samedi 11 juillet 2020

La Suffragette


La Suffragette

Chanson française – La Suffragette – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)



Portrait de dame
au temps de Liberty



Dialogue Maïeutique



Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, une suffragette.

Oui, dit Marco Valdo M.I., une suffragette. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites d’une suffragette.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, elles les méritent ces mérites.

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des suffragettes émérites comme Sylvia Liberty, une fille carrément célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson. Comme on le sait, une suffragette est une femme, une demoiselle, une dame qui, en sus de sa vie ordinaire, se consacre à la revendication de droits pour cette moitié (et même statistiquement, un peu plus de la moitié) de l’espèce humaine

Permets-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, d’interrompre cette intéressante réflexion afin de t’indiquer que c’est pareil chez les ânes ; les ânesses – à juste titre – réclament elles aussi des droits. L’inconvénient, c’est que globalement, je veux dire de façon générale, la question des droits se pose également pour toute l’espèce asine (comme pour toutes les espèces animales), vu que des droits, elle n’en a pas.

J’ajoute, Lucien l’âne mon ami, que tu es particulièrement bien au fait de la chose puisque c’est toi l’auteur véritable de la Déclaration universelle des droits de l'âne.

Je disais, Marco Valdo M.I. mon ami, que notre espèce, à l’instar de toutes les autres, l’humaine plus ou moins exceptée – car elle en revendique aussi, n’a pas de droits ou à peine et on ne lui reconnaît que des devoirs. Sauf évidemment ici, à l’intérieur du monde enchanté où toi et moi, en toue égalité, nous conversons. Et même, pour les ânes, la situation est pire encore puisque les animaux, ceux des autres espèces, nous traitent mal, elles nous disent « pelés, galeux » et nous accusent d’être porteurs de je ne sais quel virus d’on ne sait quelle peste ; sur quoi, ils se sont empressés de mettre à mort notre pauvre congénère. Dès lors, question de droits, il faudrait commencer par là : les droits élémentaires pour tous sans distinction de race, de sexe, de genre, de tout ce qu’on voudra. Je précise tout de suite que personnellement, si je rencontrais une ânesse suffragette ou n’importe quel genre de suffragette, je m’empresserais de la soutenir et de l’encourager.

Voilà qui est bien, Lucien l’âne mon ami, et même prudent, si d’aventure, tu tiens à tes oreilles. Pour en revenir à la chanson, je disais que la femme, demoiselle, dame qui y apparaît est particulièrement renommée par son nom « Liberty » et par la statue qui le représente à Paris et à New-York. Tel est le début de la chanson. Ensuite, j’attire ton attention sur la discussion importante s’il en est à propos de l’utilisation du mot « mort » ou « morte » pour qualifier ou désigner le mort ou la morte. Car certaines mortes et certains morts et bien des non-mortes et des non-morts hésitent à l’utiliser ou s’opposent carrément à son utilisation, allant parfois jusqu’à la violence pour imposer leur desideratum : les premières et les premiers, car elles et ils trouvent cette dénomination offensante, mal venue, méprisante, non respectueuse ou en tout cas, insupportable ; les secondes et les seconds, car ils en ont peur.

Oui, dit Lucien l’âne, je sais ça. C’est de la superstition, un curieux processus mental, fondé sur on ne sait quelle croyance, quelle supposition, quelle lubie. Et comme d’habitude, cette croyance, comme toute croyance car telle en est la nature intrinsèque, repose elle-même sur le socle de l’ignorance et de la stupidité. Il y a là comme un strabisme de la pensée.

Bien, dit Marco Valdo M.I., pour ce qui est de Sylvia Liberty, on aurait plutôt à faire à une personne vive, intelligente et assez en avance sur son temps ; à une morte qui respire la santé. Il ne t’étonnera pas qu’elle ait un tempérament assez libertaire. Enfin, une dame, etc. comme je les aime : douce, amère et coriace. Avant de te laisser conclure, je signale que la fin de la chanson annonce un fameux combat, sur lequel sans doute, on reviendra.

