jeudi 17 août 2017

Giacinto

Giacinto

Chanson française – Giacinto – Marco Valdo M.I. – 2017





Giacinto est une canzone léviane, une canzone tout droit issue de L’Orologio (La Montre), un roman hautement poétique et tout aussi hautement politique de Carlo Levi. Cette canzone peut se chanter de diverses façons : on peut imaginer une chanteuse ou un chanteur; on peut aussi imaginer un duo. En somme, il y a beaucoup de possibilités et on peut même se passer de musique. La musique est déjà dans le texte, la musique est dans la poésie.
Giacinto, comme on le verra, a un gros problème dans l’existence et son métier n’arrange rien : il est serveur. Il est serveur, mais Giacinto a les pieds plats; ça ne l’aide pas.


D’accord, la chose est certainement intéressante, mais quel rapport avec les Chansons contre la Guerre, où caser une pareille chanson ? J’aimerais assez que tu me l’expliques, mon ami Marco Valdo M.I., car moi, je ne connais pas la canzone en question. En fait, il n’y a que toi qui sais.

Peut-être, peut-être, ça dépend. Vois-tu, Lucien l’âne, mon ami, il faut parfois prendre son temps pour dire les choses. C’est comme ça quand on cause. Ce fut aussi comme ça pour cette canzone léviane. J’ai longtemps hésité à la considérer comme une chanson contre la guerre. Et finalement, j’y suis arrivé. Oh, ce n’est pas évident, mais Giacinto, comme je l’ai dit, a vraiment un gros problème dans l’existence et son métier n’arrange rien.

Bien sûr, mais quand même, ne fais pas trop durer le plaisir, car moi, je voudrais bien connaître cette histoire de Giacinto.

Alors, voilà. Donc, Giacinto est un serveur, serveur dans un restaurant et, il fait ce métier, qui se pratique essentiellement debout en stationnant et en marchant, sur et malgré ses pieds plats. N’en ris pas, l’âne Lucien mon ami, les pieds plats sont une calamité chez les humains adultes. À tel point qu’ils étaient une cause de réforme du temps du service militaire.

Surtout chez les fantassins, dit Lucien l’âne. On marchait beaucoup dans les rangs militaires en ce temps-là.

Justement, tu mets le doigt – un doigt d’âne bien saboté – sur le point douloureux. Pour te donner une idée, le pied plat, c’est en quelque sorte la fourbure du cheval et bien entendu, celle de l’âne. Comme sans doute tu le sais, à force, la fourbure peut conduire à une forme d’abattement de l’animal qui peut arriver à un tel point que l’animal ne peut plus se lever. Et pendant des années et sans doute, toute sa vie ou presque, faire le métier de serveur avec des pieds plats, c’est un véritable calvaire. Et pourquoi le fait-il ce métier d’esclave, notre Giacinto ? Tout simplement, car il n’a pas le choix. Tout comme le paysan, le mineur, l’ouvrier, le manœuvre, les domestiques n’ont pas le choix. Comme pour eux, l’impératif est de travailler, car il faut bien qu’il vive.

C’est tout simplement un destin de bête de somme, tout comme celui de l’âne, par exemple, dit Lucien l’âne en opinant des deux oreilles. Tu sais, cet âne qui tourne indéfiniment une meule ou celui que l’on charge comme un baudet, ne font certainement pas ce travail par plaisir. Certes, l’âne a bon dos, mais il ne faut pas exagérer quand même.

De plus, Lucien l’âne mon ami, considère ceci : son appellation de « serveur » rappelle furieusement son état, celui de « serf ». Faut voir comment les gens, certaines gens, traitent un serveur. Avec quelle morgue, quelle indifférence, quelle condescendance, ils s’adressent à lui, le commandent, lui donnent des ordres. Et on le houspille, on le presse, on l’engueule, on le méprise. Cependant, le serveur doit se taire, sourire, dire merci. Comme je te l’ai dit, il n’a pas le choix, car il faut bien qu’il vive. Le voilà rabaissé, le voilà amoindri, écrasé, à un tel point que même sa vie intime en est détruite. Et comment pourrait-il se défendre, il n’a même pas cette force collective qu’on peut voir parfois à l’œuvre dans les grandes entreprises, dans les usines, dans les mines et dans les campagnes et qui déborde parfois dans les rues, sur les boulevards, sur les places. Lui, en plus de tout, il est tout seul, tout seul à affronter la vie et l’exploitation qu’on fait de lui et d’elle. Ainsi, la Guerre de Cent Mille Ans s’abat aussi sur ces personnages qui passent souvent inaperçus dans notre société.

