dimanche 7 décembre 2014

LE GOÛT DE CONSOMMER

LE GOÛT DE CONSOMMER

Version française – LE GOÛT DE CONSOMMER – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson espagnole - Consumo gusto – Ska-P – 2002



il suffit de regarder le ciel au-dessus de la ville et de voir toutes ces traînées blanches qui s'entrecroisent…



Ah, Lucien l'âne mon ami, autour de nous, comme dit la chaisière, les hommes, ils ne pensent qu'à ça…


Certes, ce sont des obsédés, mais foi d'âne, il n'y a pas que ça dans la vie… Le tout évidemment, c'est de savoir ce que c'est que ce ça… Le célèbre docteur Freud le disait bien : le ça, ça compte.


Précisément, Lucien l'âne mon ami, tu as mis le doigt sur le point central de cette histoire : ça compte et ça n’arrête pas de compter. Au centre du monde, tirant toutes les ficelles, il y a le comptable. C'est comme ça dans cette société. Je veux parler de cette société malade du pognon et de la consommation. Une société qui mène l'espèce tout droit à sa propre destruction.


C'est toujours comme ça, disait le hérisson. C'est toujours comme ça dans cette Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres depuis tant et tant de temps.


La société de consommation est là depuis des dizaines d'années et elle se maintient , elle croît même malgré les ravages que manifestement elle crée – à titre d'exemple, mon ami Lucien l'âne, voici un indice en quelque sorte : il suffit de regarder le ciel au-dessus de la ville et de voir toutes ces traînées blanches qui s'entrecroisent… Ce sont les avions. Et dans les avions, il y a les gens, des millions de gens pris par ce délire collectif de la vitesse, de la consommation… Et ces avions ne font pas que tracer des lignes dans le ciel – ce qui est déjà une infection, mais en outre, ils font du bruit et ils bouffent des tonnes et des tonnes de carburant et d'oxygène… Je dirais surtout d'oxygène. Sans compter les crasses qu'ils balancent dans l'air. Et ce n'est là qu'un début ; faut voir comme ils sont fiers de vanter les millions de pékins qui se pressent dans les aéroports et la plupart pour des futilités. Et ils font tout, rigoureusement tout ce qu'ils peuvent pour accroître encore cette surpopulation aérienne. Tout ça, c'est riches (Les mêmes que décrit Kästner dans Wintersport– c'était en 1929) – candidats et imitations de riches… On peut résumer la chose par « Je dépense, donc je suis » , comme on le lisait sur une affiche de 1968.


Je me demande, dit Lucien l'âne en riant, je me demande quand l'intelligence viendra aux hommes ; j'entends homme, au sens générique ; car ici, comme dans d'autres domaines, les femmes ne sont pas en reste. Bref, les hommes sont d'un infantilisme tellement insondable. Certains arrivent à surmonter cette addiction ; mais actuellement, c'est une petite minorité et globalement, l’humanité est atteinte de ce goût de la consommation (« Consumo gusto », précisément) qui la mène à sa perte. Alors, Marco Valdo M.I. mon ami, reprenons notre tâche et tissons le suaire de ce vieux monde perclus d'avidité, rongé d'envies, infecté par ses consommations, malade du développement et de la croissance et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Acheter des choses qui ne valent rien
Acheter pour les oublier au grenier
Acheter est un plaisir divin
Acheter, car on aime gaspiller

Toute la journée à bosser comme un con jusqu'au soir
Pour un salaire de merde qui vient toujours en retard
La télé dit de consommer
On accepte avec plaisir, on se laisse persuader

Payer, le collège de l'enfant
Payer, le gaz, l'eau et l'électricité
Payer, la résidence de maman
Payer, la vie consiste à dépenser
On paye la facture de la voiture, on paye les impôts
On paye la putain d'hypothèque, on paye son compte au bistrot
On paye la facture du vidéo, on paye la facture du téléviseur
On paye l'assurance de la voiture, on paye la facture de l'ordinateur

