dimanche 29 juillet 2018

Les Gueux des Bois


Les Gueux des Bois


Chanson française – Les Gueux des Bois – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
75
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXXIV)







Dialogue Maïeutique

À en croire le titre de la canzone, dit Lucien l’âne, il y aurait une troisième sorte de Gueux ; après les Gueux de terre et les Gueux de mer, on découvre les Gueux des bois. Dans le fond, c’est bien possible et cette nouvelle sorte de Gueux dans son village perdu dans les feuillages me fait irrésistiblement penser à Walter Scott et à son Robin des Bois.

À mon sens aussi, ce n’est pas sans rapport, dit Marco Valdo M.I., d’autant que Charles De Coster, né en 1827, avait sans aucun doute pu lire, déjà dans son enfance ou son adolescence, l’Ivanhoé qui était le livre d’aventures par excellence et avait marqué les romanciers romantiques de sa génération. C’est notamment le cas d’Alexandre Dumas. Par ailleurs, la canzone reprend et sans hésitation cette même filiation.

Pour ce que j’en ai vu, et pas seulement le titre, dit Lucien l’âne, c’est évident. D’autre part, Till lui-même a des points communs avec l’archer vert de la Forêt de Sherwood : guerre de libération, résistance, justicier au grand cœur, combattant inébranlable qui prend le parti des pauvres contre les riches… J’arrête là, mais la chose est certaine. Je pense aussi reconnaître ton goût pour le deuxième sens des mots et des choses dans le titre qui sonne à mon oreille d’âne de bien curieuse façon ; il me semble entendre : les gueules de bois. Mais peut-être est-ce pure supputation de ma part ?

Lucien l’âne mon ami, je ne répondrai pas à pareille insinuation mal torchée, car elle a toutes les raisons d’être pertinente. Cependant, pur en revenir à cet épisode de la Légende et à cette troisième sorte de Gueux, il me semble qu’elle a dû nécessairement exister, car la répression espagnole chassait les hérétiques et avait provoqué des exils nombreux ; de surcroît, dans toutes les guerres de résistance et de libération, on trouve toujours des maquis, des forêts, des bois, des marais, des montagnes, quand ce n’est pas des déserts qui sont des lieux de refuge pour les rebelles. Et enfin, il y aurait mille et mille choses à dire encore, mais ce n’est pas le lieu ici pour des développements encyclopédiques. Ici, nous ne faisons qu’effleurer les choses ; quant aux détails, la chanson en fourmille.

En effet, Marco Valdo M.I., ici, on laisse place à l’imagination et à la patiente recherche. Nous pauvres lélians, pauvres descendants des canuts, nous n’avons pas le temps, ni la notoriété nécessaires pour pontifier. Il nous revient seulement de tisser le linceul de ce vieux monde insensé, injuste, imbécile, incorrect et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Le soleil d’été tue l’ombre ;
À midi, le répit n’existe pas.
Délaissant le bord de la rivière,
Till et Lamme entrent dans le bois.

Assis à l’orée de la clairière,
Ébahis, les deux compères
Regardent passer les cerfs
Et les broquarts surgissant du vert.

Till dit : « Tirons ce gibier
Qui va à sa reposée dans le hallier.
Poursuivons-le dans le fourré,
Il nous fera de quoi manger. »

Lamme répond : « Cerf est gibier de roi.
Laisse courir cette bête-là !
Si on nous prend à le chasser,
Nous serons pendus sans pitié. »

Une bande de loqueteux armés
Qui chassaient la harde.
Emmènent Till et Lamme prisonniers
À leur campement, sous bonne garde.

