dimanche 23 décembre 2018

ÉROTOCRITE


ÉROTOCRITE


Version française – ÉROTOCRITE – Marco Valdo M.I.2018
d’après la version italienne
EROTOCRITO de Riccardo Venturi – 2017 (Traduzione integrale di Riccardo Venturi
Firenze, 6 luglio 2016
Firenze, 9 giugno 2017.)
d’une chanson grecque (Cretese / Cretan),
Érotocrite [Ερωτόκριτος] - Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou – 1976
tirée de Ερωτόκριτος, poème de Vincenzo Cornaro (1553-1614)






Cette page a une longue histoire. Ou mieux, une longue préhistoire. On pourrait dire que c’est une vieille promesse que je n’ai pas tenue à temps, en raison aussi des nombreuses difficultés qu’elle présente ; cependant, lors de nombreux et très longs coups de téléphone nocturnes avec Gian Piero Testa (Gian Piero Testa, collaborateur historique des Chansons contre la Guerre et âme de la « Section Grecque », avec des dizaines de traductions magistrales, nous a laissés le 28 novembre 2014), c’était devenu comme une espèce d’obsession. « Tôt ou tard, je me mettrai à l’Érotocrite », « Et l’Érotocrite, où en est-il… ? ». Il n’en était en réalité nulle part, l’Érotocrite ; c’est une promesse que je tiens, donc, hors tous les délais. Ou peut-être non, peut-être, qu’il n’existe aucun délai, maximum ou minimum. J’espère de toute façon que les aventures et les péripéties amoureuses d’Érotocrite et d’Arétuse ne déplairont pas ici, péripéties dont je vais un peu parler.

L’Érotocrite [Ἐρωτόκριτος] doit être compté parmi les chefs-d’œuvre de la littérature de tous des temps, et ce n’est certes pas une de mes « lubies », mais l’avis d’un grand nombre de personnes. Il l’est certainement de la littérature crétoise qui elle-même appartient à la littérature néo-hellénique, mais il y occupe une place particulière et bien distincte. Il s’agit d’un poème du genre épique-amoureux, fait de 10 012 distiques, en rime baisée AABB, écrit dans une langue qui, usuellement, est appelé « dialecte crétois oriental », mais qui s’inspire beaucoup de la langue (grecque) classique (dont les formes sont conservées dans les dialectes archaïques de l’île). Ses aventures renvoient directement au roman médiéval français, ou « franc », et en particulier au roman « Paris et Vienne » (XV siècle ; le titre n’a rien qu’à voir avec les deux villes, mais il signifie « Paris et Viviane »). Ses intrigues se confondent précisément avec celles de l’Érotocrite, même si dans l’original français, elles sont parallèles aux Croisades. Le roman français est attribué au marseillais Pierre De La Cépède.
(Lucien l’âne qui en connaît un bout précise : Dans ce roman, après moult tribulations, Paris, devenu Sarrasin, sauve le Dauphin de France et le ramène à Aigues-Mortes ; revenu en ses états, le Dauphin accepte de lui donner comme épouse, sa fille – Vienne. Tout est bien qui finit bien : Paris épouse Vienne, hérite du Dauphiné ; ils vécurent heureux et eurent beaucoup d’enfants : quatre fils et trois filles ; Paris vécut jusqu’à 105 ans et Vienne jusque 97 ans ; soit environ 80 ans de vie commune).

L’Érotocrite fut sûrement écrit au XVII siècle ; il fut publié sous forme imprimée pour la première fois à Venise en 1713, sous le titre Ποίημα ἐρωτικόν λεγόμενον Ἐρωτόκριτος chez l’imprimeur Bortoli. Ce n’est certes pas un hasard, qu’il ait été imprimé et publié à Venise, même si la Sérénissime avait déjà depuis longtemps perdu la Crète, ou mieux Candia, du fait des Ottomans. Entre la Crète et Venise, il subsista un lien très étroit, et je n’ai aucun doute que Gian Piero Testa, à ce point, aurait évoqué Γεια σου χαρά σου Βενετιά, chanson de Nikos Gatsos. Ce fut probablement à cause de ses liens indissolubles avec Venise que la Crète et sa littérature, jusqu’au moins à l’indépendance hellénique de 1821, continuèrent à tenir seules le flambeau des lettres dans un monde grec embarbarisé par la Turcocratie. En Crète, diverses traditions européennes (le roman amoureux français et le roman pastoral italien in primis) se confondirent avec les traditions locales, en donnant vie à des compositions souvent originales et de grande valeur, qui furent à leur tour répandues par les imprimeries vénitiennes, chez les rares personnes qui en Europe occidentale, connaissaient et savaient utiliser les caractères grecs et qui, surtout, étaient en mesure de comprendre le grec vulgaire.

Selon la tradition, et ainsi qu’il est indiqué dans sa première édition, l’auteur de l’Érotocrite serait Vincenzo Cornaro, et ce nom évoque immédiatement de faciles et compréhensibles suggestions. J’évite cependant ici d’établir quelqu’arbre généalogique (on pense à la famille des Corner, pleine de doges et d’une reine de Chypre) ; l’existence même de l’auteur est par beaucoup, et à raison, mise en doute. Les seuls éléments certains proviennent, du reste, des deux derniers distiques du poème, sorte de « signature » dans laquelle apparaît un Βιτζέντζοc Κορνάροc (Vicénzos Kornáros ou Vitséntzos Kornáros) qu’on dit né à Στεία, à savoir le Σητεία d’aujourd’hui (en italien – comme en français – Sitia, dans la partie orientale de l’île de Crète). En réalité, certaines indications fragmentaires sur Vincenzo Cornaro existent : il serait né le 29 mars 1553 à Trapezonda, faubourg de Sitia, et serait mort en 1613 ou 1614 (sur la base de telles hypothèses biographiques, l’Érotocrite devrait être attribué à la seconde partie du XVI siècle). Il aurait été le fils d’un aristocrate vénitien de l’ancienne lignée royale des Cornaro, ou Corner, hellénisé (ou mieux, crétoisé). D’ultérieures indications biographiques, sur la crédibilité desquelles beaucoup nourrissent de sérieux doutes, lui attribuent un transfert en 1590 de Sitia à Candia (l’actuelle Héraklion, capitale de l’île), où il aurait épousé Marietta Zeno et aurait eu deux filles appelées Heleni et Katerina (c’est-à-dire, rien de moins qu’une homonyme de Caterina Cornaro, Dame d’Asolo et Reine de Chypre, Jérusalem et d’Arménie – 1454-1510). Toujours selon les indications biographiques, Vincenzo Cornaro aurait été, entre 1591 et 1593, directeur sanitaire de Candia au moment d’une épidémie de peste ; ses intérêts littéraires trouveraient leur source, tant en langue vénitienne que grecque, à l’Accademia degli Stravaganti (Académie des Extravagants), dont la fondation à Candia est attribuée à son frère Andrea. Vincenzo Cornaro serait mort pour des causes inconnues, en 1613 ou 1614, et enterré dans l’église de San Francesco, où on ne trouve aucune trace de sa tombe. Maintenant, nombre de sources, cependant, déplacent la date de la mort de Vincenzo Cornaro en 1677, en indiquant 1613 ou 1614, comme année de naissance. Comme on peut voir « Vincenzo Cornaro », encore faut-il qu’il ait effectivement existé (la chose est de toute façon possible), comporte beaucoup d’éléments légendaires, tout comme il est certain que l’Érotocrite a en soi beaucoup de caractéristiques des œuvres populaires, en premier lieu des célèbres μαντινάδες [madinades] crétoises, typiques de la partie orientale de l’île. Que le poème présente une composante cultivée et « littéraire » est indubitable ; une analyse approfondie de sa langue et de ses tournures poétiques le révèle clairement. On gardera donc son attribution traditionnelle à Vincenzo Cornaro.

