vendredi 11 mai 2018

Ainsi soit-il !

Ainsi soit-il !


Chanson française – Ainsi soit-il !– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 38

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)



Comme tout le monde le sait, Lucien l’âne mon ami, les meilleures des choses ont une fin.

Certes, Marco Valdo M.I. mon ami, voilà une sentence d’une banalité extrême. Que peut-elle bien dissimuler ? Et ce titre, tout aussi banal, que peut-il présager ?

C’est ce que nous allons voir, Lucien l’âne mon ami, et d’abord, je t’annonce que cet « Ainsi soit-il ! » est le dernier volet du sermon de Cornélis et l’« Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il ! » en est l’ultime expression. Le sermon d’Adriaensen, qui dans cette histoire est une pièce maîtresse de la défense catholique, comporte donc quatre parties. Dans Le Sermon de Cornélis, le dénonciateur en chaire s’en prenait aux têtes de la Réforme, il vilipendait Luther, Servet, Calvin et d’autres ; dans Honte sur vous !, il s’en prenait à la tiédeur, la mollesse, si ce n’est à la lâcheté de ses ouailles catholiques et tentait de les stimuler pour qu’ils fassent barrage aux nouvelles croyances ; dans Les Apôtres, il ridiculisait et malmenait les prédicants protestants qui sillonnaient le pays ; enfin, dans Ainsi soit-il, il menace de la vengeance de Dieu, de la colère divine et de mille autres rétorsions et malheurs ses catholiques récalcitrants à l’appel au combat contre les Réformés – par ailleurs, très souvent leurs parents ou leurs voisins. Il va jusqu’à revendiquer la stature du prophète pour leur prédire le plus épouvantable des destins : la néantisation. Ainsi, soit-il !

Voilà qui n’est pas vraiment drôle, ni réjouissant, dit Lucien l’âne. J’ai comme l’impression que cet aimable prophète se comporte comme se comporte un prophète, il annonce le malheur et la désolation, il appelle au crime et use de la menace pour appuyer son point de vue. Bref, c’est un sadique autoritaire et carrément dément.

À propos du personnage très typé de ce prédicateur, dit Marco Valdo M.I. un peu songeur, je suis du même avis que toi : c’est un dément. Par exemple, je te rappelle une chanson que j’avais présentée, il y a déjà un certain temps : Tuez les hérétiques, leurs femmes et leurs enfants ! Mais le pire, c’était que ce prêtre pousse au crime n’était pas le seul ; comme des milliers d’autres, il était plutôt dans la norme de la propagande divine. Une norme qui est toujours d’ailleurs actuellement toujours d’application dans notre petit monde.

Ainsi, Marco Valdo M.I. mon ami, comme notre univers n’est pas guéri de ce genre de délire, je pense qu’on peut encore lui adresser cette réflexion en chanson à propos des prophètes et des religions, poil au balcon : L'Injure ou Prophètes, dieux et déesses. Et puis, il nous faut continuer à tisser le linceul de ce vieux monde toujours encombré de religions, de prophètes, de zélotes, fanatique et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



En colère, l’intarissable censeur
Dénonce avec une sainte ardeur
Ce populaire ivre, fou, furieux,
Qui crie : « Vive le Gueux ! »

Il dit : tous, jeunes et vieux,
Hurlent « Vive le Gueux ! »,
Lors même que ces abominables protestants
Veulent les biens de l’Église et les couvents.

Si ça continue, il ne nous restera
À nous autres, pauvres catholiques
Qu’à prendre claques et cliques
Et à fuir les Pays-Bas.

Qui sont-ils, ces pelés, ces galeux
D’où vient tout le mal ?
Des rats qui remontent du canal,
Des vagabonds étrangers, des pouilleux.

Ils ont tout laissé chez les filles,
Ils ont tout perdu au jeu :
En dés, en débauches et en coucheries.
Voilà en vérité ce que sont ces gueux.

Et dans leurs luxurieux banquets,
Chez Brederode, chez Culembourg,
On tient des conclaves secrets,
On prépare de séditieux discours.

