samedi 6 février 2016

LES CONDAMNÉS À MORT

LES CONDAMNÉS À MORT


Version française – LES CONDAMNÉS À MORT – Marco Valdo M.I. – 2016
d’après la version italienne de Riccardo Venturi
d’une chanson suédoise - De dödsdömda Jan Hammarlund – 2008
Un poème de Karin Boye (1927)mis en musique et chanté par Jan Hammarlund
Karin Boye (1900-1941).
La Grande Karin Boye, autrice de Kallocain, roman distopique qui anticipa 1984 de George Orwell, écrivit cette poésie en 1927 pour Sacco et Vanzetti. Le texte nous a été envoyé directement par l’ami Jan Hammarlund, que l’a mis en musique et chanté. [RV]




Nous nous en allons sans honte,

Étincelants, audacieux et fiers.




Le 22 août 2014 s’est déroulé à l’Istituto De Martino de Sesto Fiorentino, un important événement pendant lequel a été projeté le très rare et survivant film des enterrements de Sacco et de Vanzetti (présenté par l’Université Libertario de Florence). En marge, il m’est revenu à l’esprit que, en février 2008, j’avais traduit en italien cette chanson de Jan Hammarlund tirée d’une poésie de Karin Boye. La traduction nous la fîmes en réalité ensemble, dans un bar crémerie de Via degli Alfani à Florence, en la testant et en la retestant pendant une matinée face des clients abasourdis (au bar crémerie se trouvait entre autre à deux pas de ma vieille faculté universitaire, où pendant des cours lointains de suédois, j’avais connu Karin Boye bien avant que Kallocain ne fut traduit par l’Iperborea). Jan Hammarlund, que cette même nuit, chez moi, je fis littéralement fuir car je ronfle comme une scie à ruban, la présenta dans un petit concert à CPA Firenze Sud, et ensuite l’a enregistrée et gravée en Suède. Raison pour laquelle je suis inscrit à la société des auteurs suédois, naturellement sans jamais avoir vu revenir la moindre demi couronne. Mais cela me fait plaisir et de le dire justement aujourd’hui, jour anniversaire de l’exécution de Sacco et Vanzetti. À ma manière, ce fut mon « Here’s to you » à Nicola et à Bart. [RV]


Cette fois, Lucien l’âne mon ami, la chanson correspond à son titre et raconte bien une petite partie de l’histoire de deux condamnés à tort à mort, deux personnes humaines assassinées, car il fallait faire un exemple. Ce fut un assassinat longuement préparé et couvert par la machine judiciaire. Ce crime d’un État contre des gens aux idées trop généreuses pour être tolérées fut commis car cet État d’Amérique vivait et vit encore dans la peur du rouge…

Comme les bovidés, dit Lucien l’âne en redressant le front et en poussant un éclat de rire. La peur du rouge, c’est pour les vaches.

Mais soyons précis. Ces deux êtres humains, passés à la chaise électrique, le 9 avril 1927, s’appelaient Nicolà Sacco et Bartolomeo Vanzetti. L’un était cordonnier, l’autre marchand de poisson. Ils avaient le double tort d’être des immigrés dans ce pays et des anarchistes dans leur cœur et dans leur esprit. L’affaire dont parle la chanson fit un tollé international, mais malgré l’absence de vraies preuves (car il y a eu des preuves, mais elles étaient fausses) et l’existence d’aveux (et les déclarations d’innocence des accusés) d’autres personnes qui se déclaraient coupables, cette « justice » ne voulut pas revenir sur ses erreurs. Cette affaire de Sacco et Vanzetti n’a d’ailleurs pas fini de faire couler de l’encre ; elle est racontée dans de nombreuses chansons.

Le commentateur italien (traducteur et coauteur de la chanson), notre ami Ventu, se réfère justement à une des plus célèbres de ces chansons, une chanson étazunienne, intitulée « Here’s to you ».

Maintenant, deux mots à propos de la chanson elle-même. C’est en fait un dialogue entre les deux condamnés et l’idée qu’ils développent est que leur condamnation et conséquemment, leur exécution, est le début de leur aventure – post-mortem. Elle dit ceci :
« L’un dit alors à l’autre :
Personne ne sait ce qui nous incombe,
Peut-être est-ce le début seulement
D’une aventure qui nous attend. »