Eh bien, dit Lucien l’âne, pour en savoir plus, lisons et ensuite, tissons le linceul de ce vieux monde bégueule, raidi, tétanisé, prude, correct, trop correct et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane



Liberty, championne des droits de la femme
A importé la journée du 8 mars à Blackbury ;
L’Amérique, New-York, Paris, Paname,
La statue de la Liberté, c’est Sylvia Liberty.

Au fait, se demande Johnny, est-il correct,
Je veux dire politiquement correct,
Ou socialement, de dire mort
Pour désigner un mort,

Ou alors, décédé, enterré,
Ou zombie, ou macchabée,
Ou vaut-il mieux dire à présent,
Non-vivant ou mal-respirant,

Ou, pour être plus social,
En quelque sorte, plus à la page,
Dire désavantagé vertical,
Ou carrément, cinquième âge.

Les quatre morts discutaient, sans bruit
Il y avait l’alderman, le syndicaliste, l’illusionniste
Et une femme en robe longue, féministe,
Coiffée d’un chapeau chargé de fruits ;

Ils regardaient dans le journal la photo
Des filles à la piscine à peine sorties de l’eau :
Des femmes en costume d’Ève, — « Choquant :
On voit leurs jambes, presqu’entièrement. »

« Des corps sains au soleil, c’est sympathique ;
Le maillot de bain, c’est un costume très pratique ;
Il n’y a pas de mal à ça, dit le chapeau fruitier ;
Moi, de mon temps, j’aurais bien aimé. »

La femme au chapeau végétarien, c’est Liberty,
Avec son parapluie et son galure garni,
Une infatigable suffragette, toujours d’allant
Pour le droit des femmes, le vote et tout le bataclan,

L’œil et le corps vifs, toujours manifestant,
Lançant des œufs sur les agents
Et finissant ses protestations
Au bloc, invariablement, sans hésitation.

« À la résidence La Dernière Demeure,
Par contrat : une place quand on meurt :
Concession perpétuelle et signature.
Nous déménager, c’est de la dictature. 

jeudi 9 juillet 2020

L’Illusionniste


L’Illusionniste

Chanson française – L’Illusionniste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)


L’illusionniste
de ou d’après 
Hieronymus Bosch, vers 1500

lundi 6 juillet 2020

Le Syndicaliste




Le Syndicaliste

Chanson française – Le Syndicaliste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)




Tableau de Boris Koustodiev

1920



Dialogue Maïeutique

Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, un syndicaliste.

Oui, dit Marco Valdo M.I., un syndicaliste. Ce n’est pas tous les jours qu’il y a une chanson pour vanter les mérites des camarades syndicalistes.

Pourtant, dit Lucien l’âne, souvent, ils les méritent ces mérites.

Surtout, continue Marco Valdo M.I., quand ce sont des syndicalistes émérites comme William Stickers, un gars presque célèbre qu’on célèbre ici dans cette chanson ; une chanson qui fait en quelque sorte l’histoire des deux derniers siècles et du début de celui-ci, vus au travers du prisme particulier du syndicalisme. En gros, Johnny, tu sais Johnny Maxwell, celui qui rencontre les morts dans le cimetière de Blackbury et qui parle avec eux, vient de rencontrer William Stickers devant sa tombe et entame une conversation avec lui.

Oui, répond Lucien l’âne, je sais et même, très bien qui est Johnny ; l’autre jour, il racontait l’histoire de Salomon Einstein, le taxidermiste et la fois précédente, il avait inauguré ces rencontres avec l’alderman Bowler.

Donc, dit Marco Valdo M.I., cette fois, c’est un syndicaliste, un nommé William Stickers, presque célèbre au Cygne blanc, le bistro de Blackbury, situé dans la rue du Paradis, où – dans la première moitié du XXe siècle – il haranguait les prolétaires locaux. Avant d’aller plus loin, je voudrais noter au passage que ses initiales – W.S – sont les mêmes que celles de celui que le monde entier connaît sous le nom de William Shakspere, comme il signait lui-même en son testament.

