vendredi 16 avril 2021

CHANSON NOCTURNE N°4 HÉ NUIT !

 

CHANSON NOCTURNE N°4

HÉ NUIT !


Version française – CHANSON NOCTURNE N°4 – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone di notte n.4 Francesco Guccini – 2012

 BISTRO DE NUIT (after Hooper)

José Beltran – 1952



Dialogue maïeutique


Ah, dit Lucien l’âne, encore une chanson nocturne. Moi, j’aime bien ces chansons-là, je les trouve suffisamment poétiques.


C’est curieux, Lucien l’âne mon ami, que tu dises ça.


Quoi ?, demande Lucien l’âne.


Eh bien, reprend Marco Valdo M.I., que tu trouves ces chansons nocturnes « suffisamment poétiques ».


Oh, répond Lucien l’âne, c’est façon de parler, manière de souligner qu’elles ont le don de créer une certaine ambiance ; celle de la nuit, précisément. Et même, de ces nuits où on se retrouve face au noir de la nuit et à l’obscur de soi-même. On dirait qu’elles servent d’escales à la vie.


C’est en tout cas, le ton de cette chanson, dit Marco Valdo M.I. ; elle chante des nuits dont on a besoin pour faire face à la dureté des temps. De ces nuits où on sombre sans trop savoir pourquoi dans une mélancolie indéfinissable, où on revoit des morceaux de sa vie et où on songe à un monde pacifié.


Oh, dit Lucien l’âne, tant qu’on est dans la Guerre de Cent Mille Ans, où, comme on le sait, ce sont les riches qui mènent la danse guerrière de la terreur afin de dominer le monde, de domestiquer les pauvres, de renforcer leur pouvoir, d’augmenter leurs richesses, de multiplier leurs privilèges, tant qu’on est dans cette guerre, le monde pacifié, il vaut mieux ne pas s’y fier. D’expérience millénaire, on a appris à se méfier comme de la bonace.


À propos de la bonace, Lucien l’âne mon ami, remarque que la chanson l’évoque aussi et à juste titre, car la paix et la guerre, qui sont deux états de la même chose, font une bizarre et imprévisible météorologie.


« Les jours de calme et de tracas,

Au temps de la bonace et au temps du fracas,

Nuit tranquille qui peut-être nous apportera la paix. »



Ou alors, dit Lucien l’âne, à l’échelle de la planète, on pourrait en faire une sismologie. Il y a là de quoi réfléchir. C’est quand même étrange où les chansons nocturnes nous entraînent ; c’est ainsi qu’elles sont poétiques. Cependant, il nous faut reprendre notre tâche et comme les Canuts, tisser le linceul de ce vieux monde géologique, sismologique, météorologique, fantastique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Hé nuit, sournoise qui me prit,

Nuit sans rumeur, sans fracas.

Hé nuit qui rampe comme un chat

Dans les endroits les plus sombres du pays

Hé nuit qui t’insinues dans tous les coins.

Hé nuit de Pavane, nuit tombée soudain,

Souple comme la louve, muette comme l’ombre

Qui enveloppe tout en ton manteau sombre,

Qui n’autorise ni défense ni reddition

nuit qui par surprise m’a pris dans tes bras.

Le fleuve marmonne toujours, au fond.

Et dans le silence, on boit sa voix,

Qui raconte le voyage de la source à l’embouchure,

Interrompu par un camion surgi à toute allure.

Hé nuit qui ressasse les heures paisibles de l’enfant

Et dans la maison, le rythme des roues infatigables

Et des meules de pierre du moulin bruissant.

Hé nuit, combien de nuits interminables,

Nuits sans but et sans portable,

Où tous encore inconscients de ce qu’il faudrait faire,

Quand immortels, on avait la force et le souffle des corsaires.

La nuit dérivait et disparaissait avec la lueur première,

Âge âcre et un grand désir d’aller

Parler aux bois et à la rivière

Et à présent, disparue sous le bitume étalé.

Hé nuit, murmure lent des rimes des poètes anciens,

Des pages lues distraitement, tout et rien,

Comme des jours et des souvenirs déjà oubliés.

Les jeux “chimiques” érodés de l’esprit, anéantis

Hé nuit noire, larve obscure d’autres nuits

Rageuses, moqueuses, détruites,

Mordant les bigots et les hypocrites,

Nuits longues lhiver, éternelles l’été,

Des guitares, du vin et du pain,

Nuits d’un temps passé,

Mais tout a changé et on le sait bien

L’âge tourne et retourne autour de nous.

