mardi 11 février 2020

PAPA EST AUSSI LÀ

 

PAPA EST AUSSI LÀ



Version française – PAPA EST AUSSI LÀ – Marco Valdo M.I. – 2020
d’après la version italienne – C'E PURE IL BABBO – de Riccardo Venturi d’une
Chanson allemande – Vater ist auch dabei Klabund [Alfred Henschke] – 1919

Texte d’Alfred Henschke (1890-1928), plus connu sous le pseudonyme de Klabund, écrivain allemand.
Dans la collection "Die Harfenjule", publiée en 1927, peu avant sa mort prématurée.
Musique de Béla Reinitz (1878-1943), compositeur hongrois.
Interprété par Ernst Busch dans le disque Aurora-Schallplatten intitulé "Erich Mühsam / Klabund Zeit-, Leid-, Streitgedichte" de 1966, réédité en 1972.



Quand part un train de faim et de souffrance
Pour l’éternité – dans l’éternité,
Papa est aussi là.
Les inaptes au travail – David Olère – circa : 1950


Dialogue Maïeutique

Je me demande, Lucien l’âne, si tu te souviens que nous avons déjà croisé Klabund dans ce labyrinthe en expansion infinie, qui ressemble à un univers de big bang en expansion. Je ne serais donc pas étonné que toi aussi, tu en aies perdu la mémoire. Enfin, moi, je me souviens de Klabund, mais je serais infoutu de te dire quelles étaient les chansons que j’en ai traduites, ni quand.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, les humains perdent beaucoup de leur mémoire avec l’âge, mais on ne peut ignorer combien la mémoire de l’âne peut parfois garder précieusement la trace de certaines choses. Par exemple, que dis-tu si je te cite le titre des trois versions françaises que tu as faites de chansons de Klabund, il y a environ cinq ans. C’étaient : la BALLADE DES OUBLIS (Ballade des Vergessens), LE SOLDAT FATIGUÉ (Der müde Soldat) et POGROM (Pogrom).

Alors, tu sais combien Klabund est un auteur, un poète intéressant et assez synthétique. Par parenthèse, j’ai l’impression que de nos jours que – comme disait ma grand-mère – « On n’en fait plus des comme ça ». Cela dit, j’espère me tromper, tant il est vrai que les poètes ont souvent la « renommée » posthume. De son vivant, un poète, comme nombre d’écrivains, est souvent carrément ignoré et d’une certaine manière, pour lui, il vaut mieux ainsi. Pour l’anecdote, je rappelle qu’Alexandre Vialatte se présentait lui-même comme « le plus célèbre des écrivains inconnus ».

Oh, dit Lucien l’âne, Rimbaud aurait pu en dire autant. J’ai entendu dire que durant sa vie, il aurait vendu une vingtaine d’exemplaires de ses plus célèbres poèmes. Jarry vivait de misère avec son vélo, poursuivi jusqu’au bout par son marchand de bicyclettes, qu’il ne pouvait payer. Balzac lui-même se tuait au travail pour couvrir ses dettes. Sans rien dire de tous les poètes que j’ai croisés au bord des chemins, ni de l’aède aveugle qui de village en village allait traînant son odyssée. Mais venons-en à la chanson. Qu’en est-il ?

D’abord, répond Marco Valdo M.I., elle s’intitule « PAPA AUSSI EST LÀ », c’est son leitmotiv, sa récurrence, son antienne, le dernier vers de chacune des trois strophes. C’est une sorte de petite pièce de théâtre en trois actes (les « strophes ») ou vu du côté de la peinture, un triptyque. Au milieu de chaque strophe, on trouve un élément fixe : l’enfant et la mère, qui assistent aux trois épisodes dont le père est l’acteur : le départ à la guerre, le retour de la guerre et la révolution avortée. C’est l’histoire immédiate de l’Allemagne des années 1914-19. Une dernière précision : le papa était un Maikäfer. Mais sais-tu ce que c’est ?