Par mépris pour la Gouvernante, ils chantent
Des pasquins, des brocards contre le Roi.
Ils mangent, ils boivent
Dans leurs écuelles en bois.

Ils crient : « Vive le Gueux ! »
Ah, si j’étais le bon Dieu,
Je changerais leurs bières et leurs vins
En eau de vaisselle, en lavure de bain.

Braillez ! Ânes que vous êtes,
Braillez : « Vive le Gueux ! »
Je suis prophète :
Craignez la vengeance de Dieu !

Malédictions, pestes, ruines, incendies
Pleuvront sur vous, pleutres impies
Et de vos os, de vos demeures, que restera-t-il ?
Rien, néant. Ainsi soit-il, soit, soit, soit-il !

jeudi 10 mai 2018

Les Apôtres

Les Apôtres


Chanson française – Les Apôtres – Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 37

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)






Sais-tu Lucien l’âne mon ami, ce que sont les apôtres, car tel est le titre de la chanson et le nom des personnages qui y paraissent et y sont vilipendés à souhait par le délicat Père Cornélis ?

Certainement, Marco Valdo M.I. mon ami, que je sais ce qu’étaient les apôtres et laisse-moi te dire – ce qui, au demeurant, ne pourrait t’étonner grandement, laisse-moi te préciser que j’en ai rencontré la plupart in illo tempore sur les chemins de Damas à Rome, sans oublier certains bords de lac où Marie-Madeleine avait sa maison et finit sa vie en compagnie du chef de la bande, remis de sa résurrection ainsi qu’il l’a raconté lui-même dans son évangile, scrupuleusement noté sous sa dictée à deux millénaires de distance par José Saramago.

J’ai lu cela aussi et pour en revenir à la chanson, reprend Marco Valdo M.I., le Père Cornélis poursuit son sermon de sa voix de stentor. Comme tu as pu t’en rendre compte lors des deux précédentes chansons – Le Sermon de Cornélis et Honte sur vous!, qui en développaient les premières étapes, il s’agit d’une pièce d’anthologie en même temps que d’une illustration audacieuse des discours que pouvaient proférer les tenants du catholicisme au mitan des guerres de religion que connut l’Europe durant des siècles. Je dis l’Europe ; j’aurais dû dire le continent de la chrétienté, un espace considérable qui en raison (si j’ose dire) des croisades et de la colonisation, s’étendit à la Terre entière, hormis aujourd’hui encore, quelques peuplades perdues ou réfugiées au cœur de l’Amazonie – pour y échapper.

Oui, dit Lucien l’âne.

Oui quoi ?, dit Marco Valdo M.I.

Oui, Marco Valdo M.I. mon ami, je me souviens parfaitement des envolées lyriques de ce frère mineur, saisi par l’exaltation évangélique. Il avait d’abord voué aux gémonies tous les hérétiques auxquels il avait pu songer et ensuite, il s’en était pris à ses coreligionnaires en leur reprochant leur passivité, leur inaction paisible face au fléau du protestantisme, aux adamites, aux libertins et au mépris dans lequel étaient tenues les autorités ecclésiastiques et royales, le tout sur fond d’Inquisition, de tortures, de bûchers et de répression sanguinaire.

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, te connaissant, j’aurais dû me souvenir que tu avais une mémoire asinesque et une redoutable capacité de synthèse. Dès lors, après avoir énoncé toutes ces jolies choses, le Père Adriaensen en vient à parler de la concurrence ; il en arrive à évoquer les prédicateurs de l’autre bord et il n’est pas tendre avec ses adversaires dont il va dire pis que pendre. On imagine mal pareille médisance, aussi énorme calomnie entre gens qui – somme toute – exercent un même magistère. Au moins, publiquement. Mais rien ne retient le brave Cornélis dans sa rage discriminatoire. Il s’élance avec vigueur et trace un portrait au picrate, à l’acide catholique de ces quatre prêcheurs protestants. Le sermon prend alors l’allure d’une avalanche printanière d’insultes, de menteries et de détestations. Pour l’ecclésiastique en chaire, tous les moyens sont bons. Il va jusqu’à menacer sa propre basse-cour des tourments les plus infernaux qui frapperont leur descendance bâtarde. Il ridiculise ces apôtres de la Réforme et leur attribue l’allure et la réputation de moins que rien, de malveillants mendiants, de ridicules pervers à qui il manquerait les oreilles que le bourreau royal leur aurait ôtées, afin qu’on les repère plus aisément. Avec tout ça, son discours ne manque pas de pittoresque.

