mercredi 5 décembre 2018

Il est né le divin Enfant


Il est né le divin Enfant

Chanson française – Il est né le divin Enfant – Jean Yanne – 1982



Il est né le divin enfant





Ah ! Lucien l’âne mon ami, aujourd’hui, je m’en vais te rapporter une fable. Non pas une fable d’Ésope ou de La Fontaine, emplie d’animaux et de proverbes, mais une fable en quelque sorte humaine. Une fable dont les personnages sont des êtres humains et bien évidemment, comme dans toutes les fables, des personnages inventés.

Voilà qui est intéressant et somme toute, qui nous rendra justice à nous les animaux. Mais, dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, n’appelle-t-on pas habituellement ce genre de récits des contes.


Bien évidemment. Les contes sont des fables où les personnages sont des humains. Ainsi en va-t-il des célèbres contes des mille une et une nuits. Donc, je précise : une fable du genre particulier appelé généralement « conte ».


En fait, fables ou contes, ce sont des histoires où il faudrait indiquer en préambule : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé… » Tu connais le texte habituel.




Certes, mais ce n’est pas exactement ça. Contes ou fables, il est essentiel de bien indiquer qu’il s’agit de pures inventions, de pures créations, même si comme c’est le cas ici, l’auteur est anonyme ou inconnu. Les contes ont toujours servi à mille choses et particulièrement, à dire ce qui ne peut être dit ouvertement. En clair : quand placé sous une chape de plomb ou face à une dictature avouée ou insidieuse (ici, pour Jean Yanne, il s’agit de mettre en cause le conformisme religieux de la bonne société, dont on sait qu’il est une dictature du genre insidieux et de plus sournoise) le poète, l’auteur, l’écrivain, l’artiste, le penseur, le philosophe, l’homme engagé ne peut dire la vérité, connaissant par avance le sort qui l’attend : La Vérité ; il suffit de voir ce qu’il advient des mécréants quand les religieux sont au pouvoir ou même simplement, en majorité ; ce qui se vérifie partout dans le monde et dans l’histoire. Le conte est un message crypté. Donc pour en revenir à notre chanson et plus précisément, à notre cantique – un cantique du 18 ou 19ième siècle, on ne sait trop – réinterprété par Jean Yanne. Ce cantique fort populaire au demeurant est resservi d’année en année au repas de Noël à la sauce Tino Rossi, sur les radios bien-pensantes; pour la clarté des choses, je te rappelle le texte intégral :

« Il est né le divin enfant
Jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant
Chantons tous son avènement.

Depuis plus de quatre mille ans
Nous le promettaient les prophètes,
Depuis plus de quatre mille ans
Nous attendions cet heureux temps.

Il est né le divin enfant
Jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant
Chantons tous son avènement.

Ah! qu’il est beau, qu’il est charmant,
Ah! que ses grâces sont parfaites,
Ah! qu’il est beau, qu’il est charmant,
Qu’il est doux, ce divin enfant.

Il est né le divin enfant
Jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant
Chantons tous son avènement.

Une étable est son logement,
Un peu de paille est sa couchette,
Une étable est son logement,
Pour un Dieu quel abaissement!

Il est né le divin enfant
Jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant
Chantons tous son avènement.

O Jésus, ô roi tout puissant,
Tout petit enfant que vous êtes,
O Jésus, ô roi tout puissant,
Régnez sur nous entièrement.

Il est né le divin enfant
Jouez hautbois, résonnez musettes
Il est né le divin enfant
Chantons tous son avènement. »

Ce cantique, je le connais, tu parles, mon ami Marco Valdo M.I. Déjà qu’il est lui-même une parodie de cantique, le texte est aussi délirant que l’ironique interprétation qu’en fera un siècle après Jean Yanne. D’ailleurs, n’était son existence ancienne, on pourrait croire que lui aussi a été écrit par Jean Yanne. J’ai d’ailleurs longtemps cru que c’était une blague, mais j’ai bien dû déchanter : c’était réellement un cantique. Le pire, c’est que j’ai dû le subir un nombre considérable de fois quand ils me réquisitionnaient pour jouer l’âne dans leurs crèches ; c’est un sommet du kitsch cathoromain. Ce n’est pas un hasard, si « Noi, non siamo cristiani, siamo somari ».