Oh, dit Lucien l’âne, ça ne m’étonnerait pas, car le nom complet de William Stickers est presque une transcription de ce nom de William Shakespeare, alias William Shackspeare, tel qu’il apparaît sous la plume du notaire et d’après ses propres signatures : Willm Shakp., William Shakspe, Wm Shaksper., William Shackspeare, Willim Shackspeare, William Shakspeare.

L’idée est excellente, Lucien l’âne mon ami, mais nous ne sommes pas là pour débattre de ce sujet si passionnant de la réelle personnalité qui se trouve derrière ce nom de Shakespeare. Il nous faudrait faire le point sur cette délicate question et nous n’avons pas le temps de le faire ici. Pour ce qui est de William Stickers, même mort, il reste lui-même.

Soit, répond Lucien l’âne, mais quand même, Shackspeare était-il Shakespeare ? D’aucuns disent que ce serait John Florio et ils avancent des arguments à mes yeux assez fondés. Cependant, passons.

Donc, reprend Marco Valdo M.I., j’en reviens à William Stickers qui a vécu toute sa vie avec la conviction qu’une révolution universelle étendrait le communisme depuis l’Union soviétique (patrie des travailleurs) au reste de la planète. Il va être bien déçu quand il apprendra qu’il n’y a plus de patrie des travailleurs ; et Johnny n’ose imaginer de lui dire ce qui s’est vraiment passé en Pologne, en Roumanie, en Ukraine, au Cambodge ou ailleurs ; sans compter les nouvelles révolutions, plus vraiment communistes.

Panta rhei, dit Lucien l’âne, mais il y a de quoi être déçu pour ceux qui comme lui ont mené leur vie durant l’inlassable combat pour atteindre le socialisme – antichambre du paradis ou autrement dit, pour faire triompher leur rêve.

Bien sûr, Lucien l’âne, et ils sont très nombreux ceux qui voyaient dans la révolution la voie vers un futur meilleur ; ils disaient : « Le communisme est l’avenir radieux du socialisme. » Mais même si la patrie des travailleurs a trahi, même si le rêve s’est évanoui, on peut faire confiance à William Stickers pour assurer que « le combat continue ». Syndicaliste chez les vivants, il transporte son enthousiasme, son militantisme et son indéfectible foi dans la victoire finale dans son nouveau monde, le monde des morts.

Je suis très curieux de lire ça, dit Lucien l’âne. Et nous qui sommes aussi obstinés que William Stickers, nous tissons le linceul de ce vieux monde réticent et lent, conservateur, doté d’une incoercible inertie, hypocondriaque et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M. I. et Lucien Lane




Au cimetière, gravé sur la grande pierre,
Au milieu de la tombe de William Stickers,
On lisait : Prolétaires du monde un.
Johnny demande : « C’est quoi le monde un ? »

William Stickers dit : Ce devait être « Unissez-vous »,
Un gars a pris la caisse et l’argent manqua pour écrire tout.
À Blackbury, William Stickers un gars presque célèbre,
Avec le temps, jeté par la mort dans les ténèbres.

William Stickers est un héraut du syndicalisme,
William Stickers est un héros de la classe ouvrière
Un homme de fer, un homme fier, un prolétaire.
Il a presque inventé le communisme.

Derrière ses lunettes et sa barbe noire, il était grand,
Il aurait été Karl Marx, s’il avait existé avant.
« William Stickers, vous êtes un fantôme ? — N’y pensez pas,
C’est des superstitions, les fantômes n’existent pas. »

« William Stickers, vous êtes mort ? —
Oui, mort et dans l’ombre, sous la terre,
Mais, l’humanité marche vers la lumière.
Et heureuse et solidaire, elle vit encore.

