jeudi 29 janvier 2015

LA FILLE DE KOBANÉ

LA FILLE DE KOBANÉ

Version française – LA FILLE DE KOBANÉ – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – La ragazza di KobanêDavid Riondino – Novembre 2014


Sur une route droite avec le fusil en bandoulière.
La fille de Kobané un instant se retourne,
Et continue à marcher vers la ligne de front.





Voici, Lucien l'âne mon ami, une chanson qu'on dira d'actualité… Elle se situe dans la ville de Kobané, qui se situe là-bas aux confins de la Turquie et de la Syrie, dans une région kurde. Une ville martyr, prise dans les tourbillons des délires de religieux assassins et de nationalistes ahuris. Une bande immense de crétins, bourrés de paroles prophétiques. Bref, tout droit sortis d'Absurdie. Là aussi, la sentence de Jeanson s'applique et on a entendu jusqu'ici les Kurdes crier : « Au secours ! Les cons nous cernent ! ». Des tueurs aussi sanglants et aussi stupides que les Croisés lors de la prise de Jérusalem en 1099. J'ai dit d'actualité, car après des mois de résistance, les Kurdes viennent de chasser ces imbéciles et commencent à dégager la ville, du moins ce qu'il en reste, car tout semble détruit, de l'encerclement. Ils desserrent l'étau et repoussent les agresseurs.


Laisse-moi te dire, Marco Valdo M.I. mon ami, le destin incroyable de cette petite ville. J'avais connu Kobané à ses débuts, il y a cent ans, quand elle n'était qu'une agglomération naissante que bâtissaient les réfugiés arméniens. C'était déjà une histoire terrible que celle de ces gens fuyant le génocide que leur faisaient subir les Turcs. C'était en 1915. Depuis, les Arméniens sont presque tous repartis vers d'autres cieux et c'est aux Kurdes d'assumer le destin effroyable de cette ville.


Effroyable destinée, c'est bien le mot. Kobané est libérée, mais que reste-t-il ? Tout est à refaire. Cependant, pour en revenir à la chanson, elle évoque une fille qui hante l'histoire du siège de Kobané et qui participe à la défense et à la reconquête, les armes à la main. Et il est bon que ce soit une femme, bon et symbolique ; car ce sont aussi des femmes qui composent l'armée populaire de résistance aux cinglés prophétiques et dès lors, ce sont des femmes et des jeunes filles qui leur ont infligé cette formidable défaite.


Oui, Marco Valdo M.I., mon ami, c'est sans doute le fait le plus important que raconte cette chanson. Les femmes kurdes n'ont cure des injonctions prophétiques et n'admettront jamais d'être traitées en esclaves par des hommes atteints de démence furieuse. Elles sont fortes et courageuses car elles ont à défendre leur propre vie, certes, mais surtout celle de leurs enfants, de leurs proches, de leurs amis, des gens avec lesquels elles bâtissent l'avenir au quotidien. Des gens avec qui elles construisent la vie. Elles ont porté la résistance (« Ora e sempre : resistenza!) comme le firent ici d'autres femmes en d'autres temps.


Et puis, ces femmes kurdes et leurs hommes sont confrontés à un État profondément raciste, une sorte de national-islamisme oriental proche dans sa manière d'être et d'agir du national-socialisme tel qu'on l'a connu ici, lors de sa montée triomphale et de son expansion catastrophique. Il y a là un embryon d'État – qu'ils ont appelé Califat, une bande de truands qui se prennent pour un État, une baudruche étatique qui gonfle, qui gonfle… Elle en était à sa montée triomphale… Rien ne l'arrêtait… Et voilà, patatras... Les femmes de Kobané viennent de le faire...


Et nous, nous, Marco Valdo M.I. mon ami, nous sommes ici. Il nous revient de dire les choses et de tisser ainsi le linceul de ce vieux monde mortifère, insensé, religieux, prophétique, assassin et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



De la colline, les Turcs observent la bataille.
Un groupe de miliciens lève le drapeau noir.
Le président déclare que la ville est perdue,
Mais les résistants arrachent l'étendard.

