lundi 26 décembre 2016

LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE

LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE, QUI EN 1963, S’EN ALLA SEUL DANS LES ÉTATS DU SUD. IL PROTESTAIT CONTRE LA PERSÉCUTION DES NOIRS. IL FUT TUÉ AU BOUT D’UNE SEMAINE. TROIS BALLES AVAIENT TROUÉ SON FRONT


Version française – LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE, QUI EN 1963, S’EN ALLA SEUL DANS LES ÉTATS DU SUD. IL PROTESTAIT CONTRE LA PERSÉCUTION DES NOIRS. IL FUT TUÉ AU BOUT D’UNE SEMAINE. TROIS BALLES AVAIENT TROUÉ SON FRONT – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Die Ballade von dem Briefträger William L. Moore aus Baltimore, der im Jahre 63 allein in die Südstaaten wanderte. Er protestierte gegen die Verfolgung der Neger. Er wurde erschossen nach einer Woche. Drei Kugeln trafen seine Stirn. – Wolf Biermann – 1965



Mon ami Lucien l’âne, commençons par le commencement : l’histoire que raconte la canzone de l’alors citoyen de la République Démocratique Allemande, vivant à Berlin (Est), Chausséestrasse 231, dénommé Wolf Biermann, ci-devant poète interdit d’exercice, est – la chose peut paraître curieuse à première vue – celle d’un facteur de Baltimore, ville située dans l’État du Maryland aux Zétazunis.

Il est, en effet, curieux, dit Lucien l’âne, qu’un poète allemand écrive une Ballade à propos d’un postier d’outre-Atlatntique.

C’est d’autant plus curieux, Lucien l’âne mon ami, que Wolf Biermann va insister lourdement en dotant sa chanson d’un des plus longs titres qu’il m’a été donné de voir. Un titre qui est presqu’une histoire en soi. Écoute bien ça, car il faut du souffle pour le dire – et encore, je ne le dirai qu’en version française. J’ajouterai l’original allemand entre parenthèses ; car je prononce mal l’allemand.
LA BALLADE DU FACTEUR WILLIAM L. MOORE DE BALTIMORE, QUI EN 1963 S’EN ALLA SEUL DANS LES ÉTATS DU SUD. IL PROTESTAIT CONTRE LA PERSÉCUTION DES NOIRS. IL FUT TUÉ AU BOUT D’UNE SEMAINE. TROIS BALLES AVAIENT TROUÉ SON FRONT. (Die Ballade von dem Briefträger William L. Moore aus Baltimore, der im Jahre 63 allein in die Südstaaten wanderte. Er protestierte gegen die Verfolgung der Neger. Er wurde erschossen nach einer Woche. Drei Kugeln trafen seine Stirn.)

C’est effectivement assez époustouflant, Marco Valdo M.I. mon ami. Moi, je me demande ce qui a bien pu justifier un pareil titre.

À mon sens, Lucien l’âne mon ami, ce qui a poussé Wolf Biermann à user d’un titre aussi long, c’est le fait qu’il souhaitait de cette manière, faire ressortir l’histoire de William Lewis Moore (c’est le fameux postier) et ainsi la faire connaître du public. Et aussi, je pense, faire qu’on ne l’oublie pas. Et il y est parvenu ; vois : nous sommes un demi-siècle plus tard et n’était cette chanson, on n’aurait (au moins dans les pays de langue allemande ou en dehors des Zétazunis) jamais plus parlé de ce courageux facteur. Pourtant, courageux, il le fut et même héroïque comme on va le voir. Un héros civil ô combien ! Je ne retracerai pas son parcours, c’est le propos de la chanson de Biermann, comme celui d’autres chansons qui lui furent dédiées, comme par exemple : William MoorePhil Ochs – 1963 ; Ballad for Bill Moore - Don West - 1963 ; WilliamMoore The Mailman - Seymour Farber – 1963. Résumons l’affaire : William L. Moore était facteur et de ce fait, était un infatigable marcheur ; mais c’était aussi, un militant des droits de l’homme, ce qu’aux Zétazunis, on appelle un activiste ; un athée, ce qu’aux Zétazunis on appelle « an athéist ». En l’occurrence, son action consistait en une longue marche de Chattanooga jusque Jackson (environ 630 km) pour aller remettre en mains du gouverneur de l’État du Mississippi une lettre où il demandait de mettre fin à la ségrégation raciale qui frappe les Noirs aux Zétazunis. Avant celle-ci, il avait déjà marché afin de porter une lettre au Président de l’époque, lettre dans laquelle il annonçait son intention d’aller à Jackson. En avril 1963, alors qu’il portait cette lettre, il fut abattu un soir au bord d’un chemin. Trois balles dans la tête, et hop, terminé. William Lewis Moore allait avoir 36 ans. On connaît le tueur, un certain Floyd Simpson, membre du KKK (Ku – Klux – Klan). On ne l’a jamais poursuivi.