Johnny, dites-moi en quelle année nous sommes. –
En deux mil vingt. Il y a toujours des hommes,
Mais il n’y a plus d’Union soviétique
Et ce n’est pas le plus dramatique :

Comment avouer à William Stickers, l’évolution
Terriblement malencontreuse des dernières révolutions,
Quand les masses se sont mises en piste
Pour renverser les tyrans communistes ? »

William Stickers dit : « Je suis mort, c’est tout.
Il faut être logique, rationnel ;
Il faut constater, même si ça paraît fou,
Ici, après ma mort, je suis éternel. »

« William Stickers, ça fait quoi d’être mort ? —
C’est très long et parfaitement ennuyeux.
On est tout seul et de plus en plus vieux.
On parle, mais on ne revit pas ; enfin, pas encore.

Mais je milite pour la résurrection des macchabées.
Levez-vous, levez le poing, levez tout, c’est ma tournée !
Camarades cadavres de tous les pays, avancez !
La révolution universelle va triompher ! »

vendredi 3 juillet 2020

Le Taxidermiste




Le Taxidermiste

Chanson française – Le Taxidermiste – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)




Albert et Salomon Einstein
Cousins (relativement)


Dialogue Maïeutique 


Par le grand Onos, dit Lucien l’âne, un taxidermiste. Comme tu peux le penser, nous les ânes, on n’aime pas trop penser à la taxidermie. On préfère nettement l’ignorer et garder l’esprit dégagé de tout souci de ce genre.

Je te comprends parfaitement, dit Marco Valdo M.I., et je t’avoue qu’on nous traiterait nous les humains par la taxidermie, on n’aimerait pas ça, tout comme ne l’apprécient pas les ânes et les autres animaux. Ça ne nous plairait pas même qu’on l’évoque, fût-ce dans une chanson.

Au fait, Marco Valdo M.I. maon ami, j’ai entendu dire que dans certaines régions d’Amazonie ou dans l’Égypte ancienne, on la pratiquait ou quelque chose d’approchant.

Sans doute, Lucien l’âne mon ami, mais ça ne change rien à ce que je viens de dire et d’ailleurs, ces pratiques sont quasiment abandonnées à présent. Imagine un peu ce qui se passerait si on conservait ainsi ses ancêtres ; on les mettrait où ? Mais rassure-toi, le taxidermiste e la chanson est mort depuis longtemps ; très exactement en 1932. Et même s’il habite le cimetière de Blackbury, celui-là même où vit l’alderman Bowler et que traverse Johnny sur le chemin de l’école, il ne risque pas d’exercer sa pratique sur ta personne.D’ailleurs, il a l’air d’être spécialisé dans les renards.

Ouf, dit Lucien l’âne. C’est vrai que le renard est décoratif sur un manteau de cheminée et de toute façon, l’âne est bien plus grand et même, trop grand. Pour une cheminée moyenne, s’entend. Mais trêve de diversion, parle-moi de la chanson.

D’abord, Lucien l’âne mon ami, on n’a fait que ça jusqu’à présent et ensuite, comme son titre l’indique, la chanson présente un nouveau personnage du cimetière et ce taxidermiste apparaît dans la conversation entre Johnny et l’alderman en réponse à une question essentielle du genre « être ou ne pas être », mais formulée différemment : comment c’est quand on n’est plus et qu’on est encore.

« Ah, Monsieur, comment on peut être mort
Et en même temps, se lever, marcher, parler ? »

Encore une question à se faire des nœuds dans la tête, dit Lucien l’âne.

C’est même pire, répond Marco Valdo M.I., quand dans la réponse vient sur le tapis la question de la relativité et que surgit tout naturellement le nom d’Einstein, qui déclenchent un fameux quiproquo.

Un quiproquo ?, dit Lucien l’âne, et pourquoi donc ?

Un quiproquo, dit Marco Valdo M.I., notamment quand il apparaît qu’il y a deux Einstein, tous deux spécialistes de la relativité : Salomon et Albert.