Au camp, des hommes en armes,
Des femmes, des enfants, tous en alarme.
Till dit : « N’êtes-vous pas nos Frères des bois
Qui fuient la persécution des soudards du roi ? »

« Nous sommes Frères des Bois,
Dit le plus vieux, mais qui es-tu, toi ? »
« Je suis, dit Till, peintre, manant, sculpteur,
Par le monde, je vais libre et sans peur. »

« Et qui es-tu toi, gros homme ?
« De par le monde, je cherche ma femme. »
« Écoute la sonnerie, le cerf est mort.
Nous le mangerons ce soir encore. »

Till dit : « Ne craignez-vous pas
Les juges, les happe-chair, les forestiers ? »
« Nous sommes nombreux, ils préfèrent nous ignorer.
Nous vivons en paix, tant que l’Espagnol n’est pas là. »

Till dit : « C’est sur mer,
Qu’il faut combattre ce fléau.
Pour chasser le bourreau et ses féaux,
Il n’est plus temps de guerre sur terre. »

vendredi 27 juillet 2018

La Femme de Lamme


La Femme de Lamme


Chanson française – La Femme de Lamme – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
74
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXIX)






Dialogue Maïeutique

La Femme de Lamme, dit Lucien l’âne, me fait penser par sa cadence à La Cane de Jeanne de Brassens et je me demande même si tu n’y as pas pensé toi aussi lorsque tu as choisi ce titre.

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, tu es un devin plein de prescience ou alors, tu me connais très bien, car c’est exactement ce qui s’est passé. Tout comme j’ai en tête des jeux d’allitérations tels que la flamme de Lamme, la femme de flamme et toutes sortes de variantes assez bizarres.

Je te connais assez, en effet, Marco Valdo M.I. mon ami, pour savoir que les mots dansent dans ta tête une rumba d’enfer ; ils sautent dans tous les sens et s’alignent en des constellations perpétuellement changeantes. Mais dis-moi, la chanson, que raconte-t-elle ?

On sait depuis le début que Lamme cherche sa femme et que c’est même la raison qui le pousse à suivre son ami Till dans cette odyssée du Nord. Il y avait là un mystère proprement irrésolu et inquiétant : qu’est devenue la femme de Lamme, pourquoi est-elle partie? Ce mystère va être partiellement éclairci par la chanson : on va savoir comment et pourquoi la femme de Lamme est partie. Cependant, on ne sait pas où. On va aussi savoir que Lamme la croit fidèle et pourquoi.

Bien, bien, Marco Valdo M.I. mon ami, je bous de le savoir. Dis-le moi tout de suite.

Donc, Lucien l’âne mon ami, Lamme et sa femme étaient les gens les plus heureux ensemble ; Lamme adorait sa femme et elle l’aimait d’amour et comme il est dit dans les astres, ils s’aiment toujours encore. Mais c’était compter sans l’intervention d’un religieux qui sut convaincre la femme de consacrer à Dieu sa vertu ; ainsi, un jour, elle commença à se refuser à Lamme et quelque temps plus tard, elle s’en fut. Où ça ? Mystère ! Depuis Lamme la cherche partout et mène cette longue recherche et s’engage dans la guerre pour retrouver son tranquille bonheur qu’un représentant de Dieu lui a volé. Voilà pour l’anecdote et cette anecdote de cette amoureuse poursuite est une parabole, une métaphore de la poursuite de la tranquillité perdue du peuple des Pays et de la résistance des Gueux à l’occupant espagnol, à son égérie, l’Inquisition et à sa toute puissant maîtresse, l’Église catholique.
C’est en quelque sorte aussi un récit harmonique de la légende de Till et Nelle et un écho résonnant de la guerre de libération ; ce sont des histoires qui s’imbriquent les unes dans les autres.

Oh, dit Lucien l’âne, une histoire d’amour pour conter l’Histoire, voilà qui est romantique. Maintenant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde religieux, dominateur, escamoteur, manipulateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


La femme de Lamme s’en est allée
À Bruges ; elle est revenue bien changée.
Ma femme, dit Lamme, m’aime trop
Comme moi, je l’aime ce tantôt.