L’Érotocrite, en sa structure et son argumentation, est un roman pleinement médiéval malgré sa rédaction assez tardive. Des romans du genre circulaient encore pleinement dans l’Europe XVI et du XVIIe siècles. Arrivé sur les rivages de Crète, le « Paris et Vienne » reçut, comme il apparaît, un traitement particulier, et pas seulement du point de vue de la métrique et du langage ; il fut importé tel quel, en somme, dans la tradition crétoise (ou mieux, crétois-vénitienne) en maintenant des liens évidents avec ses origines. Éliminé tout élément remontant aux Croisades, elle devint bien vite l’œuvre la plus représentative et vitale de la littérature crétoise, l’unique qui s’exprimait entièrement à travers des dialectes vulgaires. L’action est transposée en Grèce, dans une ancienne Athènes imaginaire qui reproduit par contre parfaitement (même dans l’imagerie traditionnelle du poème) une ville médiévale. Athènes est sous la coupe d’un roi, Eraclio, qui a une fille unique et très belle, âgée de dix-huit ans, Arétuse (« Vertueuse »). Le jeune Érotocrite (qui dans le poème, à une partie le titre, est exclusivement nommé dans sa forme populaire Ῥωτόκριτος [Rotòkritos]…), fils du conseiller du roi Pezòstrato (« Soldat d’infanterie »), en tombe éperdument et désespérément amoureux (« Érotocrite » signifie « Tourmenté de l’Amour »). Chaque nuit Érotocrite, poussé par la passion, se rend avec son luth sous les fenêtres du palais royal pour chanter des vers d’amour, après les avoir transcrits pour pouvoir s’en souvenir. Le roi Eraclio, père de la belle Arétuse, met en place divers guets-apens pour découvrir l’identité de l’amoureux de sa fille, et par lui, Érotocrite est forcé d’interrompre ses sérénades passionnées. Arétuse, qui, avec le temps, est aussi tombée follement amoureuse du garçon, s’en afflige beaucoup et confesse tout à sa nourrice ; Érotocrite part, rendant malade de douleur son père, qui reçoit la visite de la reine et de sa fille Arétuse, quand cette dernière trouve dans le jardin une cabane où Érotocrite a l’habitude de se tenir et dans laquelle il garde ses poèmes d’amour. En raison de la maladie de son père, Érotocrite rentre à Athènes, craignant toutefois qu’Arétuse ait tout révélé à son père, le roi Eraclio ; mais celui-ci ne sait rien, et le jeune homme recommence ainsi à fréquenter la cour en participant à un tournoi de chevalerie. Érotocrite l’emporte, et reçoit le prix des mains d’Arétuse, qui lui déclare ensuite son amour. Érotocrite prend courage et demande au roi Eraclio la main d’Arétuse ; mais le roi la lui refuse et l’envoie en exil (sujet du très célèbre morceau Τὰ θλιβερὰ μαντάτα). Arétuse lui offre un anneau, comme gage d’amour et de fidélité ; le roi son père veut donner Arétuse comme épouse au prince de Byzance. Sa fille refuse, et le père fait alors enfermer Arétuse en prison. Entretemps, la guerre a éclaté entre le roi d’Athènes et le roi des Valaques ; Érotocrite revient alors combattre pour sa patrie, en tuant beaucoup de Valaques et en sauvant la vie du roi Eraclio, qui avait été enlevé. Le roi offre à Érotocrite la moitié de son royaume et il lui concède la main d’Arétuse. Le roman se conclut heureusement avec les noces des deux amoureux.
Comme dit supra, la transposition du roman médiéval français en terre de Crète a produit, comme toutes les hybridations, une œuvre littéraire fort originale à tout point de vue. Sous celui de l’acclimatation, puisque du poème on entrevoit parfaitement Crète sous les dépouilles de l’ancienne Athènes imaginaire (à son tour un τόπος (topos) répandu dans l’Europe médiévale ; on pense par exemple aux nouvelles de Boccace acclimatées dans une Athènes elle aussi seulement littérairement classique) ; sous celui de la versification, qui respecte une forme traditionnelle crétoise, celle du μαντινάδα en distiques en rime baisée, au sujet amoureux ou satirique, laquelle est cependant à son tour de dérivation vénitienne (le terme dérive de la vénitienne matinada « chante au matin ») et qui, en dernière analyse, trouve son origine dans l’aubade provençale ; sous celui du langage, où cohabitent les formes dialectales crétoises, les formes neohelléniques normales et les formes classiques en produisant une richesse incomparable ; et sous celui de la fraîcheur, qui rend de la vie à un frustre roman médiéval, sorte feuilleton populaire qui en Crète, fut revitalisé, probablement, aussi par sa transposition immédiate en chant. En réalité, l’Érotocrite est imbibé de la vie grecque, et crétoise en particulier, de ses traditions et de son folklore. En même temps, l’auteur, quel qu’il fut, montre une maestria littéraire consommée ; il sait portraiturer les personnages de manière précise, en montrant un grand esprit d’observation et un considérable approfondissement psychologique des personnages (tout à fait absent du roman médiéval original, uniquement centré sur leurs péripéties aventureuses). Malgré qu’on sache dès le début que les événements compliqués auront une fin heureuse, l’auteur tente habilement de tenir en haleine le lecteur. Par exemple, l’emploi typique des répétitions, du fait qu’il désire maintenir le suspense de l’intrigue et n’est pas du tout désireux d’arriver à la fin (d’où la considérable longueur du poème). En italien, le poème a été traduit intégralement et commenté en 1975 par le grand néohelléniste Francesco Maspero, pour les éditions Bietti ; mais pour les morceaux de cette page, on offre des traductions originales.
Comme ce peut être évident, l’Érotocrite a eu des transpositions musicales dans les temps contemporains ; ce commentaire s’intéresse spécifiquement à la principale d’entre elles. Elle remonte à 1976, quand douze morceaux d’Érotocrite furent mis en musique par le musicien athénien Christodoulos Hàlaris (Χριστόδουλος Χάλαρης, né en 1946) et confiés aux voix de Tania Tsanaklidou (Τάνια Τσανακλίδου, né en 1952 à Drama en Macédoine) et, surtout, du Crétois Nikos Xylouris « Psaronikos » (1936-1980). En réalité, le premier des douze morceaux, Ὁ τροχὸς τῆς Μοίρας, avait été mis en musique par Halaris déjà en 1964 et interprété de Manos Katrakis (Μάνος Κατράκης). Le succès de l’album fut extraordinaire, et pas seulement grâce à la voix de l’« Archange de Crète ». L’Athénien Halaris avait créé des musiques qui, orchestration à part, pourraient être difficilement distinguées des authentiques compositions populaires crétoises. D’autres morceaux de l’Érotocrite ont été mis en musique par d’autres, parmi lesquels on rappelle Paris Perysinakis, Nikos Mamangakis, Nikos Xydakis ; un morceau (le vv. 491-514) l’a été par Miltiadis Paschalidis et interprété par le même Nikos Xylouris. Mais l’album de 1976 reste l’Érotocrite en musique par excellence L’espoir de cette page longue et compliquée, faite pour s’acquitter de la promesse faite à (au regretté) Gian Piero Testa, est qu’au-delà d’inciter à la lecture d’Érotocrite dans son intégralité, elle fasse quand même un peu rêver. [RV]