Tu remarqueras que dans la chanson, Jean Yanne prend le parti de l’âne et dénonce le sort qu’on lui fait subir. Et puis, Jean Yanne devait lui aussi en avoir par-dessus la tête de cette siroperie ecclésiastique et il l’a passée au moulinet du reggae ; cette fois, il a encore eu recours à la parodie, à un « à la manière de ». Ici à la manière du Gainsbourg de Aux armes ; choristes y comprises. Avant d’aller plus loin, il faut quand même signaler que comme beaucoup de chansons de Jean Yanne, celle-ci avait été composée pour le film Deux Heures moins le Quart avant Jésus-Christ, dont elle était la conclusion .Le résultat est détonant et rebondit dans notre temps contemporain : la télé est là et surgit au dernier couplet le conflit absurde qui se déroule dans le pays où se déroula la vie de Brian, film des Monty Python (1979) avec lequel il a une certaine parenté, c’est-à-dire en Galilée-Palestine-Israël-Judée, etc.


J’aime beaucoup cette canzone, ce cantique qui est finalement un beau conte et les beaux contes sont mes bons amis. Quant à nous, reprenons notre tâche, dans cette Guerre de Cent Mille Ans – réelle celle-là, et tissons le linceul de ce vieux monde engoncé dans ses crédulités, malade de ses croyances, bigot, infantile et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Il est né le divin enfant,
Jouez transistors, résonnez cassettes !
Il est né le divin enfant,
Magnétoscopons cet événement !
(Choristes : Il est né le divin enfant)

Le père vivait bien tranquille,
Bon ouvrier, bon artisan, (Choristes : Il est né le divin enfant)
C’était le meilleur de la ville
Pour faire les tables et les bancs. (Choristes : Il est né le divin enfant)
Tôt le matin dans son échoppe,
Avec le bois de l’olivier, (Choristes : Il est né le divin enfant)
Par le rabot, par la varlope,
Il ennoblissait son métier. (Choristes : Il est né le divin enfant)

Il est né le divin enfant,
Jouez transistors, résonnez cassettes !
Il est né le divin enfant,
Magnétoscopons cet événement !
(Choristes : Il est né le divin enfant)

L’histoire est simple et plutôt belle ;
Un jour, il rencontre Marie, (Choristes : Il est né le divin enfant)
Jeune et jolie, douce et fidèle,
Il veut lui consacrer sa vie. (Choristes : Il est né le divin enfant)
Le voilà déjà qui installe
Meubles et tapis dans sa maison, (Choristes : Il est né le divin enfant)
Il repeint les murs de sa salle
Et met des plumes aux édredons. (Choristes : Il est né le divin enfant)

Il est né le divin enfant,
Jouez transistors, résonnez cassettes !
Il est né le divin enfant,
Magnétoscopons cet événement !
(Choristes : Il est né le divin enfant)

Dans leur bonheur, un ange passe
Et dit à Marie étonnée : (Choristes : Il est né le divin enfant)
Je vous salue pleine de grâce
Et vous annonce un héritier (Choristes : Il est né le divin enfant)
Qui va naître sans toit, sans âtre,
Sans draps, sans berceau, presque nu, (Choristes : Il est né le divin enfant)
Près d’un bœuf que l’on va abattre,
Et d’un âne qu’on a battu. (Choristes : Il est né le divin enfant)

Il est né le divin enfant,
Jouez transistors, résonnez cassettes !
Il est né le divin enfant,
Magnétoscopons cet événement !
(Choristes : Il est né le divin enfant)

C’est bien ainsi qu’en Palestine,
La face du monde a changé ; (Choristes : Il est né le divin enfant)
Qu’on prévienne les magazines
Et le journal télévisé. (Choristes : Il est né le divin enfant)
Sur la paille d’une cabane
Et sous le ciel de Galilée, (Choristes : Il est né le divin enfant)
Ce jour entre le bœuf et l’âne,
Un petit enfant juif est né. (Un petit enfant juif est né)

Il est né le divin enfant,
Jouez transistors, résonnez cassettes !
Il est né le divin enfant,
Magnétoscopons cet événement !
(Choristes : Il est né le divin enfant)
(Choristes : Il est né le divin enfant)
(Choristes : Il est né le divin enfant)


mardi 4 décembre 2018

LA FERME DES ANIMAUX

LA FERME DES ANIMAUX


Version française – LA FERME DES ANIMAUX – Marco Valdo M.I. – 2018
Chanson italienne – La fattoria degli animaliAssemblea Musicale Teatrale – 1978








Le vent des ans ’70 souffle encore sur une Italie qui semble très éloignée de celle d’aujourd’hui, même si beaucoup de problèmes restent plus ou moins inaltérés, comme les guerres qui frappent le monde et les diverses fermes de Monsieur Jones dispersées dans les continents avec les mêmes logiques d’exploitation et de profit toujours sur le dos des plus faibles, naturellement. Et l’écho du livre de George Orwell continue à retentir dans la réalité, quotidiennement. Les noms et les modalités changent, mais les activités contre la vie de l’homme restent pareilles. Et alors résister et lutter pour améliorer la vie de tous reste l’unique programme vraiment valide.