À proprement parler, dit Lucien l’âne, pour ce que j’en sais, il me fait penser d’abord un cafard de mai – même si ce n’est pas vraiment un cafard, à un hanneton – ce qu’il est ; c’est ensuite, un militaire, un soldat qu’on appellerait en français, un « voltigeur », c’est-à-dire un fantassin léger opérant de façon isolée, voltigeant en ordre dispersé et désordonné comme un hanneton en avant du gros du gros de la troupe.

Parfait, Lucien l’âne mon ami, il ne me reste plus qu’à te dire que Maikäfer flieg ! Est une des plus célèbres berceuses allemandes, qui sans doute remonte à la nuit des temps et qui avait déjà son usance militaire du temps de Till lors de la Guerre de Trente Ans. Il en existe des dizaines de versions, dont celle de Klabund.

Et maintenant, la tienne, dit Lucien l’âne. J’espère toutefois que ta version rend grâce à la poésie de Klabund. Quoi qu’il en soit, tissons le linceul de ce vieux monde cafardeux, mortifère, lamentable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Quand ils sont partis à la guerre -
Papa était un Maikäfer – Maikäfer vole -
À la fenêtre, ils se tenaient là ces deux-là
Meurtris, affamés, l’enfant et la mère,
Les larmes rendaient leurs yeux aveugles :
Papa est aussi là.


La guerre finie, il rentra chez nous.
Il ôta son uniforme plein de trous.
À la fenêtre, ils se tenaient là ces deux-là
« Ne va pas dans la rue ! » « Je dois, je dois !
Vive Spartacus ! Rendre coup pour coup ! »

Papa est aussi là !


Le rêve de la révolution avorté,
Au matin, on va à la corvée en cadence
À la fenêtre, ils sont là ces deux-là
Quand part un train de faim et de souffrance
Pour l’éternité – dans l’éternité,
Papa est aussi là.


samedi 8 février 2020

La Bravade héroïque


La Bravade héroïque


Chanson française – La Bravade héroïque – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 40

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



 
Impératrice d’Autriche Marie Louise Béatrice d’Autriche-Este (dite également Marie-Ludovika)



Dialogue Maïeutique

Il te souviendra, Lucien l’âne mon ami, que Matthias un peu naïf, porté par l’espoir, et aussi, certaine nécessité, s’était présenté à la requête de l’Empereur au château de Litomyšl, c’était dans La Danse de l’Empereur et il s’était fait éconduire, c’était dans Le Banquet. L’Empereur l’avait vilainement envoyé en pâture aux convives qui ne savaient comment passer le temps. On avait essayé toutes sortes de distractions, de la musique, des chants, des anecdotes, des récits – le tout sans succès. La conversation se mourait et la soirée virait à l’ennui. Le Matthias bêlant était une bénédiction.

Oui, j’ai bien en tête ces épisodes, répond Lucien l’âne. J’ai même souvenir que la situation de Matthias est des plus périlleuses et que même, le Comte – toujours cet exécrable Wallenstein – a commencé à en faire sa bête de cirque et en manière d’intermède théâtral, à le frapper.

Mais, vois-tu Lucien l’âne mon ami, il y a des limites à tout et même, comme chez les ânes, à la patience et à l’endurance des plus mal lotis. Et soudain, la témérité aidant, le courage s’activant, la colère, que sais-je, l’humilié réagit :

« Soudain déculotté, en une bravade héroïque,
À la société, Matthias présente son postérieur. »

Mais, me diras-tu bien, à part cette bravade héroïque, ce geste désespéré, que peut-il y faire ? Il est le jouet du destin.

Ah, dit Lucien l’âne, quand le destin s’en mêle, personne ne peut interrompre son avancée. J’en suis moi-même un exemple vivant et heureusement, bien vivant. Mais je m’inquiète de ce qui peut arriver à Matthias à la suite de cet acte de résistance.

Et tu as parfaitement raison de t’inquiéter, Lucien l’âne mon ami, même si dans un premier temps, cette bravade héroïque reçoit un accueil flatteur du public :

« L’Impératrice esquisse un sourire,
Toutes ces dames tremblent de rire »,

ce sourire de l’Impératrice est fort mal interprété par le Wallenstein qui y voit une incitation à poursuivre ses odieuses brutalités.