Oh, moi, dit Lucien l’âne, quand j’entends parler de ce KKK étazunien, ça me donne toujours la nausée et je pense pour éloigner cette pénible sensation qu’on devrait l’appeler le Cul-cul-clan, tellement il est stupide et ridicule ; ce qui ne l’empêche pas d’être bêtement assassin.

On a retrouvé la lettre que comptait remettre personnellement au gouverneur du Mississippi. Il y écrivait notamment : « l’homme blanc ne pourra jamais se sentir vraiment libre tant que tous les hommes n’auront pas des droits égaux ».
Mais l’aventure de cette lettre ne s’arrête pas là ; des années plus tard, en avril 2008, Ellen Johnson et Ken Loukinen reprirent la marche interrompue du postier William Lewis Moore pour aller remettre en mains du gouverneur (enfin, son successeur) à Jackson, la lettre retrouvée. Le (nouveau) gouverneur a refusé de recevoir ce pli postal.

Finalement, conclut Lucien l’âne, ils avaient bien raison ceux qui ont fait à l’époque des chansons à propos de l’assassinat du facteur William Lewis Moore de Baltimore, sans eux, on aurait complètement oublié son geste et son histoire. Et il avait eu bien raison Wolf Biermann de faire un titre kilométrique. Cependant, il nous faut à présent reprendre notre marche à nous, reprendre notre tâche et tisser le linceul de ce vieux monde raciste, absurde, méprisant, méprisable et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dimanche

Ce dimanche-là, William L. Moore
Se reposait de son labeur.
C’était un pauvre facteur ;
Il habitait à Baltimore.

Lundi

Le lundi, c’était à Baltimore,
Bill dit à sa femme :
« Je ne veux plus être facteur encore,
Je m’en vais dans le Sud – faire un voyage. »
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il partit.

Mardi

Le mardi, dans le train,
Plus d’un demanda à William L. Moore
Ce que signifiait l’écriteau qu’il portait à la main,
Et chacun lui souhaitait bonne chance pour son parcours.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il était parti.

Mercredi

Le mercredi en Alabama,
Il marchait sur le macadam ;
Longue était la route de Birmingham,
Et ses pieds lourds entravaient son pas.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il était parti.

Jeudi

Le jeudi, un shérif l’arrêta sur le trottoir ;
Il lui dit : « Mais tu es un blanc ! »
Et dit encore « Qu’as-tu à faire des Noirs ?
Mon gars, réfléchis convenablement ! »
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il partit.

Vendredi

Le vendredi, un chien, courut après lui ;
Il devint son meilleur ami.
Mais dès le soir, on jeta des pierres sur eux ;
Alors, ils sont partis plus loin, à deux.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il était parti.

Samedi

Le samedi fut chaud à mourir,
Une femme blanche est venue
Lui donner à boire, et en secret lui dire :
« Vous m’avez convaincue ! »
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il partit.

Dernier jour

Le dimanche, un beau jour d’été bleu,
On l’a trouvé dans l’herbe verte –
Trois œillets rouge avaient mis le feu
À son front soudain livide.
Noirs et blancs, unis ! Unis !
Il avait écrit sur sa pancarte :
Blancs et noirs, à bas les barrières !
Et tout seul, il partit.

