dimanche 13 avril 2014

LES ÉTAGÈRES DE LIVRES

LES ÉTAGÈRES DE LIVRES

Version française – LES ÉTAGÈRES DE LIVRES – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande – Der Bücherkarren – Hellmuth Krüger – 1931
Texte de Hellmuth Kruger (1890-1955), écrivain allemand, acteur et comique très actif dans le cabaret berlinois des années dorées de Weimar. 
http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=46973





Walter Benjamin réfugié  à la Bibliothèque de France
1933








Dans cette chanson – pour ce que j'ai pu comprendre - Hellmuth Kruger énonce ironiquement ses doutes sur le nazisme désormais envahissant et il préfigure presque prophétiquement ce qui se passera peu après (et qui en partie déjà se passait), les campagnes de « nettoyage » contre des citoyens et les intellectuels juifs (est cité, par exemple, Emil Ludwig, écrivain et journaliste connu qui en 1932 sera forcé de fuir d'abord en Suisse et ensuite aux USA) et les Bücherverbrennungen, les autodafés ou les bûchers de livres des auteurs interdits qui inaugurèrent tristement la venue au pouvoir de Hitler en 1933.


*


Ah, Lucien l'âne mon ami, tu me vois tout contrit, car cette fois-ci aussi, même si je crois bien avoir tout compris, il me reste une petite appréhension, que je vais tenter de combler ici maintenant.

Allons, allons, Marco Valdo M.I., mon ami, ne te laisse pas aller à l'amertume... Qu'est-ce donc qui te chagrine ainsi ?


N'exagérons pas. Je ne suis pas tombé dans une mer amère, je suis simplement un peu inquiet pour ceux qui comme toi – et comme moi tout à l'heure, je veux dire avant que je ne fasse cette version, au premier abord, en quelque sorte – sont perdus face à cette chanson sans doute remarquable, mais dont les allusions échappent la plupart du temps. Bref, s'il m'a fallu bien des réflexions et des recherches pour éclairer ma lanterne ( et il faut – c'est un postulat sur lequel je dois bien m'appuyer – il faut donc que je me persuade de ne m'être pas (trop) trompé ; il va de soi que j'accepte par avance toute remarque ou correction), je n'ai pu rendre – et à mon sens la chose est proprement impossible – immédiatement compréhensible les événements et les personnages de l'époque. C'est à dire : le Berlin de 1931. Ce qui me chagrine, vois-tu, Lucien l'âne mon ami, c'est que je vais devoir faire ce que j'évite autant que possible : une explication de texte. Il est d'ailleurs possible que pour bien des gens, tout ce que je dirai est du connu et qu'ils auront un peu l'impression que je les prends pour des ânes... Mais enfin, on dira que je le fais pour toi, voilà tout. Lira qui voudra.


Soit... Vas-y, éclaire l'âne avec autre chose qu'un autodafé...


Donc, il y a un personnage – sans doute, un bibliothécaire résistant clandestin – qui émet une série de réflexions à propos de la montée d'Adolf Hitler et ses nazis vers le pouvoir et des conséquences qui vont sans doute en découler. Primo, il commence par évoquer les écrivains et les livres et – je te rappelle que nous sommes en 1931 – il imagine, subodore les autodafés, comme une dérivée logique du nazisme... Ces autodafés auront lieu en 1933 et ils seront menés par des étudiants, des professeurs, des bibliothécaires et les inévitables chemises de couleur uniforme.
( http://de.wikipedia.org/wiki/B%C3%BCcherverbrennung_1933_in_Deutschland?oldid=94392411
http://fr.wikipedia.org/wiki/Autodaf%C3%A9s_de_1933_en_Allemagne
http://it.wikipedia.org/wiki/B%C3%BCcherverbrennungen )


C'est à peine imaginable une telle déchéance de tout un pan de la société, dit Lucien l'âne en pointant ses oreilles vers l'infini.


Remarque..., Lucien l'âne mon ami...


C'est le cas de le dire..., dit Lucien l'âne en raclant le sol de son petit sabot plus noir qu'une botte cirée de SS.