C’est le moins qu’on puisse en dire, conclut Lucien l’âne. Mais il nous faut reprendre à présent notre tâche et recommencer à tisser le linceul de ce vieux monde empêtré dans ses religions et où, quand dans un coin l’une faiblit et se pacifie, dans d’autres endroits naissent d’autres furieuses démangeaisons, d’autres prurits sur le corps de l’espèce humaine. Ce vieux monde, on peut en toute honnêteté l’affirmer, est vraiment cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ils étaient quatre prédicants
Qui s’en allaient prêcher au champ.
Ils ont prêché ces moins que rien
Dans le jardin du sacristain.

Ah, les beaux prédicants,
Les hérétiques orants
Que ces protestants errants
Qui s’en vont mentant aux gens.

Ô, gens de la vraie foi,
Enfants de la seule Église,
N’écoutez pas
Ces manants sans chemise.

Je vous vois aller en nombre
Et fols, écouter ce mensonge vomi
Et laisser vos filles, la nuit,
En proie à leurs harangues sombres.

Et dans neuf mois d’ici,
La ville sera pleine, je vous le dis,
De petites gueuses, de petits gueux,
De petits bâtards maudits par Dieu.

Le premier, laid foirard,
D’un sale chapeau noir
Coiffait, quelle merveille !,
Ses cheveux et ses oreilles.

On l’a vu à peine vêtu,
On a vu ses bras nus
Et de ses grègues aux trous béants
Pendaient ses cloches et son battant.

Son compère également
Crâne coiffé et bras nus,
Hué par les enfants,
Finalement s’est tu.

Avez-vous vu le troisième chapeau
C’est un chapeau tout ce qu’il y a de rigolo,
Le devant pendait lamentablement
Et les côtés mangeaient les oreilles du sacripant.

Hermanus, le quatrième, c’était la veille,
Par le bourreau, à l’épaule, fut marqué
Et ainsi, le justicier du roi avait coupé
Aux quatre apôtres, les oreilles.

mardi 8 mai 2018

Honte sur vous !


Honte sur vous !


Chanson française – Honte sur vous !– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 36

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)







Donc, dit Marco Valdo M.I. du même ton du conteur, le Père Cornélis Adriaensen prêchait du haut de la chaire d’une des églises de Bruges qui en ce temps-là était encore un port de mer. Parmi ses auditeurs, il y avait Till et Lamme qui étaient entrés là par désœuvrement et disette, ne pouvant aller au cabaret, comme ils en avaient l’habitude. Le beau parleur était lancé avec une virulence rare dans une diatribe dénonciatrice où il s’en prenait pêle-mêle à tous les hérétiques : Luther, Calvin, Servet, à leurs disciples et même, aux adamites et aux libertins. Il rappelait à ses ouailles catholiques que Dieu exigeait la soumission à la Sainte Mère de Rome, c’est-à-dire à l’Église catholique, apostolique et romaine.

Oui, je me souviens très bien de cette envolée lyrique, dit Lucien l’âne en clignant de l’œil droit. Elle était assez drôle en son genre, quoique passablement inquiétante.

De fait, elle l’était, reprend Marco Valdo M.I., mais elle était seulement théorique et de ce fait, assez pacifique, si on la compare à ce qui suit et qui constitue la trame de la chanson « Honte à vous ! ». Et tant qu’à faire, réglons la question du titre qui toujours t’intrigue.

« Honte à vous ! » est un titre inhabituel, dit Lucien l’âne et d’ailleurs, je me demande à qui s’adresse cette invective.