Ah, voilà, j’ai compris. Bref, Giacinto endure une souffrance terrible, il meurt au travail, mais lentement, quotidiennement, silencieusement. Appelons-la cette vie de mort, si tu veux bien, Marco Valdo M.I., de la couleur de bien des ânes, appelons-la : la mort grise.

Oui, c’est une bonne façon de l’appeler : la mort grise, celle qu’on ne voit pas dans le brouillard des jours gris. Oh, tu sais, ceux qu’elle frappe, il suffit de lever le regard dans les rues, dans les trains, les bus, les métros, dans les couloirs des grandes administrations, dans les halls des entreprises, dans les magasins. Partout, partout, on la voit gravée dans les visages. C’est une tueuse discrète ; elle n’est même pas pressée ; elle prend son temps, elle ronge et ronge et ronge jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’épuisement, le désespoir, une étrange fatigue ; parfois, c’est le cœur qui lâche, parfois c’est l’homme qui lâche.

Mais, il est temps de conclure et de reprendre notre travail, notre effort, notre tâche, celle que nous faisons pourtant en souriant, en riant, en chantant et tissons le linceul de ce monde triste, gris, terne, épuisant, épuisé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Giacinto
Se précipite
Et
Offre
Une chaise
À une table libre
Giacinto est serveur


Bas
Plutôt gras
Visage rond
Peau humide
Et
Luisante
Cheveux noirs
Yeux fourbes
Pieds plats
Giacinto
Se précipite
Avec ses pieds plats
Avec ses pieds plats


Giacinto
Dans son métier
Devine
Évalue
Les clients


Dans son métier
Giacinto
Se précipite
Avec ses pieds plats
Avec ses pieds plats


Giacinto
Dans son métier
Y a pas de mal
Fait le serveur


Giacinto
Le serveur
Dit que
Les femmes
Ne lui plaisent pas
Les femmes
Quelle épouvante ! Comment faire ?


Dans son métier
Giacinto
Se précipite
Avec ses pieds plats
Avec ses pieds plats


Giacinto
Le serveur
Dit que
Les femmes
Ne lui plaisent pas
Mais quelle femme pour lui ?
Mieux vaut le faire seul


Giacinto
Se précipite
Vers les femmes
Avec ses pieds plats

Avec ses pieds plats

mercredi 16 août 2017

Fanny

Fanny

Chanson française – Fanny – Marco Valdo M.I. – 2017






Voici, Lucien l’âne mon ami, un portrait de femme, une femme telle qu’elle est vue par un de ses soupirants, un de ses anciens amants, peut-être ; ou simplement, une femme telle qu’un certains hommes dans certaines conditions peuvent la rêver. Un songe, une idée, un idéal, une idéale. Évidemment, on se demande si de ce portrait, on tire le portrait d’une certaine femme ou celui d’un certain genre de femme.

Moi, à le lire, je me demande, s’il est vraiment possible que de telles personnes existent chez les humains, demande Lucien l’âne un peu interloqué. D’un autre côté, il est vrai que j’ai entendu dire qu’il existait des ânesses très calmes et très rondes et douces et assez nonchalantes et pour tout dire, passives ou placides. Je dois pourtant à la vérité de dire que moi, les ânesses, je ne les fréquente pas beaucoup ; je ne sais trop quoi leur dire et elles ne me disent de toute façon, rien. Mais alors là, rien du tout. Il faut dire aussi que je suis un âne un peu particulier et d’un âge outrageusement canonique et même, au-delà de ces saintes normes. Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, excuse-moi, je t’ai interrompu.

