vendredi 13 mars 2015

DES JEUNES COMME TOI

DES JEUNES COMME TOI


Version française – DES JEUNES COMME TOI – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Giovani come te – Rocco Scotellaro – 1954




Ils sont là avec les moissonneurs,
Endormis aux monuments,
Qui attendent la main du patron
Sur leur épaule.






Ah, Lucien l'âne mon ami, voici encore une canzone (comme disait Pétrarque, tu sais bien l'auteur d'un célèbre Canzoniere et qui se prénommait lui aussi, Francesco, lequel est un jeune homme qui nous amuse bien) de notre poète lucanien Rocco Scotellaro, dont je ne crois pas devoir faire la présentation et encore moins, justifier d'icelle. Pour cela, je te renvoie à Mio Padre, dont j'avais récemment présenté une version française. J'espère que tu t'en souviens.


Évidemment, c'était une canzone bouleversante. Mais, je t'en prie, continue… Parle-moi de celle-ci.


Comme tu peux le voir d'après le titre, .celle-ci décrit, raconte , dirais-je plus exactement, les jeunes de son temps et de son lieu. Et tous coptes faits, ces jeunes de ce lieu et de ce temps-là, en ce compris Rocco lui-même qui les interpelle, ne sont pas tellement différents des jeunes de cet autre temps, qu'est le temps d'aujourd'hui. Même désœuvrement, même déambulation, même errance, même désespérance. Même sentiment de révolte, même exigence de reconnaissance sociale, même orgueil au bord du vide de la vie. Mêmes rêves, peut-être, on ne sait rien des rêves qui ne sont pas dits : la vie dans un sourire, la lune dans le puits. Et puis, un jour, même résignation. Même disponibilité au pire comme au meilleur, à ce qui viendra et sur lequel, dans les faits, on n'a pas de prise.


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, je me souviens très bien de cette lune dans le puits où le Lapin fit miroiter au renard mille poissons d'argent, lune que le loup prit pour un fromage, ainsi qu'il est conté dans le Roman de Renart (il y a presque mille ans), ou que l'amoureux breton prit pour le visage d'une jeune femme, ou tout simplement aussi, n'est-ce pas Narcisse…


Et Goupil le Renart de conclure en latin (de cuisine, cela va de soi) :
« Ecce, amice, caseum quam magnum et bonum ; descende ergo et ipsum affer ». Je sais que tu te souviens très bien de ton latin, même s'il n'est plus tant pratiqué, mais il se pourrait que certains de nos auditeurs lecteurs ne le maîtrisent pas avec la même maestria ; ainsi ne te vexe pas si je traduis cette petite phrase :
« Voici, ami, du fromage si grand et bon ; descend donc et prends-le ». Depuis ce temps, l'affaire (qui, à mon sens, venait de bien avant encore) fut reprise et adaptée mille fois ou plus encore. Je pense que voici la canzone suffisamment introduite et je trouve le texte suffisamment explicite et puis, j'aurais quelque embarras à déflorer la poésie de Rocco Scotellaro.


Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, tu as raison. Il ne faut pas mâcher trop les belles histoires, car elles finissent par en perdre tout leur sel.


Lucien l'âne mon ami, tu as parfaitement compris. Raconter ce que dit la canzone ne sert à rien, puisque la chanson est là pour le dire. Quant à l'expliquer, la manœuvre est délicate : sans compter que cela peut laisser supposer qu'on détient la vérité de la chanson, cela reviendrait en quelque sorte à exposer à l'amoureux putatif (ici , l'auditeur lecteur) dans un langage plat et détaillé les charmes intimes de la belle (ici, la chanson), dans une description que je qualifierais pudiquement de gynécologique. Comme disait Léo Ferré : « La poésie fout le camp Villon ! »