Toute la question est là, rétorque Marco Valdo M.I., car, contrairement à ce que laisserait penser le début de son exorde, l’orateur ne s’adresse pas aux protestants et autres hérétiques et incroyants, mais aux catholiques eux-mêmes qu’il va copieusement engueuler ; c’est ici que le mot « sermonner » prend tout son sens. Le sermon passe de la critique et de l’insulte à l’appel au meurtre ; la chanson est nettement plus brutale et franchement, ostensiblement, assassine. Le prédicateur, frère mineur de son état ecclésiastique, n’y va pas avec la modération qu’on est en droit d’attendre d’un sermonneur, porteur patenté de la parole divine. Sans tergiverser, il appelle les catholiques à aller incontinent massacrer leurs frères, leurs voisins protestants, adamites et libertins, lesquels regroupent en fait les incroyants ou les athées, comme on voudra, vu que c’est la même chose. Et si le Père Adriaensen n’évoque pas d’autres espèces de croyants, c’est qu’il n’en a pas sous la main et s’il ne s’en prend pas aux juifs, c’est qu’il les a momentanément perdus de vue. Mais je suis sûr que si on lui posait la question, il nous confirmerait qu’il conviendrait d’appliquer la même médecine à tous ceux qui ne sont pas catholiques.

C’est assez binaire comme logique, dit Lucien l’âne. En quelque sorte, il appelle à la guerre sainte, chose que d’autres font à présent régulièrement de nos jours encore. Ce qui, à l’évidence, est une vilaine manie.

Certes, dit Marco Valdo M.I., mais à présent (et provisoirement, peut-on espérer quand comme nous on vit ici dans les pays de Till), ce ne sont plus les catholiques (qui se sont calmés), mais, partout dans le monde, des musulmans, des hindous ou que sais-je encore, car il y a tant de tueurs zélotes. Avant de te laisser découvrir tous les détails de l’ingénieuse proclamation cléricale, j’attirerai cependant ton attention sur le fait que la chanson commence par une condamnation sans appel de cette « tolérance », qui toujours a révulsé les partisans de l’ordre et de l’autorité, car au fond, cet ordre et cette autorité ne sont rien d’autre que le but de tout pouvoir, qu’il soit spirituel ou temporel :

« Tolérance, tolérance, tolérance,
Impie et scandaleuse impuissance ! »


Comme disait Voltaire, qui voyait les choses autrement :

« La tolérance n’a jamais excité de guerre civile ;
l’intolérance a couvert la terre de carnage. »
(Traité sur la tolérance, 1763).


Ainsi va le monde tel que je l’ai vu depuis les siècles que je le parcours, conclut Lucien l’âne. Quant à nous, reprenons notre tâche illimitée et tissons le linceul de ce vieux monde intolérant, fanatique, criminel, assassin, meurtrier et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Tolérance, tolérance, tolérance,
Impie et scandaleuse impuissance !
Catholiques mollassons, moutons sans façons.
Âmes sans fierté, sans foi, sans passion.

Rendez-vous tout partout
Pour chasser les séides de Calvin.
Réveillez-vous ! Levez-vous !
Pourchassez les, les armes à la main :

Cuirasses, lances, hallebardes,
Épées, bragmarts et arbalètes ;
Bâtons, épieux et daguettes,
Fauconneaux, couleuvrines et bombardes.

Ces hérétiques sont pacifiques, dites vous,
Ces gens ne demandent que la liberté
De penser et de méditer,
Ils écoutent la parole divine, je m’en fous !

Quoi ? Vous êtes encore ici,
Vous n’êtes pas encore partis ?
Sus à tous ces damnés calvinistes
Sortez de la ville ! En piste !

Allez-vous laisser faire
Ces hérétiques pervers
Les laisser entrer en vos familles
Et tambouriner sur le ventre de vos filles ?

Ô, couards poltrons,
À quoi sert mon sermon,
Si tels des canards et des oies,
Vous cancanez, vous cacardez et vous n’agissez pas ?

Coqs et poules qui tremblez
Sur votre tas de fumier,
Il faut vous redresser
Et sans peur les catholiciser.

Honte sur vous ! Honte à vous !
Tous les diables de l’enfer
Au jour dernier, fondront sur vous
Dans une nue ardente de feu et de fer.