Ce n’est pas bien grave, Lucien l’âne mon ami, car, comme tu le sais, nous avons tout le temps. Pour ce qui est de cette femme qui s’appelle Fanny, je ne pourrais te dire grand-chose d’autre que ce qui est dit dans la chanson. Cependant, malgré son extrême sobriété, on peut tirer plus qu’on l’imagine de ce petit texte. Ainsi, en apparence, le physique, le mental et la psychologie de Fanny vont de pair. Est-ce l’un qui entraîne l’autre ? Ou l’inverse ? Ou une symbiose ?

Pour répondre à cette question, Marco Valdo M.I. mon ami, il faudrait probablement pouvoir remonter à son enfance et connaître également sa vie, sa famille, les lieux où elle a vécu, etc. Il y faudrait tout un roman, une chanson comme celle-ci ne pourrait y suffire.

Effectivement, Lucien l’âne mon ami, c’est pour cela que la chanson a cette forme caricaturale. Et puis, il n’est pas sûr que cette Fanny-là existe ; elle pourrait être une poupée, une marionnette.

Peut-être, Marco Valdo M.I. mon ami, est-elle un rêve, un fantasme, une obsession. N’est-ce pas le genre de rêve, de personnage imaginaire qu’un prisonnier longtemps tenu à l’écart de la vie réelle avec ses rencontres, ses relations, ses contacts et tout son univers de sensations, de sensualités, de sentiments, d’émotions et d’envies pourrait poursuivre des heures, des nuits, des jours entiers ?

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, qu’un homme longtemps privé de contacts et de relations affectives et mis dans l’impossibilité d’en avoir, se met à compenser ce manque en puisant des éléments dans ses souvenirs, dans ses affects anciens, dans ses moments passés pour se construire à l’aide de ces matériaux dématérialisés, de ces bribes et morceaux de réel enfui, d’immatériel et d’intangible, un monde fantasmé.

On dirait, Marco Valdo M.I. mon ami, que tu décris la façon dont un croyant édifie un paradis, dont il se construit un Dieu et toutes les imaginations qui l’accompagnent.

On dirait, Lucien l’âne mon ami, mais finalement, c’est assez juste et c’est ainsi que l’homme, apeuré par le vide ou la taille incommensurable de l’univers qui l’entoure, peuple le monde de créatures fantomatiques. Elles n’ont sans doute d’autre réalité que son imaginaire et servent à donner une forme à ses peurs. Pour en revenir à Fanny et à sa passivité, on ne trouve de curieux exemplaires dans notre monde actuel ; j’ai vu passer dans la presse récemment l’histoire de ce Japonais, citoyen du pays du Soleil Levant, qui s’était mis en ménage avec une poupée à taille humaine et l’emmenait pique-niquer les dimanches d’été ; par ailleurs, on annonce pour bientôt les femmes-robots, les robots-femmes ou les robotes (on trouvera également l’équivalent mâle), conçues pour tenir compagnie et chérir ces messieurs (ou ces dames).

Où donc s’arrêtera le flot de l’amour ?, dit Lucien l’âne en souriant de toutes ses grandes dents. Mais de ce fait, notre Fanny est un modèle, une anticipation, un prototype. Et finalement, pourquoi pas, si ça peut désennuyer et désangoisser ceux qui s’y attachent, grand bien leur fasse. Quant à nous, nous avons assez de notre tâche et alors, reprenons-la et tissons le linceul de ce vieux monde aphasique, aboulique, apeuré et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Je l’ai trouvée
Et maintenant
Je l’ai perdue
Fanny


Fanny est une femme
Merveilleuse
Elle est elle
Énorme
Toute blanche
Tendre
Accueillante
D’une passivité
Absolue


Je l’ai trouvée
Et maintenant
Je l’ai perdue
Fanny


Fanny reste muette
Elle ne bouge pas
Elle se laisse embrasser
Et
T’engloutit
Elle prend tout
Fanny
Merveilleuse Fanny
Bien et mal
Avec son grand
Corps blanc
Plein
De mamelles
Elle t’engloutit
Elle se laisse embrasser


Je l’ai trouvée
Et maintenant
Je l’ai perdue
Fanny
Fanny est une femme
Merveilleuse
Elle est elle
Énorme
Toute blanche
Tendre
Accueillante
D’une passivité
Absolue


Je l’ai trouvée
Et maintenant
Je l’ai perdue
Fanny
Fanny passivité.



mardi 15 août 2017

GIORDANO BRUNO

GIORDANO BRUNO

Version française – GIORDANO BRUNO – Marco Valdo M.I. – 2017

Chanson italienne – Giordano BrunoRocco Rosignoli – 2015

les lointaines vapeurs
De son frère, ce volcan napolitain
Qui illuminait mes peurs.