Lors donc, laissons la poésie dévoiler elle-même ses charmes et de notre côté, reprenons note tâche, avançons à notre pas et tissons le linceul de ce vieux monde empli de lunes dans des puits, d'étoiles dans des lacs, de galaxies dans les océans et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Combien tu en fixes dans les yeux
De ces arrogants de la rue, errants,
Jeunes comme toi.
Ils n'ont en poche
Que des mégots noirs
De cigarettes ramassées.
Ils ne savent que se pavaner
Devant les vitrines lumineuses,
Aux comptoirs des bars,
Dans les trams à la rapide course,
Sous la publicité,
Patronne des places.
Souvent, car le temps se tue,
Ils chantent une chanson quelconque,
Où ils se nomment égarés, où ils se disent
Amoureux des bas-fonds
Et se repayent de compréhension.
Une chanson pour couver un fol amour
Des filles bonbons
Qui sont un peu les étoiles toujours vivantes,
Qui sont l'espérance
D'une vie surprise dans un sourire.
Et comment, mais combien,
Ils voudraient la lune dans le puits,
Une route sûre
Qui ne se brise pas à tous les carrefours.
Quand ils accomplissent un geste, leur seul geste,
Ils sont là avec les moissonneurs,
Endormis aux monuments,
Qui attendent la main du patron
Sur leur épaule.
Ils sont avec les porteurs du port,
Contents de leur visage sale
Et leurs bras pendent
Dès que la charge est posée.
Ils se terrent parfois dans des salons
À faire des orgies de fumée et d'existentialisme
Ces jeunes, malades comme toi du rien :
Esprits prêts pour tous les appels,
Anges maudits,
Conscrits et vagabonds,
Compagnons des chiens errants.
Notre jeunesse
C'est le plus sale des drapeaux,
Le plus cru des tourments.
Alors, quand la terre échauffée
Met sur notre dos le tourment du feu
Dans les longs après-midis d'été,
Il est temps de nous inquiéter
De dire oui à l'Homme que nous serons
Et qui nous attend
Au coin de la rue
Avec la faux et le livre à la main !

mercredi 11 mars 2015

MON PÈRE

MON PÈRE



Version française – MON PÈRE – Marco Valdo M.I. – 2015

Chanson italienne – Mio Padre – Rocco Scotellaro – 1954



ROCCO SCOTELLARO
PAR
CARLO LEVI








Lucien l'âne mon ami, voici une chanson de Rocco Scotellaro, qui raconte son père.

Fort bien, Marco Valdo M.I. mon ami, mais dis-moi ce qu'une pareille chanson vient faire dans les Chansons contre la Guerre.

Tu as raison de poser la question, même si pour moi, la réponse est évidente, puisqu'il s'agit de Rocco Scotellaro. En fait, voici. Tu sais que Rocco Scotellaro est un homme du Sud, un homme au destin tragique et ce n'est pas négligeable, en l'occurrence, un militant politique socialiste qui avait pris – comme par exemple, Salvatore Carnevale, en Sicile – le parti des paysans pauvres de Lucanie. Notamment dans cette formidable tentative que fut la réforme agraire et l'occupation des terres : une confrontation entre les riches propriétaires fonciers et les les paysans, une lutte pour tenter de construire un avenir, bref, un de ces moments fameux de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d'assurer leur domination, d'accroître leurs privilèges, de sauvegarder leurs propriétés, de perpétuer la millénaire exploitation des paysages, des terres et des hommes.


Voilà déjà, en effet, une bonne raison, dit Lucien l'âne en souriant jusqu'à ses oreilles, lesquelles flottent comme de jolies barques à voile des deux côtés de sa tête. Y en a-t-il d'autres ?


Certes et elles se trouvent dans la chanson elle-même. D'une part, il y a le fait que Rocco Scotellaro évoque la condition d'artisan de son père, condition généralement oubliée en nos temps post-industriels. On en était encore à mesurer le pied droit de l'homme pour lui faire ses chaussures. Puis, il y a dans cette canzone bien de la violence, des scènes de guerre sociale évoquées. Et la lutte de l'artisan pour se défendre de la pression de l'État, plus prompt à saigner les pauvres qu'à gêner les riches aux entournures.