De la colline, les Turcs observent la bataille.
Les victimes de la furie résistent aux égorgeurs
Du passé surgissent des fantômes d'autres villes :
Sarajevo, Varsovie, Stalingrad.

De la colline, les étoiles observent la bataille.
Un groupe de partisans arrache le drapeau noir.
Le jour après, les nazis veulent la relever encore.
Les éclairs des alliés les foudroient du ciel.

De la colline, la presse photographie la bataille.
Le journaliste raconte le couteau sur la gorge
Que sous le signe du califat, Dieu l'éclaire
Tragédie de la peur d'une autre nature.

De la colline, les filles observent la bataille.
Les mères aux yeux verts contre les marchands d'esclaves.
La fureur des miliciens, l'excitation de la canaille
Quand ils violent les sans défense, pendant les ratissages.

De la colline, les anges observent la bataille.
Les diables possèdent les âmes des soldats.
Les images de terreur accompagnent les litanies
Où les démons jurent sur le saint nom de Dieu.

De la colline, les femmes observent les mercenaires,
La lie de l'Occident, la vocation au pillage
Et tout l'imaginaire de tristes banlieues,
Entre cinéma d'horreur et basse pornographie.

Et le vent de la colline te salue et t'accompagne
Sur une route droite avec le fusil en bandoulière.
La fille de Kobané un instant se retourne,
Et continue à marcher vers la ligne de front.

Les feux de la colline t'accompagnent à la guerre
Contre les marchands d'esclaves et de diables de l'enfer,
La canaille nazie et l'indifférence de l'Occident
Les vampires cachés dans les gouvernements.

La fille de Kobané va sur la ligne de front.
Elle nous regarde un instant et marche toute seule.
La liberté vient en faisant front.
Ce n'est plus seulement une parole.


mercredi 28 janvier 2015

LAMENTATION POUR LA MORT DE TURIDDU CARNEVALI



LAMENTATION POUR LA MORT DE TURIDDU CARNEVALI

Version française – LAMENTATION POUR LA MORT DE TURIDDU CARNEVALI – Marco Valdo M.I. – 2015
d'après la version italienne d'une
Chanson sicilienne – Lamentu pi la morti di Turiddu CarnevaliCiccio Busacca

Poème d'Ignazio Buttitta
Musi
que de Nonò Salamone
Interpr
étation de Ciccio Busacca 

En guise d'introduction, voici l'introduction d'une autre chanson en langues française et italienne - intitulée Salvamort - qui raconte, elle aussi, cet assassinat :






Salvatore Carnevale [1923-1955].
Salvatore Carnevale [1923-1955].
Cette chanson relate la mort – l’assassinat d’un militant syndicaliste paysan de Sicile par la mafia, le 16 mai 1955 à Sciara.
La mère de Salvatore, Francesca Serio, a été la première femme dans l’histoire de l'Italie à porter la dénonciation d’un crime mafieux devant un tribunal public.
Le procès,qui en découla est lui aussi emblématique.
D'abord, les hommes de main, puis les carabiniers vinrent tenter de contraindre Francesca, cette femme seule à qui on venait de tuer son fils, à se taire, à passer sous silence ce meurtre.
Elle refusa, elle réclama justice pour Salvatore assassiné.
Prévu à Palerme, le procès fut renvoyé sur le continent. Depuis, c'est devenu une habitude.
Elle persista dans son obstinée revendication de justice.
Le procès eut lieu. Les avocats des parties ne sont pas des inconnus.

Pour porter la voix de la justice, la voix de Salvatore assassiné, il y avait Sandro Pertini.
Pour défendre les assassins, il y avait Giovanni Leone.
Tous deux furent des emblèmes des deux Italies, tous deux furent par la suite et successivement Présidents de la République.
Leone, issu de la Démocratie Chrétienne, dut démissionner de son mandat de Président pour corruption.
Son successeur, Sandro Pertini fut un Président respectable, respecté et d'une haute tenue morale.
Les deux Italies qui s'affrontent encore toujours.