Oui, oui, certes, Remarque... C'est le cas de le dire. En effet, Erich Maria Remarque (voir notamment : Boue, bombe, bruit et brouillard [[37711]], sqq) était parmi les ostracisés et en effet, on brûlait ses livres. Erich Kästner, quant à lui, était présent sur la place de Berlin où se déroulait cette sinistre comédie dérisoire et il assista au brûlage de ses livres... à la suite de quoi, raconte-t-il, il se sentit comme « un mort-vivant ». Mais enfin, je continue cette explication : je voulais te faire remarquer le strict parallèle entre « le camion poubelle arrive » et « le Troisième Reich arrive... »... Peut-être n'est-ce pas exactement ainsi dans le texte allemand, mais c'en est l'esprit... À coup sûr.

Et puis, il y a les écrivains cités : par exemple, Felix Dahn :
« Felix Dahn conquiert un public, la lecture passe à droite. »
qui est un des inventeurs du national patriotisme ethnicoïde, qui sous-tend le rêve d'Otto, c'est-à-dire la Grande Allemagne et ses reichs successifs.


Celle qui phagocyte toute l'Europe aujourd'hui ?, demande Lucien l'âne.


Sans doute, sans doute... Et pour en revenir à Felix Dahn, je ne sais si la chose est formellement exacte, mais je trouve que les grandes barbes sur les poitrines correspondent assez à ce personnage à voir son portrait et je pense que la forêt de Teutobourg semble y faire allusion aussi, vu que Dahn avait écrit une « Bataille de Teutobourg »... (http://fr.wikipedia.org/wiki/Felix_Dahn). Dahn fut aussi l'initiateur du Monument, dont j'avais fait une chanson précédemment. (LE MONUMENT - http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=37697 [[37697]] )
Pour le pouvoir à la Porte de Brandebourg, je te renvoie à la chanson Le Maître et Martha ( http://www.antiwarsongs.org/canzone.php?lang=it&id=38296 )[[38296]]
Pour le Kadeko (http://www.cabaret-berlin.com/?p=87 ), s'installer à Teutobourg était évidemment une absurdité..., mais c'était un lieu « germanique ».

L'autre écrivain directement cité est Emil Ludwig et avec lui, c'est une histoire bien différente : l'histoire vue et revue par un pacifiste audacieux et lucide – voir notamment son essai « 1914 », qu'il publia en 1928.

Il me reste à te donner deux trois indications encore :
d'abord ceci :
« Fera-t-il de Berlin un faubourg de Munich ? »... qui évoque nettement le coup d'État manqué de Munich en 1923 et alerte sur une éventuelle réédition à Berlin... De fait, elle se fera un peu plus tard, mais mieux préparée.

Et puis :
« Le journal devra-t-il s'écrire en gothique ? »
Le journal (en fait, le Berliner Tageblatt) était imprimé « normalement » en caractères « latins » – comme ceux qu'on utilise ici ; mais les nazis appréciaient assez les caractères « gothiques » (alias la Fracture) ; à leurs yeux, sans doute plus ethniques ou plus teutoniques.

Ensuite, le plus difficile à expliquer est celui-ci :
La traduction littérale de l'allemand donne à peu près ceci, comme sens :
Le Kreuzberg restera-t-il sans « crochets » ou la croix restera-t-elle « non-gammée »... ? J'en ai ait :
« Le Kreuzberg en Swastikaberg sera-t-il changé ? ».
Crois-moi, c'est un peu tordu, mais à mon sens, ça tient. Le Kreuzberg est un quartier populaire de Berlin , un quartier ouvrier de tradition communiste ou socialiste... Laissons de côté le suffixe « berg » - colline, montagne... Il nous reste : Kreuz : la croix et Swastika : la croix gammée. Traduction : le quartier du Kreuzberg va-t-il devenir le Swastikaberg, c'est-à-dire le quartier de la Swastika (sous contrôle nazi)... Et l'enjeu était bien celui-là et l'enjeu était d'importance... La fin de la résistance du Kreuzberg était le triomphe des nazis... On connaît la suite.