Alors, en effet, voilà d'autres bonnes raisons de placer ici cette évocation du père… Un fameux lutteur, il me semble. Cordonnier, il taillait le cuir, le cousait et nous, nous tissons le linceul de ce vieux monde où rien n'a fondamentalement changé, ce vieux monde exploité, exploiteur, propriétaire et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il mesurait le pied droit, mon père
Et vendait les chaussures faites à la main
Dans les foires pleines de poussière.
De son tranchet, il coupait la semelle
Comme on coupe le pain.
Un jour, il sortit les tripes
D'un fils de chien.
C'était une nuit à oublier
Et quand on lui demandait d'en parler ,
Il faisait les petits yeux à tout le monde.
Il faisait des reproches à mon frère
Car il ne savait pas écrire
Les réclamations pour les taxes.
Il avait toujours prêt dans ses manches
Un tranchet bien coupant
Pour le ventre de l'agent.
Il jeta la suspicion
Sur son camarade qui fut arrêté
Car un jour, désespéré,
Il envoya à l'administration sa collation
Et dessus, il était écrit sur un papier :
« Yeux de bœufs
Magnez-vous des deux ».
Il n'espéra plus alors, d'ailleurs.
Mon père, le cordonnier
Au rire fragile et sans rougeur
Répondait « Qu'il soit toujours loué »
À un monseigneur.
Et il se mit déjà fatigué –
De son grand manteau ressortaient ses yeux –
À regarder la place, sur le côté,
À l'écart des hommes qui discutaient entre eux.
Et il mourut – comme il voulait – vite, sans cri,
Sans faire la paix avec le monde.
Lorsqu'il pressentit l'attaque
Il chercha la main de maman dans le lit,
Il la broie ; elle comprend et s'écarte.
Il était étendu le visage difforme,
Le mot de révolte
Lui était resté dans la gorge.
Ensuite, ils dirent que c'était un brave homme,
Même l'agent, et ils en firent tout un vacarme.



vendredi 6 mars 2015

Le Danseur de Nikowikwanda


Le Danseur de Nikowikwanda


Chanson française – Le Danseur de Nikowikwanda – Marco Valdo M.I. – 2015
Tirée d'une nouvelle d'Oskar Panizza, intitulée « Une Histoire de Nègre », dans la traduction française de Jean Bréjoux, La Différence, Paris (1979)




Et tous les soirs, à l'Alcazar,
Les gens reluquent ce nègre noir.


Encore une chanson inquiétante, mais où cette fois, le protagoniste est un nègre.

Ça me rappelle la chanson de Caussimon, Monsieur William [[39498]]:

Oui, mais le nègre dans le noir
Lui a coupé le cou
En deux coups
De rasoir…


De fait, si le docteur, car c'est le même docteur qu'avec l'Indien, a pensé une seconde, une seconde seulement, à Caussimon, il a dû avoir peur, très peur.


Et il aurait eu raison, car à la fin de l'entretien, le nègre – une force de la nature, un géant – se jette sur lui et commence à l'étrangler. Le docteur ne devra la vie sauve qu'à l'intervention de deux infirmiers musclés, qui finiront par ligoter le forcené. Mais cette partie de l'histoire n'est pas dans la chanson.

C'est tout ce que tu as à dire de cette chanson ?, Marco Valdo M.I. mon ami.Et d'abord, juste par curiosité, car j'aime bien penser aux gens par leur nom, comment s'appelle ce nègre ?


D'abord, pour satisfaire ta curiosité à propos des noms des gens, ce nègre s'appelle Poppy. Cela est dit dans la chanson. Pour le reste, je vais te répondre plus longuement. Ainsi ici, après le drame de l'extermination des Indiens, voici celui de la négritude. Le même docteur, le même auteur de l'histoire d'origine : Oscar Panizza. Le drame de la négritude dont parleront si bien Jacques Roumain et sa chanson Sales Nègres (1945) [[48782]], qui est en somme une réplique de celle-ci, mais d'une ampleur collective ou Léopold Sédar Senghor, pour citer deux poètes noirs de langue française… Mais ici, c'est le drame de la négritude vu à l'intérieur de l'être et même, de l'intérieur de l'être. La destruction intime de l'homme (ou de la femme) noir(e) par la négritude ; en fait, par le mépris dans lequel les tient le « blanc », personnage auquel ne s'identifie pas du tout Oskar Panizza (et moi non plus, d'ailleurs). Panizza ne fut pas pour rien médecin et psychiatre, cela s'entend. Remarque au passage qu'il est quasiment l'exact contemporain de Freud et donc, comme psychiatre, il se trouve au moment où la psyché se place progressivement au centre des préoccupations des spécialistes de la santé mentale.