Vincenzo Cornaro

Érotocrite

Fragments mis en musique par
CHRISTODOULOUS HALARIS

Interprètes
NIKOS XYLOURIS
TANIA TSANAKLIDOU
1976


1. La roue du Destin
Nikos Xylouris


Les tours du cerceau, qui montent et descendent,
Et de la roue, qui
parfois montent et parfois s’abîment
Avec
le temps qui ne s’arrête pas,
Mais marchent et courent
par malheurs et joies.

Armes, tumultes, inimitiés, charges,
Les pouvoirs de l’Amour, la vertu de l’Amitié.
Tout cela me pouss
e, en ce jour à raconter
Et à dire ce que connurent et firent

Une fille et un garçon, qui se lièrent l’un à l’autre
D’une amitié pure, sans aucune indécence.
Son nom, son doux nom est Arétuse,
Grandes sont ses beautés, extérieures et intérieures.

La nature l’a faite femme pleine de grâce ;
Ni à l’Orient et ni à l’Occident, on ne trouve son égale
Et le nom du
garçon est Érotocrite,
U
n torrent de courage, un flux de noblesse.

Et toutes les grâces par le Ciel et les Étoiles engendrées
Desquelles il a été doté, lui ont été destinées,
Et
dans la nuit fraîche chacun se repose
Et
tout animal cherche un endroit pour la pause,

Il prend son luth, et marchant silencieusement,
Devant le palais, il va jouer doucement.


2. Racines
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou




Dans le passé, du temps où commandaient les Hellènes
Et
leur foi n’avait ni base ni racine,
Parut dans le monde un amour fidèle qui fut gravé
Dans le cœur sans jamais s’effacer.

À Athènes, qui nourrissait l’étude et la sagesse,
Et qu
i était trône de vertu et fleuve de connaissance,
Un grand Roi
régnait sur cette digne terre,
Il s’appelait Eraclio et devint célèbre.

Très jeune, il épousa et vécut avec une compagne
À laquelle on ne trouva jamais de défaut, personne ;
Artemide é
tait le nom de cette Reine,
Pour la sagesse, elle n’eut jamais d’égale.

Et ils priaient souvent le Soleil et le Ciel afin
Qu’ils leur concèdent l’enfant tant désiré ;
Passent les mois et les ans, et la Reine fut enfin
Enceinte et le Roi ne dut plus ruminer de graves pensées.

Elle eut une fille qui illuminait le Palais
Quand la nourrice dans ses bras la montrait ;
Son nom, son doux nom était Arétuse,
Grandes ses beautés, généreuses ses muses.

Le Roi disposait de beaucoup d’hommes riches et sages,
Conseillers qu
i étaient ses vassaux fidèles.
Parmi
eux, un lui était cher, qu’il tenait toujours en sa compagnie,
Celui-là s’appelait Pezòstrate.

Lui aussi avait un enfant adoré,
Intelligent et de grande valeur,
comme le miel, sucré.


3. L’Heure de l’Amour
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Le nom de ce garçon était Érotocrite,
C’était un flux de vertu, un flux de noblesse.
Et
de toutes les grâces par le Ciel et les Étoiles générées
Il avait été doté, car elles lui avaient été destinées.

Durant ce temps, le sort amer infuse
En son esprit l’amour pour Arétuse.
Et qu
e fait l’Amour, dans un cœur qu’il commande,
Si
ce n’est le vaincre pour que le bien du mal, il ne distingue ?

Il se fait soir, il se fait nuit, leurs cœurs défaillent,
Voilà la rencontre à la fenêtre et se disent leurs tourments.
Une heure durant, ils pleurent et gémissent âprement,
Puis, avec de grands soupirs, ils étreignent leurs peines.

4. Tristes Nouvelles
Nikos Xylouris


Les as-tu entendues, mon Arétuse, les tristes nouvelles ?
Ton
Seigneur m’envoie sur les routes de l’exil.
Il m’a laissé, quatre jours seulement,
Et après, je partirai pour m’en aller loin,
pour longtemps.