Et puis encore,
"Max Reinhardt devra-t-il s'appeler Max Goldmann, maintenant ?"
Il s'agit là du grand dramaturge berlinois Max Reinhardt, d'origine autrichienne et considéré comme Juif, dont le nom à l'état-civil était effectivement Max Goldmann. Il dut bientôt s'exiler aux États-Unis...

Enfin, la chanson se termine sur une invocation (et même, le souhait) de la mort d'Adolf se tuant de sa propre flèche... Et c'est bien ce qui arrivera...


Voilà, dit Lucien l'âne en dressant la tête, maintenant, je suis paré et je peux autant que toi m'y retrouver. Enfin, cette chanson démontre à l'envi le courage et la pénétration des auteurs de chansons, des poètes, des chansonniers qui ont souvent été parmi les premiers à sonner le tocsin et à affronter publiquement la « bête immonde » et ce sont les mêmes trublions qui aujourd'hui continuent à dénoncer ce vieux monde dont comme nous, ils tissent le linceul... Un monde autodestructeur, suicidaire, inconscient et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane






Je renouvelle mes étagères, peu à peu je m'adapte.
Felix Dahn conquiert un public, la lecture passe à droite.
J'écarte Emil Ludwig qui jodèle maintenant à l'extérieur,
Nous sommes remodelés; le camion poubelle arrive.
Comme je le dis aussi à mes lecteurs :
Maintenant, le Troisième Reich arrive !

Si je savais, ce que l'Adolf nous prépare,
N'a-t-il pas le pouvoir à la porte de Brandebourg déjà ?
Devrons-nous tous porter des chemises brunes ?
« Nebbich » ou « Juif », ne pourra-t-on plus dire ces mots-là ?
Une grande barbe couvrira-t-elle nos poitrines héroïques ?
Tendrons-nous pour saluer un bras mécanique?
Crierons-nous pour l'Adolf : « Heil Hitler!» ? !
Ou bien aussi le contraire ?

Bientôt, il n'y aura plus de Mollen Bier, seulement de l'hydromel à boire,
Et chez Kempinski, on aura le jambon d'ours au lieu de pain.
Chez Hermann Haller, au lieu des girls, on aura des Walkyries tous les soirs
Le Kadeko fera son cabaret dans la forêt de Teutobourg, dès demain.
Ai-je correctement prévu tout cela ?
Je ne sais pas déjà ce que l'Adolf inventera !

Si je savais ce que l'Adolf va nous réserver...
Fera-t-il de Berlin un faubourg de Munich ?
Le journal devra-t-il s'écrire en gothique ?
Le Kreuzberg en Swastikaberg sera-t-il changé ?
Max Reinhardt devra-t-il s'appeler Max Goldmann, maintenant ?
Ou le brûlera-t-on de toute manière ?
La flèche d'Adolf frappera-t-elle notre coeur mortellement?

Ou bien sera-ce le contraire ?

jeudi 10 avril 2014

LA FAUTE

LA FAUTE

Version française – LA FAUTE – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande – Die Schuld – Hellmuth Krüger – 1947

Texte d'Hellmuth Krüger (1890-1955),
écrivain allemand, acteur et comique très actif dans le cabaret berlinois des années dorées de la République de Weimar.



Die Schuld - La Faute
Quand même ! 
On ne peut pas accuser le vieil Adam... 





À qui la faute de tout ce massacre que l'Allemagne a causé ? À Bismarck ou au vieux « Frédérique le Grand » qui nous guidèrent mal ? Aux théories de Nietzsche ou de Hegel ? Ou peut-être aux fables trop violentes des frères Grimm ? Ou bien avons-nous exagéré dans la lecture de la saga des Nibelungen ? … Mais ne faisons pas les enfants ! Inutile déranger les sociologues et peut-être attribuer la responsabilité à Adam : la faute est toujours à celui qui est en selle ! (et j'ajoute : de celui qui le soutient)




Ah, Lucien l'âne mon ami, je suis content de te voir... Tu arrives à point nommé...


Ah bon..., mon ami Marco Valdo M.I. Et pourquoi donc ?