Encore aujourd'hui, les femmes de Sicile qui – comme Laetizia Battaglia – affrontent la mafia, se regroupent pour combattre « cosa loro », pour crever les yeux de la pieuvre, se réclament de cette mère courage.
Carlo Levi l’a soutenue et a raconté cette histoire dans son livre « Le parole sono pietre » - « Les paroles sont des pierres ».
C’est un texte central dans l’œuvre de Carlo Levi.

Francesca Serio avec Carlo Levi
Francesca Serio avec Carlo Levi

C'est encore une de ces canzones en deux langues et dont l'auteur espère qu'elles pourront être chantées dans les deux langues le plus souvent possible. Rien n'empêche évidemment de ne chanter qu'en français ou qu'en italien.

Pour rappel, l’ensemble des chansons lévianes veulent montrer le caractère poétique de l’écriture et de la pensée de Carlo Levi et ont vocation à être mises en musique et en scène et chantées.

Pour les amis de langue française, voici une brève biographie de Salvatore Carnevale :

Salvatore "Turi" Carnevale (Galatti Mamertino 23 septembre 1923 – Sciara, 16 mai 1955) - syndicaliste italien.
Ouvrier agricole et syndicaliste socialiste de Sciara (PA) de 32 ans, il fut assassiné le 16 mai 1955 à l'aube tandis qu'il se rendait à son travail dans une carrière de pierres appartenant à l'entreprise Lambertini.
Les tueurs l'assassinèrent sur le chemin muletier des « Cozze secche ».
Carnevale avait donné beaucoup de fil à retordre aux propriétaires terriens pour défendre les droits des travailleurs agricoles.
En 1951, il avait fondé la section socialiste de Sciara et il avait organisé la Camera del Lavoro.
En 1952, il avait revendiqué le partage des produits de la terre pour les paysans et il avait organisé avec les paysans l'occupation symbolique des terres de Giardinaccio, appartenant à la princesse Notarbartolo. Il fut arrêté et sorti de prison, il se réfugia en Toscane pour deux ans, où il découvrit une culture des droits des travailleurs plus forte et plus radicale.
En août 1954, il rentre en Sicile, où il transpose dans les luttes paysannes son expérience acquise dans le Nord.
Trois jours avant d'être assassiné, il avait obtenu pour ses camarades le paiement des salaires en retard et le respect de la journée de 8 heures.
Ont été accusés de son assassinat : Giorgio Panzeca, Antonio Mangiafredda et Luigi Tardibuono, l'intendant de la princesse Notarbartolo.
En première instance, les accusés furent condamnés à la prison à vie. En appel et en Cassation, défendus par Giovanni Leone, les trois accusés furent acquittés.




Voici venir Cicciu Busacca
Pour vous faire entendre l'histoire
De Turiddu Carnivali
Le socialiste mort à Sciara
Assassiné par la mafia.
Pour Turiddu Carnivali
Pleure sa mère
Et pleurent tous les pauvres de la Sicile
Car Turiddu Carnivali
Mourut assassiné
En défendant le pain des pauvres
Et maintenant
Écoutez
Car il y a à apprendre
Dans l'histoire
De Turiddu Carnivali,
Son histoire vous dit :

C'était un ange et il n'avait pas d'ailes
Ce n'était pas un saint et il fit des miracles
Il monta au ciel sans cordes et escalier
Et sans parachute, il en descendit ;
Son capital était l'amour,
Et il partageait cette richesse avec tous :
Turiddu Carnevale, il était né
Comme le Christ, il est mort assassiné.

Petit, il ne connut pas son père
Il grandit près de sa malheureuse mère
Compagne de douleur et de peines,
De pain noir et de dure sueur ;
Le Christ du ciel le bénit, il lui dit :
« Toi, mon fils, tu mourras assassiné ;
Les maîtres de Sciara, ces damnés,
Tuent tout qui veut la liberté ».
Sciara
Pour qui ne le sait pas
C'est un petit pays
De la province de Palerme

Aujourd'hui encore
Règne et commande la mafia
Donc

Turiddu
Turiddu avait ses jours comptés,
Mais rencontrant la mort, il en rit,
Car il voyait les frères condamnés
Sous les pieds de la tyrannie,
Les chairs par le travail broyées
Sur le billot torturées,
Et il ne pouvait supporter l'abus
Ni du baron, ni du mafieux.