Et comment pourrai-je m’éloigner, me séparer de toi ?
Comment pourrai-je vivre
en cet exil lointain sans toi ?
Je sais aussi que ton Seigneur te fera épouser,
c’est normal,
Le fils d’un roi ou d’un noble qui soit ton égal.

Tu ne peux pas t’opposer à la volonté du Roi,
Il te
fera plier et d’avis, tu changeras
Mais, Madame, je te demande, et je veux
seulement cela,
Après quoi, je finirai ma vie avec grande joie.

Aies pour moi un soupir, quand tu seras promise épouse,
Et
quand on te vêtira en mariée et tu deviendras femme,
Dis-toi par-devers toi, en larmes : malheureux Érotocrite,
Celle que tu voulais, n’est plus, j’ai oublié ma promesse,
Et une fois chaque mois, enfermée dans ta chambre,
Rappelle-toi que je souffre pour toi, combien pour moi ton cœur souffre.
Et prends
le portrait que tu as trouvé dans l’armoire,
Et les chants que je composai, qu
i tant te plaisent.

Et lis-les, et ramène à moi ta pensée,
À moi qu
i suis exilé en de lointaines terres étrangères.
Et moi, malheureux,
je feindrai de ne t’avoir jamais regardée,
J’avais allumé une bougie, qui pour moi s’est éteinte.

Et je feindrai d’être pris dans les lacs d’amour d’une femme,
Que les lacs se sont cassés, et que je l’ai perdue.
Oublie-moi toujours et chasse
tes espérances,
Oubli
e de que tu m’as connu et que je t’ai jamais vue.

Mais partout j’irai, et tant que je vivrai,
Je te promets que jamais, je
ne regarderai une autre et jamais, je ne céderai.
Je préfère
t’avoir avec la mort, qu’une autre avec la vie,
Toute ma personne est venue au monde pour toi, ma mie.


5. Lamentation d’Arétuse
Tania Tsanaklidou



Tes mots, Érotocrite, c’est du poison pour moi,
Jamais j
e n’aurais cru, jamais je ne me serais attendue à les entendre.
Et comme
nt je pourrais te renier, le voudrais-je même ? Ne me laisse pas,
Tu as peint mon cœur comme un arc-en-ciel
Et je jure au
Soleil, à la Lune et au Ciel,
Que je ne serai jamais l’épouse d’un autre.

Elle ôte de son doigt la superbe bague,
Entre les larmes et les soupirs, elle le tend à Érotocrite.
Et lui dit : « Voilà, prends-le et mets-le à ta main droite,
Signe que, tant que je vivrai, je serai ta compagne.
Et ne l’enlève jamais, tant que tu vivras ta vie, mon aimé,
Garde-le pour te rappeler toujours celle qu’il te l’a donné.
Je préférerais mourir cent fois, plutôt que d’être
L’épouse de quelqu’un qui ne serait pas mon Érotocrite.


6. La Séparation
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou



Jusqu’à l’aube, ils parlent ; ils pleurent jusqu’à l’aube
Et jusqu’à l’aube,
ils se dirent leurs douleurs et leurs peines.
Le ciel s’éclaire à l’orient et il tonne à l’occident,
Quand leurs lèvres s’ouvrent à leur adieu déchirant.

Et un grand prodige advient à la fenêtre,
Les pierres et les grilles pleurent cet instant.
Érotocrite
s’en va, car déjà le presse le moment,
Avec
un soupir amer qui ébranle le royaume.

Il raconte ses tourments aux bois et aux arbres,
Et souvent lui répond la vallée ou la montagne.
« Ciel,
jette le feu et qu’il détruise le monde,
Que tous soient touchés et brûlés, sauf Arétuse.

Pour l’injuste décret qui m’a été appliqué,
Laissant mon pays, en exil, je dois m’en aller.
Étoiles,
ne le permettez-pas ! Soleil, envoie-moi un signe,
Et contre ce roi cruel,
lance ta foudre.


7. La Rencontre
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Viennent le temps et l’heure, et sourd enfin le jour
Pour Érotocrite, qui révèle ce qui est caché.
L’aube fuse joyeuse dissipant la douce rosée,
Signe de la
joie de cette heure d’amour.

Les petites herbes sortent de terre, fleurissent les arbrisseaux,
Et du
fond du ciel souffle une douce tramontane.
Resplendissent les rivages, la mer dort et on entend
Entre les arbres et les eaux comme une douce
sardane.

Les vals du pays rient, les routes sourient,
Tout
révèle des joies cachées, tout les manifeste ;
Et dans la sombre prison où
gît Arétuse
Entrent deux beaux oiseaux qui doucement chantent.


8. Le faux Récit
Nikos Xylouris


À peine entré dans la prison, Érotocrite
Lance un regard amoureux et lui parle :
« Je réponds à ce que
tu demandes, écoute
j’ai trouvé l’anneau que je t’ai laissé en cellule.

Il y a aujourd’hui deux mois, je me trouvais dans une forêt
D
u côté d’Ègripo, où je fuyais des fauves
Désireux de me dévorer ; après une lutte violente,
Une partie
s’échappe ; de mes mains, je tue ceux qui restaient.
Dangereusement, je m’en tire en combattant.
Je n’aurais jamais espéré pouvoir me sauver,
Mais
ma bonne étoile m’aida ; j’en tuai
Et j’en chassai et
je restai sauf finalement.
Une grande soif me prend après cette bataille,
En cherchant de l’eau, je m’approch
e d’une yeuse ;
Il me sembl
e entendre le gargouillis d’un ruisseau,
Je m’arrête et dans le creux d’un rocher, je trouve l’eau.

Je la bois, je me rafraîchis, et ma soif passe ,
Mais
même alors, mes autres tourments ne m’abandonnent pas.
Pour me reposer près du ruisselet, je m’assois
Quand j’entends les soupirs et les gémissements d’un malade.

Je me lève en vitesse, et je me hâte d’aller
Voir qui souffre, qui est si désespéré ;
J’entre dans le taillis près de la fontaine
Et je
trouve ce jeune gars qui se lamente.

C’est un jeune noble, splendide comme le Soleil,
Aux cheveux blonds et frisés, à Apollon pareil,
Qui gît ensanglanté devant une caverne.
Bien qu’il semble mort, sa beauté est manifeste.