et Bartolomeo Vanzetti dira textuellement au juge lors du procès en réponse à la condamnation :
« Si cette chose n’était pas arrivée, j’aurais passé toute ma vie à parler au coin des rues à des hommes méprisants. J’aurais pu mourir inconnu, ignoré : un raté. Ceci est notre carrière et notre triomphe. Jamais, dans toute notre vie, nous n’aurions pu espérer faire pour la tolérance, pour la justice, pour la compréhension mutuelle des hommes, ce que nous faisons aujourd’hui par hasard. Nos paroles, nos vies, nos souffrances ne sont rien. Mais qu’on nous prenne nos vies, vies d’un bon cordonnier et d’un pauvre vendeur de poissons, c’est cela qui est tout ! Ce dernier moment est le nôtre. Cette agonie est notre triomphe.
(If it had not been for these things, I might have lived out my life talking at street corners to scorning men. I might have died, unmarked, unknown, a failure. Now we are not a failure. This is our career and our triumph. Never in our full life could we hope to do such work for tolerance, for justice, for man’s understanding of man as now we do by accident. Our words — our lives — our pains — nothing! The taking of our lives — lives of a good shoemaker and a poor fish-peddler — all! That last moment belongs to us — that agony is our triumph.) »
(https://fr.wikipedia.org/wiki/Affaire_Sacco_et_Vanzetti)






Et en effet, il avait raison et sans doute, cette histoire serait restée une affaire locale, si le juge n’avait pas été aveuglé par la haine et avait tout simplement reconnu son erreur ou dénoncé celles de l’enquête (menée à charge…), s’il avait acquitté ceux qui devaient l’être et qu’il envoya à la mort électrique.



Mais, Lucien l’âne mon ami, c’est toujours ainsi dans la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour protéger leurs privilèges, pour maintenir leur pouvoir, pour multiplier leurs richesses, pour renforcer leur domination et pour imposer leur terreur. Cependant, cette attitude, cette haine aveugle, fille de leur cupidité, les condamne aux yeux de l’humaine nation et les ramène au niveau de la brute, au degré zéro de la conscience commune. Dans ce sens, on peut dire qu’ils se sont mis hors de l’humanité.



N’épiloguons pas plus et reprenons notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde injuste, immoral, brutal et cacochyme.






Heureusement !






Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Au grand tribunal,
Après la sentence de mort,
Les condamnés parlent
De ce qui les attend encore.

L’un dit alors à l’autre :
Personne ne sait ce qui nous incombe,
Peut-être est-ce le début seulement
D’une aventure qui nous attend.

Tes joues sont blanches,
Comme la braise ardente
Vives comme la flamme,
La mort a du temps encore.

Étincelants, audacieux et fiers
Nous nous en allons sans honte,
Étincelants, audacieux et fiers.
L’âme brille et ensuite, monte.

Dans l’espace vide et glacé
Par les vents transportés,
Là où le bois est plus cassant
Jaillissent deux rayons ardents,

Où le bois est plus cassant
Jaillissent deux rayons ardents.

vendredi 5 février 2016

DYNAMITE

DYNAMITE

Version française – DYNAMITE – Marco Valdo M.I. – 2016

Chanson suisse alémanique (Schwyzertüütsch) – DynamitMani Matter – 1973





L’avocat Hans-Peter Jan Matter, plus connu comme Mani Matter, est par la force des choses un phénomène exclusivement suisse ; bien plus, de la seule Suisse allemande. Il a été, reste et restera le plus célèbre et célébré Liedermacher (faiseur de chansons, trouvère) produit par la Confédération Helvétique, mais aussi, un « enfant » de la chanson d’auteur française et de Georges Brassens, en particulier. Les chansons de Mani Matter sont « in toto » brassensiennes, mais avec une touche suisse qui pourrait se révéler difficilement perceptible à qui ne l’est pas (Suisse), mais a été un peu initié aux choses de ce pays pas commun. Toujours assez, évidemment, pour qu’il réussisse à comprendre au moins un peu ce qui est dit dans ses chansons ; Mani Matter, Bernois jusqu’à la moelle (malgré sa mère hollandaise), écrivait et chantait exclusivement in Bärndüdsch, l’allemand alémanique bernois, un idiome absolument incompréhensible même aux locuteurs de la langue allemande standard.

Logique qu
e, malheureusement, ses chansons soient connues (et même : très connues, archiconnues) seulement en Suisse allemande ou un peu au-delà ; et c’est vraiment un péché, car ce sont des chefs-d’œuvre d’ironie sulfureuse. Comme ce « Dynamit », où dans une venteuse et froide Berne nocturne qui rappelle au moins un peu l’atmosphère du Juge et son bourreau (Der Richter und sein Henker) d’un autre grand Bernois, Friedrich Dürrenmatt, l’avocat Hans-Peter Matter affronte rien moins qu’un barbu auteur d’attentat anarchiste (l’ombre de Marco Camenisch [[3735]] plane toujours sur la vertueuse Suisse, dit Lucien l’âne) qui veut faire sauter le Parlement Fédéral. En tant que bon citoyen, et avec une ardeur toute patriotique, il réussit à faire renoncer l’auteur d’attentat à ses intentions insensées, tellement bien que ce dernier s’en retourne chez lui, presque ému, remballant sa dynamite. Sauf que, une fois rentré chez lui tout fier, c’est l’avocat Matter qui commence à avoir des doutes…