Mais au fait, Marco Valdo M.I. mon ami, excuse-moi de t’interrompre, mais j’aimerais savoir qui est cette Impératrice.

Il s’agit, Lucien l’âne mon ami, de l’Impératrice d’Autriche Marie Louise Béatrice d’Autriche-Este (dite également Marie-Ludovika), la troisième femme de François Ier. On pourrait dire que c’est une Italienne ; elle est aussi Princesse de Modène, née à Monza et elle mourra à Vérone. Pour la petite histoire, je veux penser qu’elle désapprouve hautement la bêtise et les coups de pied du Graf Wallenstein. Pour Matthias, l’urgence est de quitter cette salle de torture ; d’ailleurs, le comte le pousse vers l’escalier, puis le jette en bas, où, malheur !, Matthias devient le souffre-douleur de la soldatesque, qui finit par l’assommer et le jeter hors du château.

Tout ce qu’on peut espérer dans ce genre de traquenard, c’est d’en sortir vivant, répond Lucien l’âne. J’en sais quelque chose, car, comme tu le sais, ça m’est arrivé à moi aussi d’être battu et laissé pour mort au bord d’un fossé. Néanmoins, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, stupide, grossier, méchant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Le valet apporte le fourrage,
Et le Graf interpelle le doux agnel :
« Mouton, tu es ! Mange, courage !
Tu n’auras pas de bretzels ! »

L’agnelet désespéré de cette pique
Regarde le Comte avec candeur ;
Soudain déculotté, en une bravade héroïque,
À la société, Matthias présente son postérieur.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Le pied botté va, le pied pointu vient
L’Impératrice esquisse un sourire,
Toutes ces dames tremblent de rire
Et l’ovin se carapate en vain.

La porte est franchie, voici l’escalier.
Le Graf crie : « Ça ne t’a pas suffi ? »
La botte de cuir martèle Matthias sans répit
Et au bas des marches l’envoie bouler.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

En bas, dans la cour sombre
Où s’ennuient longuement les soldats,
La grêle de croquenots longtemps s’abat
En une longue kermesse d’ombres.

Arlequin au matin s’éveille
Au son du carillon,
Du supplice de la veille,
Il lui reste un bourdon.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

vendredi 7 février 2020

LA MAISON BRUNE

LA MAISON BRUNE


Version française – LA MAISON BRUNE – Marco Valdo M.I. – 2020
Chanson allemande – Das Braune HausErich Mühsam – 1931

Un poème de Mühsam publié en mars 1931 dans l’hebdomadaire « Die Welt am Montag - Unabhängige Zeitung für Politik und Kultur », fondé en 1896 et fermé en 1933 (évidemment…).
Musique de Dieter Süverkrüp
Album « Erich Mühsam : Ich lade Euch zum Requiem » (1995), avec Walter Andreas Schwarz.



LA MAISON BRUNE



« Das Braune Haus » (La Maison Brune) se trouvait à Munich, ville considérée – in illo tempore – comme la capitale du mouvement national-socialiste. Elle était située au 34 de la Brienner Straße qui est une des quatre avenues royales à Muncih, elle-même capitale de l’ancien Royaume de Bavière. « Das braune Haus » fut le quartier général du parti nazi de 1920 à 1945. C’était l’ancien Palais Barlow de style classique acquis par le NSDAP grâce l'aide financière de l’industriel Fritz Thyssen ; la siège national du parti nazi y emménage en 1931.
La Maison brune fut fortement endommagée en 1943 et presque totalement détruite plus tard par les bombardements de l’aviation alliée. Les ruines furent enlevées en 1947 et le terrain laissé à l’abandon. Un projet de musée fut élaboré entre 1990 et 2010 afin de remplacer les ruines des fondations par un lieu de mémoire et de documentation : le centre de documentation sur l'histoire du national-socialisme, qui y a finalement été érigé.