Eh bien, je vais te le dire. C'est un sentiment assez complexe qui me mangeait le ciboulot. J'étais sur le point d'envoyer cette version de cette chanson allemande qui parle de la « faute », lorsque je me suis ravisé. À qui la faute, en effet ? Bien entendu, il ne s'agit pas de n'importe quelle faute, mais au contraire, la chanson s'interroge sur une question essentielle, à savoir à qui imputer la faute du grand massacre et comme cette chanson fut écrite en 1947, il s'agit bien de définir à qui imputer la faute d'avoir mener l'Allemagne toute entière dans un si malencontreux destin. Je passe sur les détails de la chanson, qui examine une série de coupables potentiels : des artistes, des philosophes... et finit par conclure à la culpabilité des dirigeants. Je te dis tout de suite que je pense qu'elle a raison... Mais cependant, on ne peut pas accuser tout un peuple ou plusieurs, ni même les seuls dirigeants, surtout si l'on considère tous ceux qui ont trempé dans ce « grand massacre ». Et cela me chiffonnait... Je pense toutefois que ce n'est pas suffisant de conclure à la culpabilité des seuls dirigeants et que la chanson pèche par là...


Que veux-tu dire ? Je ne comprends pas bien où tu veux en venir...


Vois-tu, Lucien l'âne mon ami, il faut remettre la chanson dans son contexte et comprendre ceci qu' Hellmuth Krüger, le gars qui écrivit cette chanson, tout en étant Allemand, ne se sentait pas en accord avec le régime et sans le moindre doute, comme bien d'autres – les exilés, les réfractaires, les prisonniers, les résistants, a-t-il tout à fait raison. Cependant, il n'en reste pas moins que en reportant la « faute » sur les dirigeants, il dédouane en même temps tous ceux qui les avaient soutenus, escortés, tous ceux qui d'une manière ou d'une autre, avaient collaboré – grandement ou petitement à cette entreprise. Par exemple, je t'ai déjà parlé de l'alibi du gardien de Dachau ou d'Auschwitz... C'étaient les ordres, je ne pouvais qu'obéir ; des gens comme ceux qu'on voit dans Les Fantômes de Lunebourg (Vakuum im Kopfe) – [[37565]]. Par ailleurs, le Vieux Fritz et Bismarck furent eux des dirigeants et non des moindres... et – ainsi que le démontrent les Histoires d'Allemagne (une série de cent et deux chansons) – car il y a une histoire, il y a l'Histoire ; il y a récidive... de Reich en Reich. Et de guerre en guerre. Et le Vieux Fritz, Bismarck, le rêve d'Otto, la volonté de puissance que se sont passés comme un relais les « dirigeants » des Reichs successifs, cette lourde hérédité politique, sont tout autant « porteurs de la faute ».


En fait, dit Lucien l'âne, comme toujours dans la Guerre de Cent Mille Ans, on retrouve cette « culpabilité » des riches, des puissants et de tous leurs affidés qui détenant les armes et le pouvoir, font sempiternellement la guerre aux pauvres afin d'imposer leur domination, de maintenir leurs privilèges, d'assurer leur pouvoir, de multiplier leurs richesses... Et donc, pour autant qu'on l'étende au-delà de la guerre ponctuelle des années 39-45 du siècle dernier, la conclusion de la chanson est des plus pertinentes :
« On ne peut pas accuser le vieil Adam,
En fin de compte, les coupables, ce sont nos dirigeants. »
et dès lors, il ne nous reste qu'à reprendre notre tâche qui consiste tout simplement à tisser le linceul de ce vieux monde militariste, belliqueux, belliciste, martial et cacochyme.



Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Quelqu'un doit quand même porter la faute,
Car cette faute nous écrase aujourd'hui
Et nous ne voulons pas désespérer à cause d'elle,
Jusqu’au moment où nous aurons réussi.

Serait-ce Bismarck, qui nous a trompés?
Le Vieux Fritz nous a-t-il ainsi baisés ?
Est-ce Nietzsche, qui nous a ainsi assaisonnés?
Ou c'est Hegel qui nous a décervelés?

Les frères Grimm nous ont-ils sans honte
Entraînés par la cruauté de leurs contes ?
Ou avons-nous lu trop longtemps
Des Nibelungen, les chants troublants?