Giordano Bruno est assurément un personnage fascinant, on en avait déjà parlé dans une autre chanson italienne qui portait le même titre . Mais il me semble, Lucien l’âne mon ami que tu l’avais en son temps rencontré, si ma mémoire ne me trompe pas.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as raison sur toute la ligne ; c’est quasiment un sans-faute. J’ai, en effet, rencontré le Nolan sur les routes de ses exils d’abord quand il fut de Naples vers Rome et quand il fut de Rome vers Venise ; nous avons longé ensemble les Apennins, puis de Ligurie en Piémont, revenant dans la Plaine padane, on s’en fut à Venise. Déjà à ce moment, Bruno avait rejeté l’habit de Dominique. Plus tard, il fit un tour d’Europe : on le vit à Chambéry, à Genève, à Lyon, à Toulouse, à Paris, à Londres, à Oxford, à Wittenberg, à Francfort, à Zurich. Il bougeait beaucoup et comme tu peux le voir à la lecture, il fréquenta des lieux suspects d’hérésie. C’était curiosité du monde, comme il me le disait lui-même lors de ces interminables marches où je l’accompagnais. Finalement, il commit l’erreur fatale de rentrer en Italie.

Fatale, dit Marco Valdo M.I., et naïve, pour ne pas dire, téméraire, car il avait sous-estimé la hargne et la vindicte de l’Église et de la Papauté. Il s’était cru hors d’atteinte à Venise, mais la République, où déjà la raison d’État étouffait la raison, le remit aux sbires du Pape. Une fois entre leurs serres, il était perdu. L’Église clamant sa magnanimité et sa clémence, essaya de le faire revenir sur ses opinions, de désavouer sa libre pensée – trop spéculative, trop scientifique et trop sujette à l’immanence pour les gardiens des dogmes. Imagine, Lucien l’âne mon ami, que ce penseur avait jeté aux orties la cosmologie de Ptolémée et la Terre, comme centre du monde, qu’il avait adopté la cosmologie de Copernic en faisant de la même Terre un simple planète de l’astre solaire et il avait poussé au-delà des conclusions de Copernic. Le pire, c’est qu’il l’enseignait et qu’il l’écrivait. L’eût-il gardé pour lui, le pape aurait pu faire semblant de ne pas le savoir et de l’oublier. Mais il avait une conception du monde qui voyait l’Infini, l’Univers et les Mondes – toutes choses indicibles ; il voyait d’innombrables soleils, un monde infini de Terres, un espace qui s’étendait où le ciel en tant que tel n’existait plus. Le Ciel, il mettait le ciel hors-jeu et ajoute à tout ça qu’il envisageait sans frémir d’autres mondes habités, mieux ou pires que le nôtre, avec des êtres, mieux ou pires que nous. Tout ça soulevait des questions subsidiaires : quid de la Création ? Et des récits sacrés ?, dont la réponse était redoutable. Et puis, sans doute pire encore, il donnait le primat à l’intellect, à la raison, à l’intelligence sur la croyance et la foi. Décidément, si j’avais été Pape, j’aurais décrété que cet hérétique était vraiment impardonnable.

Pour moi, Marco Valdo M.I., mon ami, comme tu le sais et je suis persuadé que c’est ton cas pareillement, je me tamponne le coquillard de ce que pense ou ne pense pas tel Dieu ou telle Église ou tel ou tel prélat et tant qu’il garde ses ruminations pour lui, grand bien lui fasse. La seule chose que je relève dans cette histoire de Bruno est cette incroyable malveillance qui a frappé – au travers de Bruno – la libre pensée, la liberté de pensée et le libre discours. Ce qui me révulse, c’est la chape de plomb que les religions et les religieux font peser sur le monde et les vivants. C’est là un des aspects de la Guerre de Cent Mille Ans qu’on oublie un peu trop souvent de souligner.

