dimanche 3 octobre 2021

L’ALLÉGRESSE

L’ALLÉGRESSE


Version française – L’ALLÉGRESSE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson portugaise – Alegria – José Saramago – 1970 : #alegria – Teresa Salgueiro – 2019

Texte : José Saramago – 1970

Chanson : Teresa Salgueiro – 2019


 

 

L’ALLÉGRESSE

Amadeo de Souza-Cardoso – 1911







En 1970, José Saramago a publié son deuxième recueil de poèmes, intitulé Provavelmente alegria, ALLÉGRESSE PROBABLEMENT. Dans ce recueil, il a inclus un poème qui parlait – dans ce Portugal endormi, morose, émigré partout, écrasé par une dictature peut-être plus catholique que fasciste, penché sur les guerres coloniales – d’un droit inaliénable de l’homme : la joie. Je ne sais pas si nous sommes encore habitués à considérer la joie comme un droit, et même comme l’un des plus importants ; le fait est qu’elle est généralement l’une des plus piétinées, des plus opprimées, des plus brisées. Tout pouvoir – et j’ajouterais même, saramagiquement, toute “religion” – cultive une inimitié mortelle envers la Joie, et une amitié tout aussi mortelle envers la Mort. Habitués que nous sommes à esquiver les moments où nous nous sentons joyeux, à en avoir honte, d’ailleurs, et à ne pas oser en exprimer les accents parce que c’est un péché, un crime ou les deux, nous refusons catégoriquement ce droit, nous le craignons comme la peste bubonique et nous nous remettons entre les mains poilues de ceux qui exercent sagement cette forme d’esclavage subtil et barbare. En 2019, Teresa Salgueiro a dû remarquer tout cela ; elle dit qu’elle cherchait quelque chose qui parle de la joie pour y mettre une mélodie, et qu’elle l’a trouvée dans les vers de Saramago. Qui sont donc arrivés au port dans une chanson à laquelle Teresa Salgueiro a donné un titre avec le hashtag Twitter, #alegria, presque comme si elle voulait la diffuser par les moyens dont José Saramago n’aurait pas pu disposer il y a plus de 50 ans. Note textuelle : dans la chanson chantée, Teresa Salgueiro répète les strophes. Dans le texte qui suit, elles sont indiquées en retrait et en italique. [RV]






Dialogue maïeutique


C’est toujours la même chose, Lucien l’âne mon ami, pour déterminer le mot juste quand on passe d’une langue à une autre – ici, du portugais au français. Pourtant, il n’y a même pas de doute sur le sens, sur la qualité de l’objet, du sentiment en cause ; c’est juste qu’il y a plusieurs états à cet état.


Ohlala, dit Lucien l’âne, que tout ça m’a l’air tarabiscoté. Ne peux-tu en venir au fait, ce serait plus simple, ne penses-tu pas ?


Oui, non, peut-être, pas vraiment, répond Marco Valdo M.I., mais allons-y quand même. Le mot portugais est « alegria ». Comment le ressens-tu, comme ça, sans chercher plus loin ?


Qui ? Moi ?, dit Lucien l’âne. Sans plus réfléchir, je dirais : la joie, le plaisir, le contentement.


C’est bien ça, répond Marco Valdo M.I. ; sans réfléchir, tu m’en cites trois, sans même dire, l’allégresse qui est, à mon sens, le plus évident et sa transposition en français. Il faudrait y ajouter la gaîté, la gaieté, l’entrain, la vivacité, l’alacrité, la jouissance et la réjouissance, le ravissement, la jubilation, la félicité, le bonheur. Je m’arrêterai ici.


Moi, dit Lucien l’âne, j’y ajouterais le bien-être, la béatitude, le bien, la satisfaction, la bénédiction, le délice, la volupté, l’extase (et en son pas ultime, l’épectase), l’exaltation, le septième ciel, l’euphorie, le nirvana, l’enivrement, l’ivresse, la délectation, l’enchantement.