Une petite note personnelle.
À traduire cette chanson des années et des années après, à savoir après avoir un peu pratiqué le Schwyzertüütsch, j’ai eu l’étrange impression qu’on ressent lorsque quelque chose se déroule en des lieux connus. Je suis passé au moins une dizaine de fois sur la Terrasse Fédérale de Berne et sur la Place Fédérale, j’ai acheté, au marché du quartier, une chemise de bûcheron que je porte encore (à un étal où on vendait seulement des pipes, des allumettes et des chemises de montagnard, tenu par un certain M. Frankenstein, sic). Quant au « discours de Premier Août » (Le Premier Août est le Quatorze Juillet des Suisses – et inversement, dit Lucien l’âne), j’ai assisté une fois à un de ceux-ci, prononcé par le maire (de droite) de Fribourg. À l’heure actuelle, c’est le discours le plus bref et le plus incroyable qu’on ait entendu en une occasion du genre : en trente secondes, le maire a dit : « Citoyennes, citoyens, aujourd’hui, c’est jour de fête pour tous : Suisses, étrangers, immigrés, touristes. La Suisse est à tous ; et maintenant amusez-vous ! » Alors, commencèrent les bals et commencèrent à circuler de gigantesques marmites de soupe au fromage. [RV]



Une nuit, je rentre tard chez moi,
Je traverse la Terrasse Fédérale.
Un gars s’en vient vers moi
Et putain, voyez l’animal,
À l’heure où les gens cuvent leur cuite,
Vient faire sauter le Parlement à la dynamite.

Un peu effrayé, quand même, je lui dis :
Excusez-moi, mais il me semble, l’ami,
Que vous avez le désir surprenant
De faire sauter le Parlement.
Oui, dit-il, c’est bien mon envie :
Foutre en l’air la boutique, je suis pour l’Anarchie.

Qu’aurais-je, comme citoyen, pu tenter
Si ce n’est de l’en dissuader ?
Je lui parle de tous les avantages
De notre État et même davantage,
Je lui dis le Rütli, la démocratie, la liberté
Et je le supplie de laisser tomber.
L’angoisse me donne un talent d’orateur.
Autour de nous souffle un vent glacial,
Mooi, je lui tiens un discours de rhéteur
Qui rendrait patriote un cheval.
Le gars, ému de mes mots jusqu’à l’âme,
Tente vainement de retenir ses larmes.

Et c’est ainsi que j’ai sauvé l’État
Et que le gars est reparti avec sa dynamite.
Ce soir-là, en rentrant chez moi,
Je me félicite de ma conduite.
Mais chose étrange, le jour suivant,
Je me mis à douter de mon jugement.

J’aurais, à ce gars, vanté à bon droit la Suisse ?
Je me le demande encore à présent.
M’aurait-il passé son envie interdite ?
Car depuis, quand je passe devant le Parlement,
Je pense qu’il n’en a plus pour longtemps.
Car pour le faire sauter, il suffit d’un peu de dynamite.


LES FEMMES PEINTURLURÉES

LES FEMMES PEINTURLURÉES

Version française – LES FEMMES PEINTURLURÉES – Marco Valdo M.I. – 2016
Chanson italienne – Le donne pitturate – Anonyme – 1943-45

Chanson « partisane et amoureuse » répandue dans les monts du Val d’Arda, provincia de Piacenza.




Nous, nous avons nos fées
Les brunes pastourelles.


Les femmes peinturlurées
Ne sont pas nos belles
Nous, nous avons nos fées
Les brunes pastourelles.

Ô comme l’amour est charmeur
Finie la bataille
Au milieu de la broussaille
Unis à cœur à cœur.

Les mousses parmi les roches
Sont nos tapis cachés
À l’ombre des hêtres
Où il est bon de rêver.

Rêver l’Italie grande
L’Italie libérée
Rêver notre aimée
Qui attend d’une si longue attente.

On descendit dans la plaine au printemps
Avec, à la main, notre mitraillette
Effroi des fascistes,
Terreur des Allemands.


jeudi 4 février 2016

Ode à Jésus : Personne ne connaît ma joie


Ode à Jésus : Personne ne connaît ma joie

Ode à Jésus : Personne ne connaît ma joie – Marco Valdo M.I. – 2016






Personne ne connaît ce trouble en moi !
Sauf Jésus le chat.