Je te rejoins totalement sur ce point, Lucien l’âne mon ami. La question est pourquoi, pour quelles raisons veulent-ils étouffer la liberté de penser, la libre pensée ? À mon sens, si on veut la supprimer, l’éradiquer, et cela dans tous les domaines, c’est tout simplement, car elle est le premier révélateur de l’iniquité du monde ; c’est tout simplement, car elle est le moyen par le quel on découvre et on comprend comment et pourquoi les riches font la guerre aux pauvres. Et comprendre ça, c’est commencer à se révolter et à s’appliquer à ne plus accepter le monde tel qu’il est, tel que les riches et les puissants aimeraient qu’il soit et qu’il reste.

Et, justement, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est ce que toi et moi, nous nous efforçons de faire en tissant le linceul de ce vieux monde cupide, avide, ambitieux, mortel, crédule et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Par les Mondes des ciels infinis ,
Par les Terres infinies, j’ai traversé
Au pas de course ma vie
Cherchant cette sérénité que j’ai esquivée.

Des villes qui renaissaient de signes,
De flammes que l’esprit fomentait
Que des hommes crucifiés, impies et indignes,
dans le dogme, la pensée il emprisonnait,

Et mes mots comme un pari
Qu’on ne peut plus remanger, une fois dit.
Une marque sur ma peau dénonce
Les jours de prisons qu’ici, je décompte.

Puis, il y eut Venise et la lagune calme,
Qui me piégea comme un rat
Entre les épices et la soie.
Après, ce fut un tonnerre qui éclate.

Comme un éclair éclatant, pourtant ce sont huit ans,
Ce furent huit ans, qui en valaient cent
Et ils me demandaient compte de mes boniments ;
Mais quand je parle, jamais je ne mens.

Campo dei Fiori, Champ des fleurs, on dirait un jour de fête,
Un champ de flammes où mes cris se sont tus.
Je ne pense pas à ce que je laisse ou à ce qui reste,
Je ne demande pas ce que pense qui me tue.

Je ne pense pas à cette croix que j’ai devant moi,
Tandis que mon corps cuit et mon gras coule,
Comme cela arriva à d’autres, à tant d’autres,
Qui, comme moi, avaient fauté par la parole.

Mercure me vole de son aile,
Revient ma pensée au léger vent
De la montagne au nom de Cigale,
Qui, enfant, m’ombrageait quand

Tendant le doux raisin à ma main,
Elle m’indiquait les lointaines vapeurs
De son frère, ce volcan napolitain
Qui illuminait mes peurs.

Montagne de feu, tas de braises
Et laisse-moi froid, et la Cigale enserre
Mes derniers baisers à ta pierre
Alors que me vole l’aile de Mercure.

vendredi 11 août 2017

Antonio

Antonio

Chanson française – Antonio – Marco Valdo M.I. – 2017



Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a plein.


Voici, Lucien l’âne mon ami, une nouvelle chanson léviane – autrement dit, si tu t’en souviens, une chanson inspirée des récits de Carlo Levi. Je ne pourrais plus te dire si elle est tirée de « L’Orologio » ou du « Quaderno a cancelli ». En tout cas, elle ne vient ni de ma relecture de « Paura della Libertà », ni de celle que j’ai faite il n’y a pas si longtemps de « Cristò si è fermato a Eboli » ; elle s’intitule « Antonio ». Elle aurait pu s’intituler aussi bien Giovanni, Roberto, Silvio, Fortunato ou Francesco, mais voilà, elle s’intitule Antonio. En fait, cet Antonio est une sorte de silhouiette quelconque, un personnage qualunquiste, un « Nobody », un inconnu, cet inconnu du coin qu’on connaît de vue. Peut-être est-ce un « fanullone », un bon à rien ou alors, un honnête citoyen. Allez savoir avant d’avoir réfléchi à ce que raconte la chanson.

Bref, Marco Valdo M.I. mon ami, si je résume ton propos, c’est une chanson qui parle d’un dénommé Antonio.