Hou là, Marco Valdo M.I. mon ami, tu en as dit assez. J'ai un peu peur que tu t'égares dans les méandres de l'histoire de la psychologie des profondeurs. Reviens à la chanson… Viens-en au fait !


Au fait justement, à l'époque, où il situe ces deux récits, c'est-à-dire après la guerre de 14-18, Panizza exerce sa profession de médecin dans le port de Hambourg. À ce moment, avec la reprise des relations entre les ex-belligérants, des troupes de spectacles exotiques arrivent à Hambourg venant d'Afrique ou d'Amérique, cornaquées par des entrepreneurs de spectacles, qui les exploitent en leur faisant faire le tour des villes d'Allemagne et d'Europe. L'usage de présenter des populations étranges et généralement, étrangères avait été lancé au siècle précédent par l'Étazunien Phineas Taylor Barnum avec sa troupe de Lilliputiens qu'il trimbalait partout dans le monde ou presque. À Hambourg, ces groupes arrivent par mer et souvent, ont le plus grand besoin d'une aide médicale. Oskar Panizza s'empare de cette clientèle en faisant un prix de gros au gérant de la troupe. Il soigne en masse. Et c'est ainsi qu'il voit débarquer chez lui toutes sortes de personnages exotiques. C'est aussi comme ça qu'il décèle les ravages de la domination des Blancs et qu'il les dénonce au travers de ces histoires. Ce que raconte Panizza s'est en fait fort probablement déroulé dans son cabinet médical. Et dès lors, le « Docteur » des chansons, c'est lui.
Quant à l'Alcazar, tu le trouveras dans Les Remparts de Varsovie, une chanson de Jacques Brel. 


Et bien alors, voyons cette chanson si bien inspirée et reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde méprisant, abject, destructeur et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Docteur, hello, vous docteur ?
J'ai une très importante consultation,
Vraiment très importante communication.
Très importante, très agréable, docteur.

Docteur, vous avez bon cœur.
Je pense, je présume,
Vous n'allez pas me croire
Il faut me croire, bon docteur !

Je suis nègre, j'étais nègre.
Je ne suis plus nègre, plus du tout.
Ce nègre était noir, plus noir que beaucoup.
En fait, c'était un vrai noir nègre.

Non docteur, je ne suis pas malade,
Non, je n'ai pas besoin d'argent
Je suis danseur excentrique à Londres.
L'argent est sale et l'or est puant.

Je suis du Pays du Poivre sur la côte
Face à la Mer Rouge, tout là-bas,
Le meilleur danseur du village,
Du village de Nikowikwanda.

Je n'avais jamais regardé dans l'eau
Pour me voir en personne.
Le Grand Esprit interdit de regarder dans l'eau
Sa propre personne.

J'étais le meilleur de tous les danseurs
Mais je ne savais pas que j'étais noir.
En Europe, j'ai découvert mon malheur ;
À Liverpool, dans un miroir.

Dans la vitrine, devant moi, sur le trottoir,
J'ai vu un être effrayant, un monstre noir.
Et tous les soirs, à l'Alcazar,
Les gens reluquent ce nègre noir.

Deux mois, j'ai pensé même en dormant :
Poppy, bon nègre du Soudan, Poppy, tu dois devenir blanc.
Alors, alors, docteur, maintenant,
Docteur, donnez-moi un certificat de blanc.

Je suis du Pays du Poivre sur la côte
Face à la Mer Rouge, tout là-bas,
Le meilleur danseur du village,
Du village de Nikowikwanda.

jeudi 5 mars 2015

La Fin des Indiens

La Fin des Indiens

Chanson française - La Fin des Indiens – Marco Valdo M.I. – 2015
Tirée d'une nouvelle d'Oskar Panizza, intitulée « Idées d'un Indien », dans la traduction française de Jean Bréjoux, La Différence, Paris (1979)



Regarde, j'ai mis mon costume de grand guerrier ;
Sur ma peau, mes peintures de guerre ;
Sur ma tête, mes plus belles plumes.