Sûr, on le trouvera ce type,
Armons-nous aussi de patience !
On ne peut pas accuser le vieil Adam.
En fin de compte, les coupables, ce sont nos dirigeants.

mercredi 9 avril 2014

CALAMANDREI

CALAMANDREI



Version française – CALAMANDREI – Marco Valdo M.I. – 2013
Chanson italienne – Calamandrei – Francesco de Francisco










Elle en inspira des jeunes filles, des jeunes gens, des jeunes femmes, des jeunes hommes à présent d'un bel âge – s'ils vivent encore – cette harangue de Piero Calamandrei, ce discours qu'il fit aux étudiants de Milan en 1955, un an avant sa mort. Et même si c'était un cri en écho aux chants de la Résistance, c'était pourtant déjà l'époque de la « désistance ». [[39124]] La « désistance », si tu te demandes ce que c'est, c'est le détricotage de tout ce que, au péril de leurs vies, les partisans avaient réussi à construire de conscience humaine, de dignité et de décence, de confiance dans l'avenir, de solidarité entre les gens, de promesse de liberté et de bien-être.


Tu as raison, Lucien l'âne mon ami, le discours de Piero Calamandrei tendait à mettre en garde et à dénoncer l'engloutissement de l’Italie dans les compromis et les compromissions, à faire apparaître sa lente descente dans l'indignité, à montrer son apathie devant le retour des fascistes, à accuser son oubli et à éclairer l'occultation volontaire des fondements de sa Constitution... Toutes choses qui dès 1945 avaient commencé à croître à l'ombre des gouvernements, du Vatican et des Alliés. Et cette mérule qui parasitait l'Italie s'est perpétuée... On en a vu les ravages... Elle a englouti bien des espérances, lesquelles comme le printemps – et c'est heureux –, ont une furieuse tendance à resurgir de sous la neige et la boue. Il n'avait pas fallu attendre dix ans pour voir à l’œuvre les forces qui avaient enfoncé l'Italie au plus profond de l'indignité. Dès 1945, la désistance s'organisait déjà, les noirs corbeaux avaient repris leur place sous une autre parure, sous une autre étiquette. Le podestat était devenu le sindaco... Son emblème n'était plus le fascio, il avait adopté l'écu. Depuis, comme l'on sait, ils sont revenus à l'air libre... triomphants et on les sent en coulisses tout prêts à se relancer encore.


Cependant, comme l'ont montré tes Histoires d'Allemagne, il n'y a pas qu'en Italie qu'ils ont repris place … Ce qui se passe en Italie ne peut être indifférent au reste de l'Europe... Souviens-toi, il fut un temps où on a cru pouvoir s'en laver les mains et laisser faire en Italie (Mussolini), en Espagne (Franco), au Portugal (Salazar), en Allemagne (Adolf H.), en Grèce (Metaxas), en Hongrie (Horty) ... On connaît la suite du programme... Plusieurs dizaines de millions de morts...


En fait, la guerre n'est pas finie et les vainqueurs, finalement, ne sont pas ceux que l'on a cru; certes, on ne la mène plus avec des avions et des chars et, pour l'instant, on ne voit plus arriver les fiers uniformes; à présent, on se contente des costumes trois-pièces, d'attachés-cases, de voitures blindées, de mesures financières, d'obscures réglementations, de décisions budgétaires, de prêts et de taux d'intérêts... Le plus lourd impose son poids, on réactive le rêve d'Otto avec d'autres méthodes : on met les autres dans les dettes en leur prêtant l'argent aux seules fins de pouvoir vendre ses machines, ses appareils, ses voitures et puis, on leur impose d'imposer pour rembourser (les bons comptes font les bons exploiteurs!) à leurs populations un régime de rigueur financière qui réduit les salaires, les allocations et les pensions, met les vieux à la disette, jette les fonctionnaires et autres agents publics à la rue, affame les campagnes, liquide les entreprises, crée de toutes pièces la faillite nationale des autres États... Ensuite, on les accuse. Bref, on répand la misère chez les autres pendant que d'une main, on récolte ce qui reste d'épargne (que fait d'autre la Deutsche Bank?), leurs derniers argents et que de l'autre, on pointe le doigt pour imputer aux gens pauvres les gabegies des riches. Ainsi, on oblige les pauvres d'un pays à rembourser par leur misère les dettes et les caprices des riches de ce même pays (quel pauvre aurait donc eu les moyens d'acheter une grosse berline ?). Par ailleurs, je te rappelle que cette guerre se mène au niveau européen et même, au niveau international et mondial.