Exactement, Lucien l’âne mon ami, et cet Antonio est un portrait vivant de l’Italien moyen tel qu’il est décrit par Carlo Levi et cet Antonio est la personnalisation de ces braves gens qui font la base de la société, ce fondement social qui aime sa tranquillité et être maître chez soi. Cette population extrêmement nombreuse, majoritaire et de loin dans le pays est celle qui porte et maintient au pouvoir celui qui lui apporte certaines assurances et dont elle imagine qu’il lui est dévoué. Cet homme de la base est vu, non pas dans ce rôle politique de supporter de l’autorité, de la discipline et de l’ordre, mais bien dans sa vie plus intime, dans sa vie familiale, dans son domaine où il est le maître, dans son rôle de maître de maison, de chef de famille.

C’est assez inhabituel dans la chanson, cette façon de considérer les choses, dit Lucien l’âne en hochant le front. J’ai même l’impression qu’elle n’est pas habituelle ailleurs non plus.

Et ton impression est bonne, Lucien l’âne mon ami. Elle est inhabituelle et on comprendra tout de suite pourquoi. En fait, elle impose de réfléchir au lien entre la façon individuelle de vivre sa vie au quotidien, en tant que cellule sociale et la façon d’agir au niveau le plus général. Ainsi, ce protectionnisme familial est le pendant et le moteur du protectionnisme national. La façon dont Antonio considère sa femme et son fils – un diminutif de lui-même : Antonino, dont il se juge maître souverain de son foyer est le mécanisme fondamental de la société fasciste ou de toute société conservatrice et réactionnaire. Évidemment, la chanson ne fait pas de théorie socio-politique et elle entend encore moins enfourcher mon dada du lien entre le comportement individuel et l’adhésion ou le refus du système. Elle ne l’évoque qu’en creux, comme un négatif photographique laisse deviner ce que serait la photographie imprimée. Ceci elle le laisse entendre et qui voudra comprendre comprendra.

Mais, dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, tu faisais déjà des « canzones lévianes », il y a dix ans. Pourquoi en viens-tu à parler d’Antonio à présent ?

Ta remarque est juste, Lucien l’âne mon ami. La raison de ce retour d’Antonio est tout simplement que je viens de retrouver la version d’origine que j’avais écrite à cette époque où j’étais plongé dans ma période Carlo Levi, où je le traduisais intensément. Ce n’est d’ailleurs pas la seule que j’ai retrouvée. Cependant, cette version-ci est assez différente de la précédente ; en fait, je l’ai entièrement repensée et je l’ai réécrite.

Allons donc à la rencontre de cet Antonio et ensuite, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde plein d’Antonios, respectueux, violemment conservateur, décidément réactionnaire et cacochyme.

Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Certainement, vous le connaissez,
Vous l’avez souvent croisé, Antonio,
Le voisin de palier.
S’imaginer Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a des milliers.

Il s’est marié,
Il a pris femme, Antonio,
Il habite le quartier.
Une femme, Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a des milliers.

C’est un père respecté.
Une femme et
Un fils, nommé Antonino.
Un fils, Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a des milliers.

Il est heureux d’être marié :
Sa fidèle petite femme à son côté
Et son petit Antonino.
Une femme et un fils, Antonio ?
Comme Tonio
Il y en a des milliers

On écrirait un livre entier
Sur un type comme Antonio,
L’homme régnant sur son foyer.
Le roi du foyer, Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a des milliers.

Antonio surveille son bien,
Sa fidèle petite femme qui l’aime bien
Et Antonino qui bat des mains.
Qui bat des mains, Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a plein.

Dans sa maison, dans son jardin,
Antonio est un maître, un souverain.
Un maître, un souverain,
Antonio ?
Comme Tonio,
Il y en a plein.

Au-dehors, il se tient bien.
Il lève le bras, il lève la main,
Il fait le salut romain.
Antonio ?
Comme Tonio,

Il y en a plein.

jeudi 10 août 2017

NORDEST

NORDEST

Version française – NORDEST – Marco Valdo M.I. – 2017
Chanson italienne (Veneto Goriziano) – NordestFrancesco Pelosi – 2016