Mort tout seul
Il n’est plus seul.


samedi 24 décembre 2016

42 ÉCOLIERS

42 ÉCOLIERS


Version française – 42 ÉCOLIERS – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – 42 SchulkinderErich Fried – 1966







Erich Fried, né le 6 mai 1921 à Vienne (Autriche) et mort le 22 novembre 1988 à Baden-Baden est un poète, traducteur, essayiste juif autrichien, établi en Angleterre.
Avec Hans Magnus Enzensberger et Wolf Biermann, il est considéré comme un des représentants de la littérature engagée de langue allemande d’après la Seconde Guerre Mondiale. Pour beaucoup, il est aussi le meilleur traducteur de Shakespeare en allemand.
Fils unique d’une famille juive viennoise, Erich Fried perd en mai 1938 son père, victime d’un interrogatoire de la Gestapo peu après l’Anschluss : « Lycéen autrichien de dix-sept ans, je me transformai en juif persécuté », résumera-t-il plus tard. Il se réfugie alors en Angleterre en passant par la Belgique, crée un groupe de « jeunesse émigrée » (Emigrantenjugend) qui a réussi à faire venir à Londres avant que la guerre n’éclate 70 personnes, dont sa mère. Il survit pendant la guerre grâce à divers emplois. Dès 1943, il quitte une organisation de Jeunesses communistes dont il refuse le stalinisme croissant. De 1952 à 1968, il est commentateur politique au German Service de la BBC.
(pour la suite voir Erich Fried dans Wikipedia)
Ses premières œuvres poétiques remontent aux dernières années de la guerre et son premier roman – « Ein Soldat und ein Mädchen » (« un soldat et une fille ») – date de 1948.
Nombreux sont ses ouvrages de poésies et de récits, mais il fut même librettiste d’opéra, dramaturge radiophonique et traducteur, surtout de T.S. Eliot, Dylan Thomas, Sylvia Plath et William Shakespeare.


Dialogue maïeutique

Je n’ignore évidemment pas, Lucien l’âne mon ami, que tu as connu et sans doute, suivi comme tout un chacun à l’époque, l’interminable « Guerre du Vietnam ». Je dis interminable, car c’est ce qu’ont dû penser les Vietnamiens eux-mêmes, surtout le petit peuple, celui qui est toujours du côté oublié, celui qui en fait ne demande que de vivre en paix.

Interminable, qu’est-ce à dire ?, demande Lucien l’âne en inclinant le front. Il faudrait m’expliquer, même si je considère aussi – moi qui ai vu Troie et Mycènes, Marathon, Alésia, Andernach, Tolède, Jérusalem, Constantinople, Poitiers, Pavie, Iéna, Verdun, l’Ardenne et j’en passe – je considère donc aussi, spécialement quand il s’agit d’une guerre armée, qu’une guerre est toujours trop longue. J’imagine qu’on pourrait m’objecter que c’est là un point de vue civil, peu expert en la matière et même, si c’était quelqu’un d’ici, il n’hésiterait pas à me jeter au visage : « Les rwétans n’ont rin n’à dire ».

En fait, Lucien l’âne mon ami, il y a eu deux guerres qui s’enchaînèrent et qui mirent le Vietnam littéralement à feu et à sang et si elles le laissèrent finalement réuni et débarrassé des occupations étrangères, elles le laissèrent aussi exsangue et en ruines, une ruine qui frappa autant les villes surpeuplées que les campagnes les moins habitées. C’était le résultat de bombardements intenses, les plus intenses que le monde ait jamais connus. Il s’agissait en bombardant de nettoyer le pays de la guérilla vietcong. L’autre bord, question massacres et assassinats ne fut pas en reste ; c’était juste plus artisanal.
Quant à la longueur de la durée de cette guerre, il faut considérer qu’elle avait commencé dès le jour de la première colonisation française. Elle aura donc duré à peu de chose près un siècle et demi – de 1858 à 1975. Dans sa phase finale, on la connut sous deux noms : la Guerre d’Indochine – c’était la version française, qui se clôt en 1954 ; et la Guerre du Vietnam, qui s’achève en 1975 – c’était la version vietnamienne-étazunienne – les Zétazunis s’engageant de plus en plus dans l’affaire ; elle dura vingt ans. Elle fit côté vietnamien environ 3 000 000 de morts et environ 150 000 soldats étazuniens. On dit que les Zétazunis avaient gagné sur le sol vietnamien et perdu chez eux.

Arrête, Marco Valdo M.I. mon ami, c’est suffisant. Si tu continues à parler de cette guerre, on n’en sortira plus. Parle-moi de la canzone.