« Comment ça, Albert ? Oui, Albert, c’est un savant célèbre.
Mais c’est pas Albert ; moi, je parle de Salomon Einstein. »

Ajoute à ça, qu’il est aussi question d’un certain Newton – Donald, pas Isaac. Je n’en dirai pas plus, sauf que la chanson finit de manière relativement astronomique et qu’il faut lui laisser suffisamment de mystères pour qu’elle soit relativement intéressante.

D’accord, dit Lucien l’âne, c’est une bonne façon de procéder ; je vais illico m’atteler à essayer de les élucider touts ces mystères. Pour l’instant, tissons le linceul de ce vieux monde statique, entre deux guerres, hésitant, pusillanime et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Et Johnny, Johnny Maxwell, vous vous souvenez de lui ?
De son pas d’écolier, Johnny avance sans bruit,
Sur le gravier de la grande allée du cimetière.
Arrêt devant la tombe de l’alderman Bowler.

Ah, Monsieur, comment on peut être mort
Et en même temps, se lever, marcher, parler ?
Oh, dit l’alderman, c’est à cause de la relativité ;
Einstein explique ça fort bien, il est très fort.

Quoi ? Le mathématicien, le physicien Albert Einstein ?
Comment ça, Albert ? Oui, Albert, c’est un savant célèbre.
Mais c’est pas Albert ; moi, je parle de Salomon Einstein.
C’est qui ça Salomon ? Salomon, c’est un taxidermiste célèbre.

Sal est mort en trente-deux, écrasé par une auto.
Sal dit : Je n’ai jamais rencontré Albert.
C’est un cousin relativement éloigné de mon père.
Ah, ah ! Cette blague ne fait plus rire le bistrot.

Rue du Câble, dit Salomon, j’aimais ce petit bistro.
Après une journée à empailler les renards,
C’est agréable de prendre un pot.
Alors, j’y allais discuter tous les soirs.

Newton, mort après moi, était président
De la Société de la Terre plate, mais
C’est certain, Donald Newton se trompait ;
Et Donald nous trompe, on le sait tous maintenant.

Minuit est une ligne en mouvement
Qui fonce à mille-cinq-cents à l’heure
Un couteau noir qui tranche comme le beurre
La miche infinie du temps.

Les jours et les nuits sont des événements
Locaux pour sédentaires.
Si on va assez vite autour de la Terre,
On rattrape l’horloge, dit Salomon, relativement.

Une nuit et un jour se poursuivent éternellement ;
Il existe donc une nuit qui ne finit jamais.
C’est une question de vitesse relativement parlant.
Il suffit de suivre la ligne de la nuit de près.

Et puis, il y a eu la guerre, hier ;
Et puis, il y aura la guerre, c’est évident ;
Et puis, il y a la paix ; pour le moment,
C’est relativement tranquille dans le cimetière.

mardi 30 juin 2020

LA ROUTE

LA ROUTE



Version française – LA ROUTE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson italienne – La stradaGoran Kuzminac – 2004






 
Coppi avait des ailes,
 on aurait dit qu’il volait.



Goran Kuzminac (Zenum, 1953Trento, 2018) est un auteur, chanteur, guitariste et médecin italien d’origine serbe.


Dialogue Maïeutique

« La route », dit Lucien l’âne, voilà un titre qui ouvre de grands horizons sur le monde. Dans une de ses chansons, Francis Lemarque l’a définie ainsi très bellement :

« La route est un long ruban
Qui défile qui défile
Et se perd à l’infini
Loin des villes, loin des villes »

Oui, Lucien l’âne mon ami, je la connais cette chanson ; elle a comme nom : « Les Routiers », elle était chantée aussi par Yves Montand, mais la route n’est pas seulement ce ruban, c’est une personne polymorphe et depuis que tu erres sur les chemins, tu dois en savoir quelque chose.

Bien sûr, répond Lucien l’âne, je n’ai pas arrêté de marcher depuis des centaines d’années et crois-moi, j’en ai vu des chemins et des routes. Mais que veux-tu dire avec une personne polymorphe ?