Ah, Lucien l'âne mon ami, voici une chanson terrible. Non, je ne parle pas de sa qualité, mais bien de quelque chose qui sème la terreur. Quelque chose d'effrayant. Mais une terreur bénéfique, une terreur qui bouscule la pensée et fait réfléchir ; bref, une terreur intelligente et salutaire.Elle n'a évidemment rien à voir, ni à faire, avec les délires terroristes que l'on connaît de nos jours. Bien sûr, je le vois à ton œil palpitant, la liquidation des populations indiennes (et peu s'en faut qu'elle fut totale) est en soi un chose effrayante, abominable et terrible. Cependant, ici, dans cette canzone particulière, ce n'est pas la fin des tribus indiennes qui effraye, mais bien la manière dont cette fin se réalise. Mais je te laisse découvrir la chose…


Je vais m'empresser de le faire, dit Lucien l'âne un peu étonné. Mais avant, je vois que tu as tiré cette chanson d'une nouvelle...


En effet, d'une nouvelle de l'écrivain allemand Oskar Panizza… Un écrivain lui-même assez fantastique, qui comme d'autres – Nietzsche et Maupassant, finira sa vie dans la folie suite à une infection syphilitique. Je dirais même un écrivain sulfureux qui fut poursuivi des foudres de la justice, mais surtout aussi, mis à l'index par l'Église. Notamment en raison de son « Concile d'amour ». Il est mort il y a à peu près un siècle et aujourd'hui encore, on le tient à l'écart et on feint de l'ignorer. La chanson a d'ailleurs aussi comme but de le faire connaître. Ainsi, comme tu le comprends, tout le mérite de cette histoire revient à Oskar Panizza.


Bien. Alors courrons entendre la voix de Panizza et comme lui, tissons – à notre manière, nous aussi – le linceul de ce vieux monde bien-pensant, colonisateur, exterminateur et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Docteur, docteur, je viens pour te parler.
Regarde, j'ai mis mon costume de grand guerrier ;
Sur ma peau, mes peintures de guerre ;
Sur ma tête, mes plus belles plumes.

Je suis peau-rouge, tu es blanc.
Docteur, docteur, tu es un grand sorcier,
Tu connais les secrets des médicaments,
Je le sais et tu dois nous aider.

Docteur, tu nous as toujours soignés
Avec tes formules et chaque fois,
Chaque fois, tu nous as sauvés.
Docteur, le Grand Esprit posera son œil sur toi.

Docteur, docteur, nous avons confiance en toi.
Avec ta médecine, tu vas nous aider.
Toute la tribu est malade et veut s'en aller
Aide-nous, ce sera la dernière fois.

Nous tous, les Sioux, les Dakotas, les Cheyennes.
Docteur, nous voulons partir là-bas,
Prendre le chemin des Chasses éternelles.
Docteur, le Grand Esprit posera son œil sur toi.

Les Hommes de cheval, les Visages de mort
Nous ont menti, nous ont tués, nous ont tout pris.
À petit feu, ils nous achèvent avec le brandy.
Docteur, il ne nous reste plus que la mort.

Docteur, que penses-tu du brandy ?
On donnera toutes nos fourrures pour du brandy,
On soûlera toute la tribu, on boira tout
Et puis, à tous, on tranchera le cou.

Et les enfants ? Chef, tu n'y penses pas.
Chez nous, il n'y a plus d'enfants ;
On les a tous étouffés depuis dix ans.
Docteur, le Grand Esprit posera son œil sur toi.

C'est de la folie. S'il faut aller à la mort,
Prenez vos armes, mettez vos peintures de guerre,
Battez-vous jusqu'au dernier, massacrez vos adversaires.
Chef, n'est-ce pas une plus belle mort ?

Docteur, pourquoi répandre tant de sang ?
Nous avons déjà les scalps pour aller là-bas.
On les collectionne depuis quarante ans.
Docteur, le Grand Esprit posera son œil sur toi.

Docteur, voici ce que nous avons décidé.
Notre chair vaut quand même mieux que celle du sanglier.
Nous allons rôtir nos jeunes filles, nos jeunes gens ;
Puis, offrir aux Visages de mort ces mets succulents.