Restons-en là, Lucien l’âne mon ami, il y en a sans doute d’autres encore, mais tel n’est pas mon propos et encore moins celui de José Saramago, ni de Teresa Salgueiro.


J’imagine, dit Lucien l’âne, qu’il s’agit de tout ça à la fois.


Peut-être, reprend Marco Valdo M.I., et finalement, j’avais opté pour la joie et maintenant, d’avoir dialogué avec toi, de t’en parler, je penche définitivement pour l’allégresse. Le pire, c’est que le même genre de question se pose pour de nombreux mots. C’est d’ailleurs une des raisons qui font que primo, je ne propose jamais qu’une « version française » – parfois, plusieurs, et que secundo, j’évite également de commenter les versions faites par d’autres surtout quand il s’agit d’un texte qui s’affirme lui-même poétique.


Et, suggère Lucien l’âne, c’est souvent le cas dans la chanson.


Certes, ajoute Marco Valdo M.I., et je ne parle même pas de la place des mots, ni de l’ordre des phrases. C’est un fameux bazar, tu peux me croire. Sur le fond, quand même, deux mots pour dire que cette « allégresse » soit chantée par José Saramago est assez inattendu, car, comme tu le sais certainement, c’était un fervent de Fernando Pessoa, dont on sait le penchant vers la saudade, la mélancolie, la tristesse, la dépression. Là-dessus, je n’épiloguerai pas non plus, j’en ferais toute une histoire bourrée d’hétéronymes. Contentons-nous donc de l’allégresse, ce n’est pas si souvent qu’on la rencontre.


L’allégresse, dit Lucien l’âne, est notre seule terre d’exil. Ici, dans l’île de la Joie, petite, introuvable et infinie, nous vivons et nous rions en tissant le linceul de ce vieux monde ennuyeux, bruyant, adipeux, cirrhosé et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Au loin, j’ouïs déjà les cris

Déjà, la voix de l’amour dit

L’allégresse du corps,

L’éclipse du mauvais sort.


Les vents déjà s’échauffent,

Déjà l’été débourse

Tant de fruits, tant de sources

Et le soleil nous réchauffe.


Je cueille le jasmin, déjà et le nard ;

Déjà, je mets mes colliers de roses

Et je danse entre les trottoirs

De prodigieuses danses.


Les sourires déjà s’amorcent,

Déjà, la ronde rompt les solitudes

Oh, la certitude des certitudes ;

Oh, l’allégresse des noces.


Je cueille le jasmin, déjà et le nard ;

Déjà, je mets mes colliers de roses

Et je danse jusque bien tard

De prodigieuses danses.


Les sourires déjà s’amorcent,

Déjà, la ronde rompt les certitudes ;

Oh, l'allégresse des solitudes ;

Oh, l’incertitude des noces.




samedi 2 octobre 2021

LE CROQUEMITAINE

LE CROQUEMITAINE


Version française – LE CROQUEMITAINE – Marco Valdo M.I. – 2021
Chanson italienne – L’uomo neroCarmen Consoli – 2021
Album : Volevo fare la rockstar



LE CROQUEMITAINE

 

 

Encore moins rassurant est « L’homme noir », un personnage inquiétant qui voudrait se débarrasser des gays et des noirs, rêve du retour d’Hitler et des berceaux pleins avec un langage et une rhétorique vétéro-fascistes. Il le dit ironiquement : « La démocratie est un échec, une perte de temps, mieux vaut laisser une seule personne décider. J’étudie les chants de Balilla, je deviendrai un fasciste diplômé en souveraineté, mais hélas, je suis toujours un “démocrate”.

L’homme noir, Le croque-mitaine, souvent identifié à la figure de Babau, est une créature légendaire, un être amorphe, maléfique et sombre présent dans les traditions de différents pays. En Russie, il est connu sous le nom de Buka, en Hongrie sous le nom de Mumus ou Bubus, dans la région allemande sous le nom de Butzemann, aux États-Unis d’Amérique sous le nom de boogeyman (également orthographié bogeyman, boogyman ou bogyman). Dans les pays hispanophones, cette figure est connue sous le nom d’El Coco. Dans les pays francophones, il est connu sous le nom de croquemitaine.