À ceux qui ont trahi l’Église
Aucune faute ne sera remise ;
La colère de Dieu est sans pitié
Pour ceux qui l’ont abandonné.

lundi 7 mai 2018

Le Sermon de Cornélis


Le Sermon de Cornélis

Chanson française – Le Sermon de Cornélis– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 35

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, XI)


Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


L’autre jour, commence Marco Valdo M.I. du ton du conteur, Till était à Bruxelles et faisait le rossignol auprès d’une couturière qu’il avait vue à sa fenêtre.

Sur ce, Lucien l’âne tout guilleret se met à fredonner :

« Rossignol, rossignol de mes amours,
Dès que minuit sonnera,
Quand la lune brillera,
Viens chanter sous ma fenêtre »

C’est exactement ça qui s’est passé, Lucien l’âne mon ami, c’est exactement ça que Till a entendu, mais par une voix plus féminine que celle du ténor basque, Luis Mariano qui par la voie des ondes charmait les ménagères qui elles avaient les mains dans l’eau graisseuse du bac à vaisselle.
Mais, trêve de marivaudage et de zwanzerie, Till et Lamme, à toute allure, ont dû fuir Bruxelles et se retrouvent à Bruges, fort désargentés, ce qui les mène tout droit dans une église en lieu et place d’une taverne, où ils ne pouvaient payer leur écot.

Alors, si je comprends bien, dit Lucien l’âne, nos deux compères sont dans une église. Voilà qui n’est pas ordianire. Et que peuvent-ils y faire ?

Oh, là, pas grand-chose, répond Marco Valdo M.I. et d’autant moins qu’ils arrivent au moment où le Père Cornélis Adriaensen, tel Jupiter en colère tonne son sermon devant un aréopage de jeunes femmes, béates de confuse admiration, subjuguées de chrétienne componction. Le prêcheur de sa chaire les écrase et de son discours fulmine les hérétiques de tous poils : luthériens, calvinistes, adamites, libertins et athées, tous gens qui – aux yeux du religieux aboyeur et à ceux de la Très Sainte Mère de Rome – sont tous des gueux.

Ah, dit Lucien l’âne, je vois que le temps est à l’orage, que les prédicateurs se muent en provocateurs et ouvrent ainsi la porte aux pires excès, aux plus terribles outrages.

Tu ne crois pas si bien dire, Lucien l’âne mon ami, car si cette chanson du Sermon de Cornélis est en soi effrayante, elle n’est que la première partie du discours du « vilain Père Cornélis », dans laquelle il dénonce les hérétiques et les accuse de toutes sortes de vilenie. La suite est pire encore, mais c’est l’objet de la ou des prochaines chansons. Une dernière remarque avant de te laisser conclure. Parlant des Libertins (ne serait-ce pas des libertaires tout simplement d’être aussi rétifs aux enseignements de la catéchèse ?), l’énergique Père Cornélis dit que « le devoir de l’homme est de se soumettre » et compte-tenu de notre devise, qui est – je le rappelle – « Ne jamais se soumettre », l’éructant prêcheur nous aurait montrés du doigt et nous aurait désignés à la vindicte catholique.

Bonté divine, dit Lucien l’âne en riant de toutes ses dents, il ne me fait pas peur ce pénible orateur. Attendons donc la suite avec patience, d’autant plus qu’il te faut encore l’écrire. Alors, sans désemparer, reprenons note tâche et tissons le linceul de ce vieux monde sermonneur, accusateur, dénonciateur et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Plus tard, à Bruges, en une église,
Till et Lamme ouïrent ainsi prêchant
Le vilain Père Cornélis,
Sale, éhonté, aboyeur prédicant.


Jésus, clamait-il, fut justement condamné,
Car il avait désobéi aux lois antiques.
Les lois punissent toujours les hérétiques
Qui veulent rejeter la Sainte Autorité.


Une requête contre l’Inquisition ?,
Contre les placards si fertiles,
Établis dans un but si bon,
Plus nécessaires que le pain et plus utiles.


Dans quel gouffre infect et puant,
Va-t-on tomber à présent ?
Luther, ce bœuf enragé, ce balourd,
Triomphe en Saxe, en Brunswik et en Lunebourg.