GORICA - GORIZIA- GÖRZ
1900




Francesco Pelosi : originaire de Parme, né le jour de la Toussaint de l’orwellienne 1984, haut d’environ deux mètres, nanti d’une paire de rouflaquettes dignes du Risorgimento, une voix qui décape, excellent guitariste et capable de chanter et d’écrire dans tout dialecte italien d’Aoste au Cap Passero. En synthèse. De quelque temps déjà, il fait partie de ce qu’informellement j’appelle la « Banda degli Incliti & Sommersi Cantautori Italiani del XXI Secolo – Bande des Auteurs-compositeurs italiens du XXI Siècle glorieux & méconnus », une bande décidément mobile et variable ; ainsi, on croise Pelosi de Parme en trio avec Lega et Giromini, avec Giromini et Rocco Rosignoli, tout seul, parfois, il y a l’autre Rocco (Marchi) qui joue de tout comme Otto et Barnelli (à propos, un « salut » éternel à ce dernier) y compris de cet instrument dont j’ai découvert qu’on l’appelle « diamonica », mais que je persiste à nommer « pippòfono - pipophone», et ainsi de suite.

Pelosi Francesco de Parme est l’auteur de cette chanson qui, du premier coup, a enlevé le premier prix au 23e Concours National « Giovanna Daffini », avec cette motivation précise : « 1er Prix (« Trophée Giovanna Daffini », semble un peu une course cycliste d’amateurs mais bon) pour le texte « Nordest », magistrale interprétation accompagnée d’une palette sonore de forte suggestion ». Je reprends ceci de l’opuscule + CD délivré à Motteggiana (MN) le 4 juin passé 2017 à l’occasion de la remise des prix, un dimanche déjà torride de ce très torride été et un peu plus qu’une heure avant me parvenait la nouvelle de la mort de Lorenzo Bargellini. Mise à part la « palette sonore », le Concours dédié à Giovanna Daffini dans son pays natal est très important, et cela fait comprendre à la perfection face à quoi nous sommes. Sans compter le fait pas du tout secondaire que lors de certains des dimanches estivaux asphyxiants, il est bon d’avoir Pelosi devant parce qu’il réussit à donner de l’ombre à tous, même à moi qui ne suis certes pas un petit nain.

Le texte de la chanson est en dialecte vénéto-goricien (je le spécifie, vu que je présume qu’il existe aussi un dialecte slovène parlé de ce côté), pour lequel Francesco Pelosi s’est fait aider par le goricien Michel Torrisi. Malheureusement, aucun vidéo de la chanson n’est pour l’instant disponible et de ce fait, nous demandons une aide, s’il nous lit, à Pelosi lui-même. Et ici il me plaît dévoiler la surprise : en réalité, Pelosi, eh bien oui, nous l’avions déjà présent dans ce site et depuis le 2010, caché dans les replis de La vie s’écoule, la vie s’enfuit, la célèbre chanson situationniste de Raoul Vaneigem dont Francesco Pelosi est l’auteur d’une version italienne qu’il chante toujours et pour laquelle avons eu une intéressante et amusante dissertation à propos de la célèbre « datation situationniste » et des encore plus célèbres « ouvriers belges en grève » [parmi lesquels « ouvriers belges en grève figuraient également des employés, des étudiants, des enseignants, dont Raoul Vaneigem, par exemple ; ladite grève étant insurrectionnelle, générale et dura un mois, ce qui laisse plus que le temps nécessaire pour écrire une chanson et la possibilité de la ressortir en publication des années plus tard». Je dis ça afin de nourrir un peu plus la « fameuse dissertation ».MVMI]

La chanson est accompagnée une traduction en italien courant qui est reprise de l’opuscule/CD. Cependant, naturellement, il y a davantage encore. Étant donné le désir, exprimé dans le texte même, de vouloir la chanter « en dialecte, en ladin, en furlan, en allemand, en slovène », nous nous déclarons prêts à donner un coup de main à Francesco pour faire advenir son souhait. En dialecte, ce l’est déjà en allemand nous y avons pourvu nous-mêmes, pendant que pour le ladin, le furlan et le slovène, on verra e qu’on pourra faire… [RV]


Dialogue maïeutique

Voici, Lucien l’âne mon ami, une chanson sur le Nordest…

Lequel ?, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, car des Nord Est, il y en a beaucoup. Serait-ce le Nordeste brésilien qui a la taille d’une demi-Europe ? Celui de Chine, celui d’Inde, ou que sais-je encore ? Ou plus modeste, le Nord-Est de la France à deux pas de chez nous ?