Dialogue Maïeutique

Oui, je sais, Lucien l’âne mon ami, tu te demandes encre une fois ce que peut cacher ce titre-là. Eh bien, tout simplement ce qu’il indique : une maison brune, car brune, elle l’était au propre : sa façade était ocre, et au figuré : elle était la maison nazie en uniforme S.A., le siège du NSDAPNationalsozialistische Deutsche Arbeiterpartei, Parti national-socialiste des travailleurs allemands. Ceci dit, j’indique tout ce qui la concerne au passé, car véritablement, elle n’existe plus : la guerre l’a ruinée.

Quelle excellente idée, dit Lucien l’âne, qu’elle a eue la guerre de raser la Maison Brune et d’éliminer son résident principal et toute sa clique. Mais donne-moi, si tu en connais, quelques informations sur cette maison brune.

Une idée d’autant meilleure, enchaîne Marco Valdo M.I., qu’elle pouvait devenir une sorte de symbole, de lieu de pèlerinage nazi qui aurait inopportunément rappelé que la ville de Munich avait été « honorée » par le Parti à partir de 1935 du titre d’« Hauptstadt der Bewegung » – « Capitale du Mouvement », chose qu’il convenait de faire oublier. Donc, dans un premier temps, elle fut quasiment détruite par les bombardements et par la suite, la ville a fait déblayer les ruines et a fait bâtir à sa place un Centre de Documentation sur l’histoire du National-Socialisme, qui en rappelle méticuleusement tous les méfaits et les crimes, afin qu’on sache ce qu’il a fait réellement.

Merci de toutes ces précisions, Marco Valdo M.I. mon ami. À présent, ne pourrais-tu pas me parler un peu de la chanson elle-même, car pour ce qui est de son auteur Erich Müsham, je me souviens que tu avais écrit toi-même une chanson à sa mémoire et à cette occasion, on avait longuement dialogué à son sujet. Elle s’intitulait, si je me souviens bien : « Erich Mühsam, poète, anarchiste et assassiné ».

C’est exact, Lucien l’âne mon ami, tu as une très bonne mémoire. C’était même la soixante-troisième chanson du cycle des Histoires d’Allemagne, qui couvrait tout le siècle dernier en plus de cent-vingt chansons. Pour ce qui est de cette chanson-ci, elle est principalement la réflexion d’un chômeur qui met en balance la misérable condition qui est la sienne ainsi que son triste logement :

« Dans notre cage à lapins, affamés,
On est coincés dans un logement confiné »

et celle du nazi de base : « il vit lui-même dans un trou à rat » et le palais d’Hitler, la Maison Brune. Il en détaille le décor et en profite pour ramener le Führer à sa médiocrité artistique au travers de cette péremptoire affirmation de la Maison :

« Alors la Maison Brune clame clairement :
Qu’il reste ce qu’il était avant ! »

Je me souviens aussi, Marco Valdo M.I. mon ami, que tu avais fait la version française de « Das Lied vom Anstreicher Hitler » de Bertolt Brecht sous le titre LA CHANSON DU PEINTRE HITLER. C’était la soixante-cinquième chanson du cycle des Histoires d’Allemagne. Ainsi, concluons et tissons le linceul de ce vieux monde aux relents nazis (une poignée de mains en Thuringe ébranle ces jours-ci toute la République Fédérale Allemande), bégayant, insouciant et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Pointer n’est pas un passe-temps !
Travailleuses et travailleurs,
Chaque jour vont en de longs rangs
Demander un travail, une occupation
Et sans respect pour le demandeur,
On leur répond : « Merci beaucoup – non ! »


Dans notre cage à lapins, affamés,
On est coincés dans un logement confiné.
Seul le nazi peut supporter ça,
Car après Munich, son rêve s’est élevé,
Mais il vit lui-même dans un trou à rat
Et Hitler vit dans un palais doré.


Entre le marbre, le verre et le bronze,
Les persans, les curiosités et les damasseries,
Sous le poids de la dette allemande,
Tristement soupire le bonze.
Triomphantes, les croix gammées pendent
Au-dessus du mobilier de leur infamie.


Sur les parois de la grande salle,
Se désolent d’héroïques croûtes banales,
Des épées, des drapeaux, des armures, des étendards
Et un râtelier plein d’armes – légal !
La Maison Brune d’Hitler clame sa gloire
Jusqu’à ce que le peuple allemand en ait marre.