Nous les anciens, nous nous pendrons dans les bois.
Ainsi, tout notre peuple se sacrifiera.
Ce sera quand même mieux qu'un cadavre pendu sur une croix.
Docteur, le Grand Esprit a posé son œil sur toi.

mercredi 4 mars 2015

BALLADE DU PARAGRAPHE 218

BALLADE DU PARAGRAPHE 218


Version française – BALLADE DU PARAGRAPHE 218 – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson allemande – Ballade vom Paragraphen 218 – Bertolt Brecht – 1929
Poème de Bertolt BrechtMusique de Hanns Eisler et par la suite aussi de Gustavo Beccerra-Schmidt (1925-2010), compositeur chilien, exilé en Allemagne en tant 1973 et naturalisé allemand.



MON VENTRE M'APPARTIENT !





Peut-être la première chanson au monde en défense de l'interruption de grossesse et contre les lois faites contre les femmes…

L'avortement a toujours été et est encore illégal en Allemagne, même si en 1995, la loi a été modifiée en introduisant des exceptions et conditions de circonstances atténuantes.

« En Allemagne pré-nazie, l'avortement était régi par l'article 218 du Code introduit par la République de Weimar. Il prévoyait la licéité de l'avortement au cas où l'accouchement aurait mis en danger la vie de la mère.

Les nazis ne modifièrent pas la loi si ce n'est en permettant l'avortement au cas où la naissance des enfant serait un danger pour l'hygiène raciale allemande. En d'autres termes, l'avortement était permis pour supprimer des croisements raciaux non désirés. Pour le reste l'avortement était strictement défendu.

En 1937, les médecins qui pratiquaient des avortements étaient punis de 10 ans de prison et – en 1939 – l'avortement non autorisé fut considéré comme une trahison envers le peuple allemand et punissable de la peine de mort. Il n'était parallèlement pas permis à la femme quelque planification des naissances scientifiques en mettant hors la loi tous les moyens anticonceptionnels.

L'avortement pour les nazis n'était pas tellement lié à la femme comme telle mais à l'appartenance raciale de la femme. En effet, tandis qu'on défendait aux femmes aryennes allemandes toute possibilité de décider de sa maternité, on autorisait par la loi les femmes juives à avorter sans devoir demander d'autorisations aux tribunaux allemands.

En 1943, était concédé et encouragé l'avortement aux travailleuses étrangères forcées employées dans les usines allemandes. Le problème de l'avortement donc était lié à la « racialité de la femme ». Nié à la femme aryenne allemande, tenue à engendrer le plus possible, autorisé et encouragé pour les femmes « racialement inférieures ».
Les motivations nazies contre l'avortement n'étaient ni morales ni éthiques mais démographiques et raciales. La femme allemande avait un pouvoir décisionnel limité sur sa maternité : les enfants n'étaient pas le fruit exclusif de la maternité mais une « propriété » du peuple allemand entier.

Ne pas avoir d'enfants ou, pire, avorter signifiait priver le peuple de son futur. La femme qui s'opposait à sa maternité de fait était coupable de trahison envers le peuple et l'État. »



Voici, Lucien l'âne mon ami, une chanson de Bertolt Brecht (1929) qui précède la chanson Golden Shoot à Stuttgart [[41548]] (2012), que j'avais tirée d'un texte de Günter Grass de 1999 et qui raconte une Histoire d'Allemagne de 1971. D'ailleurs, si le cœur t'en dis, tu peux aller lire toutes les Histoires d'Allemagne de la première à la dernière, année par année, de 1900 à 1999 sur le blog qui leur est consacré à l'adresse : http://ansdegrass.blogspot.be/. C'est un kaléidoscope de l'Allemagne du siècle dernier… Bien évidemment, tu les retrouves toutes sur le sites de Canzoni contro la Guerra, mais dispersées au milieu de milliers d'autres. Là, elles sont plus difficiles à appréhender comme un tout, qu'elles sont. Un bloc de 100 chansons, précédées de deux cantates tirées des « Bananes de Koënigsberg » d'Alexandre Vialatte. Tout cela avait nécessité plusieurs années de travail.


Mais dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, quel est le sujet qui les rassemble ces chansons, je veux dire celle de Brecht et le Golden Shoot à Stuttgart ?, dit Lucien l'âne en lançant un regard un peu égaré. Je vois qu'il s'agit d'un paragraphe 218, mais encore ?