Auprès de lui gisent deux fauves tués,
Et son
glaive et ses armes sont tout ensanglantés.
Je m’a
pproche, je le salue ; je lui dis : « Salut à toi, étranger.
Te voilà mourant, où es-tu blessé ? »

Il avait les yeux clos, mais alors il se reprend un peu ,
Il me regard
e en silence et se touche la gorge.
Avec le doigt, deux fois,
afin que je comprenne,
Il m’indique où il est blessé pour qu
e je le puisse aider.

Je découvre sa poitrine en enlevant l’armure,
Un peu sous la gorge, je trouve une blessure,
Une chose de rien, une très légère morsure,
Mais la dent d
u fauve devait être impure,
Le poison était
entré et l’avait tout envahi,
Car sa force et son souffle étaient partis.

Il s’éteignait comme une bougie qui meurt lentement,
J’
ai pleuré beaucoup et me suis tourmenté pour lui à ce moment.
Frère dans mon
cœur, il me vint de pleurer et pour lui, de souffrir,
Mais peines, larmes et
lamentations ne peuvent sauver un homme.
Agonisant, il me disait de rester là et de ne pas partir,
Il croyait que de cette blessure, je pouvais le guérir
sur le champ.

Il me montre alors l’anneau qu’il a au doigt,
Je cr
ois qu’il veut me le donner en cadeau d’ami.
Avec peine, mes oreilles
entendent sa voix,
Et ses lèvres
disent : « Je t’ai perdue, Arétuse. »
Il dit seulement ça ; et sa vie finit ainsi,
Et avec un triste râle,
son âme se diffuse.

Ces mains que tu vois creusent sa fosse,
Le portent à la tombe et l’enterrent.
Quand elle entend ça, Arétuse s’enfonce
Dans
le silence, la douleur l’envahit et l’atterre.


9. Lamentation
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Quand elle entend ça, Arétuse s’enfonce
Dans sa douleur et se perd dans le silence.
La fièvre croît et elle perd toute retenue,
Elle sent son esprit s’envoler comme un oiseau qui fugue.

Elle n’a honte de rien, elle ne craint plus personne,
Entre les hoquets et les soupirs, déborde sa peine.


10. Désolation
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Érotocrite, pourquoi devrais-je prolonger ma vie,
Quel espoir me reste-t-il pour patienter ?
Sans toi, comment puis-je vivre encore en ce monde ?
Maudit destin que celui qui m’est réservé !

Je vis avec ta vie, je vois avec ta lumière,
En pensant à toi, je surmonte et supporte toutes mes misères.
J’ai renié mes parents, je renie ma richesse
Et jamais ne me pèsent les châtiments qui m’agressent.

Pensant que tu es, Érotocrite, mon époux aimant,
Toi, pour moi, tu es devenu ma mère et mon père.
Pour toi, je me lamente, pour toi, mille douleurs, je souffre,
Pour toi, je me torture depuis cinq ans.

11. La Révélation
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Elle veut lui dire d’autres choses, mais lui faut la voix,
Et elle tombe à terre, blanche et se glace plus que le gel.
Il ne dit rien, mais il se lave et devant elle,
Il apparaît éblouissant comme autrefois.

Érotocrite resplendit sans plus cette noirceur,
De nouveau, son visage retrouve sa splendeur,
Ses boucles d’or, ses mains blanches comme le marbre
Et son incarnat blanc et rouge, et sa beauté suave.

Arétuse le reconnaît et elle se le remémore,
Mais elle ne saisit pas si elle est en éveil ou si elle rêve encore .
Elle défaille soudain ; elle se tourne et le regarde en grande joie,
Mais parler déjà, de grand contentement, elle ne le peut pas.


12. Le Jour splendide
Nikos Xylouris et Tania Tsanaklidou


Arrive ce jour splendide, commence le doux temps
Érotocrite accède au trône et prend la relève.
Jamais, on ne vit un couple d’époux s’aimer tant,
Jamais un mariage si heureux et si prospère.

Ils ont des enfants, qui sont riches,
Et Arétuse est mère et même, grand-mère.
L’homme, s’il est sage, ne s’égare pas, dans les sentines
Et la rose, belle fleur, naît au milieu des épines.

Arrive ce jour splendide, commence le doux temps
Érotocrite accède au trône et prend la relève.
Jamais, on ne vit un couple d’époux s’aimer tant,
Jamais un mariage si heureux et si prospère.

Ils ont des enfants, qui sont riches,
Et Arétuse est mère et même, grand-mère.
L’homme, s’il est sage, ne s’égare pas, dans les sentines
Et la rose, belle fleur, naît au milieu des épines.

Vincenzo, de la lignée des Cornaro, est celui qui composa
Et
qu’il soit sans péché quand Charon le cueillera.
À Sitìa, il e
st né ; il a été élevé à Sitìa,
Et il composa et écrivit sa grande œuvre, là-bas.
À Castro
(Candia, Heraklion), il a pris femme, comme nature conseilla,
Et il connaîtra sa finDieu le voudra.

jeudi 20 décembre 2018

Le Moine de Lamme


 
Le Moine de Lamme


Chanson française – Le Moine de Lamme – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
119
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XX)




Dialogue Maïeutique

Je pense, Lucien l’âne mon ami, que tu n’auras aucune difficulté à te souvenir de ce que, dans la dernière chanson (Dent de Vipère), Lamme venait d’arrêter un moine et qu’il le menait prisonnier au navire en vue d’en tirer une rançon qu’il estimait à cent florins.

Oui, oui, dit Lucien l’âne, je m’en souviens très bien et même, particulièrement, de la manière dont Lamme l’invectivait : « Sac à lard, ventre à soupe, boudine à boudin ! », qui m’a fait beaucoup rire. À part moi, je me suis dit : Lamme a trouvé à qui parler, il doit avoir découvert plus gros et plus gras que lui. Et puis, j’aime beaucoup ce titre qui me rappelle le titre d’une chanson de Tonton Georges : « La Cane de Jeanne », qui avait déjà été évoquée à propos d’une autre chanson de Lamme : La Femme de Lamme.