Les trouffions en chemise marron,
Jour et nuit, assurent sa protection.
Et du danger et de la juiverie,
Défendent les tapisseries
D’où, croisée de la croix gammée,
L’âme personnelle d’Hitler s’est envolée.


Adolf Hitler, qui avait été
Autrefois peintre-décorateur de métier,
Marche par marche poursuit haut
Son ascension, toujours plus haut.
Alors la Maison Brune clame clairement :
Qu’il reste ce qu’il était avant !

dimanche 2 février 2020

Le Banquet

Le Banquet


Chanson française – Le Banquet – Marco Valdo M.I. – 2020

ARLEQUIN AMOUREUX – 39

Opéra-récit historique en multiples épisodes, tiré du roman de Jiří Šotola « Kuře na Rožni » publié en langue allemande, sous le titre « VAGANTEN, PUPPEN UND SOLDATEN » – Verlag C.J. Bucher, Lucerne-Frankfurt – en 1972 et particulièrement de l’édition française de « LES JAMBES C’EST FAIT POUR CAVALER », traduction de Marcel Aymonin, publiée chez Flammarion à Paris en 1979.



Le Banquet des Singes

David Teniers II, 1690




Dialogue Maïeutique


Quel titre, Marco Valdo M.I. mon ami ! J’en suis tout étourdi et on ne m’ôtera pas de ma cervelle d’âne que ce n’est pas un titre insignifiant. Imagine : « Le Banquet », rien de moins ; tu ne te mouches pas du pied. Qui d’autr que toi aurait osé invoquer ainsi les mânes de Socrate, Agathon, Pausanias, Aristophane, Eryximaque, Aristodème, Phèdre et Alcibiade et par ricochet, ou pour rester dans le ton, par reflet sur le mur du fond, Platon lui-même, sans plus se soucier d’ailleurs de la coïncidence.

Bon Lucien l’âne mon ami, il n’en est rien. Si j’ai intitulé ma chanson « Le Banquet », c’est qu’en vérité, c’en est un, même si les participants n’ont pas la même allure que les illustres Grecs. D’autant que de ce qui est du banquet proprement dit et de son déroulement, on ne s’en inquiètera que tangentiellement au personnage centra de Matthias, car dans cette saga de l’Arlequin amoureux (voilà qui nous rapproche des conciliabules grecs), le héros, tout déserteur, vagabond et misérable qu’il est, n’en reste pas moins le deus ex machina de l’histoire. C’est lui qui agite parmi ses marionnettes, en son théâtre du monde en réduction qu’est cette odyssée, pas moins de quatre Empereurs en fonction et l’inénarrable Docteur Faust, qu’on vit encore en Russie aux prises avec un Petit Père des Peuples, il n’y a pas si longtemps.

Tu t’égares, Marco Valdo M.I. mon ami, laisse-moi te le dire. Admettons que ce soit un Banquet de province impériale, austro-hongroise, tchèque, et pour tout résumer, habsbourgeoise ; sur ce, tournons la page et passons au reste.

Non, non, je ne voudrais pas aller plus avant sans te parler un peu, Lucien l’âne mon ami, d’un tableau qui me semble lui aussi illustrer et commenter – sans un mot de trop – ce banquet de Litomyšl, où va se donner en spectacle notre déserteur aux prises avec les Autorités.

Un tableau, dis-tu, certes, mais lequel ? Dis-moi s’en, Marco Valdo M.I. au moins assez pour que je le situe parmi tous ceux qui valent d’être regardés.

Oh, Lucien l’âne mon ami, il n’y a pas grand-chose à en dire, si ce n’est que – comme tu le verras – c’est un banquet de singes et que cette appellation aurait bien plu à Matthias Sereno et à sa petite troupe. C’est également l’occasion de faire resurgir ce peintre qu’on dirait maintenant « belge », un peintre du XVIIe siècle - né à Anvers en 1610 et mort à Bruxelles en 1690, qui en dehors de ce que j’appellerais la « peinture obligée », produisit de très curieux tableaux.



