on voudra, vu que c’est la même chose. Et si le Père Adriaensen n’évoque pas d’autres espèces de croyants, c’est qu’il n’en a pas sous la main et s’il ne s’en prend pas aux juifs, c’est qu’il les a momentanément perdus de vue. Mais je suis sûr que si on lui posait la question, il nous confirmerait qu’il conviendrait d’appliquer la même médecine à tous ceux qui ne sont pas catholiques.

C’est assez binaire comme logique, dit Lucien l’âne. En quelque sorte, il appelle à la guerre sainte, chose que d’autres font à présent régulièrement de nos jours encore. Ce qui, à l’évidence, est une vilaine manie.

Certes, dit Marco Valdo M.I., mais à présent (et provisoirement, peut-on espérer quand comme nous on vit ici dans les pays de Till), ce ne sont plus les catholiques (qui se sont calmés), mais, partout dans le monde, des musulmans, des hindous ou que sais-je encore, car il y a tant de tueurs zélotes. Avant de te laisser découvrir tous les détails de l’ingénieuse proclamation cléricale, j’attirerai cependant ton attention sur le fait que la chanson commence par une condamnation sans appel de cette « tolérance », qui toujours a révulsé les partisans de l’ordre et de l’autorité, car au fond, cet ordre et cette autorité ne sont rien d’autre que le but de tout pouvoir, qu’il soit spirituel ou temporel :

« Tolérance, tolérance, tolérance,
Impie et scandaleuse impuissance ! »


Comme disait Voltaire, qui voyait les choses autrement :

« La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ;
l’intolérance a couvert la terre de carnage. »
(Traité sur la tolérance, 1763).


Ainsi va le monde tel que je l’ai vu depuis les siècles que je le parcours, conclut Lucien l’âne. Quant à nous, reprenons notre tâche illimitée et tissons le linceul de ce vieux monde intolérant, fanatique, criminel, assassin, meurtrier et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Tolérance, tolérance, tolérance,
Impie et scandaleuse impuissance !
Catholiques mollassons, moutons sans façons.
Âmes sans fierté, sans foi, sans passion.

Rendez-vous tout partout
Pour chasser les séides de Calvin.
Réveillez-vous ! Levez-vous !
Pourchassez les, les armes à la main :

Cuirasses, lances, hallebardes,
Épées, bragmarts et arbalètes ;
Bâtons, épieux et daguettes,
Fauconneaux, couleuvrines et bombardes.

Ces hérétiques sont pacifiques, dites vous,
Ces gens ne demandent que la liberté
De penser et de méditer,
Ils écoutent la parole divine, je m’en fous !

Quoi ? Vous êtes encore ici,
Vous n’êtes pas encore partis ?
Sus à tous ces damnés calvinistes
Sortez de la ville ! En piste !

Allez-vous laisser faire
Ces hérétiques pervers
Les laisser entrer en vos familles
Et tambouriner sur le ventre de vos filles ?

Ô, couards poltrons,
À quoi sert mon sermon,
Si tels des canards et des oies,
Vous cancanez, vous cacardez et vous n’agissez pas ?

Coqs et poules qui tremblez
Sur votre tas de fumier,
Il faut vous redresser
Et sans peur les catholiciser.

Honte sur vous ! Honte à vous !
Tous les diables de l’enfer
Au jour dernier, fondront sur vous
Dans une nue ardente de feu et de fer.

À ceux qui ont trahi l’Église
Aucune faute ne sera remise ;
La colère de Dieu est sans pitié
Pour ceux qui l’ont abandonné.

lundi 7 mai 2018

Le Sermon de Cornélis


Le Sermon de Cornélis

Chanson française – Le Sermon de Cornélis– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 35

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)


Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


L’autre jour, commence Marco Valdo M.I. du ton du conteur, Till était à Bruxelles et faisait le rossignol auprès d’une couturière qu’il avait vue à sa fenêtre.