Turiddu
Il rassembla les pauvres avec tant d'amour,
Les couche-à-terre, les faces à trident,
Les mange-peu au souffle court :
Le tribunal des pénitents ;
Et il fit loi de cette chair et ce cœur
Et arme pour combattre les puissants
De ce pays désolé et sombre
Où l'histoire avait trouvé un mur.

Il dit au journalier : « Tu es nu
Et la terre est vêtue en grande pompe. 
Tu la pioches et tu sues comme un mulet
Et tu es plat comme une lasagne ;
Vienne la récolte et à coup sûr,
Le patron accapare le produit
Etoi qui chaque jour travaille la terre,
Tu tends les mains et ramasses les pleurs.

Aies courage, tu ne dois pas trembler,
Viendra le jour où descend le Messie,
Le socialisme avec son manteau ailé
Qui porte paix, pain et poésie ;
Viens si tu le veux, si tu es décidé,
Si tu es ennemi de la tyrannie,
Si tu embrasses cette foi et cette école
Qui donne l'amour et console les hommes.

Oui,
Par sa parole le socialisme 
Prend les hommes à terre et les élève
Ecoule comme l'eau de la source
Et où elle passe, elle rafraîchit et assainit
Elle dit que la chair n'est pas de cuir
Ni même farine à pétrir :
Tous égaux, pour tous du travail 
Tu manges le pain qui sue et travaille».

Il dit au journalier : « Vous dormez dans les grottes,
Dans les tanières et dans les étables,
Vous êtes comme les rats des égouts.
Vous vous rassasiez de haricots et de trognons ;
Octobre vous laisse des lèvres sèches
Juin avec les dettes et les cals
De l’olivier, vous avez les brindilles
Des épis, le chaume et la paille ».

Il dit : « La terre est à qui la travaille,
Prenez les drapeaux et les houes !  » :
Et avant que sorte l'aube
ils firent des cuvettes et creusèrent des fossés :
la terre sembla une table dressée,
Vivante, de chair comme une personne ;
Et sous le rouge de ces drapeaux
Parut un géant chaque journalier.

Les carabiniers arrivèrent en courant
Avec les menottes et les fusils à la main
Turiddu cria: « Arrière maintenant!
Il n'y a ici ni voleurs ni assassins,
Ce sont les journaliers exploités, chiens,
Qui dans les veines n'ont plus de sang :
Si vous cherchez des voleurs et des brigands
Vous les trouverez dans les palais, avec les amants ».

Le maréchal fit un pas en avant,
Il dit : « La loi ne permet pas cela ».
Turiddu lui répondit fièrement :
« Celle-là est la loi des puissants,
Mais il est une loi qui ne se trompe pas et pense
Et dit : pain pour les ventres vides,
Habits pour ceux qui sont nus, eau aux assoiffés
Et à qui travaille honneur et liberté ».
Exact disait Turiddu Carnivali
même dans la Bible
Sont écrites ces paoles :
« Habits aux nus ! Eau aux assoiféx !
À qui travaille honneur et liberté ! »
Mais la mafia que pense-t-elle ?
La mafia pensait à coups de fusil ;
Cette loi ne plaisait pas aux patrons,
Ils étaient comme chiens enragés
Les dents enfoncées dans les jarrets.
Pauvres journaliers malchanceux
Avec ceux-là sur le dos qui vous mordent!
Turiddu connaissait ces bêtes
Et il était vigilant quand il voyait des haies.

Il rentra un soir sans ailes
Le regard et la pensée dans le vague :
« Mange, mon fils, cœur loyal… » ;
Plus elle le regarde, plus elle le voit sombre :
« Fils, ce travail te fait mal »,
De la main, il s'appuyait au mur.
« Mère », dit Turiddu et il la regarda :
« Je me sens bien ». Et la tête se pencha.