Pour en revenir, Marco Valdo M.I. mon ami, à Calamandrei et à cette canzone qui porte son nom, je crois bien me souvenir que par deux fois au moins, tu es intervenu dans le site des Chansons contre la Guerre pour relayer la voix du poète lapidaire et de l'écrivain toscan. La première fois, c'était un peu par le biais d'un commentaire d'une autre chanson que tu forças le passage à cette épigramme que Piero Calamandrei adressa comme une pierre au Kamarade Kesselring : Lo avrai Kamerata Kesselring !, que tu avais intitulée ODE À KESSELRING [[39124]]. La seconde fois, tu écrivis à partir d'un texte de l'ancien recteur de l'Université de Florence – car Piero Calamandrei fut honoré de cette fonction à la libération de la ville : libération des nazis, mais aussi des milices fascistes – tu écrivis cette canzone sur L'Insurrection de Florence [[8936]]. Il me souvient que Calamandrei est celui qui nous a donné cette admirable sentence : Ora e sempre : Resistenza ! (Maintenant et toujours : Résistance!), même s'il savait qu'il s'agirait là de la devise quotidienne de bien peu de gens. Et rien que cette sentence nous donne le courage encore et toujours, imperturbables, tranquilles, obstinés, volontaires, discrets, de tisser tels les Canuts [[7841]] le linceul de ce vieux monde indigne, ravageur, trompeur, dominateur, usurier et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane





Si tu veux aller en pèlerinage
Là où est née notre Constitution
Tu devras avoir beaucoup de courage
Pour arriver à destination
Monter en haut des montagnes
Où tombèrent les partisans
Et voir les prisons
Où ils furent emprisonnés
Et les champs, les rues, les places
Où ils furent pendus

Là où est mort un Italien
Pour délivrer la liberté
Un camarade une camarade
Vrais professeurs de dignité
C'est là que tu devras aller
Toi, jeune, espère
Avec ton cœur et ta raison
Là où est née notre Constitution.

Et alors allons en pèlerinage
Où rageaient la tourmente et le vent
Où celui qui tomba écrivit
Avec son amour un testament
Mots écrits qui sont vivants
Vivant dans tes mains
Pour ouvrir grand les prisons
Où nous sommes emprisonnés
Et nettoyer les rues et les places
Libérées par les Partisans.

Là où est mort un Résistant
Pour conquérir la liberté
Un camarade une camarade
Nous apprenons la dignité.
C'est là qu'il nous faut aller
Défenseurs de l’espérance
Avec notre cœur et notre la raison

Là où est née notre Constitution

mardi 8 avril 2014

LA MAISON

LA MAISON


Version française – LA MAISON – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson italienne – La kasa – Ahmed il Lavavetri – 2014
Texte d'Ahmed il Lavavetri
Sur l'air de La Casa de Sergio Endrigo
(1969, Bardotti - De Moraes)







La Maison de Vinícius de Moraes (auteur, écrivain, musicien... brésilien - fr.wikipedia.org/wiki/Vinícius_de_Moraes‎), traduite en 1969 en italien par Sergio Bardotti et chantée par Sergio Endrigo, est une des plus célèbres chansons pour enfants de l'histoire ; qui ne la connaît pas, cette maison très jolie dans la Rue des Fous au numéro zéro, où tout manquait ? Et, au fond, cette petite reconstruction que je me permets de soumettre à votre attention, n'est en rien différente : il y a les enfants (ceux-là jetés hors de la maison avec leur famille, avec bien entendu l'intervention de forces d'ordre et de l'autorité judiciaire), il y a le manque du toit et du cabinet (= se retrouver sur la rue), il y a la loi rétroactive qui coupe les usages et dénié la résidence en cas d'occupation… et il y a même le final. Un final pleinement optimiste, cependant. [Ahmed il Lavavetri]


Il est bien bon le cher Ahmed, mais nous, nous qui ne connaissons que le français et qui sommes bien ignorants de ce qui se fait, se dit, se musique en d'autres langues, nous ne connaissons pas plus le texte de la chanson d'Endrigo que de celle de Moraes...