Dialogue Maïeutique


Celle-là, je la connais fort bien, dit Lucien l’âne. La Ferme des Animaux, j’y suis allé voir mon cousin et j’en ai gardé le souvenir impérissable de ce qui arrive à ceux qui pensent pouvoir changer le monde en prenant le pouvoir. Patrick Font, qui chante La Vieille[[57413]], disait dans un mémorable discours pour les législatives françaises de 1978, précisément l’année de cette chanson – La fattoria degli animali, qu’il ne voulait
« pas le pouvoir pour le pouvoir,
mais le pouvoir pour pouvoir pouvoir ».


D’autant plus que la plus intéressante formule de cette parabole orwellienne est une création de l’âne, un de mes lointains cousins à qui je l’avais enseignée. Elle dit : « Tous les animaux sont égaux, mais certains le sont plus que d’autres ». Ces derniers sont évidemment les cochons ; après, il y aura les chiens et ce sera pire encore.


Donc, Lucien l’âne mon ami, tu sais clairement de quoi il s’agit et tu conviendras comme moi que c’était une bonne idée d’en faire une chanson. Bien sûr, la situation décrite par cette ferme ne peut en aucun cas être comparée à ce qui se passe dans nos sociétés et l’animalisme, qui est le régime de la ferme des animaux, ne saurait être confondu avec les grands « ismes » de notre temps. Comme par exemple, le libéralisme.


Cependant, Marco Valdo M.I., il me paraît que dans la lignée de ce philosophe d’Orwell, on pourrait rappeler ce paradoxe :


« Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme ;
le communisme, c’est l’inverse »


et à mon sens, pour ce qu’on en a vu jusqu’ici, ce n’est pas faux.


Tu dis juste, Lucien l’âne mon ami et d’ailleurs, j’ai toujours eu l’idée que cette fable s’appliquait autant à l’un qu’à l’autre de ces modes de domination. En fait, ce conte moral ou politique, comme on voudra, me paraît être assez inspiré des fabulistes anciens et singulièrement, de ces grenouilles qui demandaient un roi que racontait La Fontaine et dont le conseil aux grenouilles, après remplacement du roi débonnaire par un roi plus autoritaire, est :


« De celui-ci contentez-vous,
De peur d’en rencontrer un pire. »


Et avant de te laisser conclure, je voudrais revenir un instant sur la conclusion de la chanson, qui intéresse spécialement la question de la guerre, qui dit :


« Chacun en arrive sans hésitation
À se demander pourquoi sans patron,
On s’entretue encore
À la guerre. »
et dire qu’à mon sens, c’est que quel que soit le système d’État et quelle que soit la nation ou la religion, il y a toujours – dans les sociétés que nous connaissons – un patron ; qu’il soit un dictateur (c’est le plus simple), un conglomérat, un comité central, un congrès, un comité, une assemblée, un gouvernement, un président, un conseil d’administration, une église, un prophète, un directeur, un chef d’atelier, un chef de bureau, un officier, peu importe, pour l’homme, c’est toujours un pouvoir.


Effectivement, dit Lucien l’âne, moi ce qui m’est toujours venu en tête et à travers tous les âges, c’est que l’âne ou l’homme, le vrai problème avec le pouvoir, c’est le pouvoir lui-même, qu’il soit en des mains individuelles ou collectives. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde dominateur, libéral, socialiste, communiste, religieux et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La ferme des animaux
Laisse un vide derrière soi
Comme dans les yeux de toute bête qui travaille.
À peine réussit-on parfois
À se demander pourquoi
Sans patron, on se tue encore à la guerre.

La ferme des animaux,
Dans une fureur du pouvoir populaire,
Brûlant tous les trophées et les cotillons,
A jeté Monsieur Jones à la porte,
Car elle en avait marre de se faire rudoyer
Et retrouva le goût de la juste appropriation
De ce que le patron
Tous les jours lui a volé.