À mon sens, je dirais plutôt de l'article 218, mais je n'en suis pas certain. Comme tu le sais, je ne suis pas Allemand et encore moins, un juriste allemand. Cependant, je peux te préciser qu'il s'agit d'un article du Code pénal. Cela dit, il s'agit de la législation allemande qui régit l'avortement et elle est plutôt dure, assez rigide et peu compatissante à l'égard des femmes. Elle reste ancrée dans des conceptions assez marquées par les interdits religieux. Cela dit, ce n'est pas le cas de la seule Allemagne. Le cas le plus paradoxal est celui de l'Italie, où la population et les femmes avaient conquis le droit légal à l'avortement et même, avaient obtenu la mise sur pied de services de santé appropriés et où, sous la pression de l'Église Catholique – je te rappelle que globalement, l'Italie est un véritable Catholand ou un Catholikistan – des médecins renient quotidiennement leur serment d'Esculape, c'est-à-dire leur engagement solennel de médecin et la déontologie de leur profession pour se réfugier derrière le paravent honteux d'une soi-disant objection de conscience, dictée par leur religion. Comme quoi, les religieux et les religions veulent toujours ramener les hommes dans le troupeau et aux asservissements grégaires. Ah, les bons pasteurs et leurs brebis bêlantes !


La peste soit des religions et des religieux, dit Lucien l'âne en dressant sa crinière. Ces gens-là ne voient dans les femmes que des reproductrices ou des machines à plaisir. Ce sont des éleveurs de bestiaux ou des maquereaux. Ils n'ont que le cheptel en tête. C'est ignoble. Franchement, je les déteste.


Il y a en effet de quoi, quand on voit les massacres et les drames qu'ils ont causés, toutes religions confondues (théistes, déistes ou athées), dès lors qu'elles sont majoritaires ou ont des velléités expansionnistes.


Ainsi, dit Lucien l'âne en s'étirant les jambes antérieures, on est amené à penser que l'humaine nation ne pourra accoucher de l'homme et l'homme ne pourra atteindre à son entière humanité que du jour où les religions auront disparu. Certes, à vue de nez d'âne, ce n'est pas demain, mais c'est en substance, la seule voie possible. Alors, reprenons notre tâche et tissons le linceul ou le suaire, c'est selon, de ce vieux monde religieux, pernicieux, hypocrite et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Monsieur le docteur, la période…Allons, réjouissez-vous plutôt
Que le taux de population
Puisse un peu s'élever.
Monsieur le docteur, sans logement…
Allons, vous trouverez bien encore un lit.
Là,
vous pourrez le soigner un peu
Et
le tenir serré contre vous.
Soyez une
bonne petite mère
Et
fournissez un beau bout de chair à canon.
Vous avez un ventre pour ça, et aussi, pour ça,vous devez
Vous savez
quoi
Et maintenant pas de
connerie
Et maintenant,
soyez mère et point final.

Monsieur le docteur, un chômeur,
Ça ne peut pas avoir d'enfants…
Allons, ma petite dame, c'est un
Stimulant pour votre homme.
Monsieur le docteur, je vous prie,…. Mme Renner,
Là, je ne peux pas vous comprendre.
Voyez-vous, ma petite dame, l'État a besoin d'hommes
Pour faire fonctionner les machines.
Soyez une bonne petite mère
Et fournissez un beau bout de chair à canon.
Vous avez un ventre pour ça, et aussi, pour ça, vous devez
Vous savez quoi
Et maintenant pas de connerie
Et maintenant, soyez mère et point final.

Monsieur le docteur, où vais-je donc dormir…
Mme Renner, ne jacassez pas.
Seulement, au départ, vous voulez le plaisir
Et ensuite, vous ne voulez pas faire votre devoir.
Et quand nous faisons ce qui interdit
Alors, nous savons bien, ce que nous faisons
Et soit, soyez tout à fait rassérénée
Et laissez-nous nous occuper de ça, oui ?
Et maintenant,
Soyez une bonne petite mère
Et fournissez un beau bout de chair à canon
Vous avez un ventre pour ça, et aussi, pour ça,vous devez
Vous savez quoi
Et maintenant pas de connerie
Et maintenant soyez mère et point final.