mercredi 10 janvier 2018

Marco et les Escrocs

Marco et les Escrocs

Canzone léviane – Marco et les Escrocs – Marco Valdo M.I. – 2018 







Ainsi, aujourd’hui, Lucien l’âne mon ami, je recommence à écrire de nouvelles chansons lévianes. Il y en aura sans doute plusieurs, mais je ne sais vraiment pas te dire combien. Celle-ci est tirée d’un récit de Carlo Levi intitulé « Briganti e contadini » (1958), ce qu’on peut traduire en français par « Brigands et paysans ». Le personnage principal dénommé ici Marco est un lointain cousin de ce Marcovaldo auquel Italo Calvino avait consacré tout un roman. C’est d’ailleurs en référence à Marcovaldo qu’il porte ici ce prénom. Quant aux escrocs, ils n’ont pas de nom ; ce sont des escrocs ; deux escrocs déguisés en policiers. Ou l’inverse. Cependant, pour l’honorabilité de la profession, on n’en dira rien.

C’est mieux, dit Lucien l’âne. Imagine un peu que ce soit le cas ; des policiers véreux, corrompus, manipulateurs, cupides, extorquant le passant, ce serait désolant.

Dès lors, Lucien l’âne mon ami, pour mettre fin à toute dérive, il convient de préciser le contexte. Si j’ai parlé de Marcovaldo, c’est que le Marco qui nous occupe est lui aussi un paysan, monté à la ville pour chercher de quoi subsister. Comme son presque homonyme, comme tous les émigrés, il est assez décalé par rapport à la vie de cette ville anonyme et compte tenu de son ignorance supposée et de sa situation de faiblesse, de son désarroi, il est l’objet d’intimidations et la proie d’escrocs.

Certes, dit Lucien l’âne, ce sont là des choses anciennes et qui sont toujours d’actualité et d’autant plus que le nombre de nouveaux arrivants s’accroît. Il y faudrait une politique d’accueil intelligente et fonctionnelle. Mais, me semble-t-il, celle-là relève de l’oxymore.

C’est la cas bien souvent, répond Marco Valdo M.I., mais cette fois, Marco ne se laisse pas abuser par les escrocs, car comme on dit par chez nous, il sent venir l’oignon et s’il accepte la proposition d’aide de ses anges gardiens, il se tient sur ses gardes et laisse venir les événements en restant prêt à se dégager. Comme tu vas le voir, c’est finalement ce qui va se passer. Par ailleurs, ces escrocs ne sont pas de grands arnaqueurs, ils n’ont rien de ces grands hommes d’affaires qui se bâtissent des fortunes réelles ou feintes, qui se portent à des sommets de pouvoir à force de mensonges, de tricheries, de dettes et d’arrogances diverses. Les escrocs que l’on trouve ici sont des escrocs au petit pied, ils ne sont pas mieux lotis (et peut-être même moins) que Marco qu’ils tentent de dévaliser et leur combine va lamentablement foirer. Ce sont des branques, des branquignols, des caves, des nuls.

En somme, dit Lucien l’âne, c’est une histoire drôle dans le genre de celles des Pieds Nickelés ou de Charlot et le côté amusant pour moi tient aussi au fait qu’il s’agit d’une fable contemporaine, à la manière de celles d’Ésope ou de La Fontaine, mais où on aurait remplacé les animaux par des humains. Cela dit, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde escroc, perclus, menteur, minable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Au village, Marco est un arbre
Dans sa forêt ;
Marco est l’histoire
D’un homme vrai.

Comme tant de ses frères,
De son finistère,
Il a quitté le village
Pour d’autres paysages.

Mais à la ville,
Qui est-il ?
Parmi tous ces gens de la terre,
Chassés par la misère.

Homme petit, tête ronde,
Venu d’un bout du monde,
Avec sa peau de paysan,
Ses yeux noirs et ses gestes lents.

Il marche à pas pesants
Du pas de l’âne prudent.
Il parle avec réticence
Et garde pour lui sa confiance.

À la ville, Marco n’est personne
Autour de lui, les autos klaxonnent
Souvent, les policiers le contrôlent.
En ville, la vie de pauvre n’est pas drôle.