Comme tu as parfaitement saisi la situation, dit Marco Valdo M.I., tu auras toute facilité pour suivre cette nouvelle séquence de la confrontation de Lamme et du religieux. Arrivé à bord, ce gras tonsuré suscite quolibets et moqueries de l’équipage. Puis, au fur et à mesure qu’il prend conscience du fait qu’il n’est pas question de le tuer, mais d’en tirer bonne rançon, il va retrouver toute sa hargne et répliquer très vertement. Il va outrepasser ce qui était tolérable pour l’équipage et – c’est la goutte qui fait déborder le vase – jeter des malédictions divines à la tête de ses interlocuteurs. C’est évidemment la chose à ne pas faire, car même chez les Gueux, on n’aime pas se faire maudire.

Oh, dit Lucien l’âne, c’est en effet une très mauvaise idée, car cette peur des malédictions est vraiment très répandue et aussi, très puissante. Je l’ai rencontrée partout où je suis allé. Cependant, rassure-toi, à titre personnel, je m’en fous complètement malgré le fait, et peut-être même à cause du fait, que j’ai été ensorcelé.

Effectivement, reprend Marco Valdo M.I., cette peur est une manifestation de la superstition qui, au-delà des croyances officielles, au-delà des enseignements des religions, et bien plus qu’eux, imprègne les gens aussi bien des villes que ceux des campagnes et cette superstition touche encore à présent nombre de personnes, quelle que soit leur religion ou même, ce qui est plus étrange, leur absence de sujétion à une église ou religion quelconque. Par exemple, je connais certains incroyants, anticléricaux convaincus qui, au passage d’un cortège funèbre ou à la simple évocation de la mort, se touchent les roubignoles pour conjurer le sort. Et nous sommes près d’un demi-millénaire plus tard et dans une société fortement sécularisée. Et donc, cet habile et madré capucin, colérique et arrogant, formé aux techniques d’intimidation ecclésiastiques lance – tel un sorcier des plus primitifs – ses imprécations terrifiantes. Et tu verras que la réaction des Gueux n’est pas celle qu’il pouvait espérer. Mais laissons dire la chanson.

Voyons vite la suite qui, je te l’avoue, Marco Valdo M.I. mon ami, m’intrigue assez et tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédulité, superstitieux, évangélisé et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



L’apôtre obèse dit : « Je marche,
Monsieur le Gueux, je marche,
Mais sauf le respect dû à votre braquemart,
Vous êtes pareil à moi ventru, pansu, pansard. »

Et Lamme répond : « Marchez,
Monsieur le Moine, marchez,
Mais n’allez pas comparer
Votre graisse claustrale à ma rotondité.

Courez, courez ou je vous ferai
Courir comme un chien ;
Je vous activerai de mon pied
Pour votre plus grand bien. »

Et l’évangélisateur, bousculé, essoufflé
Ne peut trotter et Lamme ahane épuisé.
Ainsi, d’une marche de funérailles,
Ils atteignent le bercail.

Et le gros père monte sur le pont
Panse en avant, les mains liées derrière le dos.
« Qui est-ce ?, dit Nelle. Je connais ce gros. »
Lamme répond :« Il vaut cent florins de rançon. »

Me voilà, pense le prédicateur, bien en peine,
Mais rançon n’est pas mort certaine.
Il reprend du poil de la bête,
Il redonne de la voix, il redresse la tête.

« Gueux, par le Saint Dieu, votre gueuserie est vilaine ! »
Et les soudards et les matelots rient,
Déparlent de la Vierge, décrient
Les saints, les sacrements et l’Église romaine.

Tous jusqu’au mousse se gaussent
Et disent des moqueries d’une voix fausse.
Le prêcheur réplique en haussant le ton
À coups d’injures et de malédictions.

Piqués au vif, les hommes d’équipage
À leur tour se prennent de rage
Et veulent pendre le frère effronté.
Lamme dit : « Laissez-moi ce porc, je vais l’engraisser ! »

Et Lamme fait mettre en cage
Le cénobite énorme et le nourrit
Et de ce prêtre furibond, de potages
Et de sauces, il fait une grasse houri.

LA BALANÇOIRE – nouvelle version de décembre 2018



LA BALANÇOIRE

– nouvelle version de décembre 2018


Version française – LA BALANÇOIRE – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – L’altalena – Radici nel cemento – 2008













Cette chanson ne nécessite pas vraiment de commentaire, tant elle est intemporelle. Ou presque, puisqu’il a quand même fallu qu’existe quelque part une balançoire.
La première version française, datée de 2008, tout comme celle de 2018, qui était commentée, n’ont pas été fondamentalement changées, même si elles ont été améliorées.



Rien ne dure dans l’éternité :
Ni la joie, ni l’amour,
Ni une vie d’enfer,
Ni la rage, ni la douleur.
Souviens-t’-en quand tu montes, la vie est une balançoire ;
Souviens-t’-en quand tu descends, la vie est une balançoire ;
Quand tu gagnes, quand tu perds, la vie est une balançoire
Et le jeu dure tant que tient la chaîne.
Chaque jour, la roue tourne ;
Chaque jour peut changer ta vie.
À l’improviste, à tout moment,
Le vent peut changer de direction, à chaque instant.
La vie est une balançoire,
Il n’y a pas d’échappatoire,
Pas d’issue de secours.
Il faut prendre la vie comme elle vient
Vivre, jour après jour,
À tout instant, la prendre comme elle vient.
C’est justement quand tu es certain
Que tout est en ordre,
Qu’il n’y a pas de problème,
À ce moment, garde-toi bien
tout peut changer autour de toi.
Rien ne dure dans l’éternité
Ni l’argent, ni la carrière,
Ni l’hiver le plus rude
Ni l’infortune, ni la misère.
Souviens-t’-en quand tu montes, la vie est une balançoire ;
Souviens-t’-en quand tu descends, la vie est une balançoire ;
Quand tu gagnes, quand tu perds, la vie est une balançoire
Et le jeu dure tant que tient la chaîne.
C’est justement quand tu es proprement convaincu
Que tout est à jamais perdu
Et qu’il n’y a pas d’espoir.
À ce moment-là, lève-toi, car
C’est l’instant d’un nouveau départ.
La vie est une balançoire,
La vie est une balançoire,
La vie est une balançoire

mercredi 19 décembre 2018

Dent de Vipère

Dent de Vipère


Chanson française – Dent de Vipère – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
118
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XX)



Dialogue Maïeutique

À vrai dire, Marco Valdo M.I. mon ami, je ne sais pas trop si la dent de vipère est si dure qu’il faille la limer pour la mettre hors d’état de nuire ; le vrai danger avec la vipère, ce n’est pas la dent elle-même, mais le venin qu’elle permet d’instiller dans le corps qu’elle mord ; c’est par l’entremise de ce venin qu’elle mord à mort.