Putain de pognon, putain d'argent
La société de consommation fait de nous ses serviteurs
Putain de pognon, putain d'argent
Toujours le couteau sur la gorge, c'est la vie du consommateur
ESCLAVE DE LA PUBLICITÉ
ON EST ESCLAVE
ESCLAVE DE LA SOCIÉTÉ
LE BIEN-ÊTRE N'EST PAS POUR TOUT LE MONDE

C'est l'histoire des travailleurs humbles
Qu'on a utilisés et ne l'ont même pas vu
Qui tire profit, qui tire les ficelles ?
Ceux qui sont « en haut », ceux qui prennent notre dû.


samedi 6 décembre 2014

LA LOI DU MARCHÉ

LA LOI DU MARCHÉ


Version française – LA LOI DU MARCHÉ – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – Loi du marché – Casa Del Vento2004





Au-delà des nuages :
Précarité, flexibilité,
La « loi du marché »
À nos rêves, nous fait renoncer






Je me rappelle mon grand-père occupé à raconter
Des histoires de terre, de sueur et de pauvreté
Ouvrier agricole à la journée au noir
Sans syndicat, sans espoir
Tes enfants un jour auront un bel avenir
Tu verras, de tes mains, la joie naîtra.
J'ai presque trente ans, mais ça viendra
ce temps est malade à mourir


Prends-moi la main, prends-la
Reste près de moi
Nous, nous ne nous plierons pas
À un avenir qui n'existe pas

Ce n'est pas la loi de marché
Qui fera ma liberté
Nous ne nous rendrons pas
À un futur qui n'existe pas

Je voudrais te donner la joie et un monde meilleur
Une maison, un fils qui court dans le soleil ; d'ailleurs
Comment y croire et rêver ?
Je regarde, rien ne semble changer


Prends-moi la main, prends-la
Reste près de moi
Nous, nous ne nous plierons pas

À un avenir qui n'existe pas

Ce n'est pas la loi de marché
Qui fera ma liberté
Nous ne nous rendrons jamais
À un futur qui n'existe pas

vendredi 5 décembre 2014

MANIFESTE AMOUREUX


MANIFESTE AMOUREUX


Version française – MANIFESTE AMOUREUX – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – Amore Manifesto – Casa Del Vento2008

L'abeille voleVers un lys ou une viole



L'abeille vole
Vers une fleur qui fleure
Vers une fleur qui consoleVers un lys ou une viole
Et vole l'abeille !
Il existe tant de fleurs
Aux tailles multiples
Aux multiples splendeurs
Vole l'abeille
Vole libre dans l'air
Vole de pair
Entre les draps vole
Et vole l'abeille
Il n'y a rien là d'anormal
C'est un choix qui fait mal
Il n'y a rien là que de pareil

C'est une joie.
Une émotion, une danse
Ne cache pas toujours
Son amour

Amour manifeste
Je suis sans masques
Quand je m'en vas
Je ne me déguise pas
Ô splendide famille
Père mère fils et fille
Cette merveille
À tous en tout pareille
Mais le soir tout change
Les choses déchantent
Le père repart dans la nuit
La famille s'évanouit
Il n'arrive plus à trouver
Quelque manière de parler
Il ne sait pas communiquer
Chaque frisson part en fumée
Mais il sait bien où aller
Et il sait qu'il suffit de payer
L'important est ne pas voir
Ainsi le cœur n'est pas blessé

C'est une joie.
Une émotion, une danse
Ne cache pas toujours
Son amour

Amour manifeste
Je suis sans masques
Quand je m'en vas
Je ne me déguise pas
Amour manifeste
Je suis nu, sans voile
Je ne m'habille pas
Je ne me déguise pas
Comme la soutane est sadique
Toujours contre l'amour gai
Sa voix ne se fatigue jamais
Quelque chose lui manque
Elle dit péché se donner de l'amour
Fleur avec la même fleur
Elle sent une force au cœur
Qui la porte vers l'amour