« Eh, vous, là ! Vos papiers ! »
« Vous travaillez ? »
« Vous avez de quoi subsister ?
De l’argent sur vous. Oui, oui, j’en ai »

« Alors, ça peut s’arranger.
Nous on peut vous aider.
On connaît un bon travail, facile,
Bien payé et tranquille. »

Marco quand même intéressé,
Pensez donc, un travail assuré.
Dit « et pourquoi pas ?
Mais au fait, c’est quoi ? »

« Un poste de tout premier choix :
Concierge et jardinier
Au couvent des sœurs de la Sainte Croix ;
C’est la sécurité. »

C’est assez loin. Alors, on y va.
En chemin, ils m’offrent un café,
Plus tard, un petit repas.
On arrive enfin. On va sonner.

C’est un lieu assez écarté.
Et le soir tombe déjà.
Mais avant, il faut nous donner
La valise et l’argent que tu as là.

Le ton monte et descend ;
On crie, on menace.
C’est le face-à-face.
Donne-nous ton argent !

Oh, l’argent, je n’en ai pas ;
Je comptais sur ce boulot
Que je n’aurai pas.
Bande d’escrocs !

Marco laisse la valise et s’enfuit.
Il court, il court.
Où est le village, où sont les brebis ?
Ce soir, le ciel est bien lourd.

lundi 8 janvier 2018

C’EST TA FAUTE

C’EST TA FAUTE

Version française – C’EST TA FAUTE – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – È stata tua la colpaEdoardo Bennato – 1977
Texte et musique : Edoardo Bennato




« Cette chanson ouvrait l’album « Marionnette sans fil » de 1977 ; c’est une relecture de l’histoire de Pinocchio. La guerre a toujours été une des cibles préférées de l’ironie de Bennato, précédée probablement seulement par l’école (on en vient à se demander quelle expérience scolaire terrible doit avoir connue le pauvre Edoardo…) » [Lorenzo Masetti, 24 janvier 2005]


Dialogue maïeutique


Marco Valdo M.I. mon ami, qu’as-tu encore été trouver là comme chanson ? J’espère qu’elle ne m’est pas destinée.

J’ai l’impression, Lucien l’âne mon ami, que tu te sens visé. Ferais-tu, comme les grands du monde, une crise de paranoïa ? Je t’assure qu’il n’en est rien. D’abord, c’est la version française d’une chanson italienne d’il y a quarante ans, où il n’est nullement question d’un âne. Ensuite, comme tu pourras le voir de tes yeux noirs qui brillent ou l’entendre de tes oreilles noires qui se dressent, elle ne pourrait en aucune manière te concerner ne fut-ce que parce qu’elle dit d’entrée de jeu :

« C’est ta faute ; alors, que veux-tu ?
Tu voulais devenir un de nous »

Dans ton cas, je te le rappelle, c’est exactement l’inverse qui s’est produit, si j’ai bien compris ce que tu m’as dit encore récemment, contrairement à la légende colportée par Apulée, tu ne souhaites pas redevenir un homme.

En effet, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as parfaitement saisi mon sentiment. Après tout ce que j’ai vu et connu depuis des siècles que je parcours le monde, je n’ai aucune envie de rentrer dans la peau d’un humain. Âne je suis, âne je reste.

Cela établi, reprend Marco Valdo, c’est la première canzone du cycle de la « Marionnette sans fil » et la dernière à être nantie d’une version française. Elle raconte l’histoire de cette Marionnette, petit être de bois qui a voulu devenir un être humain – un être de chair et qui a réussi dans sa mutation. Mais, dit en substance la chanson de Bennato, il n’a pas gagné au change. De personnage insignifiant aux yeux des hommes, il est devenu un des leurs et en le devenant, il a hérité de tous les inconvénients de la situation : il est entré dans le monde. On croirait entendre Paul Nizan qui disait : « Tout menace de ruine un jeune homme : l’amour, les idées, la perte de sa famille, l’entrée parmi les grandes personnes. Il est dur d’apprendre sa partie dans le monde. À quoi ressemblait notre monde ? Il avait l’air du chaos ». Ainsi commençait le voyage vers Aden Arabie, parabole de la vie. Ainsi, la canzone est une parabole de la vie des humains qui d’enfants libres et impertinents, puis d’adolescents libres et rebelles, finissent – pour la plupart – dans les liens de la vie en société auxquels ils se soumettent par complaisance et par obéissance aux règles édictées par un mystérieux pouvoir. C’est le même parcours qu’on trouve décrit ironiquement dans la chanson de Brel qui raconte l’entrée en bourgeoisie [[38553]].