Sur ce, Lucien l’âne tout guilleret se met à fredonner :

« Rossignol, rossignol de mes amours,
Dès que minuit sonnera,
Quand la lune brillera,
Viens chanter sous ma fenêtre »

C’est exactement ça qui s’est passé, Lucien l’âne mon ami, c’est exactement ça que Till a entendu, mais par une voix plus féminine que celle du ténor basque, Luis Mariano qui par la voie des ondes charmait les ménagères qui elles avaient les mains dans l’eau graisseuse du bac à vaisselle.
Mais, trêve de marivaudage et de zwanzerie, Till et Lamme, à toute allure, ont dû fuir Bruxelles et se retrouvent à Bruges, fort désargentés, ce qui les mène tout droit dans une église en lieu et place d’une taverne, où ils ne pouvaient payer leur écot.

Alors, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, nos deux compères sont dans une église. Voilà qui n’est pas ordianire. Et que peuvent-ils y faire ?

Oh, là, pas grand-chose, répond Marco Valdo M.I. et d’autant moins qu’ils arrivent au moment où le Père Cornélis Adriaensen, tel Jupiter en colère tonne son sermon devant un aréopage de jeunes femmes, béates de confuse admiration, subjuguées de chrétienne componction. Le prêcheur de sa chaire les écrase et de son discours fulmine les hérétiques de tous poils : luthériens, calvinistes, adamites, libertins et athées, tous gens qui – aux yeux du religieux aboyeur et à ceux de la Très Sainte Mère de Rome – sont tous des gueux.

Ah, dit Lucien l’âne, je vois que le temps est à l’orage, que les prédicateurs se muent en provocateurs et ouvrent ainsi la porte aux pires excès, aux plus terribles outrages.

Tu ne crois pas si bien dire, Lucien l’âne mon ami, car si cette chanson du Sermon de Cornélis est en soi effrayante, elle n’est que la première partie du discours du « vilain Père Cornélis », dans laquelle il dénonce les hérétiques et les accuse de toutes sortes de vilenie. La suite est pire encore, mais c’est l’objet de la ou des prochaines chansons. Une dernière remarque avant de te laisser conclure. Parlant des Libertins (ne serait-ce pas des libertaires tout simplement d’être aussi rétifs aux enseignements de la catéchèse ?), l’énergique Père Cornélis dit que « le devoir de l’homme est de se soumettre » et compte-tenu de notre devise, qui est – je le rappelle – « Ne jamais se soumettre », l’éructant prêcheur nous aurait montrés du doigt et nous aurait désignés à la vindicte catholique.

Bonté divine, dit Lucien l’âne en riant de toutes ses dents, il ne me fait pas peur ce pénible orateur. Attendons donc la suite avec patience, d’autant plus qu’il te faut encore l’écrire. Alors, sans désemparer, reprenons note tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sermonneur, accusateur, dénonciateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Plus tard, à Bruges, en une église,
Till et Lamme ouïrent ainsi prêchant
Le vilain Père Cornélis,
Sale, éhonté, aboyeur prédicant.


Jésus, clamait-il, fut justement condamné,
Car il avait désobéi aux lois antiques.
Les lois punissent toujours les hérétiques
Qui veulent rejeter la Sainte Autorité.


Une requête contre l’Inquisition ?,
Contre les placards si fertiles,
Établis dans un but si bon,
Plus nécessaires que le pain et plus utiles.


Dans quel gouffre infect et puant,
Va-t-on tomber à présent ?
Luther, ce bœuf enragé, ce balourd,
Triomphe en Saxe, en Brunswik et en Lunebourg.


Dans le Nord, Servet le Lunatique
A imposé sa vision hérétique :
Il blasphémait la Trinité.
Heureusement, Calvin l’a brûlé.


Contre l’Église, ces loups vont protestant.
Calvin, sentant l’aigre, dégoûtant,
Face de fromage et grandes dents,
Ne vaut pas mieux que l’Allemand.


Que voit-on en nos pays si pieux ?
Des Libertins méprisant Dieu.
Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


Ils mentent tous ces hérétiques.
Le devoir de l’homme
Est de se soumettre à l’Église catholique,
À notre Sainte Mère de Rome.


À Anvers, ils disent ces gueux :
« Il n’y a pas de Dieu,
Ni de vie éternelle, ni de résurrection,
Ni d’éternelle damnation,


Il n’y a pas de purgatoire. »
Comment oser douter du purgatoire ?
Sans lui, bonnes gens, il n’y a pas d’espoir
De voir un jour Dieu en sa gloire.