mardi 6 août 2019

« Andare, camminare, lavorare » : À pied ?

« Andare, camminare, lavorare » : À pied ?

D’où viennent les phrases ?



Jacques Prévert, poète français du siècle dernier avait écrit un poème, une chanson avec pour la chanter, une musique de Joseph Kosma En sortant de l’école, que chanta Yves Montand, mais aussi Les Frères Jacques, Cora Vaucaire et tant d’autres. J’en avais fait une parodie intitulée Tout autour de la Terre, qui reprenait mot pour mot Prévert :

« Alors on est revenu à pied,
À pied tout autour de la terre,
À pied tout autour de la mer,
Tout autour du soleil,
De la lune et des étoiles,
À pied, à cheval, en voiture
Et en bateau à voiles. »

À pied, justement. Voilà, d’où vient ce « À pied ».

Mais aussi on va à pied dans une autre chanson, de Charles Trenet celle-là, qui s’intitulait : « Voyage au Canada », dont le refrain était :

« Nous irons à Toronto en auto,
Nous irons à Montréal à cheval,
Nous traverserons Québec à pied sec,
Nous irons à Ottawa en ouaoua.
Nous irons à Valleyfield sur un fil,
Nous irons à Trois-Rivières en litière.
Passant par Chicoutimi endormis,
Nous irons au Lac St-Jean en nageant.
Voilà, voilà un beau voyage,
Un beau voyage ;
Voilà, voilà,
Un beau voyage au Canada. »

Si on en prend le temps d’aller y voir, on s’apercevra dans cette chanson de Trenet que la confusion s’installe et que surgit par erreur une autre version du voyage :

« Ils allèrent à Toronto
En nageant,
Ils allèrent à Montréal endormis,
Ils se rendirent à Québec en litière,
Ils allèrent à Ottawa sur un fil.
Ils allèrent à Valleyfield à pied sec,
Ils allèrent à Trois Rivières en oua oua,
Passant par Chicoutimi à cheval,
Ils plongèrent dans le lac Saint-Jean en auto.

Voilà ! Voilà !
Un beau voyage au Canada ! »

Car effet, tout se mêle dans l’univers de la chanson, lequel univers tient plus du fantasmagorique et du poétique que du terre à terre. C’est un monde magique d’où « a surgi » – lutin hors d’une boîte – « ALLEZ TRAVAILLER À PIED ! », en manière de point final à la version française de la chanson de Piero Ciampi, marquant au sceau de l’ironie le « Andare, camminare, lavorare ».

Maintenant sur le fond de l’affaire, la question de Flavio Poltronieri : « mi chiedo da dove sia saltata fuori la frase finale francese: ALLEZ TRAVAILLER À PIED! », en gros : « d’où a surgi la phrase finale française ? » interpellait ; elle est excellente, car elle permet, ici et maintenant, de répéter et d’éclaircir encore un peu plus le fait qu’il y a un monde entre la traduction et la version et que ce monde est précisément un monde magique, poétique et fantasmagorique comme la chanson du poète Ciampi. Pour synthétiser, la traduction a comme objectif de (re)donner, dans une autre langue, le texte aussi près que possible de l’original. La version, elle, a d’autres manières ; elle entend créer un artefact, opérer par un procédé singulier une autre création qui entre en syntonie avec celle d’origine. C’est ce je fais – toujours – moi qui ne suis pas traducteur et qui serais bien incapable de l’être ; je ne connais que le français (et encore !). Je crée des objets artisanaux – des chansons, des poèmes qui évoquent les poèmes et les chansons d’origine, mais qui ont leur vie propre et leur propre univers.
On peut comparer ce travail à celui des peintres : l’« Olympia » d’Édouard Manet  est et n’est pas « La Maya nue » de Goya (Francisco José de Goya y Lucientes) ; laquelle était et n’était pas à son tour la « Vénus », vue par le Titien (Tiziano Vecellio). Ajoutons-y « La Vénus au miroir » de Vélasquez (Diego Rodríguez de Silva y Velázquez, dit Diego Velázquez, ou Diego Vélasquez) et la « Grande odalisque » d’Ingres (Jean-Auguste-Dominique), son « Odalisque à l’esclave », ou son introuvable « Vénus de Naples », toutes de face comme de dos, si semblables et si différentes.