Arrête-toi, Lucien l’âne mon ami, ne t’emballe pas ainsi. Si tu m’avais laissé finir ma phrase, tu le saurais déjà. Comme c’est une chanson italienne, comme c’est un chanteur italien, il s’agit tout simplement du Nordest italien, un territoire d’une superficie qui n’est pas aussi gigantesque que le Nordeste brésilien, mais un lieu qui recèle une histoire lourde et douloureuse, celle que raconte la chanson ou plus exactement,celle qu’elle évoque n’étant qu’une chanson et pas un savant traité d’histoire politique. En deux mots, c’est cette région au nord-est de Venise, qui partage sa frontière avec la Slovénie actuelle, elle-même partie de l’ancienne Yougoslavie. La région où se trouve Gorice, qui en italien se dit Gorizia, cette ville maudite qu’est la Gorizia de la chanson, intitulée « Ô Gorizia, sois maudite ! ». Souviens-toi de ce qu’elle disait et de ce que disaient les commentaires à son sujet. Je n’en dirai pas plus cette fois. Il me faut juste ajouter une petite parenthèse supplémentaire en ce qui concerne le Vajont et Longarone, où outre tous les massacres militaires, outre l’« urbicide » qui frappa Gorizia après la guerre (la population d’origine chuta de 35000 à environ 3000 habitants) et la politique d’italianisation forcée menée par les fascistes et poursuivie depuis, il faut aussi noter le malheur supplémentaire qui frappa le Nordest le jour où la montagne s’effondra et où le contenu du barrage du Vajont descendit dans la vallée et balaya, notamment, Longarone.

Comme si la bêtise humaine ne suffisait pas, dit Lucien l’âne.

En effet, répond Marco Valdo M.I. ; cependant, cette chanson est aussi une « chanson douce » qui parle, murmure, susurre par-delà les frontières et les déchirures et pour mieux dire, en appelle au poète frioulan qu’était Pier Paolo Pasolini :

Je voudrais te laver dans l’eau la plus fraîche de mon pays :
« Fontaine d’amour rustique,
Il n’y a pas d’eau plus fraîche
Que celle de mon pays ».

Il est temps de conclure ; alors, Marco Valdo M.I. mon ami, une fois encore faisons notre tâche infiniment longue, aussi longue que le malheur, car elle durera tant qu’il y aura la guerre, et tissons le linceul de ce vieux monde malade des frontières, nationaliste, myope, détestable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Je chante une douce chanson pour toi
Qui dans le Nordest, es née,
Je voudrais la chanter, en ladin, en dialecte
Du Frioul-Vénétie-Julienne, en allemand, en slovène.
Mais
mon cœur me dit : « Montagne, bois,
Plateau, lagune et plaine »,
Mon cœur me raconte la terre volée,
Me raconte ton visage
Qui l’a consolée.

La Grande Guerre m’a pris mes fils,
Elle m’a pris mes montagnes et tes yeux.
La Grande Guerre m’a pris
mon nom,
Ma terre, ma langue et tes yeux.

Et toi qui te vêts du nom du vent
Du nom du vent
Qui de la Carnie court à Venise,
Monte au Tyrol et descend vers Gorice,
Qui t’appelles comme le crépuscule,
Qui voit Trieste de la mer,
De l’ombre de vin qui baise la rage
Et l’allume,
Et l’allume.

La Grande Guerre m’a pris mes fils,
Elle m’a pris mes montagnes et tes yeux.
La Grande Guerre m’a pris
mon nom,
Ma terre, ma langue et tes yeux.

Et de quelle autre façon, pourrais-je te chanter,
Toi qui au Nordest es née ?
Avec tout ce sang qui tonne
De la Yougoslavie, du Vajont à Longarone,
De cent ans et plus de séparation et de tranchées,
D’une vie pour toujours à la frontière,
Toujours étrangère, toujours étrangère,
Je voudrais te laver dans l’eau la plus fraîche de mon pays :
« Fontaine d’amour rustique,
Il n’y a pas d’eau plus fraîche
Que celle de mon pays ».

La Grande Guerre m’a pris mes fils,
Elle m’a pris mes montagnes et tes yeux.
La Grande Guerre m’a pris
mon nom,
Ma terre, ma langue et tes yeux.
Et tes yeux,
Et tes yeux.