La liberté se mélangeait à la conscience
Du péril qu’il s’en revienne
Et la peur qu’il resurgisse
Poussait les animaux à se rapprocher
Et les a convaincus de s’organiser.
Ainsi, sous la conduite provisoire
D’un gouvernement de cochons,
Tous travaillèrent à la collective accumulation.

Il peut sembler étrange, mais il est prouvé
Presque scientifiquement
Que le suidé est fait pour diriger.
La ferme des animaux reconnaissante
A remercié
L’intelligentsia pour ce service éminent.

Et par son travail, on produit chaque jour
La part des cochons qui toujours
S’empressent de hurler : « Travaillez
Si vous ne voulez
Pas que le patron revienne un jour ! ».

Et le pouvoir provisoire
Employa à titre transitoire
Deux chiens policiers
Pour confisquer autoritairement
Les oeufs de Cococò la poule
Qui ne voulait pas voir cuire ses enfants.

On cassa les œufs dans la gamelle
Du cochonnet qui s’écrie :
« Quelle stupide bête de basse-cour,
L’échange de marchandises
Avec les amis du terrible monsieur Jones
Est seulement un moyen pour l’avoir moins hostile,
Cette poule est un espion trotskiste
Ou précapitaliste qui ne comprend pas
Le sens historique de donner pour aider notre État
Ses enfants en sacrifice ».

De là, la vieille histoire
La laide histoire des errements,
Plans quinquennaux, guerre froide, purges,
Qui provoquèrent le désastre
Dans les fermes voisines,
Les répressions par les patrons ou les cochons.
De là, la vieille histoire
comme il y en eut tant et tant
Des tentatives des races dominantes
Pour masquer la prétendue
Science de la foi
À la bête de cour qui croit.

Mais le dirigeant n’est pas mis en discussion
Et moins encore le scientifique, bien sûr
Même les camarades les plus durs
Hurlent : « À bas les hommes et les cochons,
Essayons avec les plans ou avec les kangourous ».
La ferme des animaux
Laisse un vide derrière elle
Dans les yeux de toute bête qui travaille.
Chacun en arrive sans hésitation
À se demander pourquoi sans patron,
On s’entretue encore
À la guerre.

lundi 3 décembre 2018

Courons à l’Étoile


Courons à l’Étoile

Chanson française – Courons à l’Étoile – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
114
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
IV, XVII)








Dialogue Maïeutique

« Courons à l’étoile ! », Marco Valdo M.I. mon ami, qu’est-ce que c’est encore qu’un titre pareil ? Et qui donc va courir à l’étoile ? Et pourquoi ? Et de quelle étoile, il s’agit ?

Calme-toi, dit Marco Valdo M.I. et arrête cette litanie de questions inutiles puisque tu sais pertinemment que je vais y répondre point par point. Au fait, que disais-tu déjà ? Je ne m’en souviens plus de tes questions, tellement il y en avait. D’abord,il me semble qu’il y avait la question du titre – c’est l’habitude chez toi. Donc, « Courons à l’étoile ! ». Deux remarques : en premier, l’impératif est de Till, mué en chef de commando ; ensuite, il y a cette idée de « marche à l’étoile », en quelque sorte accélérée pour les besoins du scénario. L’étoile, elle, elle est nettement identifiée, ce n’est pas une étoile ; c’est une planète, c’est Vénus, dite l’Étoile du Berger, qui au soir et en début de nuit, indique le plein ouest.

Une étoile au nom sympathique, dit Lucien l’âne, dont on comprend aisément qu’elle ait reçu toute l’attention du berger, lequel comme on sait vit la plupart du temps seul sur les plateaux de transhumance et n’a pas souvent l’occasion de voir d’autres Vénus.

Bien, après ce petit intermède, reprend Marco Valdo M.I., pour comprendre l’affaire, je te rappelle que la flotte et le bateau de Till, La Brielle, sont bloqués par les glaces dans le bras de mer, d’une sorte de mer intérieure, qui conduit à Amsterdam et qui se nomme l’IJ et qui est aligné d’est (IJ) – ouest (port et côte).

Fort bien, dit Lucien l’âne. Je me disais justement comment est-il possible d’aller vers Vénus, alors qu’en Mer du Nord, la mer est située généralement à l’ouest. La question suivante était : qui court à l’étoile ?