Les professionnels de la chanson, notamment ceux qui en font commerce, savent très bien faire la différence. Ainsi, en va-t-il de la chanson anonyme : « The House of Rising Sun », qui en a connu des versions. Ainsi, pour « Le Pénitencier », dont j’avais – nouvelle version – tiré « La Fermeture », on voyait mal Johnny en jeune fille éplorée ; il a fallu adapter la version. Ainsi en va-t-il des différentes versions de La Marseillaise – les Chansons contre la Guerre en recensent au moins 15, dont la version de Gainsbourg a fait du bruit et surtout, cette Marseillaise dont la version la plus célèbre s’appelle « L’Internationale», elle-même objet de multiples versions.
Tout ça pour dire que les versions peuvent être très proches d’une « traduction » ou s’en aller à des années-lumières de l’original. Cependant, parfois, en effet, il y a des bribes qui viennent d’ailleurs et qui s’imposent.

Cependant, l’univers de la création poétique n’est pas sans une rationalité propre.
La question qui se pose alors pour « ALLEZ TRAVAILLER À PIED ! » est de savoir ce que ça veut dire par rapport au « Andare, camminare, lavorare » de la chanson de Ciampi. Du temps de la chanson de Ciampi, l’Italie (d’autres pays aussi) était encore en plein « boum », elle se relevait de la guerre, elle devenait euphorique de sa « croissance économique », comme l’Allemagne du Lied vom Wirtschaftswunder ou de Geh´n sie mit der Konjunktur (Konjunktur-Cha-Cha) et l’automobile en était le plus évident symbole et la chanson se terminait grosso-modo, ainsi : « Allez ! La Péninsule au volant, cette belle péninsule est devenue un volant. Aller, marcher, travailler. »
L’ajout « ALLEZ TRAVAILLER À PIED ! » est plus contemporain. Le soufflé est retombé, la Péninsule au volant est dans les bouchons ; Fellini l’avait bien vu, il y a déjà quelque temps ; Jean Yanne aussi : tout se bloque ; la Péninsule (et bien d’autres pays) étouffent sous la civilisation de l’auto. Cette nouvelle injonction est à double sens, elle aussi : pour ceux qui ont encore un travail, il s’agit d’être à l’heure et pour être à l’heure, c’est la nouvelle donne, « ALLEZ TRAVAILLER À PIED ». Mais aussi, le sens qu’on peut lui donner actuellement, encore plus moderne et même, futuriste, c’est l’injonction écologique et climatologique. C’est l’irruption du contemporain dans l’univers de Ciampi, qui s’en moquait déjà.

Enfin, je vois ça comme ça ; elle est venue toute seule, cette phrase, trempée à l’acide ironique et elle voulait dire en synthèse : tout ça qui précède, qui est un peu long dans une chanson.
Et même, elle-même est venue « à pied » ; mais d’où, là, vraiment, je ne sais pas. Peut-être, un neurologue pourrait-il nous l’indiquer, peut-être ? Il nous montrerait un point sur une image d’un cerveau et il dirait : « De là ! ». On n’arrête pas le progrès. Mais quand même, il resterait la question : D’où viennent les phrases ? .

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I.

samedi 3 août 2019

ALLER, MARCHER, TRAVAILLER



ALLER, MARCHER, TRAVAILLER


Version française – – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – Andare, camminare, lavorare Piero Ciampi – 1975








Dialogue Maïeutique


Andare, camminare, lavorare – ALLER, MARCHER, TRAVAILLER, tel est Lucien l’âne mon ami, le destin des gens d’à présent. Depuis un certain temps déjà et pas seulement des hommes, mais des femmes aussi – souvent encore, selon les endroits, aussi des enfants et des vieux. Est-ce heureux ? Je n’en sais rien. En vérité, je pense vraiment que ce ne l’est pas.

Pourquoi donc, Marco Valdo M.I., me dis-tu tout ça ?