C'est une joie.
Une émotion, une danse
Ne cache pas toujours
Son amour

Amour manifeste
Je suis sans masques
Quand je m'en vas
Je ne me déguise pas
Amour manifeste
Je suis nu, sans voile
Je ne m'habille pas
Je ne me déguise pas

Amour manifeste
Je suis sans masques
Quand je m'en vas
Je ne me déguise pas
Amour manifeste
Je suis nu, sans voile
Je ne m'habille pas
Je ne me déguise pas

mercredi 3 décembre 2014

Il est cinq heures, Paris s'éveille

Il est cinq heures, Paris s'éveille

Chanson française – Il est cinq heures, Paris s'éveille – 1968
Texte : Jacques Dutronc, Jacques LanzmannAnne Ségalen




Je suis le dauphin de la place Dauphine 
Et la place Blanche a mauvaise mine.







Cette chanson originale, dans le ton et la forme, mérite et de loin d'être reprise comme chanson contre la guerre en tant que telle. Peu importe d’ailleurs, quand et pour quoi elle avait été conçue… Même si elle avait été conçue en mars (était-ce aussi le 22 mars?), même si elle n'était qu'une chanson parmi d'autres, liée au commerce de l'édition médiatique, elle déboula comme le son de la tempête. On entendait cet étrange bruit serpentant, le solo de flûte inventé par Roger Bourdin, à toutes les heures du jour et de la nuit… Puis, sortant des transistors à pile, venait la voix un peu métallique et sèche de Jacques Dutronc… « Il est cinq heures, Paris s'éveille ». On était en mai 1968 et Paris (et pas seulement Paris, d'ailleurs, mais c'était le cœur de la révolte qui gagnait feu de brousse le territoire de langue française) était en révolte contre la société qui l'étouffait et qui soit dit en passant, l'étouffe encore.

Car, c'est elle, la chanson de mai 1968. Pas seulement en théorie, dans une sorte de nostalgique réminiscence. Non, elle était la voix du mouvement. Comme Grandola [[229]], pour d'autres lieux et d'autres jours. C'était la chanson de mai 1968, celle qu'on entendait partout et qu'on chantonnait partout - pour être plus précis, que les révoltés chantaient, qui les aidait à passer les nuits et spécialement, lors des occupations vers l'aube naissante. Forcément, quand on occupe, on y reste les nuits entières et le matin est bienvenu pour ceux qui ont tenu la garde ; c'est l'heure où en effet, ils rentrent se coucher. Pour la situer, « Il est cinq heures... » est en quelque sorte à mai 1968, ce que par exemple, est « Le Temps des Cerises » [[41674]] à la Commune de Paris.
Certes, à un autre moment, cette chanson aurait pu être le pendant des « Paumés du petit matin » [[41858]] de Jacques Brel ; ce qu'elle devait être au départ… Mais entretemps, la vague estudiantine a déferlé, les ouvriers ont embrayé et le soleil de mai a brillé.

Elle était tellement présente, tellement prégnante qu'elle fit quasi-immédiatement l'objet d'une parodie situationniste [[48570]], d'un détournement qui était dans l'air du temps. Le situationnisme se répandait ; c'était un des facteurs de la révolte.

Au fait, elle devrait figurer dans les « Canzoni fondamentali » aux côtés de Lili Marleen [[1600]] et du Déserteur [[1]]… Car là est sa vraie place.

Puis, elle apparaît avec le recul comme une chanson prémonitoire… Surtout, si l'on veut bien la lire en entier.