En décomposant, c’est en effet plus clair, dit Marco Valdo M.I. en souriant. Qui court à l’étoile ? Ce sont des marins et des soudards qui suivent Till et Lamme pour aller à terre chercher « manu militari » des vivres pour la flotte. Les détails sont dans la chanson. Cependant, l’essentiel est ailleurs que dans cette opération militaire de brigandage ; il se trouve dans le rôle que s’adjuge le brave Lamme qui se révèle à l’usage un homme plus énergique, plus volontaire et plus « à cheval sur les principes » qu’on l’imagine ordinairement. Je te laisse découvrir cet étonnant chef-coq.

Alors, découvrons et tissons le linceul de ce vieux monde étoilé, fourvoyé, affamé et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



« Plus de bœuf, plus de porc, plus de poulet,
Plus de vin, plus de bière, plus de lait,
Plus rien dont on vive,
Qui m’aime me suive ! »,

Dit Lamme. « Personne ne part ! », dit Till.
« Till, mon ami fidèle, tu es capitaine
Et nous ne sommes plus dans le civil,
Mais je ne pars pas pour des fredaines.

Moi qui n’aime que le repos,
Qui ne tue que la dinde ou l’oie,
Moi qui t’ai suivi au combat,
Je te dis : des vivres, il nous faut.

Avant-hier, on a mangé le dernier saucisson.
Hier, on a grignoté le dernier quignon.
Queux, je dois nourrir les compagnons ;
Ce pourquoi, je pars en expédition.

Vois sur la berge ces lumières brillantes !
Vois-tu, cette grosse ferme attrayante,
Sais-tu qui la possède et qui l’habite ?
Un traître, un dénonciateur émérite.

Celui qui, sournois, donna
Dix-huit Gueux, dix-huit de nos amis
Que l’Espagnol détrancha
Au Petit Sablon de Bruxelles, un midi.

C’est Slosse, ce délateur, assassin
Pour deux mille florins.
Il acheta pour le prix du sang,
Cette ferme, le bétail et les champs.

C’est l’heure de nourriture à présent.
Avec vingt gars, soudards ou matelots,
J’irai quérir le vivre des bâtiments
Et le donneur, en sus du lot. »

« Je veux être leur chef, dit Till.
Qui aime la justice me suive dehors.
Pas tous, vingt seulement, tirez au sort !
Allons à la ferme ; plus tard, on ira en ville.

La belle Vénus indique la ferme du félon.
Le vent chasse vers la terre en tourbillons,
Chaussez vos patins, la hache à l’épaule,
Patinant et glissant, courons à l’étoile. »

dimanche 2 décembre 2018

LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS


LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS

Version française – LA BERCEUSE DU PETIT BOURGEOIS – Marco Valdo M.I.2018
Chanson italienneLa ninna nanna del piccolo borghese - Assemblea Musicale Teatrale – 1976
Parole
s et musique de Giampiero Alloisio et Gianni Martini




Dialogue Médiatique

Comme tu le sais sûrement, Lucien l’âne mon ami, la berceuse qui se dit en italien « ninna nanna », formulée ainsi par une imitation de la lallation enfantine tant prisée des grand-mères, est une comptine ou contine.

Contine ? , dit Lucien l’âne, on dit aussi « contine » ?

On le dit aussi assurément, Lucien l’âne mon ami. Quant à l’écrire, c’est une autre histoire. Normalement, non ! À l’école, on enseigne « comptine », point barre. Mais moi, je dis que contine, c’est quand même comptine, comprend qui peut, aurait dit Boby Lapointe.

Ce serait même plus exact « contine » pour désigner ces petiss contes à dormir couché, dit Lucien l’âne.

Donc, reprend Marco Valdo M.I. qui n’a pas perdu le fil, une contine qui aide l’enfant en bas âge à s’endormir. C’est du moins ce qu’elle est censée faire, mais ça ne réussit pas toujours et on en a connu – des grand-mères inexpérimentées qui chantaient encore à l’heure du petit-déjeuner ; elles y avaient laissé tout leur répertoire de chansons enfantines et en étaient au répertoire paillard quand on les a prudemment interrompues. Il y en avait même une qui chantait à tue-tête avec les triplés de sa fille le refrain de la Grosse Bite à Dudule, comme les autres ancêtres dans La Vieille.

Or ça, j’aurais aimé être là, dit Lucien l’âne. Moi, en ce temps-là, j’ai dû – sous la menace terrible d’excommunication – garder avec mon ami Fernand, le bœuf, un mouflet dans une étable, mais sa mère (au mouflet nazaréen) n’avait qu’un répertoire fort pauvre et avec ses « Allez Louya ! », elle n’a jamais réussi à l’endormir : le malheureux bambin exaspéré poussait des hurlements si plaintifs on aurait dit qu’on le crucifiait. Depuis, je fuis les étables et les crèches.