C'est vrai ça..., cdit Lucien l'âne en riant de tout son cœur d'âne... Mais grâce à toi, nous, on se soigne... Et que disent-elles ces chansons ?

Comme d'habitude, je n'en sais rien, mais je suis là pour le savoir et si possible, en donner une version française... Alors, pour ton édification personnelle et pour la mienne, au demeurant, je t'en présente trois versions : l'originale brésilienne, la version « enfantine » italienne et une version française... Il doit bien en exister une espagnole et qui sait, une anglaise ou une russe... Mais je laisse le soin à Ahmed de compléter la série...

Voilà une bonne idée... Eh bien, allons-y...

En premier, la version brésilienne de Vinicius de Moraes, qui doit forcément être antérieure à 1969, et qui, jusqu'à preuve du contraire, est la version d'origine ; quoique j'aurais tendance à lui voir en effet des allures de comptine anonyme ou des réminiscences de chanson enfantine. Quoique, à mon sens, il convient d'y entendre autre chose aussi, sachant que Vinicius de Moraes est architecte de formation et que pareille maison, par ailleurs, pourrait bien représenter la planète vue du côté des pauvres :

A Casa

Chanson brésilienne A Casa – Vinicius de Moraes – s.d.
Era uma casa
Muito engraçada
Não tinha teto
Não tinha nada
Ninguém podia
Entrar nela, não
Porque na casa
Não tinha chão
Ninguém podia
Dormir na rede
Porque na casa
Não tinha parede
Ninguém podia
Fazer pipi
Porque penico
Não tinha ali
Mas era feita
Com muito esmero
Na Rua dos Bobos
Número Zero


Ensuite la version italienne de Sergio Endrigo  (en fait, pas plus, pas moins « enfantine » que les autres versions...) :

LA CASA
Version italienne – Sergio Endrigo – 1969 

Era una casa molto carina 
Senza soffitto senza cucina
Non si poteva entrarci dentro 
Perchè non c'era il pavimento
Non si poteva andare a letto
Perchè in quella casa non c'era il tetto
Non si poteva fare la pipì
Perchè non c'era vasino lì

Ma era bella, bella davvero
In via dei matti numero zero
Ma era bella, bella davvero
In via dei matti numero zero

et la version française que j'en fais à l'instant :


LA MAISON
Version française – LA MAISON – Marco Valdo M.I. – 2014

C'était une maison très mutine
Sans plafond et sans cuisine
On ne pouvait y entrer
Car il n'y avait pas de plancher
On ne pouvait y aller au lit
Il n'y avait pas de toit
On ne pouvait y faire pipi
Car des toilettes, il n'y en avait pas.


Mais elle était belle, vraiment belle
Rue des Fous numéro zéro
Mais elle était belle, vraiment belle
Rue des Fous numéro zéro
Il ne te reste plus qu'à me faire connaître la version française de la Kasa d'Ahmed Il Lavavetri...Et puis, nous reprendrons notre tâche qui est de tisser le linceul de ce vieux monde assez délabré, moralement en ruines, catastrophique, assez assassin et cacochyme.


Heureusement !



Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


C'était une très jolie maison, et
Hier matin, ils m'en ont expulsé
Je ne pourrai plus y retourner,
En un tournemain, ils m'ont évacué.
Ils l'ont fermée avec un cadenas,
Ils ont scellé jusqu'au toit,
Je ne peux même pas faire ma grande,
Et si je fais sur la rue, ils me collent une amende.

Elle était belle, vraiment belle,
Et je payais le loyer en noir,
Elle était belle, vraiment belle,
Et je payais le loyer en noir.