Par exemple, ceci :

« Les journaux sont imprimés
Les ouvriers sont déprimés
Les gens se lèvent, ils sont brimés
C'est l'heure où je vais me coucher

Il est cinq heures
Paris se lève
Il est cinq heures
Je n'ai pas sommeil »

qui – volens nolens – annonçait la liquidation du mouvement par les apparatchicks des grandes organisations ouvrières – politiques (PCF) et syndicales (CGT) en tête, qui n'avaient rien compris à ce qui était en train de se passer … ou alors, avaient trop bien compris. Allez savoir ! Il est vrai que comme en d'autres lieux – à Prague, par exemple, la révolte se faisait sans eux, sans qu'ils l'aient préméditée et sans qu'ils puissent la conduire. Alors, on liquide ! Circulez, il n'y a rien à voir !
Ô la grande victoire des accords de Grenelle… Depuis lors, les journaux sont imprimés, les ouvriers sont déprimés et ils ne sont pas près d'en sortir de cette dépression. Et de fait encore aujourd'hui, « Les gens se lèvent, ils sont brimés... ».

La Guerre de Cent Mille Ans [[7951]] que les riches font aux pauvres se poursuit.


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I et Lucien Lane

qui tissent encore aujourd'hui le linceul de ce vieux monde déprimé, en éternelle crise, plein d'accords, de stratégies et de tactiques, d'apparatchicks, de dirigeants et cacochyme. Heureusement !




Je suis le dauphin de la place Dauphine
Et la place Blanche a mauvaise mine.
Les camions sont pleins de lait,
Les balayeurs sont pleins de balais.

Il est cinq heures,
Paris s'éveille,
Paris s'éveille.

Les travestis vont se raser,
Les striptiseuses sont rhabillées ;
Les traversins sont écrasés,
Les amoureux sont fatigués.

Il est cinq heures,
Paris s'éveille,
Paris s'éveille.

Le café est dans les tasses,
Les cafés nettoient leurs glaces
Et sur le boulevard Montparnasse,
La gare n'est plus qu'une carcasse.
Il est cinq heures,
Paris s'éveille,
Paris s'éveille.

Les banlieusards sont dans les gares,
À la Villette, on tranche le lard.
Paris by night, regagne les cars,
Les boulangers font des bâtards.

Il est cinq heures,
Paris s'éveille,
Paris s'éveille.

La tour Eiffel a froid aux pieds,
L'Arc de Triomphe est ranimé
Et l'Obélisque est bien dressé
Entre la nuit et la journée.

Il est cinq heures,
Paris s'éveille,
Paris s'éveille.

Les journaux sont imprimés,
Les ouvriers sont déprimés.
Les gens se lèvent, ils sont brimés ;
C'est l'heure où je vais me coucher.

Il est cinq heures,
Paris se lève.
Il est cinq heures,
Je n'ai pas sommeil.


dimanche 30 novembre 2014

ITHAQUE

ITHAQUE 

OU LE VOYAGE À  ITHAQUE)

Version française – ITHAQUE (OU LE VOYAGE À ITHAQUE) – Marco Valdo M.I. – 2014
d'après la version italienne de Lorenzo Masetti
d'une chanson catalane – Ítaca (o Viatge a Ítaca) Lluís Llach1975



Pour Gian Piero Testa qui aujourd'hui a rejoint son Ithaque, après un chemin plein d'aventures, plein de connaissances


Texte
tiré d'Ithaque (Ιθάκη), poème de Konstandinos Kavafis/Κωνσταντίνος Καβάφης
traduction catalane de Carles Riba (1893-1959), professeur de grec à l'Université Autonome de Barcelone de 1925 à 1939, traducteur
en catalan de l'Odyssée et de poètes grecs modernesAdaptation de Lluís Llach
Musique de Lluís Llach
Arrangements du pianiste Manel Camp leader du groupe de rock progressif Fusioon

On est 1975, la terrible dernière année de la dictature franquiste. Le dictateur mourra en novembre ; en mai, Llach présente au Palau de la Música de Barcelone son nouvel album. Le récital sera suivi de l'immanquable rétorsion : pour avoir proféré des paroles considérées comme offensantes envers les institutions et l'autorité en vigueur, le chanteur est condamné à une amende de 100.000 pesetas et les concerts suivants sont interdits.