Dans le Nord, Servet le Lunatique
A imposé sa vision hérétique :
Il blasphémait la Trinité.
Heureusement, Calvin l’a brûlé.


Contre l’Église, ces loups vont protestant.
Calvin, sentant l’aigre, dégoûtant,
Face de fromage et grandes dents,
Ne vaut pas mieux que l’Allemand.


Que voit-on en nos pays si pieux ?
Des Libertins méprisant Dieu.
Et même ici, sans aucune retenue,
Les Adamites courent nus dans les rues.


Ils mentent tous ces hérétiques.
Le devoir de l’homme
Est de se soumettre à l’Église catholique,
À notre Sainte Mère de Rome.


À Anvers, ils disent ces gueux :
« Il n’y a pas de Dieu,
Ni de vie éternelle, ni de résurrection,
Ni d’éternelle damnation,


Il n’y a pas de purgatoire. »
Comment oser douter du purgatoire ?
Sans lui, bonnes gens, il n’y a pas d’espoir
De voir un jour Dieu en sa gloire.

dimanche 6 mai 2018

La Marotte de Fol


La Marotte de Fol

Chanson française – La Marotte de Fol– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 34

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VII)






Lucien l’âne mon ami, il te souviendra de ce qui était déjà amorcé dans les précédentes chansons : Les Gueux, La Besace et Le Joueur de Rommelpot, à savoir la répression de la liberté de conscience des gens des Pays-Bas et des Ardennes, des vallées de Sambre et Meuse et d’Escaut. De la Gueldre à Saint-Quentin, les inquisiteurs et le bras armé de Philippe s’échinaient à vaincre les hérésies, du moins de qui était considéré ainsi par l’Église catholique et son très fidèle fils, Philippe II d’Espagne.

Certes que je me souviens de tout cela, Marco Valdo M.I. mon ami, et même d’autres choses : de Lamme cherchant sa femme, de Till portant la flamme de la révolte et de ce qui s’est dit avec l’hercule buveur, Brederode. Mais que raconte de plus cette chanson ?

Elle conte, Lucien l’âne mon ami, une triste histoire ; enfin pas si triste que ça finalement, comme on le verra. Mais quand même une horrible affaire de trahison, une péripétie où paraît une délatrice professionnelle, un agent de l’occupant, une collaboratrice vénale qui rend compte de tout au Cardinal Antoine Perrenot de Granvelle, qui est l’homme de Philippe d’Espagne. Ce Cardinal a dans la population une réputation exécrable, au point qu’on le surnomme le Chien rouge – le rouge étant la couleur de sa robe cardinalice. Je vois l’interrogation dans ton œil. Donc, si on veut comparer ce puissant ecclésiastique dans son action comme gouvernant des Pays-bas à celle d’un personnage du genre plus contemporain, j’imagine qu’on pourrait l’assimiler à un gauleiter : par exemple, à Heinrich Himmler quand il gouverna la Tchécoslovaquie.

Cette affaire de délation est pénible, dit Lucien l’âne. Mais qu’en pense Till, que fait Till ?

Eh bien, Lucien l’âne mon ami, je peux aisément satisfaire ta curiosité. Till conte fleurette à une couturière de la rue de Flandre, laquelle se situe à Bruxelles, où on peut aujourd’hui encore la parcourir et même, y trouver des couturières, car c’est à présent un quartier où prospère le vêtement et autres atours. J’y ai moi-même conté fleurette. Dans mes jeunes années, il y avait encore là certain cabaret où des artistes en chair et en os faisaient leur récital au milieu du public. C’était plaisant, car on pouvait lier connaissance avec eux sans difficulté. Donc, Till fait des approches à une jeune fille qui chante qu’elle cherche un époux. Rien là d’inhabituel. Et Till lui répond et propose sa candidature.

Et qu’en penserait Nelle ?, dit Lucien l’âne en riant d’un regard malicieux.