C'était une très jolie maison ,
Un peu clandestine, son occupation
J'y habitais depuis vingt ans à peine,
Ils m'ont évacué sans retenue.
Je ne pouvais déjà plus rien faire,
Le gaz et le courant étaient coupés
Je ne pouvais même plus chier
Le compteur d'eau était fermé

Elle était belle, vraiment belle,
Et je payais le loyer en noir,
Elle était belle, vraiment belle,
Et je payais le loyer en noir.

C'était une très jolie, maison
Libre depuis des années, une trentaine,
Une propriété un peu communale
Une proie pour la spéculation.
Ce matin, le cadenas a sauté,
L'immeuble est à nouveau occupé
On a tous copieusement arrosé ça
En compissant la raie de ces cons-là

Elle est belle, toujours aussi belle,
Et je ne paye même plus de loyer.
Elle est belle, toujours aussi belle,
Et je ne paye même plus de loyer.

BLUES DE FIN DU MONDE

BLUES DE FIN DU MONDE






Version française – BLUES DE FIN DU MONDE – Marco Valdo M.I. – 2014
Chanson allemande – Weltuntergangs-Blues – Fasia Jansen – 1980




Paroles de
Gerd Semmer (1919-1967), poeta, giornalista e traduttore tedesco, autore dei testi di molte canzoni di protesta nel secondo dopo guerra. poète, journaliste et traducteur allemand, auteur des textes de nombreuses chansons de protestation dans la seconde après guerre.
Sur la mélodie de
"St. James Infirmary Blues".
Disque de Fasia Jansen intitulé « Los, Kommt Mit - Ostermarsch-Lieder An Der Abschussrampe », produit par le
Komitee Für Frieden Und Abrüstung Und Zusammenarbeit (KOFAZ), organisation du mouvement pacifiste allemand.




FASIA JANSEN





Une chanson contre la guerre froide et l'escalade nucléaire écrite par Gerd Semmer, considéré comme le « père de la chanson de protestation allemande », sur la trame de la très belle « St. James Infirmary Blues », chanson d'auteur anonyme, rendue célèbre par Louis Armstrong à la fin des années 20 mais qui prend ses racines dans la Grande-Bretagne du 18° siècle

L'interprète, Fasia Jansen, était la fille illégitime d'un consul libérien et d'une bonne allemande. Elle grandit à Hambourg en plein nazisme, Fasia subit inévitablement le racisme réservé à tous les non-aryens. Elle, qui aurait voulu devenir danseuse, fut forcée à 11 ans au service obligatoire dans les cuisines du camp de concentration de Neuengamme, en éprouvant sur sa peau, trop sombre pour ces temps, la brutalité des SS et le désespoir des prisonniers. Ensuite, Fasia Jansen devint auteur-interprète et militante pacifiste, en participant à tous les principaux événements du mouvement allemand, étant arrêtée plusieurs fois pour sédition et résistance aux forces de l'ordre.



Cette nuit, j'étais dans un rêve
Mon cœur était serré de peur et de danger !
J'ai vu tomber la bombe
Et des millions de gens tués !

J'allais à l'hôpital
Chercher mon homme
Il n'y avait plus d'hôpital
Rien qu'un vent d'atome !

Des millions de gens triste
Des millions à l'agonie
J'ai vu cette énorme vilenie
Et le monde en cendres !

Nous pouvions dans la paix et le bonheur
Sans la bombe, vivre si bien
Mais ces politiciens dans leur hauteur
Ont beaucoup, mais ça ne sert à rien !

Une voix est sortie des tréfonds
Elle dit : « Ils ne sont pas les seuls responsables –
Je vais te dire, qui est le vrai coupable ! »
Et j'ai entendu crier mon nom !

Tu as rendu les politiciens puissants –
Ce que tu as vu était un jeu télé !
Tu pouvais éviter l'effondrement –
Tu pouvais les pousser à résister ! »

Ainsi, je veillais dans les affres
J'ai décidé : Ça n'arrivera jamais !
J'ai décidé : On doit faire la paix –
Et je ne veux rien faire d'autre !

Je vous ai dit mon histoire
Vous devez choisir – maintenant on y arrive !
Je dis aux gens, contre la bombe
Chacun doit faire, ce qu'il peut faire!