Dialogue Maïeutique


Commençons, Lucien l’âne mon ami, par le titre de la chanson, qui en italien est « L’uomo nero » et qui devrait se traduire tout à fait régulièrement par « L’homme noir ».


Oui, dit Lucien l’âne, je vois bien la difficulté ; il y a une ambiguïté, une amphibologie, un amphibole, un vague, une incertitude. Un « homme noir », soit, mais est-ce un homme à la peau noire ou foncée, un homme habillé de noir, un homme saoul, un jésuite, que sais-je ? Voilà le problème de ce titre.


Oui, et en plus, Lucien l’âne mon ami, il faudrait y ajouter tout le poids de cette nouvelle manie contemporaine du « politiquement correct ou incorrect » ou du « socialement correct ou incorrect » ou dans le cas qui nous occupe, on ne saurait échapper au « racialement correct ou incorrect » et donc, honneur aux dames, la question se pose de mettre ce nom au féminin. Pour éviter ces difficultés, j’ai utilisé le sens populaire de l’« uomo nero » en italien, celui en français de « croquemitaine », mot très avantageux, car il est pareil pour le masculin, le féminin, le plurisexe, le neutre et que sais-je encore – on en invente tous les jours ? De cette manière, on peut éviter aussi la question spéciste, c’est-à-dire du spécisme qui est une variante répandue du racisme.


Évidemment, dit Lucien l’âne, on aurait pu traduire l’« être noir », ce qui aurait permis de n’exclure aucune espèce biologique. Mais qu’en sera-t-il demain avec les robots ? Revendiqueront-ils aussi qu’on les appelle autrement que de ce mot que d’aucun artificiel pourrait considérer comme infamant et exiger, comme le font actuellement certains, d’interdire les livres de Karel Čapek et d’Isaac Asimov ? On a déjà interdit et brûlé tant de livres.


Mais, Lucien l’âne mon ami, cet « être noir » aurait eu les mêmes inconvénients de genre que l’« homme noir » et puis, l’idée même qu’on utilise le mot « noir » est en soi insupportable à certains. Il faudrait occulter le noir. D’autant plus qu’on avait déjà fait une version française d’une chanson italienne et qu’on l’avait intitulée « L’homme en noir » ; souviens-toi, elle était de Brunori Sas, c’était elle aussi « L’uomo nero » Ainsi, le croquemitaine convient très bien. Encore que c’est une dénomination et un concept ancien que les nouvelles générations ne connaissent pas et ne reconnaissent pas. À propos du croquemitaine, qu’on ne rencontre plus trop de nos jours, je ne saurais trop conseiller d’aller voir ce qu’en dit Erik Jordan : Le croque-mitaine et autres monstres du monde.


Oh, répond Lucien l’âne, rien n’est moins sûr, car les croquemitaines eux-mêmes pourraient considérer qu’on les considère mal, qu’on les dévalorise et exiger l’abandon d’un tel usage de leur nom. Quel foutoir ! C’est pas pour dire, mais ne pourrait-on s’en tenir aux mots et aux langues tels qu’ils se sont constitués eux-mêmes à travers le temps. Ce ravalement de façades me semblent futiles et en même temps, terriblement lourds et imprécis.


C’est pourquoi, Lucien l’âne mon ami, étant grands partisans de la « liberté », je propose qu’en ce qui nous concerne, nous nous en tenions à nos habitudes.


Oh, dit Lucien l’âne en riant, la « liberté », elle est comme l’âne, elle a bon dos. Par exemple, pour nous les ânes et généralement tous les animaux, toutes les espèces sauf une, on considère d’un œil étonné le port du pantalon chez les hommes, qui a l’air d’être une obligation et être dès lors, un odieux attentat à la « liberté ».