Alors nuit, que vas-tu m’apporter ?

Regret, paix, ennui ou vérité ?

Ou sans pitié, tu partiras indifférente à tout ?

Nuit courent dans le ciel les étoiles,

Nuages poussés par le vent, voiles

Changeant de forme à chaque instant

Et la lune disparaissant dans l’ombre d’argent.

Sur les côtes, les lumières dessinent une étable,

Des images d’animaux dans les sables

Et errent des voix d’autres ères et d’autres temps

Posent cent questions sans se lasser.

Hé nuit, laisse-moi imaginer

Dans les clartés sombres quand tout se tait

Les jours de calme et de tracas,

Au temps de la bonace et au temps du fracas,

Nuit tranquille qui peut-être nous apportera la paix.



jeudi 15 avril 2021

POÈME

 


POÈME



Version française – POÈME – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson (en langue) allemande – GedichtMani Matter – s.d. (1970 ça.)
d’après la version italienne – POESIA (avec le commentaire) de Riccardo Venturi – 2021

Poème pour enfants de Mani Matter


Spécificité des textes de Mani Matter

 

Une petite pause dans le tour des chansons de Mani Matter, que j’essaie de poursuivre avec une insouciance exquise, presque cinquante ans après sa mort et en pleine pandémie (terme qui a une sinistre assonance avec pandectes. Je ne sais pas pourquoi certaines choses me viennent à l’esprit, mais, avec les mots, je suis comme ça depuis l’enfance). En parlant d’enfants, parmi les choses que Mani Matter faisait parfois, il y avait des poèmes « pour enfants ». Il y a peut-être eu des chiens, des chats et des canards dans ces poèmes, mais dans celui-ci, qui s’intitule simplement Gedicht (“Poésie”), l’avocat Hans Peter Matter prend la peine d’expliquer aux enfants rien de moins que la loi.


En général, les enfants sont les êtres les plus rétifs à la loi qui puissent exister à la surface de la terre ; c’est précisément pour cette raison que la Loi et l’Autorité s’abattent sur eux dès le plus jeune âge. La famille. L’école. Ceci ne peut pas être fait. Cela non plus. Quelle barbe, sainte madone. L’âge grandit, puis, et c’est toujours pire ; qui mieux qu’un avocat qui a écrit des chansons et des poèmes sous un pseudonyme, “Mani”, qui était son “totem” en tant que boy-scout quand il avait six ans, pouvait le comprendre et l’expliquer aux enfants ? Et il l’explique, précisément, comme un enfant : donc, il faut le dire, avec une logique absolument rigoureuse, car les enfants aiment la logique alors que tout procède vers l’illogisme déguisé en logique. Je ne sais pas à quand remonte ce petit poème.


Comme l’illogisme se manifeste, par exemple, en faisant apprendre aux écoliers une langue qui n’est pas la leur (en l’occurrence l’allemand littéraire qui, je vous l’assure, est une autre langue que le Schwyzertüütsch), Mani Matter l’a écrit, justement, en Hochdeutsch. Les enfants suisses doivent apprendre à s’exprimer dans une langue qui n’est pas la leur, parce que l’État, la Loi, en a décidé ainsi. C’est une situation très courante à tous les âges et dans tous les pays ; elle n’est pas différente de celle des enfants de Calabre ou du Piémont qui, lorsqu’ils atteignaient l’âge de six ans, devaient commencer à parler dans une langue étrange appelée “italien”, ou des enfants bretons qui étaient empêchés de parler breton parce qu’ils devaient parler en “français”.


Et, ainsi, Mani Matter leur donne, en quelque sorte, un coup de main pour apprendre ce que d’autres ont appelé « l’allemand ». En leur expliquant, dans la langue que lui aussi devait utiliser pour écrire ses traités juridiques, l’absurdité de la Loi et toutes ses contradictions insolubles, tout et le contraire de tout. « Interdit d’interdire », quelqu’un s’en souviendra, était un slogan célèbre vers 68 ou quelque chose comme ça ; et s’il est interdit d’interdire, on ne peut interdire les interdits. À ce stade, avec une majesté enfantine, Mani Matter abat une épée terrible sur ce nœud gordien : les interdictions sont de toute façon ennuyeuses, et il faut arrêter. Sous-entendu un “vaffanculo” (« Va-te-faire-foutre) que je ne sais comment le dire en Schwyzertüütsch. [RV]





Dialogue maïeutique


Depuis un certain temps, comme on sait Lucien l’âne mon ami, nous suivons le parcours qu’a entrepris notre ami Ventu, alias R.V., à la recherche de Mani Matter, un auteur-compositeur-chanteur suisse allemand. Au début, c’était pour nous une curiosité pure et un certain goût pour l’exotisme : que pouvait bien chanter en bernois (Bärndüütsch), ce Mani Matter de nous inconnu ?