Je pense comme toi, Lucien l’âne mon ami, cependant, ce n’est pas vraiment là le sujet de la chanson. Enfin, pas directement. Même si, en finale, ce serait le cœur-même de toute la saga de liberté : limer la dent du vieux monde.

Oh, dit Lucien l’âne, ça m’évoque irrésistiblement notre devise que nous avons reprise des Canuts[[7841]] : tisser le linceul du vieux monde. En somme, Till, Nelle, Lamme et nous poursuivons le même objectif, nous avons – peut-être sous des vocables différents – le même but : un monde qui naîtrait toujours nouveau de ses propres créations, sans cesse naissantes, au hasard de la vie, dans un accomplissement de liberté.

J’aime moi aussi beaucoup cette idée, reprend Marco Valdo M.I. ; pour le reste, dans la chanson, c’est la guerre de liberté qui continue ; elle devient routinière. Pour certaines gens de l’époque, la guerre, c’est la vie. Pense donc, une guerre qui dure quatre-vingts ans. Je ne sais pas toi, mais moi, j’ai des difficultés à imaginer une guerre d’une telle durée. On a le temps d’y naître, d’y faire des enfants, d’avoir des petits-enfants et pourquoi pas, des arrières-petits-enfants ; sans même se presser. Mais trêve de divagation, une chose est certaine, c’est que la dent de vipère espagnole était fort difficile à réduire. L’envahisseur, le colonisateur s’entêtait à se croire chez lui et en droit de l’être et par son entêtement, il ne faisait qu’aggraver les choses et rendre la vie impossible à d’entières populations qui n’en demandaient pas tant et se seraient bien contentées de vivre, chose qu’elles jugeaient suffire à leur bonheur et à tous leurs emmerdements[[7794]]. Toutefois, au bout du compte, l’Empire espagnol et son bras spirituel, l’Inquisition, vont perdre plus que s’ils avaient dès le début cherché une solution pacifique dans une ambiance générale de liberté.

C’est pure raison, dit Lucien l’âne. D’autant plus que pour contraindre l’autre, il faut impérativement se contraindre soi-même. C’est le paradoxe du gardien, qui est plus prisonnier de la prison que le prisonnier. Un prisonnier peut s’évader de sa situation par l’esprit et par l’espoir d’en sortir ; le gardien ne peut oublier un instant la prison. Le prisonnier peut se voir pu s’imaginer exister sans la prison ; pas le gardien. Que devient le prisonnier sans la prison, sans le gardien ? Il est libéré d’un poids, il retrouve la vie ; pour le gardien, sans la prison, sans le prisonnier, il n’a plus de raison d’être. Bien entendu, il s’agit d’une métaphore du gardien, de sa quintessence. On le décrirait mieux en disant, en spécifiant le « service complexe de garde qu’est la prison ». Sans compter que si le prisonnier peut s’évader ou être libéré au bout d’un temps, le gardien est prisonnier de la prison, en quelque sorte, à vie.

C’est exactement ça, reprend Marco Valdo M.I., et il en va de même pour le colonisateur, l’occupant, le dominateur, etc., qui s’épuise sans repos à cette œuvre de domination. En fait, il s’intoxique de sa propre haine, de ce mépris qu’il porte à l’autre considéré comme inférieur. D’autre part, il me plaît d’attirer l’attention sur le fait que les Gueux ne font pas vraiment de prisonniers à long terme ; la plupart du temps, s’ils ne les rallient las à leur cause, ils les relâchent contre rançon. Et pour en finir à propos de la chanson, j’invite à considérer la relation assez étrange et farce entre Lamme et son prisonnier.

Je conclurai, dit Lucien l’âne. Tissons le linceul de ce vieux monde emprisonneur, intoxiqué, autodestructeur, dominateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les poules repues de graines
Restent sourdes aux appels de Chantecler,
Le vent de la mer a oublié l’hiver,
Lors, Till harangue soudards et marins.

« Par un placard singulier,
Le duc de sang a imposé encore
Ruine, faim et mort.
Aux gens par lui déjà rançonnés,

Tous ceux qui, à sa royale volonté,
Ne se soumettront de bon gré,
Par sa Royale Majesté seront éliminés
Et leurs logis iront aux soudards étrangers.

La lime arase la dent de la vipère ;
Nous limerons la dent du vieux Monde
Et nous sauverons de la haine immonde
Des furieux, la terre des pères.

Albe, le sang te soûle !
Nous ne croyons pas à ta clémence,
Nous ne craignons pas plus tes menaces
Que les soubresauts de la houle.

Jusqu’Anvers, descendons l’Escaut !
Nous irons accoster au Pier
Pour prendre hommes, vaisseaux,
Bateaux et navires.

En ville, en plein jour, compagnons,
Tous les prisonniers, nous délivrerons,
Certains bourgeois nous emmènerons
Afin d’en tirer juste rançon.

Le fils de l’amiral est ici en otage
Dans une de ces maisons à étages,
Cherchons-le pour le libérer
Et le ramener à bord sans tarder.

Lamme avise un moine capon,
Pansu, pansard, très gras, très gros,
Le happe soudain par le capuchon
Et devant lui, le pousse au trot.

« Cent florins de rançon, au moins !
Trousse ton bagage et marche devant,
Sac à lard, ventre à soupe, boudine à boudin ! »
Pataud, pitaud, le moine court lentement.

lundi 17 décembre 2018

PAUVRES TOUJOURS


PAUVRES TOUJOURS




Version française – PAUVRES TOUJOURS – Marco Valdo M.I. – 2018

Chanson italienne (Pugliese Foggiano)Sempre poveriMatteo Salvatore1970 (?)










Dialogue Maïeutique



Comme à l’ordinaire, commence Marco Valdo M.I., je te convie à un dialogue à propos de cette chanson et ce dialogue, cette conversation a comme objet la « maïeutique », c’est-à-dire l’aide à la mise au jour du sens, de la signification ; une mise au jour particulièrement utile quand il s’agit de saisir le flux de pensées, d’idées, etc. que véhicule la chanson. Cette clarification, cette élucidation est nécessitée par le fait que la chanson est porteuse de poésie.