Je dis tout ça, car Andare, camminare, lavorare – ALLER, MARCHER, TRAVAILLER, c’est le titre de la chanson dont je viens d’achever la version française ; et je te le dis, j’y ai mis du temps.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est toujours comme ça avec la poésie. Cela dit, je pense que tu aurais pu intituler ta version française : Métro, boulot, dodo. Une antienne de ces années-là qui me semble vouloir figurer la même réalité, celle de cette société libérale du travail obligatoire (S.T.O.), dont la devise est Arbeit macht frei. Tu parles d’une farce, une réalité glaçante qui telle une peste frappe les contemporains et s’étend partout dans le monde. Nulle population touchée par la civilisation n’y échappe, sauf à se cacher – mais où ? Ou à mourir, c’est le cas le plus fréquent. Cette civilisation est une véritable escroquerie qui tue la vie quotidienne de tous ceux qu’elle arrive à convaincre ou à contraindre au travail ; pour elle, peu importe. Alors, de gré ou de force, on finit par étouffer. Burn out, qu’ils disent.

Sans doute, Lucien l’âne mon ami, mais au temps de Ciampi, vers 1975, c’était encore un mal circonscrit. Depuis la civilisation a touché jusqu’aux coins les plus reculés de la planète. Les Inuits, les Amérindiens, les Maoris et de lointaines peuplades africaines, amazoniennes, enfin, les gens du monde entier peuvent aussi bénéficier de l’alcool, des drogues, du coca et du porno. La plupart de ceux-là n’ont même pas la chance de la malédiction du travail stipendié, car chez eux, il n’arrive même pas. De toute façon, dans ce système du travail : ou on en a trop, ou on n’en a pas, mais dans les deux cas, on crève. Cependant, le destin des gens d’ici – des « privilégiés » – est de se lever matin et d’aller au boulot. Il y avait affichée sur les murs de cette époque lointaine une petite vignette qui disait très exactement : « Métro-boulot-dodo ! Y en a marre ! ». On la collait un peu partout – va-t’en savoir qui ?

Des anarchistes, certainement, répond Lucien l’âne. Mais parle-moi un peu de Piero Ciampi, quand même.

Piero Ciampi, répond Marco Valdo M.I., Piero Ciampi est à la fois l’auteur et l’interprète de la chanson ; le commentaire italien dit ceci : « Piero Ciampi (Livourne, 28 septembre 1934 – Rome, 19 janvier 1980) – À l’été 1975, dans les juke-boxes de la plage, on mettait une pièce de monnaie et on écoutait ce simple captivant, récemment sorti, d’un chanteur que personne ne connaissait. Tout le monde ricanait et léchait de la glace. Et nous sommes toujours là pour nous souvenir d’une voix qui a laissé des traces de pas et des cicatrices sur ce beau monde poétique qui est le nôtre. Un être alcoolique et fainéant. Indigne de confiance et souvent insupportable, menteur et vantard. Mais qu’est-ce qu’il avait probablement pressenti longtemps à l’avance… »

C’est dommage qu’il soit parti si vite cet homme-là, dit Lucien l’âne. Pour en revenir à al chanson, finalement, la question est de savoir si ce que se demandait le phoque – celui de « La Complainte du Phoque en Alaska »n’est pas la vraie interrogation :

« Ça ne vaut pas la peine
De laisser ceux
qu’on aime
Pour aller faire tourner
Des ballons sur son nez
. »

Cependant, ils sont tellement nombreux à le faire nos contemporains. En fait, ils sont tous coincés dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin d’accroître leurs richesses, de multiplier leurs profits, d’étendre leur pouvoir et de renforcer leur domination. Quant à nous, tissons le linceul de ce vieux monde gangrené par le travail, fatigué, épuisé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.



Aller, marcher, travailler,
Aller l’épée à la main,
Bande de timides, d’inconscients, d’endettés, de désespérés.
Pas de découragement, allons, allons travailler,
Aller, marcher, travailler, du vin contre du pétrole,
Grande victoire, grande victoire, très grande victoire !
Aller, marcher, travailler,
Le sud rugit, le nord ne monte pas,
Pas de panique, la descente est par là,
Aller, marcher, travailler,
Fuyons vite, fuyons vite, fuyons vite !


Aller, marcher, travailler,
Les puissants tous sous clé,
Au chenil, les chiens avec les chiens ;
Les roses avec les roses, au jardin ;
Les chats dans les cours.
Aller, marcher, travailler,
Aller, marcher, travailler,
Allez, travailler !