Oh, dit Lucien l’âne, il est toujours bien de s’intéresser à ce qu’on ne connaît pas. Cependant, il y a tant de choses qu’on ne sait pas et j’ajoute qu’on ne saura jamais. Il faut s’y faire.


Là, tu as parfaitement raison, Lucien l’âne mon ami. J’ajoute même qu’il y a beaucoup plus de choses qu’on ne sait pas que de choses que l’on sait. Paradoxalement, cette règle est immuable. C’est quasiment une loi de notre monde ; j’entends loi au sens où on utilise ce mot en sciences, c’est-à-dire une règle de fonctionnement générale applicable à un domaine ou un aspect particulier.


Je te rejoins tout à fait à ce sujet, dit Lucien l’âne. À mon tour, j’ajoute un élément complémentaire à ton « il y a beaucoup plus de choses qu’on ne sait pas que de choses que l’on sait et cette règle est immuable. » C’est le fait encore plus paradoxal que plus on sait, plus on avance en savoir, plus on accumule de connaissances, plus s’étendent les domaines de ce que l’on ne sait pas. À chaque nouvelle connaissance, à chaque nouveau savoir, on découvre de nouveaux espaces à l’étendue de notre ignorance. En somme, plus on sait, plus notre savoir rétrécit en proportion de notre ignorance, de notre non-savoir. En théorie même, ce champ du non-savoir est infini. Enfin, si tu vois ce que je veux dire.


Je vois très bien, dit Marco Valdo M.I. et je te remercie d’avoir forcé ce petit débat sur l’étendue croissante de l’ignorance. On pourrait synthétiser en disant : « L’étendue croissante de l’ignorance (re)connue est fonction de l’étendue croissante du savoir ». En bref, plus on sait, moins on sait.


Soit, répond Lucien l’âne, mais pourquoi me remercier ?


Te remercier, Lucien l’âne mon ami, car c’est une excellente introduction à la chanson POÈME, qui se débat elle aussi avec un fameux paradoxe : « Il est interdit d’interdire ». Pour se persuader de la justesse de ce POÈME, hérité de Mani Matter, il suffit de se réciter dix fois au lever et au coucher cet excellent raisonnement, digne en tous points d’être enseigné dans les hautes sphères éléates et de rejoindre les Shadoks au Panthéon de l’Esprit, qui se situe – comme on sait – au cœur de la capitale de l’Absurdistan. Au fait, voici pour éclairer ta lanterne deux ou trois sentences des Shadoks :

— En essayant continuellement, on finit par réussir. Donc : plus ça rate, plus on a de chance que ça marche.

— Quand on ne sait pas où l’on va, il faut y aller… Et le plus vite possible.

— Au début, il n'y avait rien. Enfin, ni plus ni moins de rien qu'ailleurs.


Bien, dit Lucien l’âne, il ne faudrait pas oublier la loi de Murphy, celle de Parkinson, celle de Douglas, celle de Pareto, celle d’Illich, celle de Carlson qui concerne spécifiquement les humains, pas les ânes, évidemment. Restons-en là et tissons le linceul de ce vœu monde totalitaire, absurde, dialectique, contradictoire et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il est interdit,

D’ennuyer les autres gens,

Je l’ai lu aujourd’hui.

Les interdits sont dérangeants.

Ainsi les interdits sont aussi interdits.

Mais si les interdits sont aussi interdits,

Alors, il est aussi interdit

D’interdire les interdits.

Aussi, même les interdits

Ne devraient pas être interdits.

Pareil pour l’interdit

D’ennuyer les autres gens.

Cependant les interdits sont dérangeants.

mercredi 14 avril 2021

CHANSON NOCTURNE N°3

CHANSON NOCTURNE N°3


Version française – CHANSON NOCTURNE N°3 – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Canzone di notte n. 3 – Francesco Guccini – 1987


Paroles et musique : Francesco Guccini
Album : Signora Bovary




LES JOUEURS DE CARTES

Paul Cézanne – 1891





Dialogue maïeutique


Encore une fois, Lucien l’âne mon ami, je vais insister : ceci n’est pas une traduction.