Ce jour-là, elle me dit au doux instant,
« Il nous faut vivre comme des amis.
Je t’aime Lamme, tu es mon mari,
Pénitence et vertu me tiennent à présent.

Oh, bon Lamme, jusqu’aujourd’hui,
Tu cuisinas, tu balayas notre logis.
Tu m’épargnas tout effort,
Mon homme, je vais te servir jusqu’à la mort.

Te servir humblement, mon bel ami,
Mais rien de plus, mon chéri. »
« Ô femme, ne sépare par ces cœurs
Et ces corps, unis dans le bonheur ! »

« Il le faut, mon aimé, j’ai juré.
J’ai fait vœu
Par-devant Dieu
Et le prêtre qui m’a conseillé. »

« Dès ce moment-là,
Elle ne voulut plus de moi
Comme son époux véritable.
Voyez ma situation épouvantable.

Je lui dis : « M’amie, mon Pot au feu d’amour,
Que vous êtes grasse, mignonne et tendre !
Avec quelle autre poulette m’entendre ?
Où va, rivière fraîche, le chemin de ton cours ?

Je ne mangerai plus de toi encore ?
Où sont tes baisers au thym,
Ta bouche rosée du matin,
Ton cœur, ton sein, le frisson de ton corps ?

Quelle piété absurde de me délaisser,
Jeunes encor et pas encore vieux,
Pour satisfaire aux caprices d’un dieu
Jaloux sans doute de nos baisers.

Oh, ma femme, je te retrouverai
Et de cette religieuse passion,
Je te délivrerai.
Foi de Lamme, foi de garçon ! »

jeudi 26 juillet 2018

La Vengeance


La Vengeance


Chanson française – La Vengeance – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
73
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXIX)


Le prévôt Spelle et ses happe-chair.


La Vengeance, dit Lucien l’âne. Je me demande bien laquelle, mais je suis certain qu’il doit s’agir d’une histoire terrible, d’une affaire de vie et de mort.

De vivants et de morts plutôt, dit Marco Valdo M.I., et comme d’habitude, tu as deviné juste. Enfin, presque ; c’est plus qu’une affaire de vie et de mort, plus qu’une affaire, car la vengeance ici est au moins double. Il y a en premier plan la vengeance que Till exécute afin de punir le prévôt Spelle le Roux d’avoir torturé et finalement fait mourir Michielkin, le frère de l’amie de Till et en arrière-plan, mais très présente, la vengeance que Till poursuit depuis la mort sur le bûcher de Claes, son père et qui est au cœur même de la Légende, dont elle est un des moteurs. C’est elle qui se cache sous l’antienne : « Les cendres battent ».

Et Till ne doit pas être le seul à sentir ce besoin, ce désir de vengeance, dit Lucien l’âne.

Certes non, réplique Marco Valdo M.I., ils sont très nombreux tout comme sont très nombreux les bûchers et les crimes de l’occupant espagnol et des gens de l’Inquisition. Il y a là une colère générale qui s’alimente des tortures, des exactions, des exils et des exécutions. Les flammes des bûchers attisent l’incendie gigantesque qui progressivement s’étend au travers des Pays.

Tout ça à cause de l’imbécile obstination des Grands d’Espagne et la méchante rancœur de l’Inquisition, dit Lucien l’âne. Mais, dis-moi, Marco Valdo M.I., que raconte la chanson ?

Oh, Lucien l’âne mon ami, je te ferai grosso modo la réponse habituelle. De façon générale, la canzone rapporte la manière dont Till va opérer cette vengeance ; quant aux détails, on les trouve dans la chanson. La seule chose que je veux ajouter, avant de te laisser conclure, c’est ce nouveau rôle d’ange de la mort ou de vengeur que Till remplit ici avec un certain brio. À ce sujet, j’ai moi-même rencontré, il y a quelques années, un homme qui avait – comme d’autres – joué ce rôle de vengeur, vers 1943-45, pour le compte de la Résistance.