Ce fut la dernière fois
Que Turiddu fut menacé par la mafia
Je dis la dernière fois
Parce que
Ils l'avaient menacé des centaines de fois
Tant de fois peut-être
Ils avaient essayé de le séduire
En lui offrant de l'argent
« Turiddu, fais attention
Tu fais fausse route
Tu es contre les patrons
Et tu sais
Qui se met contre les maîtres
Peut connaître une laide fin
D'un jour à l'autre
Il peut t'arriver
Un malheur »
Turi à ces menaces
Répondait toujours
De la même façon :
« Je suis prêt à mourir
Pour les paysans
Je suis aussi un paysan
J'ai eu la chance
De lire des livres
Et je sais ce que ce vous devez aux paysans :
Ce qui leur revient
Et vous patrons, vous devez leur donner ».
« Turiddu
Fais attention à ce que tu fais
On t'a averti tant de fois
Fais attention »
Turiddu, ce soir-là
Était rentré chez lui
Avec cette menace
Encore gravée dans son cerveau
Et dès qu'il entra
Sa mère lui servit la soupe prête
Comme tous les soirs
Dès qu'elle le voit arriver
Elle est contente
« Turiddu
Tu es rentré
Mon fils
La soupe est prête
Mange ».
Mais Turi
Ce soir
N'avait pas faim
« Maman
Laisse...
Ce soir
J'ai tant de choses
À penser
Je n'ai pas faim »
La mère a compris
Qu'ils
Avaient menacé Turiddu
Encore une fois.

« Fils, tu as été menacé ;
Je suis ta mère, ne pas avoir de secrets ! »
« Mère, mon jour est arrivé » ; et soupirant
« Christ fut tué et il était innocent ! »
« Fils, mon cœur s'est arrêté :
Tu y a mis trois épées affûtées ! »
Gens qui êtes ici, criez fort :
La mère voit en croix son fils mort.

Cette fois
les mafieux
Ont tenu leur promesse
Le lendemain matin
Alors que Turiddu allait travailler
À la carrière
Sur le sentier
Ils lui ont tiré deux coups de lupara
En plein visage
Pour le défigurer
On n'oubliera jamais ce matin :
Du seize mai
Mil neuf cent cinquante cinq.

Seize mai. L'aube au ciel brille,
Et là-haut, le château domine Sciara
Face à la mer resplendissante
Comme un autel sur d'un cercueil ;
Entre mer et château ce matin
On voit une croix dans l'air clair
Sous la croix, un mort, et avec les oiseaux
Tel un déluge, le pleur des pauvres.

Et comment pourra-t-on jamais oublier
Ce seize mai à Sciara ?
Une heure après que Turi ait quitté la maison
Sa mère entend frapper à la porte
Furieusement
(Sa mère était encore au lit)
C'était l'aube
« Francesca !
Madame Francesca !
Madame Francesca, ouvrez !
Ouvrez, il y a eu un malheur !
Ils ont assassiné Turiddu
Ils ont assassiné votre fils Turiddu
Ils lui ont tiré deux coups de lupara dans la figure
Ils l'ont défiguré
Ils l'ont assassiné
Turiddu,
Ils l'ont assassiné ! »
Le dire ainsi
C'est facile
Mais vous pensez
Pour cette pauvre mère
Qui avait ce seul fils
Comme elle s'habille en vitesse et en fureur
Et commence à courir
Par toutes les rues du village
En criant
En appelant les pauvres à la suivre
Pour aller pleurer
Sur le cadavre de son fils.

Elle criait : « Fils ! » par les rues et des ruelles
La mère angoissée qui courait
Vers le mort en tourbillons tempétueux
Monceaux de sarments qui brûlait
Dans le four avec le vent aux trousses :
« 
Courez tous pleurer avec moi !
Pauvres, sort
ez de vos tanières,
Il est mort assassiné pour votre pain ! ».