Et quel est ce feu ?
Pompiers, pompiers, ponctuels, vous qui êtes sérieux,
Éteignez ces incendies dans les couvents, les âmes, les banques.
Aller, marcher, travailler,
Ces coffres-forts, quelle invention infernale, vive la richesse mobile !
Aller, marcher, travailler,
Aller, marcher, travailler,
Travailler, travailler !


Aller, marcher, travailler,
Le passé dans le tiroir fermé à clé,
Le futur dans la loterie pour espérer,
Le présent pour aimer,
Ce n’est pas le moment s’en aller.
Aller, marcher, travailler,
Aller, marcher, travailler,
Allez, travaillez !


Nourrissons le travail, allez ! Menez paître les agneaux
Parmi les hennissements des chevaux,
Tous surveillés par des troupes de bergers,
Aller, marcher, travailler,
Pas de peur, bleus, bleus, attaquer, attaquer, attaquez à coups de pied,
Le dimanche, tout le monde en colline à pédaler.
Travailler, pédaler, travailler,
Avec l’argent au restaurant, avec l’argent,
Avec pour les mariés, des souhaits tant tant tant tant!
Aller, marcher, travailler, la péninsule en auto,
Au mariage, tous en auto !


Allez ! La Péninsule au volant, cette belle péninsule est devenue un volant.
Aller, marcher, travailler,
ALLEZ TRAVAILLER À PIED !

vendredi 2 août 2019

SINBAD LE MARIN


SINBAD LE MARIN


Version française – SINBAD LE MARIN – Marco Valdo M.I. – 2019
d’après la traduction italienne – SINDBAD IL MARINAIO – Gian Piero Testa – 29-07-2014
Texte : Lefteris Papadopoulos – Λευτέρης Παπαδόπουλος
Musique : Manos LoizosΜάνος Λοΐζος
Interprétation : Manos LoizosΜάνος Λοΐζος


ConstantinImperator Caesar Flauius Valerius Aurelius Constantinus Pius Felix Inuictus Augustus, Germanicus Maximus, Sarmaticus Maximus, Gothicus Maximus, Medicus Maximus, Britannicus Maximus, Arabicus Maximus, Adiabenicus Maximus, Persicus Maximus, Armeniacus Maximus, Carpicus Maximus



Dialogue Maïeutique

Regarde, Lucien l’âne mon ami, Riccardo propose une traduction française de cette chanson de Sinbad le Marin juste au moment où je terminais ma version française de cette même chanson.

Et lors ?, demande Lucien l’âne.

Alors ? Rien. Je m’en vais, répond Marco Valdo M.I., proposer la mienne, que j’ai faite en manière de clin d’œil à Gian Piero Testa par-dessus l’orbe de la Sphère-Monde et ainsi, il y en aura deux pour une comme aurait conclu Erich Kästner,
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Deux_pour_une), du moins en français ; en allemand, le titre original est « Das doppelte Lottchen », une jolie histoire de jumelles séparées par le divorce de leurs parents et qui in fine, les réconcilient. Comme tu le comprends, cette histoire derrière l’anecdote est plus significative que ce qu’on en a fait : il suffit de se souvenir qu’en 1949, il y avait deux Allemagne, dont la jeunesse était séparée par les conflits de la génération antérieure.

Ah, Marco Valdo M.I. mon ami, toi et ton penchant à la digression. Je t’en prie, revenons à Sinbad et sa chanson, car je n’en sais toujours rien. Par ailleurs, je suis persuadé que Riccardo a tout comme toi pensé à Gian Piero testa, qu’il connaissait personnellement. Mais tant qu’on y est, ne dirais-tu pas quelques mots de la chanson ?

Donc, on a deux versions françaises et comme tu peux le voir, Lucien l’âne mon ami, elles sont sensiblement différentes – et c’est un bien, même si elles viennent toutes les deux de la même source : la traduction en italien de la chanson grecque de Lefteris Papadopoulos, grand parolier grec et la chose à son importance, comme on va le voir, fils d’un réfugié grec qui avait été chassé de la Grèce d’Asie par les Turcs.
Ainsi, la chanson s’intitule Sinbad le Marin logiquement, du fait qu’il n’y est nullement question de Sinbad – comme l’aurait soutenu Raymond Queneau qui disait que le titre du roman de Boris Vian « L’Automne à Pékin » était parfait puisque le roman ne parle ni de l’automne, ni de Pékin.