Oh, dit Lucien l’âne, il y aurait sans doute encore beaucoup de choses à en dire qu’il faudra renvoyer à plus tard ou ailleurs, à d’autres dialogues, mais je retiendrai qu’il nous faut spécialement ici rappeler notre maxime essentielle, celle qui fait que je reste un âne et qui dit : « Ne jamais se soumettre ! » ; je la conseille comme viatique ultime à tous ceux qui viendront. À tous présents et à venir, en quelque sorte.
Pour le reste, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde cadenassé, organisé, ordonné, orthodoxe et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



C’est ta faute ; alors, que veux-tu ?
Tu voulais devenir un de nous,
Et maintenant, tu regrettes ces jours où
Tu étais une marionnette mais sans fil
Car maintenant tu les as, les fils ! …

À présent, tu ne fais plus un pas,
Si en haut, il n’y a pas
Quelqu’un qui commande et tire les fils pour toi.
À présent, les gens ne rient plus de toi,
Tu n’es plus un saltimbanque, mais vois
Tous les fils que tu as ! …

C’est ton choix, alors maintenant que veux-tu ?
Un de nous, voilà ce que tu es devenu.
À tous les pièges du chat et du renard, toi
Tu avais pu réchapper chaque fois.
Maintenant, tu risques beaucoup plus !

À présent, tu ne fais plus un pas,
Si en haut, il n’y a pas
Quelqu’un qui commande et tire les fils pour toi.
À présent, les gens ne rient plus de toi,
Tu n’es plus un saltimbanque, mais vois
Tous les fils que tu as ! …
Et maintenant que tu raisonnes comme nous,
Tes livres d’école, tu ne te les vendras pas
Comme tu le fis un jour
Pour acheter un ticket et entrer
Dans le théâtre de Mangiafuoco.
Ces livres maintenant, tu les liras !

Va, va, et lis-les tous
Et apprend ces livres de mémoire
Où il est écrit que les sages et les honnêtes
Sont ceux qui font l’histoire ;
Ils font la guerre, car la guerre est chose sérieuse.
Jamais ne la feront bouffons et marionnettes !

C’est ton choix, alors maintenant que veux-tu ?
Un de nous, voilà ce que tu es devenu.
Tu étais un bouffon, une marionnette de bois
Maintenant que tu es normal et tu vois
Combien est absurde le jeu que tu joues là !


vendredi 5 janvier 2018

PYROPHAGE

PYROPHAGE
ou 
Mangefeu, le Mangeur de feu

Version française – PYROPHAGE ou Mangefeu, le Mangeur de feu – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – MangiafuocoEdoardo Bennato – 1977
Texte et musique : Edoardo Bennato






Quel nom étrange, tu as donné au personnage de la chanson, dit Lucien l’âne. A-t-on idée de nommer quelqu’un Pyrophage ou Mangefeu. Je ne sais lequel est le plus troublant. Il est vrai que pour moi, c’est le même mot.