Je sais, dit Lucien l’âne, c’est écrit dessus, c’est une version française et tu as l’habitude d’ajouter qu’on peut très bien la considérer comme une chanson « en soi », « in se », en quelque sorte détachée de son origine étrangère, prête à vivre sa vie.


C’est exactement ce à quoi je faisais allusion, répond Marco Valdo M.I. ; cependant, ce l’exclut en rien qu’elle ait aussi pour but et pour effet de faire connaître l’œuvre d’origine. Elle fait ce qu’on appelle d’une pierre deux coups. En fait, les choses ont tendance lorsqu’elles se répliquent ont tendance à être modifiées et même quand on passe d’une langue à l’autre, la modification est inévitable. C’est encore plus vrai avec les textes d’allure poétique qui sont déjà dans un langage qui laisse place à l’interprétation ; pire, qui la sollicite. Et c’est forcément le cas de cette chanson nocturne de Francesco Guccini.


Ah, dit Lucien l’âne, on y vient à la chanson. Que dit-elle, que raconte-t-elle ?


Eh bien, Lucien l’âne mon ami, il en va des chansons comme des trains. Il y a des chansons de nuit, des chansons nocturnes. Sans vouloir en faire un concept, ni la figer dans une catégorie, la chanson de nuit – du moins celle-ci – raconte une nuit ou alors, une autre, ou plusieurs nuits. C’est précisément en cela qu’elle est nocturne : elle dit ce qui s’y passe, elle dit ce qu’on y fait, elle suggère ce qu’on y pense et mille autres choses encore, mais toutes dans la nuit. Un soliloque qui médite en tournant sur elle-même comme un derviche, se soûlant de temps.


Oh, dit Lucien l’âne, je connais ça. Ça arrive souvent quand on est seul avec soi-même ; surtout, dans la nuit. C’est vraiment une chanson nocturne. Et que raconte-t-elle encore ?


Elle raconte, Lucien l’âne mon ami, qu’au cœur de la nuit, des amis jouent aux cartes. Elle raconte les ruminations d’un joueur de cartes, la partie de cartes, chaque fois rebattue, comme les épisodes de la vie elle-même. Et les raisons qui se bousculent d’avoir raison, de gagner, de perdre, de tenter le destin, de jouer quand même.


« Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux. »



Et la nuit, la nuit finit dans une sorte de désarroi. Elle se parle toute seule de la vie et comme de juste, elle tourne à la mélancolie. Brel racontait la nuit de certains nocturnes à sa manière dans « Les Paumés du Petit matin » :


« Venez pleurer
Copain copain copain allez
Allez venez venez
Allez venez pleurer
Et ça pleure les yeux dans les seins. »


Maintenant, conclut Lucien l'âne, tissons le linceul de ce vieux monde somnolent, indolent, nocturne, nyctalope et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Existence, qui vis ici clandestinement,

Comme un voleur toujours prête à fuir,

Tout âge contient les règles du désarroi, de l’erreur et de l’entendement,

Avec ses jeux de carambole et de renvoi, prendre et offrir

On meurt seulement un peu de temps en temps,

Petit à petit, on s’en va mourir.


Chaque jour est un autre jour à s’offrir,

Chaque nuit est un trou noir à remplir,

Je ne l’ai jamais vu comblé, pour ainsi dire,

Seul reste le cri habituel, tenter et agir,

On pleure juste un peu de se voir flétrir

Et on rit de la façon que ça va finir.


Quand vous me prenez pour une pomme,

Je passe outre, je joue, jamais, je n’abandonne.

Je rouvre les fenêtres et je lève les voiles, si je peux je prends,

Si je perds, je ne reste pas à me brader ou à baver mon fiel.

Et puis, perdre parfois a son propre miel,

Et si on dit que je gagne, on ment.


Les rares fois où je joue en carreau,

On me répond par pique ou par cœur.

On donne raison et victoire aux couillons, aux tricheurs ;

On reste toujours à un pli du capot,

On perd, car on est trois fois meilleurs

Et on gagne seulement dans nos rêves les plus beaux.


Ah, ces songes, ah, ces forces du destin

Que celui qui compte pousse à renier,

On nous a dit pas de bruit, pas déranger ;

On chantera sans voix, sur le mode clandestin

Puis grimaçant, on s’en ira doucement

Au bord du fleuve voir passer le temps.


Ce qui me tourne en tête cette nuit

Je suis revenu, incertaine amie, faire connaître,

Que nous aux fois et aux os brisés, dans nos nuits,

On a vu des génies et des mages naître et disparaître.