Ah !, dit Lucien l’âne, je connais ça ; ce sont évidemment les tableaux les plus intéressants. Ceci dit, revenons-en au banquet, dont on n’a encore rien dit.

Donc, même si ce banquet n’est pas un banquet platonicien orthodoxe, je te dirai, Lucien l’âne mon ami, que c’est cependant un grand moment, une sorte de reflet de la Guerre de Cent Mille Ans, celle-là où les riches mènent une guerre sainte, une guérilla sournoise contre les pauvres, où pour les puissants, il s’agit seulement d’établir d’abord et de conforter et d’étendre ensuite la domination et en corollaire, la distance sociale. Indispensable la distance sociale : « On n’a pas élevé les cochons ensemble », en effet, suggère Lucien l’âne ; « On ne mélange pas les torchons avec les serviettes », qu’ils disent. « Séparons le bon grain de l’ivraie ». Sinon, sinon, comment distinguerait-on les riches des pauvres et comment les amateurs de richesse et d’apparence : à vrai dire, de tape-à-l’œil, pourraient-ils simuler leur ambition en se parant des symboles de la richesse et de la possession ? Que feraient-ils sans le costume, la robe, la bagnole, la piscine, le smartefone et autres babioles ? Avec quoi pourrait-on faire croire que l’on vaut plus que son voisin ? Et aussi, jouir de le voir rabaissé ? Le principe de base, c’est qu’il y a un haut et un bas et que pour bien faire, il faut qu’ils ne se confondent pas.

J’ai toujours vu aussi loin que je m’en souvienne – dans l’espace et dans le temps, dit Lucien l’âne, que ceux du haut n’appréciaient guère d’être importunés par la simple présence des pauvres, de ceux du bas.

Ainsi en va-t-il dans la chanson, reprend Marco Valdo M.I., où la rencontre – pourtant explicitement commandée et forcément souhaitée dans un moment d’égarement par le Tout Puissant François – entre l’Empereur et le saltimbanque sera vivement écourtée. L’un renvoyant l’autre :

« Sa Grâce apostolique s’en débarrasse ;
Au banquet, il renvoie le paillasse. »

Et pour terminer, j’imagine que ne t’échappera pas l’allusion historique à Marie-Antoinette :

« Et le banquet rit : « Tu as faim ? Mange le foin ! »

Oh, dit Lucien l’âne, elle était connue sous le nom de Madame la Brioche et plus tard, la Reine sans tête. Je m’en souviens, c’était quelques années avant ce banquet. Elle était la tante de cet Empereur grognon. Concluons en tissant le linceul de ce vieux monde stationnaire, qui s’en va à reculons « Comme s’en vont les écrevisses,
À reculons, à reculons. », trébuchant, essoufflé
et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Le château resplendit tel un astre ;
Las et lourd, l’Empereur a peu mangé ;
La bonne société banquette et se bâfre.
À la bibliothèque, l’Illustre s’est retiré.

Bercé par la douceur du malaga
Le Habsbourg embrumé rêvasse
Et malgré le café et les noix,
Un ennui impérial le terrasse.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Les sujets sont des êtres dérangeants
Qui vont grouillant, rampant, bêlant.
Tout lavé dans sa chemise blanche empruntée,
Sous sa fourrure de mouton blanche et peignée,

Dans le couloir, le bouffon mandé attend
Devant la porte, depuis un bon moment.
Pour réveiller, le souverain qui dort,
Matthias bêle, bêle, bêle très fort.

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.

Sa Grâce apostolique s’en débarrasse ;
Au banquet, il renvoie le paillasse.
Le comte demande : Que sais-tu faire ?
Matthias se demande : Que vais-je faire ?

Le Comte dit : « Tu as faim ? : une brassée de foin. »
Et judicieusement les coups du pied comtal
Étrillent soigneusement le pauvre animal.
Et le banquet rit : « Tu as faim ? Mange le foin ! »

Oui, Monsieur Po, oui, Monsieur Li,
Oui, Monsieur Chi,
Oui, Monsieur Nelle,
Oui, Monsieur Polichinelle.