Mon ami Lucien l’âne, je suis très content de te dédier cette petite chanson joyeuse, athée et impertinente. « Inspirée » par Jésus lui-même, elle est une ode au bonheur de vivre – même mal. Il existe d’ailleurs d’autres chansons qui se réfèrent à Jésus comme porte bonheur ; par exemple : la Jésus Java et le Jésus Tango.

Une ode à la joie, Marco Valdo M.I. mon ami, voilà une bien grande chose pour une chanson frivole, car elle m’a tout l’air d’être une parodie cette chanson-là. Une ode à la joie, rien moins que ça, comment y as-tu pensé ? Que peut-elle bien signifier ?

Laisse-moi te dire, et c’est important, Lucien l’âne mon ami, même si tu l’as compris – qu’il s’agit d’une chanson de paix, c’est-à-dire – selon toute évidence – d’une chanson contre la guerre. Mais il y a beaucoup d’autres choses à en dire. Et d’abord, son origine et la façon dont elle m’est venue à l’esprit et enfin, ce titre « beethovenien ».


J’ajouterais une question : n’y a-t-il pas là aussi une réminiscence de Jean-Sébastien Bach et sa cantate qui s’intitule : « Jésus que ma joie demeure ! », du moins en français.

Évidemment, il y a aussi de ça et plus qu’on peut le penser. J’ajoute, comme tu pourras le constater en ce qui nous concerne, que c’est même la pure vérité – je veux dire ce lien entre la joie et Jésus. Cependant, comme pour toutes les chansons qu’il m’arrive de faire, celle-ci est assurément polysémique. Donc, je reprends mon commentaire. Son origine… Comme chanson, on ne peut passer sous silence le fait qu’elle m’a été inspirée par Jésus lui-même, un être qui me donne tant de tranquille joie tant il en diffuse lui-même. Il suffit de le regarder, de s’asseoir près de lui, de le caresser doucement, de lisser son poil… Il se met à s’étirer et à ronronner. On baigne alors dans un instant de bonheur.


Ah !, dit Lucien l’âne, il s’agit de Jésus. Tu m’as fait peur je croyais que tu entendais rejoindre une secte ou l’autre. Mais s’il s’agit de Jésus, notre Jésus, me voilà rassuré. Tu as raison, il est très doux et il a une queue magnifique.


Je reviens à la chanson et à son origine qu’il faut chercher du côté de la musique spirituelle : du baroque allemand au spiritual des Noirs d’Amérique, y compris pour le texte, qui reprend la forme d’un spiritual célèbre, qui peut d’ailleurs servir de base musicale pour la chanson.


N’y aurait-il pas, Marco Valdo M.I. mon ami, quelqu’impiété à traiter ainsi de choses spirituelles ?


Je suppose que oui, mais s’il en est ainsi, c’est purement volontaire. Une bonne raison étant que de nos jours, il est de mauvais vents qui tentent de réinstaurer le délit de blasphème et par-delà, une théocratie larvée. Je te rappelle, quand même, que le blasphème consiste à moquer, insulter, ridiculiser… (par le geste, la parole, le dessin, l’écrit, le cinéma, la chanson…) quelqu’un ou quelque chose qui n’existe pas. C’est à l’évidence un délit absurde et totalitaire, qui ne tient aucun compte de la réalité.


Vous les humains, vous vivez vraiment dans un monde de fous. J’aime mieux être un âne et le rester.


Sans doute, Lucien l’âne mon ami, as-tu raison. Enfin, deux mots à propos de l’Ode à la Joie, c’est évidemment une référence à Beethoven et à Schiller, façon comme une autre d’insister pour que l’Europe se débarrasse des relents de christianisme qui la rendent si intolérante.


Il est temps, en effet, d’y mettre le holà. Mais brisons ici et reprenons notre tâche qui consiste à tisser le linceul de ce vieux monde absurde, religieux, sectaire et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Personne ne sait ce trouble en moi !
Personne ne connaît ma joie !
Personne ne connaît ce trouble en moi !
Sauf Jésus le chat.

Parfois, ça va ; parfois, ça ne va pas !
Ah oui, madame !
Parfois, je suis vraiment comme ça !
Mais oui, madame !

Même quand Jésus part au loin
Ah oui, madame !
Toujours, toujours, il revient.
Mais oui, madame !

Si Jésus part avant moi au fond du jardin
Ah oui, madame !
Je le rejoindrai un autre matin.
Mais oui, madame !

Personne ne sait ce trouble en moi !
Personne ne connaît ma joie !
Personne ne connaît ce trouble en moi !
Sauf Jésus le chat.