Et puis, Marco Valdo M.I., avant de conclure, il me plaît de rappeler que tu as déjà tracé le déroulement d’une telle action dans ta chanson « L’Homme en gris », qui reprenait le thème de « Morto sul selciato », une de ces chansons bilingues français-italien. Maintenant, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde tyrannique, meurtrier, assassin et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


L’âme en peine vague Lamme,
Qui se lamente par les rues de Gand.
Il mange, il boit, il cherche sa femme
Et vend des couques aux passants.

Till vend ses osiers et ses ratières.
Till tel un facteur porte des secrets à des inconnus,
Et collecte les fonds pour la guerre.
Par trahison, tout ce réseau sera un jour vendu.

Sur sa haridelle, le prévôt Spelle le Roux,
Armé de sa baguette rouge, sévit partout.
Il porte partout échafauds, bûchers, fosses
Où il enterre – vives – filles minces et grosses.

Les jours de juin sont tristes et pluvieux ;
Les temps sont difficiles pour les Gueux.
Sur la route, Till rencontre Boelkine,
Une fille libre qui l’accueille sous sa capeline.

Le temps passe en amoureux ramages.
Spelle le Roux arrive dans le village, aussitôt,
Les roucouleux fuient l’odieux prévôt
Au bourg voisin, à l’Étoile des Trois mages.

Boelkine dit : « Spelle et ses happe-chair
Ont pris et torturé mon frère.
La gangrène a mangé ses pieds,
Il est mort, il doit être vengé. »

Till dit : « Les cendres brûlent en ma poitrine,
Je vengerai ton frère, Boelkine
Et Spelle le Roux, par le cou, sera pendu ;
Mon cœur tout entier y est résolu. »

D’argile modelé, peint et cuit
Till fait de Michielkin, un masque mortuaire ;
À ses amis, il donne rendez-vous la nuit ;
Le curé même, il prie d’être témoin de l’affaire.

Spelle rentre de beuverie à la mi-nuit.
Le fantôme de Michielkin se dresse devant lui
Et le force à avouer et dix-sept témoins et le curé
Entendent Spelle de tant de crimes se dénoncer.

Au duc, je vais l’accuser, dit le curé.
Mieux vaut qu’il meure de la corde du bourreau,
Que des mains d’un fantôme nouveau.
Spelle le Roux pendu, le roi va hériter.

mardi 24 juillet 2018

Lamme philosophe


Lamme philosophe


Chanson française – Lamme philosophe – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
72
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXIX)









Dialogue Maïeutique

Lamme philosophe ?, s’étonne Lucien l’âne. Voilà qui tombe bien pour un dialogue maïeutique. Cependant, je n’aurais jamais imaginé que Goedzak s’inscrive dans l’Histoire de la Philosophie. Si c’est le cas, il est philosophe de ma même manière que je le suis : c’est un philosophe de grand chemin.

En ce cas, Lucien l’âne mon ami, il rejoindrait François Villon et en d’autres temps, tu le sais, il aurait élégamment figuré parmi les participants de l’école péripatéticienne. Plus sérieusement, la chanson ne dit pas que Lamme est un philosophe, mais bien qu’il philosophe, ce qui revient à dire qu’il émet des considérations sur l’état du monde et sur la situation des gens dans ce monde.

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, j’avais perçu cette nuance et j’ai bien conscience que notre Goedzak n’a rien d’un de ces philosophes professionnels qui s’enferrent dans un monde philosophique désincarné qui s’éloigne aux confins de l’univers. C’est justement pour ça que j’avais précisé qu’il était un philosophe de grand chemin. Cela dit, on découvre ici qu’il y a au moins deux univers philosophiques et qu’ils ont tendance à s’écarter l’un de l’autre. Mais revenons à la chanson et à la philosophie selon Lamme.