Ils sont arrivés
Les pauvres
Où se trouvait le cadavre de Turiddu
Mais
personne ne pouvait passer
Personne ne pouvait regarder Turiddu
pour la dernière fois
Turiddu
Il était entouré de carabiniers
La mère
S'agenouille face aux carabiniers

« Carabinier, si vous êtes un homme…
Ne me touchez pas, partez d'ici,
Ne voyez-vous pas que mes mains sont des torches
Je m'enflamme comme poussière dans le feu ;
C'est mon fils, garez-vous,
Laissez mon pleur et ma douleur s'épandre,
Laisser la colombe blanche s'envoler
Qu'il tient dans sa poitrine du côté gauche.

Carabinier, si tu es un homme
Ne vois-tu pas qu'il perd son sang fin
Laisse-moi approcher que je soulève
Cette pierre qu'il tient comme coussin,
Que sous son visage, je lui mette les mains
Sur sa poitrine, je pose mon cœur
Qu'avec mon pleur, je soigne ses blessures
Avant qu'il fasse jour demain matin.

Qu'avant qu'il fasse jour je trouve l'assassin
Eque j'arrache son coeur avec mes mains
Je le portau prêtre :
Et je dis : sonnez les cloches, sacristain !
Mon fils avait le sang d'or fin
Et celui-làpour sang a la pisse de marécage
Appelez-le un tigre pour qu'on le piège.
Je creuse sa fosse avec mes mains !
Fils, que dis-je, je perds la tête ;
Oh, s'il n'y avait ma foi !
Ce socialisme qui ouvre les bras
Et qui me donne espoir et courage ;
Tu me l'enseignas et tu me tenais entre tes bras
Et sur tes mains, je te pleurais
Tu m'essuyas avec ton mouchoir,
Je me sentais mourir d'amour.

Tu me parlais comme un confesseur
Je te parlais comme une pénitente
Maintenant défaite par tant de douleur
Je donne ma voix à ces commandements :
Je veux mourir de ton amour
Je veux mourir avec ces sentiments.
Fils, je t'ai volé ta bannière :
Je suis ta mère et camarade sincère ! »

SOIXANTE SACS DE CHARBON

SOIXANTE SACS DE CHARBON


Version française – SOIXANTE SACS DE CHARBON – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Sessanta sacchi di carbone – Giacomo Lariccia2014

Tête de mineur
Peinture en public par Charles Szymkowicz
Bois du Cazier – 1 mars 2009









Survivre n'était pas chose facile.
Par une aimable concession, nous autres garçons
Dans l'Europe épuisée par la guerre
On nous a échangés contre des sacs de charbon.

Signé en juin 1946, le Pacte
Sur cette feuille rouge semblait un poème
Mots faux et froids comme des lames
Une mutuelle courtoisie, un échange.

Combien vaut un homme est difficile à estimer.
À ce moment, c'était clair comme le jour :
Un homme vaut soixante sacs de charbon.

La volonté peut tout faire faire;
La faim peut encore davantage.
Sur le train, on monta à mille à Milan à la gare
Comme des bestiaux en route pour l'abattoir.
D'Italie, cinquante mille mineurs
Avec la peur et leur chapeau entre les mains
L'accueil n'était pas des meilleurs
« Entrée interdite aux chiens et aux Italiens »

Combien vaut un homme est difficile à estimer.
À ce moment, c'était clair comme le jour :
Un homme vaut soixante sacs de charbon.

Des baraques de tôle de la guerre
Froides l'hiver, torrides l'été,
Le matin dans le noir, on descendait
À mille mètres sous la terre.

Le blanc de la neige dans les rues,
Le lait et le beurre comme seuls remèdes
Comme si le noir dans nos poumons encré
Était une couleur qu'on peut effacer.

Combien vaut un homme est difficile à estimer.
À ce moment, c'était clair comme le jour :
Un homme vaut soixante sacs de charbon.

lundi 26 janvier 2015

L'ARMÉE MUETTE


L'ARMÉE MUETTE




Version française – L'ARMÉE MUETTE – Marco Valdo M.I. – 2015
Chanson italienne – Esercito silente – Carmen Consoli2015

de "L'abitudine di tornare" (2015)




Funérailles de Giovanni Falcone




Palerme : guerres et faidas de mafia, l'état absent qui paraît seulement aux enterrements, la loi du silence, la lutte de Peppino Impastato, le massacre de la construction de l'aéroport de Punta Raisi, aujourd'hui dédié à Falcone et Borsellino.