Si je t’ai tant parlé de l’Indochine et du Vietnam, Lucien l’âne mon ami, c’est que, vois-tu, si la chanson s’intitule 42 écoliers, il s’agit de 42 écoliers du village vietnamien de Mang Quang, victimes d’un bombardement étazunien lors de cette fameuse guerre. Ce sont des écoliers, en quelque sorte, emblématiques de l’ensemble des Vietnamiens victimes de cette effroyable confrontation, des 3 000 000 de morts, sans compter les blessés, les veufs, les veuves, les orphelins, les villes, les villages, les forêts, les fleuves et bien évidemment, les animaux. L’essentiel de ces destructions a été le fait des bombardements aériens entre 1965 et 1972, on a relevé 3 400 000 sorties aériennes, rien que du côté des Zétazunis et de leurs alliés. Dans une région, Quang Tri, on a calculé qu’il était tombé 3000 bombes au km².
Un observateur étazunien, travaillant pour le US Forest Service, Arthur Westling notait en 1973 à propos du paysage de Quang Tri :
« Malgré un an de combat sur le front de Corée et malgré trois voyages précédents en Indochine pour étudier les zones de guerre au Cambodge et au Sud-Vietnam, je n’étais pas préparé (à voir) l’horrible dévastation que j’ai rencontrée partout où je suis passé…
Jamais nulle part ailleurs, nous n’avions rencontré un panorama infini de cratères. Aussi loin que nous pouvions voir pas un seul bâtiment, urbain ou rural, n’était intact : plus d’habitations, plus d’écoles, plus de bibliothèques, plus d’églises ou de pagodes et plus d’hôpitaux… la seule voie de chemin de fer à travers cette province avait aussi été effacée. »
Ces 42 écoliers emblématiques de ce village rasé à l’heure de classe étaient ceux-là qui étaient censés se poser la question de la distance entre Mang Quang et toutes sortes de villes ou entre ces villes elles-mêmes ; toutes ces villes – on trouve aussi le nom d’une personne : Adolf H., comme ce village, comme aujourd’hui Alep en Syrie et demain d’autres encore évoquent des bombardements et des massacres de civils. Il faut dire que depuis Mang Quang, on ne compte plus les écoliers écrasés sus les bombes, depuis cette lointaine guerre du Vietnam (depuis il y a eu l’Afghanistan, le Biafra, l’Irak, le Liban, la Libye, l’Iran, l’ex-Yougoslavie et que sais-je encore la Grenade, on a eu le temps d’en fabriquer – et d’en vendre – des avions, des bombes et toutes ces sortes de choses écrasantes. Au fait, les B 52 qui ravagèrent le Vietnam sont toujours en service.

J’imagine, dit Lucien l’âne, que depuis la fin de cette guerre militaire, le Vietnam a pu reprendre une vie plus tranquille. Quant à nous, reprenons notre tâche et tissons le linceul de ce vieux monde où fleurissent les canons et les guerres, ce vieux monde meurtrier, avide et cacochyme.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


De Guernica à Mang Quang, quelle distance ?
De Washington à Berchtesgaden, quelle distance ?
De Munich à Prague, quelle distance ?
De Berlin et de Moscou à Varsovie, quelle distance ?
De Guernica à Munich, quelle distance ?

Une année et cinq mois,
au fond,
Ce n’est pas très
long.

Quelle distance y avait-il de Guernica à Varsovie,
D’Hitler à n’importe qui et à n’importe quel pays ?

De Saigon à Hanoi, de Berlin
à Kiev, quelle distance ?
Ou de Münster
à Guernica, quelle distance ?

J’ai cherché Guernica sur la carte
soigneusement,
Car je ne peux pas me représenter Mang Quang autrement.

Qu’ont appris des bombes les écoliers de Mang Quang ?
Qu’avons-nous appris des écoliers Mang Quang
 ?
De Guernica et de la Pologne, qu’avons-nous appris ?
De Coventry, Stalingrad, Dresde, Nagasaki, Suez et Sakiet, qu’avons-nous appris ?
Qu
e ce n’est vraiment pas si loin,
Ou qu’il n’est pas encore
assez loin,
Ou qu
e ça ne peut pas venir de si loin ?