Oh, dit Marco Valdo M.I., il n’est pas plus étrange que son nom d’origine en italien Mangiafuoco, qui aurait pu être renommé en français tout simplement : « Mangefeu ». Mais le titre lui-même est plus complexe qu’il n’y paraît ; si l’on pense un instant à Pantagruel et Gargantua, deux romans d’Alcofribas Nasier, alias Séraphin Calobarsy, alias François Rabelais, si l’on suit Voltaire, homme intelligent, écrivain et philosophe de haut vol, dans sa manie des titres à rebond comme « Candide ou l’Optimisme » ou « Zadig ou la destinée », ou encore « Le fanatisme ou Mahomet le prophète ». Ce dernier texte étant lui-même prophétique. Écoute ceci, Lucien l’âne mon ami, tiré de la notule de Wiki : «  Mahomet apparaît comme un nouveau César, un stratège sachant que l’Empire romain n’est plus, que la Perse est vaincue, que l’Inde est réduite en esclavage, que l’Égypte est abaissée, et que Byzance ne luit plus. L’heure de l’Arabie est enfin arrivée : « Il faut un nouveau culte, il faut de nouveaux fers ; il faut un nouveau dieu pour l’aveugle univers ». Mahomet voit donc sa religion comme une politique. Ne croyant pas aux dogmes qu’il impose au peuple, il sait que ce dernier les épousera avec la fureur des fanatiques. » Pour un peu, on se croirait en 2084.
On ne peut, en effet, être plus prophétique, dit Lucien l’âne. Et nul ne peut dès lors prétendre que le ver n’était pas dans la pomme depuis l’origine. À cette précision près que Mahomet n’est qu’un spectre et n’est en définitive qu’une marionnette aux mains de gens qui entendent dominer les autres et répandre le fanatisme sous toutes ses formes. À ce propos, rappelons notre antienne que Voltaire lui-même aurait appréciée : « Fanatiques de tous les pays, calmez-vous ! ». Maintenant, si tu veux bien, revenons à la canzone dont on n’a encore rien dit.

Voire, dit Marco Valdo M.I., la chose n’est pas si sûre. On l’a déjà placée dans les chansons à odeur d’hérésie et de philosophie, même si, paraît-il, l’auteur se défend d’être sujet à pareils penchants. Mais soit, ce n’est qu’une « canzonette », mais des chansonnettes comme celle-là, on en redemande. Donc, le Pyrophage est une sorte de personnage qui rappelle le Cyclope ou le Minotaure. Plutôt ce dernier d’ailleurs. Il terrorise le monde et manipule les gens et vu ainsi, il rappelle pas mal de gens au pouvoir actuellement. Je ne citerai pas de noms, il me faudrait une telle énumération, mais enfin, on voit bien de qui je parle.

Très bien, en effet, dit Lucien l’âne. Pour n’en évoquer qu’un seul, prenons cet analphabète infantile qui chaque jour se déchaîne sur son petit écran portatif et lance illico invectives, dénonciations, mensonges et menaces ; lui, ce serait plutôt Pyrocole qu’il faudrait l’intituler. Quoi qu’il en soit, il faut bien dire que des personnages pareils sont courants dans la Guerre de Cent mille Ans, où ils sont leur rôle à jouer, selon diverses gradations et en fonction des moyens qui sont à leur disposition et une chose est certaine, ils font des dégâts et des dégâts immenses. Et nous n’y pouvons, mais cela ne nous empêche pas de tisser, tisser, tisser encore le linceul de ce vieux monde tyrannique, électif, dévoreur, avide, ambitieux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ce n’est pas un jeu, nul ne plaisante.
Pyrophage le mangefeu arrive,
Il tire les fils ; c’est lui qui commande
Et fait danser les marionnettes.

Prenez garde les amis,
Il tranche sans merci.
Si on ne danse pas ou on danse mal,
Il vous envoie à l’hôpital.

Mais s’il te trouve sans fil, s’il voit
Que tu ne danses pas, c’est là
Que commencent les ennuis – tu verras.
Fais gaffe, prends garde mon gars,
Car il appelle ses gendarmes
Et fou, il te déclare ! …

C’est un grand bal, ce soir
Et chacun met sa jaquette.
Comédiens et marionnettes,
Tous danseront ce soir.

Tous les chefs de parti
Et par-dessus Pyrophage,
Qui fait le tri,
Tire les fils et s’amuse.

Mais s’il te trouve sans fil, s’il voit
Que tu ne danses pas, c’est là
Que commencent les ennuis – tu verras.
Fais gaffe, prends garde mon gars,
Car il appelle ses gendarmes
Et fou, il te déclare ! …

La danse est très belle
Entre Arlequin et Polichinelle.
Ils se bourrent de coups de pied,
Se brisent les os, et
Pyrophage encaisse.