Bof, Lucien l’âne mon ami, Till est, comme tu le sais, un personnage folâtre et un peu coquin. Il aime les hôtesses, il aime la vie, il aime le vin. Et son joli genre, cette fois encore, va le sauver. La jeune fille – un peu séduite – le met en garde contre sa propre mère, qui n’est autre que la délatrice, l’espionne de Granvelle. L’Histoire ne retiendra pas le nom de cette odieuse personne, mais lorsqu’on coupera sur la Grand-Place de Bruxelles la tête d’Egmont (pour qui, selon la chanson, la vieille mégère a brodé la marotte), elle se souviendra très bien des méfaits de cette sordide taupe. Comme tu le vois, on est déjà vraiment dans la guerre contre l’occupant espagnol.

Mais, dis-moi Marco Valdo M.I. mon ami, comme tu le sais, j’ai la manie de vouloir décrypter tes titres de chanson et donc, j’aimerais que tu me dises quelques mots de cette « marotte de fol ».

Évidemment, Lucien l’âne mon ami, et avec grand plaisir encore. Alors, cette marotte de fol està l’origineun bâton taillé surmonté d’une tête, souvent celle de la Vierge Marie et cette marotte est portée par les fous ; du moins, par les fous et les fols de château ou de carnaval. Quant à son nom, il dérive de celui de Marie, mariole, marotte. Pour ce qui est de savoir pourquoi les conjurés ont choisi cet insigne, ce signe de reconnaissance, je n’en sais rien et je serais bien curieux de le savoir.

Passons sur ce détail, dit Lucien l’âne, il est temps de conclure et reprendre notre tâche ; tissons donc le linceul de ce vieux monde traître, délateur, vénal, collabo et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Les cendres de Claes battaient
Sur la poitrine de Till en colère ;
Les flammes rouges éclairaient
Tous les horizons de la terre des pères.

Irrémédiables, les jours noirs viendront
Comme l’hiver en l’année,
Heureux ceux qui tiendront haut l’épée.
Till dit à Lamme : Marchons !

Août, août
Dis-moi, doux mois,
Qui sera mon époux ?
Qui comblera mon émoi ?

Ainsi chantait en la rue de Flandre la couturière.
Till dit : regarde-moi !
Je ne suis pas de pierre,
Je ne suis pas de bois.

Qui donc es-tu, bel amoureux ?
Vas-tu à messe ? En confession ?
Es-tu riche ? Es-tu un de ces gueux
Qui résiste aux placards de l’Inquisition ?

Ah, dit Till, les cendres battent mon cœur,
Le feu de vengeance en fureur
Me parle à toute heure
Et rougeoie encore l’affreuse lueur.

Que les rats rongent l’oppresseur,
Que le glaive, la corde, la dévastation
Ruinent les bourreaux jusqu’en leur demeure,
Que périsse l’envahisseur et meure sa religion !

Quand tu verras ma mère,
Tiens ta langue, petit frère.
Elle cause, elle cancane à tout-va,
Et murmure aux oreilles du roi.

Marie, marotte de fol, signal
Contre le Chien rouge, contre Granvelle,
Cardinal au roi féal
Qui veut museler Mons, Anvers et Bruxelles.

Ah, dit la vieille, cet insigne, j’ai brodé
Sur le manteau d’Egmont et des autres conjurés
Qui vont en ville encapuchonnés.
Le Chien rouge en est très fâché.

vendredi 4 mai 2018

Le Joueur de Rommelpot


Le Joueur de Rommelpot

Chanson française – Le Joueur de Rommelpot– Marco Valdo M.I. – 2018
Ulenspiegel le Gueux – 33

Opéra-récit en multiples épisodes, tiré du roman de Charles De Coster : La Légende et les aventures héroïques, joyeuses et glorieuses d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak au Pays de Flandres et ailleurs (1867).
(Ulenspiegel – II, VI et X)



« Le Joueur de Rommelpot », en voilà un titre et un fameux, Marco Valdo M.I. mon ami. Cependant, je n’en suis pas désarçonné parce que je sais – et depuis fort longtemps – ce qu’est un rommelpot et j’en ai souvent entendu jouer dans les rues, sur les places, aux marchés des villes et des villages. D’ailleurs, ce rommelpot des pays de Till n’est autre qu’un tambour à friction, un tambour au centre de la peau duquel on passe un bâton qu’on frictionne pour produire un son assez étrange au demeurant. Un son que je qualifierais volontiers de grognement ou de grondement.