Je ne te ferai pas l’ennui de détailler et d’analyser les propos de Goedzak, tu les trouveras excellemment rapportés dans la canzone et celui qui veut en savoir plus pourra toujours se reporter à la Légende, telle qu’elle est rapportée par Charles De Coster. Quant à les analyser, je laisse le soin à chacun de le faire, car je n’ai foutrement pas l’âme, ni les qualités d’un décortiqueur. Pourtant, je dirai encore deux mots relativement au débat qui s’instaure entre Lamme et le smitte qui situe le nœud de la guerre entre le refus de faire la guerre pour le profit des puissants et des riches et la nécessité de faire la guerre pour se défendre d’une agression guerrière et pour faire advenir le règne de liberté.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, je te dirais – sans pour autant philosopher exagérément – que c’est le sens de La Guerre de Cent Mille Ans où certains (les riches, les puissants et leurs affidés) ont déclenché la guerre et la mènent sans répit afin de maintenir leur domination et tout ce qui s’ensuit et d’autres, mènent une guerre défensive pour mettre fin à la guerre elle-même. C’est aussi le sens du paradoxe pacifique : Guerre à la guerre ! ». Et je vois que dans la chanson, le dialogue entre Lamme et le smitte pose cette alternative à sa manière. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, armé, massacreur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


Lamme fera donc des couques et des beignets.
Till dit : « Il les mangera au lieu de les vendre.
Le smitte dit : « Rien n’est encore prêt
Et la grande besogne ne peut attendre. »

« J’ai faim », dit Lamme.
« Il y a du pain », dit le smitte.
« Sans beurre ? », demande Lamme.
« Sans beurre. », dit le smitte.

À la nuit, le smitte sort les armes :
Vingt arquebuses à réparer,
Cinquante lames à aiguiser.
Aux yeux de Lamme coulent les larmes.

Lamme dit : « Smitte, tu dédaignes ton corps
Et crois-moi, en vérité, tu as tort.
Il a besoin de repos autant que de pain,
De fèves, de bœuf, de bière et de vin.

Et nous sommes fous, nous, hommes de peu
De nous crever les yeux
Pour tous ces grands de la terre
Qui font entre eux la guerre.

Ils invoquent Dieu, la religion, les mystères
Dont en vérité, ils n’ont rien à faire
Et nous non plus, d’ailleurs
Qui supportons ces malheurs.

Regardez les champs, les prés ;
Regardez les moissons, les vergers.
Chasse, pêche, mer, terre :
Tout est à eux sans rien faire.

Et vous, vous vivez de pain et d’eau ;
Vous travaillez à vous casser le dos
Et quand vous mourez, sans vergogne,
Ils ignorent vos charognes. »

« Ho, dit le smitte, parle moins haut !
Certes, tout ce que tu dis n’est pas faux,
Mais le Prince de Liberté sacrifie
Ses biens et sa vie pour chasser la tyrannie. »

Pendant trois nuits, Till et Lamme
Fondent des balles et fourbissent des lames
Jusqu’à l’aube. Puis, la quatrième, les deux amis
S’en vont pour Gand au cœur de la nuit.

dimanche 22 juillet 2018

La Ballade du Smitte


La Ballade du Smitte


Chanson française – La Ballade du Smitte – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux –
71
Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel –
III, XXIX)



Dialogue Maïeutique

Comme tu peux l’imaginer, Lucien l’âne mon ami, Till et Lamme ne peuvent rester longtemps au même endroit, car tel est leur destin et telle est leur mission, qui est de porter les messages du Taiseux en mains propres à divers agents secrets et de contribuer ainsi à l’organisation de la résistance dans la partie des Pays sous contrôle des Espagnols. Ils sont donc toujours derrière les lignes ennemies et en grand péril d’être pris, torturés, emprisonnés, condamnés à mort et exécutés – peu importe la méthode pendaison, bûcher, décapitation, fusillade, que sais-je ?