Je disais une personne polymorphe, Lucien l’âne mon ami, en référence à la chanson où la route est en effet « personnifiée », où elle a une vie propre. Comme la Guerre de Cent Mille Ans, elle a mille et mille visages et elle peut être considérée de mille et mille façons. On peut en faire toute une histoire et la replacer dans le temps parallèle au temps d’une personne particulière, un temps où elles ont une évolution contemporaine. C’est ce que fait ici Goran Kuzminac. La route qu’il évoque est celle d’un petit village d’une campagne d’un piémont quelque part en Italie. Cette petite route est racontée telle qu’elle est vue par son narrateur au long de sa vie et même avant : d’abord, les souvenances d’antan :

« Un temps y passaient les chars à bœufs fracassants
Quand, chargés de bois, ils descendaient lentement. »

Puis l’arrivée du fascisme : « D’un coup, l’obscurité tomba » ; puis, la guerre – la deuxième guerre mondiale et ensuite, l’évocation de la grande fête à la libération :

« Les jeeps des Alliés se sont avancées.
Les gens sortirent, c’était un véritable rucher.
Mais au lieu de miel, il y avait du vin pour trinquer. »

Et encore plus tard, les années d’après, la vie plus civile et plus libre qui reprenait son cours.

Oh là là, dit Lucien l’âne, quelle histoire !

Certes, reprend Marco Valdo M.I., mais ce n’est pas tout. La petite route est aussi le lieu des grands exploits des populaires chevaliers modernes que sont les coureurs cyclistes et l’épopée de ce héros quasiment mythique qu’est Fausto Angelino Coppi.

« Coppi avait des ailes, on aurait dit qu’il volait.
Salué par les applaudissements, il fut le premier à arriver
Et entretemps, encore sur la route, tous les autres de pédaler. »

Et de fait, dit Lucien l’âne, le « campionissimo » était un coureur hors norme, un homme aux chevauchées fantastiques – et je me demande toujours ce qui se passait dans sa tête durant ces moments d’immense solitude – au terme desquelles il laissait loin derrière les autres à pédaler sur la route quand lui-même était déjà rendu. Par exemple : à son premier Giro (1940), qu’il gagne, il finit seul l’étape Florence – Modène avec 3’45’’ d’avance ; Giro (1949) – Cuneo – Pignerolo avec 11’ 52’’ – seul pendant 192 km ; Giro del Veneto avec 8’ – seul pendant 170 km ; Milan – San Remo (1946) – avec 14’ d’écart. Sur 110 victoires, il termina 53 fois en solitaire.

Tu m’as l’air, Lucien l’âne, de bien connaître les histoires de courses cyclistes ; comment se fait-il ?

C’est tout simple, Marco Valdo M.I., j’y étais la plupart du temps, car en tant qu’âne, je me suis toujours intéressé à la route et quand je le pouvais, ma curiosité, un de mes plus forts traits de caractère, me poussait à aller voir passer ces monteurs d’ânes chinois.

Des ânes chinois !, demande Marco Valdo M.I., je vois que tu as des lettres.

Certes, dit Lucien l’âne, les ânes chinois sont une invention d’Alfred Jarry, par ailleurs, grand amateur de la bicyclette et père du Père Ubu, qui disait que les Chinois désignaient la bicyclette comme un petit âne mécanique qu’on tient par les oreilles et qu’on bourre de coups de pieds pour le faire avancer.

Au-delà de ces souvenirs cyclistes, dit Marco Valdo M.I., la route a continué à suivre la marche du progrès et du fameux bond en avant de l’Italie de l’après-guerre, un temps où on noya ses cailloux sous l’asphalte pour en faire un tapis noir pour les autos et les villégiateurs. Je te laisse la fin un peu mélancolique à découvrir.