En effet, Lucien l’âne mon ami, il me semble que tu connais et très bien le rommelpot. Laisse-moi, avant e te rendre la parole, t’indiquer que ce titre renvoie aussi à un tableau de Frans Hals, un de ces peintres de ce temps-là (16ᵉ siècle) qui ont marqué l’art du portrait et de la maîtrise de la lumière banale, lequel en montrant les gens tels qu’ils étaient dans la vie et dans la ville, redonna à la peinture une dimension humaine, qu’elle avait perdue tant elle s’était égarée dans les hautes sphères et la religiosité. Pour en revenir au rommelpot, je suis persuadé que tu l’as rencontré ailleurs dans tes pérégrinations.


Bien sûr, répond Lucien l’âne, et j’allais justement te faire la litanie des noms – tous plus bizarres – de cet instrument populaire encore aujourd’hui dans les pays de Hainaut, de Brabant, d’Anvers, de Flandre et voisins. Ouvre bien tes oreilles, car c’est curieux et surprenant :morupa, namalua, ngouloubé, brummtopf, rummelpot, cuica, puerca, marrana, dingwinti, mbala,zambomba, ximbomba, chicharra, pan bomba,braù, brame-topin, bramadèra, petadou, pignatou, jackdaw, köcsögduda, caccarella, cupa-cupa, rabbaba, zafzafa, bandaska, buhai, bugai, furruco et peut-être encore d’autres dont je n’ai pas trouvé trace.

Pour être curieux et surprenant, Lucien l’âne mon ami, ce fut curieux et surprenant et j’en suis tout abasourdi. Je ne te demanderai pas de répéter. Cela dit, la canzone ne se résume pas à cette parenthèse musicale ; elle est même terrible, effrayante, car elle raconte les premiers pas de la répression systématique que l’occupant espagnol et ses religieux catholiques vont mener contre la population, dont une bonne partie se convertit au protestantisme – luthérien d’abord, calviniste, ensuite ; sans compter ceux qui n’ont jamais cru à rien et ne se sont jamais soumis à une église ou à une religion. Je rappelle à toutes fins utiles que Jean Calvin était originaire de la région. Ce qui se passe ensuite est la toile de fond des aventures de Till et sera dit dans les chansons qui suivent.

Rommelpot ou pas, dit Lucien l’âne, il nous faut conclure et reprendre notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde répressif, religieux, absurde, ennuyeux et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans la Lune, chercher ta femme ?
Quelle idée, t’en as de belles !
Commence déjà par commander l’échelle,
L’ami Lamme.

Voici le joli mois de mai,
Son ciel bleu, ses joyeuses hirondelles ;
Les enfants jouent à la marelle ;
Le vent rit mauve et violet.

Oh, le beau mois de mai !
Les gamines font la ronde dans la prairie
Au son perçant des fifres aigrelets
Et chantent un chœur de filles.

Dans les villes et les villages insouciants,
Les gamins aux jeux innocents,
Autour du joueur de rommelpot souriant,
Font chorus au tambour grommelant.

C’est le mois de l’amour tendre ;
Les pigeons roucoulent sur les toits.
C’est le moment de pendre
Et de brûler les gens pour la foi.

Il est revenu le temps des inquisiteurs
Avec leurs nobles faces et leur pâleur ;
Ils sont revenus pleins de candeur
Traquer l’hérétique avec ardeur.

Il est revenu le temps du lilas :
On pend par ci, on brûle par là.
Et à la fin, car telle est la loi,
Des biens des morts héritera le roi.

Au mois des roses qui est juin,
Les sermons ont commencé.
Les apôtres prêchent dans les prés,
Sur les buttes, sur les rivières, dans les jardins.

Les déserts sont fort peuplés.
Sur terre, on les entoure de chariots,
Des barques d’hommes armés
Les protègent dans les marigots.

Arquebusiers et mousquetaires
Gardent les routes et les fossés.
De la terre des pères.
Ainsi, se répand la parole de liberté