Comment ça ?, dit Lucien l’âne, un peu ahuri.

Certes, reprend Marco Valdo M.I., Sinbad a raconté ses aventures maritimes extraordinaires, mais enfin, il n’était pas Grec et en outre, il vivait en un temps où les Vénitiens étaient encore des pêcheurs dans la lagune et n’avaient pas encore d'empire maritime ; la Sérénissime viendra quelques siècles plus tard. Il en va de même pour les Sarrasins. En plus, je rappelle que les histoires marines de Sinbad se déroulent dans l’Océan indien et les alentours – comme celles de Sandokan. Pas en Méditerranée ; et puis, Sinbad est un Perse de Bassorah ; aujourd’hui, cette ville est passée à l’Irak. Comme on peut le voir, la chanson chante une tout autre histoire.

Sans doute, dit Lucien l’âne, mais ne pourrais-tu préciser ?

En fait, vois-tu Lucien l’âne mon ami, cette songerie de Sinbad raconte l’histoire séculaire des Grecs et de leur délivrance par apport à deux dominations : la vénitienne et la turque. Quant au Saint Constantin, il n’est pas évoqué par hasard, car il s’agit de l’empereur ConstantinImperator Caesar Flauius Valerius Aurelius Constantinus Pius Felix Inuictus Augustus, Germanicus Maximus, Sarmaticus Maximus, Gothicus Maximus, Medicus Maximus, Britannicus Maximus, Arabicus Maximus, Adiabenicus Maximus, Persicus Maximus, Armeniacus Maximus, Carpicus Maximus, fondateur de Constantinople, capitale de l’Empire « orthodoxe » et « grec » – anciennement, Byzance, devenue l’actuelle Istanboul, la plus grande métropole de l’actuelle Turquie et sa véritable capitale économique et culturelle. Comme on le sait, la Grèce actuelle – comme tous les Balkans – a réussi à se libérer de l’occupation et de la domination turques (ottomanes), mais au prix de terribles amputations.

Bof, dit Lucien l’âne, les siècles n’ont pas fini de s’écouler ; les empires naissent, grandissent, s’étiolent et meurent. Ainsi va le monde mal mené dans cette Guerre de Cent Mille Ans, dont nul ne sait le début, ni la fin. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde, où pourtant nous vivons et que quand même, pour le temps qu’on y passe, nous aimons, un vieux pauvre monde malmené, déchiré, exploité, absurde et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Par le tuyau d’ivoire de ma pipe,
Les galères lentement nagent,
Et les équipages vont à l’abordage,
Et les pirates traquent le vin,
Dans le troquet d’un port lointain.


Mer mer amère,
Pourquoi devrais-je t’aimer ?


Sarrasins et Vénitiens, en tas,
Capturent et lient au mat
Le capitaine Yannis en personne, moi,
Le rebelle, le valeureux, le fier,
Le puissant homme des mers.


Mer mer amère,
Pourquoi devrais-je t’aimer ?


Et là, dans l’incendie du massacre,
Je mords les cordes, je les détache.
Et par Saint Constantin,
Je les jette tous dans la fournaise,
Les mains liées sur les reins.


Mer mer amère,
Comment ne pas t’aimer ?


jeudi 1 août 2019

Le Cahier vert



Le Cahier vert


Lettre de prison 39
19 juillet 1935


J’écris trois pages par jour.
J’y mets tout l’art,
J’y insère tout le savoir
Et La Loge de Renoir.



Dialogue Maïeutique

Le Cahier vert ?, s’étonne Lucien l’âne. Je me demande ce qu’il peut contenir.

Sans aucun doute, il peut contenir tout, absolument tout, tout un univers ou alors, répond Marco Valdo M.I., rien, au départ sûrement, rien du tout. En fait, je ne sais pas et je ne sais même pas si ce carnet vert a été conservé. Cependant, on peut être sûr qu’il a existé et ce que je peux en dire, c’est que c’est la première fois qu’il est mentionné.