Moi aussi, dit Lucien l’âne, il m’arrive d’avoir de petits coups de bleu et de me laisser reprendre par le passé, mais heureusement, ça finit par passer. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde mélancolique, héroïque, cycliste et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Un temps y passaient les chars à bœufs fracassants
Quand, chargés de bois, ils descendaient lentement.
Au lieu de cela, le dimanche, montaient les amants,
À la descente, les bœufs semblaient des ures d’antan.

Les vieux avec leur bâton regardaient
Sur le bord de la route, curieux et chuchotaient.

D’un coup, l’obscurité tomba et la guerre arriva.
La colonne avec ses conducteurs endormis s’ébranla ;
Sur la terre, les empreintes des chaussures sont restées.
Les jeeps des Alliés se sont avancées.

Les gens sortirent, c’était un véritable rucher.
Mais au lieu de miel, il y avait du vin pour trinquer.

Les premiers vélos, leurs pneus étaient vides.
Mais, les journaux le disent, ça allait vite
Sur les trous et les cailloux, les roues tournaient.
Coppi avait des ailes, on aurait dit qu’il volait.

Salué par les applaudissements, il fut le premier à arriver
Et entretemps, encore sur la route, tous les autres de pédaler.

Et le maire fut élu et les travaux commencèrent.
On y mit des lampadaires, le trafic augmentait.
Sur les côtés, on mettait des haies ; d’asphalte, on la couvrait.
On voyageait en autocar et c’était l’hiver.

Je rentrais de l’école et je restais là à m’ennuyer,
Car sur cette route, on ne pouvait jouer.

Je suis né sur la route, je la connais comme une sœur ;
Dans ma valise, j’emporte ma musique et mes chansons dans mon cœur.
Sur la route, on n’est jamais seul, on peut aussi partir
Et tant de fois, je l’ai fait, mais toujours pour revenir.

samedi 27 juin 2020

Le Cimetière




Le Cimetière

Chanson française – Le Cimetière – Marco Valdo M.I. – 2020

Scènes de la vie quotidienne au temps de la Guerre de Cent Mille Ans.
Histoire tirée du roman « Johnny et les Morts » – du moins de la traduction française de Patrick Couton de « Johnny and the Dead » de Terry Pratchett. (1995)


Allée du cimetière


Dialogue Maïeutique

Avant toute chose, dit Lucien l’âne, j’aimerais quand même que tu me dises ce qu’est un alderman, car ce sont les premiers mots de la chanson et c’est le premier personnage qui apparaît. J’aimerais donc que tu me dises ce que c’est ou du moins que tu m’en dises assez pour que je me fasse une idée.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, disons qu’un alderman est, dans les pays anglo-saxons, est une sorte de magistrat ou d’officier public municipal

Dans les pays anglo-saxons, dit Lucien l’âne, il me semble que souvent, les choses sont très différentes, tout en étant finalement assez semblables.

On peut dire les choses ainsi, reprend Marco Valdo M.I. et c’est nettement le cas, par exemple, en matière de circulation automobile, de poids et mesures, d’unités, de monnaie et même, et surtout peut-être, en matière de cuisine et de nourriture. Cependant, tu as raison, finalement, ça se ressemble. Donc, pour ce qui est de l’alderman, on retiendra que c’est un personnage important sur le plan local.

Maintenant, dit Lucien l’âne, qu’est-ce que c’est que cette histoire de cimetière ?