Fort bien, Lucien l’âne mon ami, je vois que tu connais la question et que tu as de l’expérience. Cela dit, les « ninna nanna » en Italie ont insensiblement quitté l’oreiller de l’enfance pour se rapprocher du chevet de l’adulte et de ses oreilles. J’en ai recensé au moins 25 dans les Chansons contre la Guerre.

Oula ! Tant que ça !, s’étonne Lucien l’âne. Il vaudrait la peine de les rassembler ; il me semble que c’est là un genre de chanson à part entière. Mais à propos, celle-ci, que raconte-t-elle ?

Justement, répond Marco Valdo M.I., j’allais te le dire, car elle est un peu particulière, également car la version française – la mienne – diffère de l’originelle d’une manière spécifique. Donc, le thème est une berceuse pour un petit bourgeois, qui vise à lui faire comprendre le monde et in fine, les dégâts humains de l’exploitation. Le petit-bourgeois est dans son lit de drap fin et la berceuse, qui chantonne pour l’endormir, le met devant sa responsabilité, celle qui découle de son renoncement à toute action pour changer les choses et le monde. Pour le reste, ce qui différencie la version française de l’italienne, c’est que l’italienne interpelle le veilleur, censément le petit bourgeois, directement en le tutoyant, comme on fait d’un enfant et que la française (écrite 40 ans plus tard) traite la question d’une manière plus descriptive, plus sociologique ; elle prend de l’écart. Sans doute, est-ce dû à une autre manière de voir (la mienne) le monde bourgeois, petit ou grand, comme un autre monde, comme « leur monde », en quelque sorte ; ce monde de l’avoir, de la possession et de l’apparence et qui n’en finit pas de pourrir. C’est cet écart qu’on percevait dans le « Noï, non siamo cristiani » des paysans de Lucanie.

Ah, dit Lucien l’âne, j’aime beaucoup quand on cite Carlo Levi et spécialement, ce « Noï, non siamo cristiani, siamo somari ». Alors tissons le linceul de ce vieux monde bourgeois, petit bourgeois, vain, autosatisfait et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlait Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Il a déjà éteint la lumière, et sous ses draps de lin brodés,
Il s’est endormi.
Au milieu des souvenirs du bureau et la sensation de tension
Que lui a laissée le feuilleton de la télévision,
Lui revient à l’esprit le vide de l’ambiguïté
De ce rôle qu’il s’oblige désormais à jouer.
Comme un acteur qui a une grande expérience
Il répète les répliques pour s’entraîner,
Pour s’assurer sans plus aucun doute
Du fait qu’il n’y a presque plus de pauvres,
Du fait qu’il est certainement impossible de changer
Le rôle que le scénariste a ainsi défini.
Mais dans le sommeil et les souvenirs qui le perturbent un peu,
Surgit un visage décharné qui joue sa fin de partie,
Qui désormais, entre la chaleur, la fatigue et le bruit de l’atelier,
A, pris dans un engrenage, détruit sa vie, sa libération.
Il comprend, il réalise qu’il ne peut trouver de justification, mais…
Il pense, c’est un accident, ce sont les choses qui arrivent à tant de gens,
Ce sont des choses auxquelles il ne faut plus penser ;
Demain est encore férié et on ira tous à la plage,
On ira digérer entre l’écume de l’eau et les rayons de soleil.
Il faut comprendre que ce n’est pas vraiment le moment
De perdre son temps pour des détails aussi insignifiants.
Il existe d’autres idéaux, un autre discours
Qu’on étudie dans les livres d’école depuis des années.
Et puis, il y a la cravate, le col blanc,
Qu’on ne peut salir avec le doute d’une pensée
Et s’il peut être vrai que dans le monde, il y a l’exploitation,
Il est possible d’y être content.
Avec la peur du changement, il faut toujours faire attention
À ne jamais se salir les mains, et à chaque instant,
Faire que l’engrenage, qui a déjà tout pris,
Continue à détruire la vie et les pensées
Dans les baraques, dans les lagers d’aujourd’hui, dans les lagers d’hier,
Dans les usines, dans les prisons, dans les ruelles du port,
Avec la complicité de gens qui, comme lui,
Ont abandonné le doute pour renoncer
Dans un lit aux draps de lin brodés.