Pyrophage est un marchand,
Il met très haut les prix.
Il n’a jamais de concurrent :
Qui a essayé s’en est repenti ! …

Mais s’il te trouve sans fil, s’il voit
Que tu ne danses pas, c’est là
Que commencent les ennuis – tu verras.
Fais gaffe, prends garde mon gars
Car il appelle ses gendarmes
Et fou, il te déclare ! …


mercredi 3 janvier 2018

LE GRILLON QUI PARLE

LE GRILLON QUI PARLE


Version française – LE GRILLON QUI PARLE – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – Tu grillo parlante – Edoardo Bennato – 1977
Texte et musique : Edoardo Bennato






Voici, Lucien l’âne mon ami, encore une chanson d’Edoardo Bennato relative à l’histoire de la Marionnette dans fil, alias Pinocchio.

C’est une bonne idée, Marco Valdo M.I. mon ami, car l’air de rien, ces « chansons qui ne sont que des chansonnettes » - c’est du moins ainsi qu’en parle Edoardo Bennato lui-même, si mon souvenir est exact- m’ont tout l’air, tout au contraire, d’êtres d’authentiques chansons remplies de vigueur, de verdeur et diablement intéressantes.

De fait, Lucien l’âne mon ami ; si tu te souviens, nous avons déjà présenté ici (et ailleurs) les versions françaises de plusieurs d’entre elles.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, et si ma mémoire est bonne (tu compléteras si j’en oublie), c’était La Fée, Quand tu seras grand, En Prison, en Prison, Le Renard et le Chat, Docteurs, Médecins et Savants. Il me semble qu’à ce train-là, on aura une version française de tout le « Burattino senza fili », la Marionnette sans fil. Ce qui, je pense, vaut la peine d’être noté, car cela démontre une belle persévérance, même si ce n’est pas la première fois.

Cette fois-ci, reprend Marco Valdo M.I., mais ce ne sera pas la dernière version française de ce Burattino, puisqu’il faudra encore y ajouter le Magiafuoco et « È stata la tua colpa » ; cependant, on y viendra.

Oh, dit Lucien l’âne, je n’en doute pas, car comme dit l’ami Ventu : « Tôt ou tard, ici, la chanson sera traduite ».

Quant à celle-ci, elle mérite deux mots d’explication, poursuit Marco Valdo M.I. ; elle reprend un personnage annexe de Pinocchio, le grillon parlant, mais à la manière de Bennato en en faisant un personnage assez abominable : une sorte de snob, de politicien, de prêcheur qui vient donner des leçons aux gens qui est rembarré par Pinocchio et ses copains.
Au passage, je te rappelle qu’il y a – sans doute plus en dehors d’Italie qu’au pays natal de Pinocchio – un malentendu himalayen à propos du personnage de Pinocchio lui-même. Ce malentendu est né de la production-trahison de Walt Disney où la pauvre Pinocchio est affadi au-delà de ce qui est possible. Entre Disney et Bennato, il n’y a pas à tortiller, c’est le Pinocchio de Bennato qui est le plus vrai. Pinocchio selon Collodi est bien le héros des enfants rebelles.

Certes, dit Lucien l’âne. Un personnage qui m’évoque le gars Félix Badonce dont Vialatte disait : « C’était un garçon passionné, aussi frivole que patriote ; il aimait la France, la barre fixe, le chocolat et l’aviation. » Il poussa le vice du patriotisme jusqu’à mourir au front d’une balle en plein crâne, afin d’ajouter son nom sur la pierre du monument aux morts « à la liste dorée de ces enfants dociles qui savaient réciter Corneille jusqu’à ce que mort s’ensuivît » ; un Pinocchio, mais à l’envers. Finalement, il me faut quand même conclure un peu en tissant le linceul de ce vieux monde conforme, coincé, hypocrite et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Éteignez la lumière,
Écoutez la voix,
Qui vient dans le vent,
C’est un grillon parlant.
Il arrive, le voici, le voilà,
Et vous pouvez entendre
Comme il chante…

C’est un grillon parlant ;
Il se croit important,
Il a beaucoup étudié,
Il est diplômé.
Il arrive, le voici, le voilà,
Et vous pourrez écouter
Quel sermon, il nous fera.

Toi le grillon parlant
Qui parle ainsi aux gens,
Qui t’a invité,
Qui t’a sollicité ?
Tu n’es qu’un prophète de variété
Et ton blabla
Ne nous intéresse pas ! …

La fête commence,
Mais la fête est fête
Seulement au moment où
Nous cassons tout !
Pour nous, la fête c’est ça
Et jamais aucun blabla
Ne nous séduira ! …

La fête commence,
Mais c’est notre fête.
Nous décidons
À quel jeu nous jouons.
Nomme-la rage ou violence
Comme il te semble ;
De toute manière, tu le sais,
Nous devons nous défouler.