Et puis, après tout, on s’en fout si on meurt juste un peu,

Il est tard, allons dormir, le temps se fait vieux.

vendredi 9 avril 2021

LE CHÊNE

 

LE CHÊNE


Version française – LE CHÊNE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – La querciaMassimo Dellanilla – 2017



LE CHÊNE SOUS LA NEIGE

Caspar Friedrich 1827




Dialogue Maïeutique


Te souviens-tu, Lucien l’âne mon ami, du grand chêne que chantait Tonton Georges ?


Le grand Chêne, dit Lucien l’âne, sûr que je m’en souviens et je suis fort marri de la fin qu’on lui fit.


« Comme du bois de caisse, amère destinée !

Il périt dans la cheminée. »


J’espère que cette fois, il n’est pas encore question d’un arbricide, d’un chênicide, d’assassinat. J’ai horreur de ça.


Hélas, hélas, hélas, cent fois hélas, Lucien l’âne mon ami, il s’agit pourtant de ça : d’un phuteuicide, d’un futéicide, d’un arboricide.


Don Quichotte, L’Homme de la Mancha, avait raison, dit Lucien l’âne, quand il proclamait :

« Écoute-moi
Pauvre monde, insupportable monde
C’en est trop, tu es tombé trop bas
Tu es trop gris, tu es trop laid
Abominable monde
Écoute-moi »


mais, à présent, dis-moi toi, ta chanson.


Ma chanson, certes, Lucien l’âne mon ami, mais il convient de préciser que c’est une version française d’une chanson italienne de Massimo Dellanilla, intitulée La quercia - « LE CHÊNE ». Remarque qu’elle est bien plus récente que celle e Brassens que j’évoquais en commençant ; ce qui prouve que le sort des chênes et au-delà, celui des arbres et de toutes les espèces vivantes est malmené par les humains.


Oh, dit Lucien l’âne, nous les ânes, on est bien au fait de la brutalité des humains et d’un certain côté, on pense qu’il y aura une justice le jour où à force de détruire les autres, l’espèce humaine elle-même s’anéantira. Et peut-être, qui sait, d’autres espèces trouveront le moyen de s’en tirer et de refaire autrement le monde. En attendant on en est aux massacres sournois, aux lents génocides qui sont une des dimensions de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches et les puissants humains et leurs affidés font aux pauvres et à tous les êtres vivants pour satisfaire leurs ambitions incommensurables, leurs envies infinies, leurs caprices multiples, leurs grossiers appétits, leurs goûts les plus exotiques ou leurs penchants pervers ; bref, leur futilité.


C’est, comme tu le pressens fort bien, Lucien l’âne mon ami, le sens profond de la chanson, avec le chêne, ami des oiseaux, abattu, détruit pour faire place à une route et le chœur – oui, oui, comme dans la tragédie antique – des oiseaux qui se lamente.


Eh bien, voyons ça, dit Lucien l’âne, et tissons le linceul de ce vieux monde autodestructeur, autophage, mité, mythé et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Une pie en queue de pie liss
e ses plumes

D’un noir si noir, plus noir que le noir de minuit,

Et dit au hibou hululant là-dessus dans la brume :

« Qu’est-il arrivé au vieux chêne, notre ami ? »

« Le grand chêne, ma chère, a été abattu »

Répond le hibou sage assis, de marbre,

Avec une grande componction, le cul

Sur le sol, où trônait le grand arbre.

Le friquet discret qui avait son lit

Était là, vrai témoin, quand l’arbre, on coupa

Et quand enfin, le chêne s’effondra,

Il poussa un grand cri, il cria un grand ha.

L’alouette Brigitte, amoureuse du titan,

Désespérée par la mort du géant,

Accablée, atterrée, ajouta : « Les hommes

Vont encore faire une route à la gomme,

À la place du chêne tombé, terrassé,

Et puis, tout l’été, venir dans leurs voitures,

Enfermés, répandre leurs effluves pollués.

Sans égard aux blessures infligées à la nature. »
Un
instant plus tard, un merle passe par là

Et sifflant sa chanson en un haut la

Triste, il soupire : « Je ne verrai jamais

Un arbre aussi beau, un arbre aussi grand. »

Alors, la pie, le hibou, le friquet,

L’alouette et le merle se tenant

Par les ailes font une belle ronde

Pour honorer ces géants hospitaliers

Que massacre l’abominable, l’insupportable monde

Au nom d’un gros gras gris progrès auto-proclamé.

Et d’un coup, les cœurs des oiseaux ont lâché la bonde,

Et alors, en pleurs, en chœur, ils ont chanté.