L'album représente un tournant dans la carrière de Lluís Llach qui se détache de la forme chanson (formatée) en composant une véritable suite de quinze minutes, divisée en trois parties qui occupent tout le premier côté du LP. Les textes sont une adaptation de poésies de Kavafis que Llach avait lu sur les conseils de son ami poète Biel Mesquida.

La poésie dont est tirée la première chanson de la suite est une de plus célèbres de Kavafis, unanimement considérée une des plus profondes et significatives
revisitations modernes de l'Odyssée. La métaphore est très claire. Le voyage à Ithaque est le chemin de la vie : l'homme doit espérer que son voyage soit long, empli de connaissances et d'aventures, tout comme l'épique retour d'Ulysse en sa patrie. Les vicissitudes élargissent l'esprit humain, ce sont les expériences et les difficultés qui donnent à la vie un sens et une valeur. (Voir Epica omerica in Kavafis de Patrick Manuello).

Telle est l'interprétation plus commune de la poésie. Mais à cette lecture on en flanque une autre plus « politique », qui fait rentrer de plein droit cette très belle chanson dans notre recueil. Le voyage peut représenter la lutte pour la liberté et Ithaque peut être l'Utopie, le monde meilleur que nous voulons construire et que, si même il nous décevra (Companys, no és això, camarades, n'est pas ça, chantera Llach quelques années après) ; elle nous a pourtant donné nos années meilleurs, les années de l'engagement.
Cette lecture, peut-être un peu forcée, d'Ithaque (mais « la poésie n'
appartient pas à qui l'écrit, elle est à qui s'en sert ») se réfère directement à la célèbre citation d' Eduardo Galeano.

"La utopía está en el horizonte. Camino dos pasos, ella se aleja dos pasos y el horizonte se corre diez pasos más allá. ¿Entonces para qué sirve la utopía? Para eso, sirve para caminar."
« L'utopie est à l'horizon. J'avance de deux aps, elle s'éloigne de deux pas et l'horizon s'en va dix pas plus loin. Alors, à quoi sert l'utopie ? Ben voyons, elle sert à avancer. »

Comme
l'affirme le même Llach dans une interview donnée à l'occasion d'une émission spéciale consacrée à cette chanson, la sévérité de la censure imposait aux auteurs-compositeurs de recourir à des métaphores toujours plus difficiles pour faire passer au public leur message.

Même traduite en catalan et créée dans le contexte historique de l'Espagne des années '70, Ithaque reste une poésie profondément grecque : des « millénaires sont passés depuis l'époque pré-homérique et la mer reste toujours liée à l'imagination grecque, aux joyeuses images d'anses, de ports, d'escales maritimes de ce peuple intelligent, amant de la curiosité et hospitalier. En somme, un peuple prêt à accueillir l'étranger, à instaurer avec lui des relations commerciales, et, en même temps, à s'enrichir de ses connaissances et soulever des questions de tous genres » (G. Vrissimitzàkis, Τὸ Ἔργο τοῦ Κ. Π. Καβάφη, Alessandria 1917 - traduction du grec de Patrick Manuello).
Pour cette raison, j'ai pensé à l'insérer en souvenir de Gian Piero qui dans ces pages nous a présenté un véritable voyage sur la mer de la chanson et de la poésie grecque moderne.




Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, je suis content que l'ami Lorenzo ait également pensé à insérer une traduction de sa main in memoriam de Gian Piero. C'est un hommage particulièrement bien choisi… J'imagine même qu'on ne pouvait mieux faire que d'évoquer ainsi cette Ithaque, qui sans aucun doute plaît à Gian Piero Testa… Si tant est évidemment que quoi que ce soit puisse encore lui plaire ou lui déplaire. Mais enfin, il n'y a qu'un âne comme moi pour traverser les siècles sans en être autrement incommodé et capable de ressusciter autant de fois que nécessaire. Pour en venir à la chanson elle-même et au voyage vers Ithaque et plus particulièrement encore à Lluis Llach, j'aimerais te soumettre deux trois réflexions de mon cru.