Pour moi, dit Lucien l’âne, un carnet vert, bleu, rouge, jaune ou de n’importe quelle couleur, peu importe, mais un tel carnet s’impose. On devrait en remettre un à chaque prisonnier qui le demande, surtout à ceux qui sont mis en isolement. Un carnet et un miroir, ça briserait le cercle de la solitude. En quelque sorte, ce serait plus humain, comme vous dites.

Ce serait certainement une bonne idée, dit Marco Valdo M.I., il aiderait le prisonnier à se réfléchir et à regarder passer le temps. Pourtant, il ne sert pas à grand-chose d’épiloguer sur ce carnet mystérieux. Peut-être un jour le retrouvera-t-on et peut-être, comme pour ces lettres, quelqu’un pensera à le publier ; mais d’ici-là, on ne peut que patienter.

Pour ce qui est de ce cahier vert, dit Lucien l’âne, je ne vois pas d’autre solution. Mais pour ce qui est de la lettre, ça, tu peux en parler.

Oui, en effet, répond Marco Valdo M.I. ; d’abord, elle annonce le prochain départ de Carlo Levi pour son lieu de confinement ; mais comme celui ne lui a pas encore été révélé, le prisonnier s’interroge :

« À la mer, à la montagne ?
Dans les collines ? Dans la campagne ?
Vraiment, je n’en sais rien.
Je le saurai demain. »

Ensuite, autre nouveauté qui montre que la situation a changé : la promenade, qu’il devait ordinairement effectuer seul, soudain se peuple. L’isolement se desserre. Deux autres relégats sont autorisés à l’accompagner. Comme dit le prisonnier : « C’est toujours ça ».

Oh, dit Lucien l’âne, c’est bizarre ces deux compagnons soudains. La question qu’on doit se poser à leur propos est de savoir lequel des deux (au moins) est un mouton, un espion ?

Certes, Lucien l’âne mon ami, ta prudence est légitime et tu peux facilement imaginer celle de Carlo Levi, qui depuis des années est dans la clandestinité, qui vit dans un pays où sévissent la dénonciation et la délation et qui sait très bien où il se trouve et pourquoi il s’y trouve, ce qu’il peut dire ou ne pas dire à des inconnus, c’est bien lui. Il sait aussi combien il faut se méfier de ces moments de relâchement.

Oh oui, dit Lucien l’âne. Comme on dit chez nous, ce n’est pas au vieux singe qu’on apprend à faire la grimace ; et puis, s’il raconte ça, c’est aussi pour informer de cette pratique ceux de ses amis qui lui succéderont entre les mains de la police fasciste. Finalement, que dit-il d’autre dans cette lettre ?

En fait, Lucien l’âne mon ami, tu fais bien de poser cette question, car la fin de cet envoi n’est pas négligeable du tout. Les deux derniers quintains annoncent l’écrivain et ce petit cahier vert est le premier volume de son œuvre ; une œuvre qu’il créera durant les quarante années qui vont suivre, mais c’est là, toute une autre histoire, même si en effet :

« Un livre infini, circulaire
Qui englobe toutes les choses,
Une vision unique, unitaire,
Comblant le désordre élémentaire
En une sphère totalement close. »

est une description assez précise et prémonitoire de son dernier livre, intitulé curieusement « Quaderno a cancelli » – en français : « Cahier à grilles ou cahier à barreaux ». Je le connais assez bien ce livre infini, dont j’ai tiré les trois volumes de Chansons lévianes : « Le Guerrier afghan », « Le Grand Rat » et « L’Homme en Pain d’Épice ».

Quand même, conclut Lucien l’âne, ce Cahier à Grilles paraît sous un autre jour quand on a lu ces lettres. Pour le reste, attendons la suite et tissons le linceul de ce vieux monde rusé, toxique, létal et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Quand vous recevrez ce courrier,
J’aurai déjà quitté
Rome et ses quartiers,
Sans les avoir vus,
Pour un paysage inconnu.

Où ce sera ? Près, loin ?
À la mer, à la montagne ?
Dans les collines ? Dans la campagne ?
Vraiment, je n’en sais rien.
Je le saurai demain.

À la promenade, on est trois.
Moi et deux garçons
En attente de relégation.
On fait la conversation,
C’est toujours ça.