Les
parents ont pris les enfants dans leurs cercueils
Pour l
es porter aux soldats.
Ils ont été r
epoussés par les soldats
Et
à Mang Quang, sont retournés les cercueils. 

vendredi 23 décembre 2016

BRISEZ CE QUI VOUS BRISE !

BRISEZ CE QUI VOUS BRISE !

Version française – BRISEZ CE QUI VOUS BRISE ! – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson allemande – Macht kaputt was euch kaputt macht – Norbert Krause – 1969

Interprétation : Ton Steine Scherben
Paroles : Norbert Krause
Musique : Ralph Möbius (alias Rio Reiser)





LE VIEUX MONDE CACOCHYME


Ah, regarde Lucien l’âne mon ami, nous sommes en 1969 et le soufflé de la prospérité allemande (en RFA tout au moins) n’est pas prêt à retomber ; bien au contraire, il gonfle, gonfle, gonfle autant qu’il peut gonfler. C’est cette atmosphère à la dynamique adipeuse que décrit la chanson ; une atmosphère étouffante pour les gens qui ne partageaient pas cette grandiose euphorie.

Oh, dit Lucien Lane, c’est souvent, sinon toujours ainsi. C’est un des aspects de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres afin de faire taire toute protestation contre leur insolente escroquerie généralisée que d’aucuns nomment exploitation ; d’autres qualifient de profit ; bref, ce comportement de sangsues cannibales. Il y a de quoi avoir une solide envie de tout foutre en l’air, de crier sa honte et d’appeler à la révolte

C’est précisément, reprend Marco Valdo M.I., le propos de la canzone. En deux temps, assez rationnels. Temps un : description des faits ; temps deux : appel à la révolte. Cette incitation, lancée à la cantonade à détruire ce qui détruit, à réduire à néant toutes ces choses toxiques est nettement exposée dans le titre : Macht kaputt was euch kaputt macht – Détruis ce qui te détruit. La preuve que cette proclamation rencontrait un sentiment fort répandu dans la population de l’Allemagne nouvelle – en ces années-là, celle qui regroupait ceux qui avaient résisté aux temps du Reich de Mille Ans qui n’en avait duré que douze ; ceux qui en avaient été dégoûtés après y avoir cru ; ceux qui trop jeunes avaient grandi dans la terreur et l’abjection ; ceux qui venus au monde après la fin du Millénaire de douze ans qui, etc, et n’avaient connu au départ de leur vie que ruines, ressentiments et misères, tous ceux-là qui avaient aussi vu gonfler la baudruche.

À propos du titre de la canzone, dit Lucien l’âne en riant, il est curieux qu’en allemand, Kaputt – peut être traduit utilement par « foutu ». Chez nous, je ne sais par quel héritage, on utilise en français pour dire « c’est foutu », l’expression « c’est kaputt », alors qu’en latin, « caput » désigne la tête.

Laissons ce casse-tête à notre ami Ventu, friand de philologie. Ceci dit, une manière de rendre ce titre – il y en a tant et tant de ces tournures que je renonce à en faire une énumération exhaustive, donc, une façon de le faire sonner en français est : « Foutez en l’air ce qui vous en l’air ! ». Le titre de cette chanson correspondait tellement bien à un sentiment général chez certains (ceux ci-dessus recensés) qu’elle fut immédiatement adoptée comme une antienne qui fut scandée dans les manifestations, écrites sur les murs, peintes sur des panneaux et des pancartes, imprimées sur des vêtements, et ainsi de suite. Ce titre servit quasi-immédiatement de slogan aux Autonomes allemands ; on le retrouva repris en chœur dans les mouvements pour le logement et fit florès dans tout le mouvement étudiant et anarchiste, un peu partout en Allemagne. C’était un début et on n’était qu’au début.

Début ? Quel début ? Début de quoi ?, Marco Valdo M.I. mon ami. Tout cela est bien énigmatique. Pourrais-tu éclairer ma lanterne ?