Ô, Marco Valdo M.I. mon ami, toi qui m'avais conté l'histoire de Salvatore Carnevale, dit Turi, celle de Rita Atria [[37309]] et celle de Peppino Impastato [[6391]] et ses Cent pas [[4266]] et de plein d'autres encore, comme ce Néron échappé de la paléohistoire [[7890]]… te voilà revenu une fois encore en Sicile et une fois encore, tu racontes cette même histoire de cette île rongée par cette gangrène mafieuse…


Et finalement pire que tu l'imagines, car cette île transmet sa peste aux autres parties du monde. Bien sûr, la canzone de Carmen Consoli parle de l'île et de ces bandes de demeurés morticoles, qui entretiennent un rapport lointain avec la civilité et l'urbanité, mais elle parle surtout de Palerme, cette ville elle aussi malade de la peste, cette ville où se concentre le mal. Quand je dis elle, je dis la chanson, mais aussi la chanteuse. Une fille de cet étrange pays, une femme de talent et de courage. De ce courage qu'ont eu tous ceux qui s'en sont pris à la pieuvre et à ses tentacules. Ce courage aussi de dire ses vérités à la face d'une ville taiseuse, silencieuse face aux exactions, face aux tueurs, face aux menaces, face aux chantages, face aux maîtres-chanteurs, face aux petites frappes et aux grandes gueules, face à cette armée muette qui se terre et vit de complicité avec l’innommable. Une armée lâche, ralliée à la sournoiserie et aux mesquineries de l'avidité. En fait, vois-tu Lucien l'âne mon ami, si l'on replace cette histoire de mafia dans le cadre de la Guerre de Cent Mille Ans que les riches font aux pauvres pour maintenir leur domination, pour étendre leur pouvoir, pour accroître leurs richesses, pour exploiter encore et toujours plus les êtres humains et tout ce qui les entoure, donc si on les remet à leur place, on comprend très bien qu'ils ne sont finalement qu'une sorte de milice à la solde des riches et rien d'autre. Certes, je te l'accorde, ils en tirent eux-mêmes profit, comme le font tous ceux qui se nourrissent au détriment des autres. En fait, ce sont des parasites…


Et encore, c'est gentil. Car si on les compare aux termites, on constate que les termites mangent le bois mort et ont ainsi un rôle extrêmement positif, tandis que ceux-là vivent de la substance vivante. Alors, face à ces morticulteurs, tissons le linceul de ce vieux monde compromis, comploteur, gangrené, parasité et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Comment peut-on croire que cette ville
Baignée par le soleil et la mer pourra oublier
Ses anciennes rancunes et ses blessures ouvertes
Ses faidas historiques, le chagrin des mères qui jamais plus n'embrasseront leur enfant
L'État très désolé qui dépose une couronne tricolore marquée « absent
Mais derrière les persiennes, les vieux et les enfants observent

Le cortège long et ému, Général, c'était là votre armée.

Dieu sait si le bon Dieu connaît cet enfer
S'il y a un plan pour le racheter
Paix et espérance non !, elles ne vivent pas de ce côté
C'est un immense désert
Dieu sait si le bon Dieu pardonnera le silence

Comment peut-on croire que cette ville
Baignée par le soleil et la mer saura oublier
Les offenses gratuites, les agonies souffertes
Les luttes historiques de celui qui défia le milieu à coups de musique et de poésie
Les regards stupéfaits des gens qui n'ont jamais rien vu, ni rien entendu
Les avions volent et les sillages comme des trames s'enlacent
Cet aéroport : un massacre qui maintenant porte un nom respectable.

Dieu sait si le bon Dieu connaît cet enfer,
S'il a un plan pour le racheter.
Paix et espérance non !, elles ne vivent pas de ce côté
C'est un immense désert
Dieu sait si le bon Dieu pardonnera le silence
Dieu sait si le bon Dieu pardonnera le silence
Dieu sait si le bon Dieu pardonnera Palerme
Chuuuttt !