J’ai mon cahier vert
Et je vais écrivant,
Mais lentement.
L’inertie est un ver
Qui vous ronge en dedans.

J’écris trois pages par jour.
J’y mets tout l’art,
J’y insère tout le savoir
Et La Loge de Renoir.
Pour le finir, il faudra beaucoup de jours.

Un livre infini, circulaire
Qui englobe toutes les choses,
Une vision unique, unitaire,
Comblant le désordre élémentaire
En une sphère totalement close.

mercredi 31 juillet 2019

LA CAPITAINE



LA CAPITAINE


Version française – LA CAPITAINE – Marco Valdo M.I. – 2019
Chanson italienne – CapitanaFrancesco Camattini – 2019



« Capitana », chanson dédiée à la Capitaine Carola Rackete – texte et musique : Francesco Camattini








Je voudrais juste signaler à l’attention la chanson que Marco Valdo M.I. avait faite – à la fin du mois de juin – en hommage à la Capitaine Carola Rackete ; cette chanson de langue française s’intitule : Le Petit Navire, la Capitaine et les Réfugiés. Cette chanson, se terminait par un envoi :
« Envoi :

Quant au sinistre ministre, (bis)
Il n’a plus qu’à, qu’à, qu’à aller jouer (bis)
Avec son canard en plastique !
Ohé ! Ohé ! Matteo, Matteo navigue sur les flots !
Ohé ! Ohé ! Matteo, Matteo navigue sur les flots ! ».


Voilà pourquoi on offre ici, un joli canard jaune au « sinistre ministre » afin qu’il aille jouer dans sa baignoire ou son bac à sable.
Ainsi Parlait Lucien Lane




Le vent siffle fort,
La tempête fait rage,
La Capitaine Rackete
Se déplace légère :
D’abord sur les brise-glace
Au cercle polaire,
Puis, dans le néant et la Sibérie
Et revient en haute mer.


On peut passer son existence
À rechercher un sens,
À lever les voiles
Sans trouver le vent.
Haïr est plus payant,
Détruire, accuser,
Abattre, ambitionner,
Et au fond de la mer, noyer les gens.


Haïr est plus payant,
Détruire, accuser,
Abattre, ambitionner,
Et au fond de la mer, noyer les gens.


Ca-pi-tai-ne-ne…
– À vos ordres, Madame !
– En route pour Lampéduse… ! –
Hisse haut, oh, hisse !


Antigone moderne,
Guerrière magnifique
Qui vogue sur les flots
De ceux qui n’ont pas de drapeau :
« Il n’y a qu’une seule loi :
La vraie loi humaine
Qui dicte aussi le droit,
Qui dit : « Détester la haine ! »


C’est une vague géante
Qui vient de loin,
Qui vient demander des comptes
De ce qui est encore humain…
C’est la vague de ceux qui crient
Sous nos murs fortifiés,
Celle de ceux qui font la fête
Quand les ports sont fermés.


Ca-pi-tai-ne-ne…
– À vos ordres, Madame !
– En route pour Lampéduse… ! –
Hisse haut, oh, hisse !


On fait ce qui est juste.
On prend le risque en compte,
Même si la mer est haute,
On paye et il n’y a pas de « trêve »
Pour ce qui vaut la peine.
Quoi autrement, on navigue ?
Pour redevenir humains
Redevenir, oui humains.


Il est beaucoup plus difficile
De désarmer un cœur fier
Que de nourrir l’enfer.
Et causer de la douleur
Haïr est plus payant,
Détruire, accuser,
Abattre, ambitionner,
Et au fond de la mer, noyer les gens.


Haïr est plus payant,
Détruire, accuser,
Abattre, ambitionner,
Et au fond de la mer, noyer les gens.


Ca-pi-tai-ne-ne…
– À vos ordres, Madame !
– En route pour Lampéduse… ! –
Hisse haut, oh, hisse !


Et calme est maintenant de vent,
La tempête se fait discrète.
La capitaine Rackete,
Est à bon port à présent.
Créon est encore plus fragile
Et par la grâce de cette femme,
Il s’enfonce dans la poussière.
Il coule, voyez, il coule !


Créon est encore plus fragile
Et par la grâce de cette femme,
Il s’enfonce dans la poussière.
Il coule, voyez, il coule !