On était au début des remous qui vont faire suite à 1968 ; les générations nées autour de la guerre avaient commencé leur vie dans la misère et les ruines, avait entretemps accédé aux richesses d’ersatz de la société de consommation où on leur avait proposé des objets, des ombres, des silhouettes, des plaisirs insipides et mornes, des attrape-nigauds en lieu et place de leur vie et de leur propre bonheur. Les plus lucides ouvraient la voie au rejet de l’imposture démocratique et consommatrice, de la réification de leurs êtres et de leurs sentiments ; tout s’évaluait, la valeur – qui n’est rien d’autre qu’un concept marchand – tenait lieu de conscience de soi et du monde. L’homme se mesurait sur la balance de l’épicier, le bien-être tournait à la boulimie. Ce double mouvement : l’accession aux objets, aux choses et la réduction concomitante de la personne au consommateur, d’une part et d’autre part, la volonté rationnelle et raisonnable de rejeter les faux semblants et les icônes, a commencé à se préciser et à se développer autour de ces années-là et la confrontation est toujours en cours. On n’était pas passé impunément des Lumières aux bilans trimestriels, de la philosophie émancipatrice au voile publicitaire du mercantilisme. Les Dieux – la plupart monomaniaques, sous les formes les plus communes en nos régions de Yahvé, de Dieu ou d’Allah – entendaient sauvegarder leur valeur à la bourse des éternités de pacotille ainsi que multiplier leurs clientèles ; leurs courtiers s’activent encore dans le placement des assurances vie-éternelle. Ces assureurs comme leurs confrères d’autres domaines ont le tour professionnel pour vendre du vent et des leurres. Face à ces religions prônant dieux, commerces et imageries, la chanson est un hymne iconoclaste.

« Brisez ce qui vous brise !
Détruisez ce qui vous détruit ! »

Oh, Marco Valdo M.I. mon ami, comme elle disait juste, comme elle avait raison. Et ses échos se répercutent encore à présent. Quand donc comprendront-ils ces humains drogués au salut et aux hochets des apparences ? C’est tout l’enjeu de la Guerre de Cent Mille Ans, cette guerre aux mille méandres et détours, que les riches, les puissants et leurs séides font aux pauvres du monde entier afin de maintenir la richesse, de rencontrer leur adipeuse ambition, leur domination stupide et mortifère. Reprenons notre tâche et brisons ce monde qui nous abîme la vie, tissons le linceul de ce vieux monde mercantile, intéressé, ambitieux, impotent, avide et cacochyme.


Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Les radios parlent, les disques chantent,
On tourne des films, les télés se vendent,
On achète des voyages, on achète des voitures,
On achète des maisons, on achète des meubles.
Pour quoi ?

Brisez ce qui vous brise !
Détruisez ce qui vous détruit !

Les trains roulent, les dollars roulent,
Les machines tournent, les hommes triment ,
Des usines fabriquent, fabriquent des machines,
Fabriquent des moteurs, fabriquent des armes.
Pour qui ?

Brisez ce qui vous brise !
Cassez ce qui vous casse !
Les bombardiers volent, les chars roulent ,
Les policiers frappent, les soldats meurent,
Protègent les chefs, protègent les riches,
Protègent le Droit, protègent l’État.
Avant nous !

Brisez ce qui vous brise !

Cassez ce qui vous casse !

jeudi 22 décembre 2016

JEAN LE VIOLONEUX

JEAN LE VIOLONEUX


Version française – JEAN LE VIOLONEUX – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Il suonatore JonesFabrizio De André – 1971
Texte : Fabrizio De André et Giuseppe Bentivoglio
Musi
que : Fabrizio De André et Nicola Piovani




Toi et moi, Lucien l’âne mon ami, et tous les gens des communes et des villages de par ici savent ce que c’est qu’un violoneux et celui qui ne le sait pas ne sait rien des musiciens populaires, des musiciens de rue et de campagne. Il y en avait jusqu’au Québec comme ce Monsieur Pointu, qui avec son instrument conquit les oreilles et les cœurs de bien des gens dans le monde.