En ce temps-là, je m’en souviens très bien, Marco Valdo M.I. mon ami, il n’y avait ni train, ni auto, ni avion et encore moins, de radio, de télégraphe ou de téléphone. Toute la transmission des informations se faisait nécessairement par voie humaine qui elle-même se faisait à pied, à cheval, à dos d’âne ou en bateau. On peut toujours penser aux pigeons, mais c’est une méthode très marginale, pas facile à mettre en œuvre.

Effectivement, Lucien l’âne mon ami, les choses s’organisaient ainsi. De plus, Till et Lamme ne font pas que porter des lettres, ils agissent et leur rôle est essentiel. Résumons-le : ils assurent la liaison dans le réseau des Gueux, ils transmettent les informations et les ordres, ils recueillent l’information, ils collectent les fonds, ils organisent le transfert des fonds et des armes, ils liquident les indicateurs, démasquent les espions et les assassins à la solde des Espagnols. Cependant, ils ne doivent pas être les seuls à faire ce travail, mais la Légende raconte leur histoire et en quelque sorte synthétise cette longue lutte de libération – on l’appelle d’ailleurs historiquement La Guerre de Quatre-Vingts Ans.

Tout ça est intéressant, dit Lucien l’âne, mais au fait, que raconte La Ballade du Smitte ? Et qui donc est ce Smitte ?

Commençons par expliquer le smitte, reprend Marco Valdo M.I. ; en fait, un « smitte » est un forgeron et il était de coutume d’appeler les gens par le nom de leur métier ou de leur titre, comme on disait frère ou chevalier et quand on parle du personnage – encore aujourd’hui – on fait précéder de l’article le nom de métier ou le titre, mais aussi le prénom ou le nom : le smitte, le docteur, l’assistant, le prof, le Roland, le Bill, le Dupont ou des deux – c’est le cas dans la Légende où le smitte de la chanson s’appelle le smitte Wasteele. Donc, le smitte, est un forgeron et ce smitte-là, un relais important du réseau des Gueux, qui va répondre par le cri du coq hardi au chant de l’alouette. Pour le reste, je ne dévoilerai pas plus ce que raconte la chanson.

Et c’est bien ainsi, dit Lucien l’âne, car il est temps de conclure. Reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde malade de la guerre, vantard, stupide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Lamme et Till sont en chemin.
Les nues frôlent la terre
Et glissent sous le vent de mer.
Le soleil est encore lointain.

À l’entrée de Lokeren, soudain,
L’alouette chante son refrain.
De la forge, le coq répond,
Une vieille voix lance son clairon.

C’est le smittte qui le jour forge
Des bêches, des pioches, des socs et roues à gorge
Et même, des grilles de belle fonte
Pour l’église et le château du comte.

Le smitte forge la nuit
Les armes pour nos amis.
« Vous deux, les amis, entrez sans façon
Et menez vos ânes derrière la maison. »

Le smitte emporte à la cave
La moisson de la nuit : épées et fers de lance.
Il dit : « Avez-vous des nouvelles du Taiseux ? »
Till dit : « Les mercenaires ont trahi. Reste les Gueux.

Gueux de mer et gueux de terre
Mèneront seuls cette guerre.
La liberté patientera, elle est bonne enfant.
Mais il faut des armes et de l’argent. »

Le smitte dit : « J’enverrai dès demain
Des armes et neuf mille florins.
Mais on recherche deux assassins de prédicants
Sur deux ânes califourchonnant. »

Till dit : « Lamme et moi, on a tué
Ces espions du duc, ces meurtriers payés
Pour assassiner le Prince de Liberté.
Voici, smitte, leur argent et leurs papiers. »

Le smitte dit : « C’est un plan de conspiration.
Ces papiers iront au prince à qui on dira
Qu’à Lamme et Till, la vie sauve il doit.
Cependant, il faut vendre les ânes sans hésitation.

Pour circuler incognito, il vous faut à chacun un métier.
Till fera, réparera et vendra des cages en osier.
Lamme fera et vendra des couques et des croustillons ».
Le smitte est un homme d’organisation.