Avant que tu n'ailles plus loin, Lucien l'âne mon ami, laisse-moi dire que moi aussi, je suis content de saluer Gian Piero pour son arrivée à Ithaque. Peut-être sera-t-il reconnu par un vieux chat qui l'avait connu dans une vie précédente.

Oh, les chats ayant – selon les endroits, sept ou neuf vies, c'est fort probable. Je me demande parfois si vous autres les humains vous n'arriverez pas un de ces jours à découvrir ce secret des chats, à vous en approprier et à vivre vous aussi, sept ou neuf vies selon les endroits. Mais ce n'était pas du tout ce que je voulais dire et même, j'en suis certain, sauf qu'avec tes digressions, je ne sais plus où j'en suis, ni ce dont je voulais te faire part. Ah oui, ça me revient maintenant. C'est qu'il s'agit d’une chanson en langue catalane. Au demeurant, langue qui a une aire de diffusion jusqu'en l'actuelle Italie, outre qu'elle rayonne sur la France et l'Espagne, toutes deux aussi actuelles. Bref, voilà une langue ancienne qui rayonne sur des États-nations somme toute encore fort jeunes et plus jeunes qu'elle assurément. Et ainsi j'en viens ainsi à la dimension politique complexe de cette chanson et de ce fait, à la censure dont elle fut frappée et son auteur-interprète aussi… Frappés aussi du fait qu'elle était catalane. C'était une des réflexions que je voulais faire et faire ainsi remonter cette dimension régionaliste qui déplaît tant aux pouvoirs en place. C'est un des aspects de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants et leurs affidés mènent contre les pauvres afin d’asseoir plus encore leurs privilèges et leurs dominations et pouvoir ainsi continuer à tirer profits des choses, des gens, des animaux, des territoires… Bref, de tous et de tout, indistinctement. Leur adage est cruel : Tout fait farine au moulin, il suffit de broyer.


En effet, nous sommes quarante ans après la création de la chanson et la Catalogne rue encore dans les brancards hispaniques. Par ailleurs, cette Catalogne fut aussi une région où passa un grand souffle libertaire ; il doit en rester quelque chose, malgré le franquisme et ses descendants, actuellement encore au pouvoir en Espagne. Cependant, s'agissant de ce « quelque chose qui reste », le feu couve sous la cendre, qui parfois rougeoie. Cela dit, je me demandais en écrivant cette version en langue française, quelles pouvaient bien être ces «  paroles considérées comme offensantes envers les institutions et l'autorité en vigueur ». Je me suis demandé si ce n'était pas ces deux derniers couplets qui rendraient (aux oreilles de la censure) un hommage trop appuyés aux combattants républicains. Car on peut le comprendre ainsi . Écoute :
« Bon voyage pour les guerriers
Fidèles à leur peuple
Veuille le Dieu des vents gonfler
Les voiles de leur barque,
Et en dépit de leurs vieilles batailles
Que l'amour leur offre son corps, ses soupirs,
Qu'ils retrouvent les voies des vieux désirs
Pleines d'aventures, combles de connaissances. »


Va-t-en savoir ce qui peut bien se passer dans la tête d'un censeur, dit Lucien l'âne en se tortillant pour marquer sa perplexité, ce qui fait balancer ses oreilles et tout ce qui peut balancer chez un âne qui se tortille. N'épiloguons pas et reprenons, si tu le veux bien notre tâche et recommençons à tisser, tisser le linceul de ce vieux monde censeur, grandement ignare, accroché à ses « arbres pourris » et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Lorsque on part pour faire le voyage d'Ithaque,
Il faut espérer que le voyage soit long
Empli d'aventures, comble de connaissances.
Il faut espérer que le voyage soit long,
Que les matins soient en nombre
Où tu entreras dans un port que tes yeux découvrent,
Où tu iras dans les villes apprendre ce qu'elles savent.
Garde toujours au cœur l'idée d'Ithaque.
Tu dois y arriver, c'est ton destin,
Cependant ne force la traversée en rien ;
Qu'elle dure longtemps est préférable,
Que tu sois vieux aussi quand tu aborderas l'île,
Riche de tout ce que tu auras gagné en chemin,
Sans attendre qu'elle te donne grand chose.