Et comment donc, Marco Valdo M.I. mon ami, que des violoneux j’en ai connus et pour cause, on marchait de concert. Et même, de concert en concert, vu qu’ils allaient de village en village, de hameau en hameau, de bourg en bourg animer les fêtes et les bals. Et moi, moi je suivais ou même, parfois, j’aidais à porter leur personne et leur violon. Ah, pour faire des fêtes, on en a fait des fêtes. Et les filles dansaient, le plaisir qu’elles avaient, le plaisir que leur donnait le violoneux et son violon. Oh, il en a connu de bonnes fortunes, le coquin grâce à son instrument. Pour ce qui est violoneux, j’en ai connus qui venaient de partout. Faut dire que c’est plus facile à transporter que les grandes orgues. Mais dis-moi, Marco Valdo M.I. mon ami, le violoneux de la canzone que raconte-t-il ? D’où vient-il ?

Eh bien, dit Marco Valdo M.I., c’est une excellente question. Ho, je t’arrête tout de suite, car je vois à tes yeux moqueurs que tu penses que j’ai répondu « une excellente question » comme un orateur embarrassé qui ne saurait quoi te répondre et qui aurait dit ça pour se donner le temps de réfléchir. Rassure-toi, ce n’est pas le cas. Mais la réponse à ta question peut être très courte ou bien, prendre le chemin de circonlocutions indéfinies. Mais commençons par le commencement : Jean le Violoneux est un violoneux régional, un de ceux qui vivent d’une certaine activité et pratiquent le violon à la manière d’un violon d’Ingres.

Oh, Ingres, Ingres, mais c’était un peintre, ce gars-là ! Il était encore tout jeune quand j’ai passé les Alpes avec lui quand il se rendait à Rome. Un bien beau jeune homme et un peintre qui savait peindre les femmes. Enfin, passons ! Ce que je peux en dire, c’est qu’il jouait du violon comme un violoneux, c’était sa passion cachée, le violon. Évidemment, on l’a su plus tard et on a parlé du violon d’Ingres, précisément pour désigner une passion, disons, un peu collatérale, dont on ne fait pas profession. Le photographe Man Ray, des années plus tard, a réussi à joindre en un joli tableau les deux passions de Monsieur Ingres et a proposé aux regards ravis un très sensuel Violon d’Ingres à la tête enturbannée.


Merveilleux dos, superbe personne, très décent turban, mais on s’égare, Lucien l’âne mon ami, on s’égare. Revenons à Jean le Violoneux, si tu veux bien, Lucien l’âne mon ami. À la différence des violonistes tziganes qui sont des itinérants du spectacle, Jean le Violoneux est un artisan musical amateur et strictement local. Il ne court pas le monde derrière son violon ; il vit, s’essaye à travailler, joue et meurt au pied de la colline où coule la rivière à travers les champs. C’est du cimetière local qu’il nous narre sa vie. Voilà pour notre Jean le Violoneux, incarnation paysanne de culture française du « suonatore Jones » de Fabrizio De André, incarnation paysanne de culture italienne, lui-même incarnation du Fiddler Jones, qu’évoquait Edgar Lee Masters dans sa Spoon River Anthology, publiée en 1916 à New-York ; une anthologie qui décrit post-mortem la vie de plus de 200 personnages, tirés des gens de deux petites villes de l’Illinois – Peterburg et Lewistown, que connut le poète ou dont il entendit parler.

Voyons donc ce Jean le Violoneux que tu nous as concocté et reprenons notre tâche à la durée indéfinie et tissons le linceul de ce vieux monde, que nous mettrons pour l’occasion sous la colline avec Jean le Violoneux et tous les autres cacochymes.

Heureusement !

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Dans un tourbillon de poussière,
Les autres voient la sécheresse,
Moi, il me rappelle
La jupe de Fanfan
Dans un bal d’antan.

Je sentais ma terre
Vibrer de musique,
C’était mon cœur
Et alors pourquoi la cultiver encore,
La penser meilleure.

Je l'ai vue dormir, Liberté,
Dans les champs cultivés,
Ciel et argent, un jour,
Ciel et amour, toujours,
Protégée par un fil barbelé.

Je l'ai vue se réveiller, Liberté,
Chaque fois que j'ai joué,
Pour un frou-frou de filles
Au bal, à l’hiver, à l’été,
Pour un ami ivre.

Et puis quand les gens savent,
Et les gens le savent que tu sais jouer,
Il te faut jouer
Toute ta vie sans rechigner
Et il te plaît qu’on t’écoute.


J’ai fini chez les macchabées
Avec une flûte cassée
Et un rire secret,
Et tant de pensées,
Et pas un regret.