Tu es un puits de science,
Mais cette violence
Dont on parle tant,
Nous l’avons au dedans.
Dans les magasins de la ville, elle se vend
Achète-z-en un peu aussi, toi,
Cela te servira !

Tu dis que tu as
Un riche passé,
Que tu as tant voyagé,
Que tu es très cultivé,
Et maintenant, voilà,
Il te faut apprendre une autre vérité :
À faire le prophète, tu vois,
Jamais personne ne nous aura !



lundi 1 janvier 2018

QUAND TU SERAS GRAND

QUAND TU SERAS GRAND

Version française – QUAND TU SERAS GRAND – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – Quando sarai grandeEdoardo Bennato – 1977
Texte et musique : Edoardo Bennato



Une chanson, la fin des rêves et les fondements de l’autoritarisme

Il y eut une période, à cheval sur les années 70 et 80, où les chansons d’Edoardo Bennato étaient devenues une espèce d’hymnes pour une certaine catégorie de personnes. C’étaient les adolescents de ma génération, âgés de seize dix-sept ans qui n’avaient pas pu participer aux grands soulèvements de 68 et qui vivaient vers 1977 avec une participation un peu étrange, chancelante, de gamins. Ces chansons de Bennato étaient simples, directes, et il serait facile les critiquer maintenant ; pourtant elles avaient leur importance. Bennato chantait des choses que tout adolescent éprouve, et en particulier, la précise sensation d’être déjà une partie d’un engrenage autoritaire exprimé principalement par l’école. En ce sens, le « concept album » métaphorique Burattino senza fili Marionnette sans fils (qui est justement de 1977) est emblématique : avec la démarche typiquement bennatienne de réinterprétation des fables plus célèbres, dans ce cas, celle de Pinocchio exprime avec amertume la fin prochaine des rêves, le retour aux « bons garçons qui étudient » (et ici il a été vraiment prophétique…), l’autoritarisme qui renvoie chaque réponse à « lorsque tu seras grand » parce que la réponse qu’on aura quand on sera grand est déjà celle qui se prépare dès l’enfance : sois silencieux, fais le brave et ne pose pas tant de questions, petit con.

Je crois qu’aux garçons d’aujourd’hui, ça ne ferait pas de mal de retourner écouter un peu du vieil Edo, et de le redécouvrir. Avec ses « chansons », il disait des choses qui ne sont certainement pas passées d’actualité (et qui se sont, même, aggravées) ; il détaillait les fondements de l’autoritarisme depuis ses premières manifestations, famille et école. Il s’adressait à des garçons en se faisant portraiturer, lui, garçon dans l’âme, sous l’apparence d’un employé anonyme dans un bureau du temps passé, sans ordinateur. La fin de Pinocchio quand il devient finalement un « garçon bien » dans le macabre final édifiant que Carlo Lorenzini voulut donner à son œuvre. Il n’y a pas de grands envols pindariques dans cette chanson, mais il s’y trouve quelque chose qui, trente ans après, revient à l’esprit en une matinée quelconque ; on se demande alors ce qu’il en a été. [R.V.]


Dialogue maïeutique

Mon cher Lucien l’âne, mon ami, si je n’avais pas en tête l’une ou l’autre idée que je n’ai pas encore éclaircies, je te dirais volontiers qu’il n’y a pas grand-chose à ajouter au commentaire autobiographique de R.V., alias Riccardo Venturi, alias, alias, alias et au texte de la chanson d’Edoardo Bennato qui est on ne peut plus clair.

Mon cher Marco Valdo M.I., mon ami, qu’est-ce que c’est que tout ce charabia ? Sans doute, tu dois dire vrai et ton idée est encore dans les limbes ; car si tu l’avais déjà toute formée, il aurait été inutile d’en dire tant, tu m’aurais directement informé de cette idée qui se cache dans ta tête, telle Athéna dans celle de Zeus. En fait, j’ai comme l’impression que tu essayes de gagner du temps par de telles circonlocutions. À moins, tous comptes faits, que tu ne causes que par habitude ?