Ah, dit Marco Valdo M.I., si j’ai commencé cette série – car c’est une série – par le cimetière, c’est qu’il est le lieu et un des éléments centraux de cette anthologie, calquée – je ne le cache pas – sur celle de Spoon River d’Edgar Lee Masters et sur les chansons qu’en avait tirées Fabrizio De André et d’autres, à commencer par La Colline (La collina, o Dormono sulla collina) et les divers personnages : Juge (Un giudice), Médecin (Un Medico), Soldat (Harry Wilmans, il soldato - Mario Peragallo), Musicien (Il suonatore Jones) et Fou (Un matto). Ici, on commence par le cimetière et le premier « mort » : l’alderman. Je laisse le soin au temps (car il me faudra du temps pour les écrire) de dévoiler les nouvelles figures et le fond de l’affaire. Cependant, en voici le cadre : Johnny, le même garçon que dans Tuer ou ne pas Tuer, en raison du climat familial épouvantablement difficile au moment de la séparation de ses parents, se réfugie chez son grand-père – Papy. Il continue à aller à l’école mais par un raccourci qui traverse le cimetière et c’est là qu’il va entendre certains morts, puis qu’il va connaître une étrange aventure, qui met en émoi la petite ville de Blackbury, en pleine décrépitude avec ses commerces fermés, ses usines en ruines, du fait que la municipalité veut vendre le vieux cimetière à un groupe de promoteurs immobiliers. On y rencontre des « héros de la guerre », héros malgré eux, évidemment. On y viendra en son temps.

Quand j’y pense, dit Lucien l’âne, cette petite ville me semble subir le même destin que bien d’autres dans bien des pays. On prend, on utilise et puis, on jette.

Cependant, avant que tu conclues, Lucien l’âne mon ami, je voudrais donner encore une ou deux indications, d’abord, à propos de la grand-mère Mémé, femme du Papy, qui avait dû être placée (Alzheimer ?) dans un centre d’accueil pour personnes âgées au doux nom de « Rayon de Soleil » et son quotidien en tout pareil à tous ceux qui se retrouvent à finir la vie dans un mouroir :

« Au Rayon de Soleil, à presque cent ans,
Mémé, l’hiver dernier, est morte
En regardant la télé et la porte
En attendant le repas suivant. »

On avait déjà abordé cette question en parlant de la chanson de Patrick Font : « La Vieille » et celle de l’euthanasie dans « Euthanasiez-moi » avec cette mémé Wuillemin qui dit l’implacable vérité et sa revendication de liberté.

Oh, dit Lucien l’âne, je suis très impatient de connaître la suite de cette anthologie en gestation. Pour l’heure, tissons le linceul de ce vieux monde décrépit, âpre, avide, cupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



L’alderman Bowler, un homme sensé,
De toute sa vie, n’avait rien remarqué.
Johnny, lui, remarque plein de choses
Et voir les morts le rend tout chose.

Les gens normaux ignorent presque tout
Sauf les choses importantes, voyez-vous :
Se lever, se laver, déjeuner, aller aux toilettes,
Les gens normaux vivent ainsi ; rien ne les inquiète.

Tout le jour, Maman fume comme un pompier.
Las de crier, Papa est parti.
Les choses vont peut-être s’arranger.
Johnny s’est installé chez Papy.

Pour aller à l’école le matin et revenir le soir,
Le long du canal, il prend le sentier,
Traverse le cimetière par-derrière le crématoire :
Ça raccourcit le chemin de moitié.

Un vieux cimetière peuplé de freux, de hiboux,
De mulots, de rats, de chats et de renards.
Un chouette endroit sympa, avec un sous-sol où
Les squelettes sourient dans le noir.

Au Rayon de Soleil, à presque cent ans,
Mémé, l’hiver dernier, est morte
En regardant la télé et la porte
En attendant le repas suivant.

Le cimetière est une vraie ville
Entre l’avenue du Sud et l’allée du Nord,
Il y a une placette, une sorte de centre-ville
Avec ses mausolées des riches morts.

Sur le marbre en lettres de bronze terni,
Alderman Thomas Bowler,
Pro bono publico, c’est écrit.
Johnny frappe à la porte en fer.

Oui, dit l’alderman, c’est pourquoi ?
Vous êtes mort ? Certainement !
En mil-neuf-cent-six, par là.
Un très bel enterrement, vraiment.

Comment tu t’appelles, mon jeune ami ?
Johnny. Comment c’est d’être mort ?
Bof, parfois, on s’ennuie très fort.
Passe quand tu veux, je ne bouge pas d’ici.