De fait, dit Lucien l’âne, les mots de la chanson ne s’entendent pas comme ceux d’un manuel scolaire, d’une notice d’utilisation, d’un traité scientifique, d’un énoncé mathématique, et ainsi de suite. La chanson parle autrement, elle use d’une autre langue, radicalement.



Tu ne penses pas si bien dire, Lucien l’âne mon ami. Même quand elle chante une explication technique comme Le Moteur à Explosion (Chanson plus bifluorée)  :



« Voyons le principe du moteur à explosion :
La soupape d’admission
s’ouvre,
Le piston aspirant ainsi le carburant ;
Le piston comprime
En remontant le carburant,
Ensuite, a lieu le troisième temps :
Les soupapes étant fermées,
Le piston redescend 
»



sur l’air de Le Loup, la Biche et le Chevalier (Une Chanson douce) d’Henri Salvador ou La Pince à Linge (Pierre Dac et Francis Blanche), sur une musique de Ludwig van Beethoven :



« La pince à linge !

La pince à linge !
La pince à linge fut inventée en 1887
Par un nommé, par un nommé Jérémie-Victor Hopdebecq,

Prenez deux petits morceaux de bois

Que vous assemblez en croix
Avec un petit bout de fil de fer
Et un ressort en travers.
Vous saisissez cet instrument
Entre votre pouce et votre index,
Vous le serrez en appuyant
Afin qu’il soit bien circonflexe ;
Alors vous l’approchez
Du linge, du linge à faire sécher
Et vous lâchez… »


Marco Valdo M.I. mon ami, tu digresses exagérément ; viens-en au fait. Même si le charme de ces petits dialogues est précisément de digresser, il n’en faut pas moins, à un certain moment, dire quelques mots de la chanson.



J’y pensais justement, dit Marco Valdo M.I., à aborder le sujet. Un sujet qui me tient à cœur, comme à toi certainement. D’autant plus que cette chanson a explicitement des résonances lévianes, quand elle évoque cet État qui s’échoue dans les vallées désertes d’au-delà d’Eboli, ce lieu où Carlo Levi vécut et a voulu être mis en terre :



« Mi è grato riandare con la memoria a quell’altro mondo, serrato nel dolore e negli usi, negato alla Storia e allo Stato, eternamente paziente ; a quella terra senza conforto e dolcezza, dove il contadino vive, nella miseria et nella lontananza, la sua immobile civiltà, su un suolo arido, nella presenza della morte. »



« Il me plaît de retourner par la mémoire à cet autre monde, enfermé dans la douleur et les us, renié par l’Histoire et l’État, éternellement patient ; à cette terre sans confort et dans douceur, où le paysan vit, dans la misère et l’éloignement, sa civilisation immobile, sur un sol aride, en présence de la mort. »



Oh, dit Lucien l’âne, je reconnais ce passage et citation pour citation, j’enchaîne :



« – Noi non siamo cristiani,essi dicono,Cristo si è fermato a Eboli – … Noi non siamo cristiani, non siamo uomini, non siamo considerati come uomini, ma bestie, bestie da soma, e ancora meno che le bestie… perché noi dobbiamo subire il mondo dei cristiani, che sono di là dell’orrizonte »

« – Nous, nous ne sommes pas des chrétiens, – disent-ils, – le Christ s’est arrêté à Eboli – Nous, nous ne sommes pas des hommes, nous ne sommes pas considérés comme des hommes, mais des bêtes, des bêtes de somme, et encore moins que les bêtes… car nous, nous devons subir le monde des chrétiens, qui sont (venus) d’au-delà de l’horizon »



À propos de l’État, reprend Marco Valdo M.I., regarde ce qu’en dit le même Carlo Levi :


« Fra lo statalismo fascista, lo statalismo liberale, lo statalismo socialistico, e tutte quelle altre future forme di statalismo… e l’antistatalismo dei contadini, c’è, e ci sarà sempre, un abisso… »

« Entre l’étatisme fasciste, l’étatisme libéral, l’étatisme socialiste, et toutes les futures formes d’étatisme… et l’antiétatisme des paysans, il y a, et il y aura toujours, un abîme… »



C’est précisément de cet abîme que parle la chanson. Quant à moi, je reviens un instant sur la nécessaire dichotomie qu’il faut opérer entre pauvreté et misère. Il ne s’agit absolument pas de la même chose ; en gros, la pauvreté, on peut en vivre et même, bien et même, mieux ; c’était le choix de Pierre Valdo, ex-riche devenu volontairement pauvre ; la misère, on ne la choisit pas, elle s’impose et elle tue. Quand je dis qu’elle s’impose, il faut évidemment comprendre qu’elle est imposée non pas par d’anonymes et mystérieuses circonstances, mais par des gens qui accaparent et accumulent à leur profit les biens du monde. En fait, je distinguerais la pauvreté constituée par l’absence de richesses, par la vie débarrassée du superflu et de l’ostentatoire, débarrassée de l’envie et de l’apparence et d’autre part, une autre pauvreté constituée par l’absence du nécessaire à la vie, là commence la misère et elle se prolonge infiniment jusqu’à la mort par manque. Encore une fois, c’est d’elle que parle la chanson.



Je vois bien à présent de quoi il retourne, dit Lucien l’âne. Raison de plus pour tisser le linceul de ce vieux monde inique, injuste, impitoyable, insensé et cacochyme.



Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





« Stato status dominus subissus ammenus », disaient nos pères.
L’État s’est toujours échoué dans les
vals arides d’Eboli.
L’État est un loup de pierre,
Il ne mord pas, car il n’a pas de dents,
Mais il reste un loup
Et les pauvres brebis méridionales sans nourriture et sans bergères en ont peur.
Les étoiles de la Loi ne peuvent pas protéger les étables. »


Nous avons toujours été pauvres,
Nous avons toujours habité dans cette fange.
Cette boue est un
e ignominie :
Pour nous pauvres, la vie est finie

Le valide

Ne croit pas le malade ;
Le rassasié

Ne croit pas l’affamé.

On nous efface de la société.
Pour les pauvres, il n’y a pas de pitié.

Un dicton très ancien dit :
« Mang
e l’écorce, épargne la mie »

La mie,
tu la mangeras au soir
À lumière de la chandelle
Et ensuite au dodo.