Oh, Lucien l’âne mon ami, ne m’incrimine pas. D’abord, laisse-moi te dire que si je ne causais pas par habitude, je ne causerais pas du tout et par ailleurs, la plupart des propos des humains relèvent de cette nécessaire habitude, sans laquelle l’espèce aurait depuis longtemps disparu. Cependant, je te l’accorde, je suis comme Laverdure qui disait, qui répétait même l’antienne qui le caractérise tant : « Tu causes, tu causes, c’est tout ce que tu sais faire ». Et il n’avait pas tort ; je préfère le dire moi-même avant que tu me l’assènes. Mais nous y venons quand même, car j’aurais aimé te dire quelques mots à propos du travail considérable d’Edoardo Bennato, chanteur-auteur napolitain, qui s’est lancé (je devrais dire qui s’était, car c’était au siècle dernier – dans la seconde moitié de la seconde moité, je te le concède) dans la mise en chansons d’histoires qu’il puise dans les récits de l’un ou l’autre écrivain : son Burattino senza fili (Marionnette sans fil), chez Carlo Collodi, alias Lorenzini, qui reste à jamais auteur de l’immortel Pinocchio et son Sono solo canzonette (Ce sont seulement des chansons) chez James Matthew Barrie et son Peter Pan, tout aussi immortel. Comme il me semble me souvenir que tu l’es toi-même par la grâce de Calvino et que je devrais bien l’être moi aussi par celle d’Apulée.

C’est souvent le destin des hétéronymes, dit Lucien l’âne d’un air entendu. Ceci dit, je vois où tu veux en venir. Je songe particulièrement à cette idée qui t’est chère et que tu as développée hors proportions avec Dachau Express (Suite biographique de Joseph Porcu en 24 chansons), Les Histoires d’Allemagne (100 chansons, suite kaléidoscopique tirée du Jahrhundert de Günter Grass), Les Histoires lévianes (124 chansons suite pittoresque tirée du Quaderno a cancelli de Carlo Levi) et celles encore en construction comme celle de Till (sous la houlette de ton concitoyen Charles Decoster) ou d’Arlequin amoureux (revenu de loin sous la conduite de Jiří Šotola).

C’était bien là mon idée derrière la tête, Lucien l’âne mon ami ; tu es un véritable accoucheur d’idées. J’ajouterais qu’il ne faudrait pas oublier de mentionner par exemple Fabrizio De André et ses canzones inspirées de l’Anthologie de Spoon River. Par ailleurs, je ne suis pas spécialiste de l’histoire de la chanson ou musicologue, mais j’imagine que d’autres ont dû tenter pareilles aventures. On ne saura probablement plus le jour où la chanson sera reconnue pour ce qu’elle est un art à part entière et une des grandes dimensions de la littérature et que des « scholars » ou des chercheurs exploreront ce domaine immense, ainsi que l’atteste le labyrinthe des Chansons contre la Guerre.

Tout un programme !, dit Lucien l’âne ; il y a là de quoi occuper des facultés entières ; mais tel n’est pas notre but et telles ne sont pas nos compétences. Nous, on se contente de tisser – à notre manière : traductions, versions françaises, chansons et causerie maïeutique, c’est tout ce qu’on sait fairele linceul de ce vieux monde disciplinaire, sévère, austère, absurde et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le vide, et
Au réveil, il y a
Un monde entier
Autour de toi

Ils t’ont inscrit
À un grand jeu,
Si tu ne comprends pas,
Si tu interroges,

On te répond :
C’est trop tôt,
Quand tu seras grand,
Alors, tu sauras tout…

Tu sauras pourquoi,
Tu sauras pourquoi
Quand tu seras grand,
Tu sauras pourquoi…

Et alors tu observes
les autres qui jouent ;
C’est un jeu étrange,
Tu dois apprendre.

Tu dois rester silencieux
Seulement écouter
Tu dois lire autant de livres que tu peux,
Tu dois étudier.

Tout est écrit,
Catalogué,
Chaque secret,
Chaque péché.

Tu sauras pourquoi,
Tu sauras pourquoi
Quand tu seras grand,
Tu sauras pourquoi…