Ithaque t'a donné un beau voyage
Tu ne serais pas parti sans elle
Et si tu la trouves pauvre, ce n'est pas qu'Ithaque
T'ait trompé. Avec toute ta sagesse,
Tu dois bien savoir ce que veulent les Ithaques.


Éloignez-vous, éloignez-vous toujours
Des arbres pourris qui à présent nous emprisonnent,
Et quand vous les aurez essartés
Gardez-vous de vous arrêter.
Éloignez-vous, éloignez-vous toujours
Éloignez-vous de ce jour qui maintenant nous enchaîne.
Et quand vous serez libérés
Amorcer de nouveaux pas, sans hésiter
Éloignez-vous, éloignez-vous encore
Éloignez-vous du demain qui maintenant s'approche.
Et quand vous croirez être arrivés, cherchez de nouveaux sentiers.


Bon voyage pour les guerriers
Fidèles à leur peuple
Veuille le Dieu des vents gonfler
Les voiles de leur barque,
Et en dépit de leurs vieilles batailles
Qu'ils tirent du plaisir de corps très aimables.
Qu'ils emplissent leurs filets de bonnes étoiles
Pleines d'aventures, combles de connaissances.

Bon voyage pour les guerriers
Fidèles à leur peuple
Veuille le Dieu des vents gonfler
Les voiles de leur barque,
Et en dépit de leurs vieilles batailles
Que l'amour leur offre son corps, ses soupirs,
Qu'ils retrouvent les voies des vieux désirs
Pleines d'aventures, combles de connaissances.



ITHAQUE

Poème de Constantin Cavafis - 1911


Lorsque tu mettras le cap sur Ithaque,
fais de sorte que ton voyage soit long,
plein d'aventures et d'expériences.
Les Lestrygons et les Cyclopes,
et la colère de Poséidon ne crains,
ils ne se trouveront point sur ton chemin
si ta pensée reste élevée, si une émotion de qualité
envahit ton esprit et ton corps. Lestrygons Cyclopes,
et la fureur de Poséidon tu n'auras à affronter
que si tu les portes en toi,
si c'est ton âme qui les dresse devant toi.

Fais de sorte que ton parcours soit long.
Que nombreux soient les matins
oú - avec quel délice et quelle joie! -
tu découvriras des ports inconnus,
des ports nouveaux pour toi, et tu iras
t'arrêter devant les échoppes Phéniciennes
pour acquérir les belles marchandises
nacres, coraux, ambres, ébènes
et des parfums voluptueux,
surtout beaucoup de parfums voluptueux;
et tu iras d'une ville égyptienne à l'autre
pour apprendre, et encore apprendre, de la bouche des savants.

La pensée d'Ithaque ne doit pas te quitter.
Elle sera toujours ta destination.
Mais n'écourte pas la durée du voyage.
Il vaut mieux que cela prenne des longues années
et que déjà vieux tu atteignes l'île,
riche de tout ce que tu as acquis sur ton parcours
et sans te dire
qu'Ithaque t'amènera des richesses nouvelles.

Ithaque t'a offert le beau voyage.
Sans elle, tu n'aurais pas pris la route.
Elle n'a plus rien à te donner.

Et si tu la trouvais pauvre, Ithaque ne t'a pas trompé.
Sage à présent et plein d'expérience,
tu as certainement compris
ce que pour toi Ithaque signifie.