D’accord, Lucien l’âne mon ami, je te comprends parfaitement, mais moi, sous nos latitudes, j’ai froid aux fesses sans pantalon. Mais je t’en prie, revenons à notre croquemitaine et je vais faire court en dévoilant que « l’uomo nero » qui sévit ici est identifiable et qu’il s’agit in fine du ou de la fasciste, noirs en raison de leur chemise, de leur uniforme et e qu’on ne voit pas immédiatement, de leurs intentions – toutes choses des plus noires. Pour le reste, on s’en reportera à la chanson.


En effet, Marco Valdo M.I., tenons-nous-en là et reprenons notre tâche qui est, je le rappelle, de tisser le linceul de ce vieux monde nationaliste, fasciste, sexiste, raciste, spéciste et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane.






J’ai un plan parfait dans ma tête

L’équilibre entre instinct et entendement

Un pied dehors, un pied dedans

Un coup au tonneau et puis un, au cercle.


Il me faudra décider, convaincre

Et puis, la peur fédère.

À outrance, je défendrai la frontière,

J’ai un arsenal de slogans pour vaincre.


Oh mein Führer, il est temps de revenir de l’enfer.

Plus aucun dissident, aucun pédé, aucun visage noir.

Audacieux avant-gardistes, il est temps de sortir du placard ;

Je suis votre chef, moi aussi, je suis un vrai Führer.


J’ai un plan parfait dans ma tête.

Le but suprême cautionne tous les moyens ;

Je suis l’homme qui convient,

L’antidote idéal à ce monde indompté et bête.


Il me faudra convaincre, il me faudra savoir

Avaler la boue pour survivre.

Les certitudes et les berceaux pleins vont revivre ;

Femme, tu pourras de nouveau honorer ton devoir.


Oh mein Führer, il est temps de revenir de l’enfer.

Éclopés, artistes, débauchés, faites vos bagages.

Avant-gardistes audacieux, il faut montrer notre visage.

Je suis votre chef, peut-être grossier, mais fier.


J’ai un plan parfait dans ma tête,

Un but stratégique, un coup décisoire.

Il me faudra convaincre, il me faudra savoir

Inventer un ennemi terrible, une tempête.

Cela peut sembler un choix fermé

De ne laisser qu’un seul parler.


Viens à nous, Grand Frère !

Laisse ta moustache au vestiaire.

Avec ta malignité et ton poing de fer,

Tu as su y faire.

Liquidons le Moyen Âge,

Moto et sac de couchage.

Je suis votre condottiere,

J’ai un évangile et de la rage

Et le cœur noir (Ah ah, la la la la la),

Noir (Ah ah, la la la la),

Noir (Ah ah, la la la la la).





lundi 27 septembre 2021

JEU DE FILLE

 

JEU DE FILLE



Version française – JEU DE FILLE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Gioco di bimbaLe Orme (Pagliuca-Tagliapietra) 1972




LA FILLE SUR LA BALANÇOIRE

Winslow Homer – 1879



Dialogue maïeutique


Voici une histoire, Lucien l’âne mon ami, une histoire ancienne et en même temps, une histoire d’aujourd’hui et dont je crains fort qu’il s’agisse encore d’une histoire de demain et même, d’une histoire de toujours.


Une histoire d’hier, une histoire d’aujourd’hui, une histoire de demain, une histoire de toujours ?, demande Lucien l’âne. Mais une histoire de quoi ? En somme de quoi s’agit-il ?


Pour le dire tout droit, sans fioriture, dit Marco Valdo M.I, c’est l’histoire d’un meurtre, l’histoire d’un assassinat et sans doute aussi, sans que cela soit dit d’un crime sexuel, d’un viol. Pourtant à entendre la chanson, on dirait une histoire rêveuse, qui pourrait – du moins au début – être une histoire heureuse et se révèle finalement tragique. Véritablement, c’est une histoire triste : l’histoire d’une fille que la mort vient chercher dans son sommeil somnambule, qu’un homme s’en vient surprendre et sans doute lui aussi pris dans son propre cauchemar, finit par assassiner la fille.


Oh, dit Lucien l’âne, cette histoire, ce Jeu de Fille me rappelle cette autre chanson dont nous avons déjà parlé ensemble, celle que chantait Isabelle Aubret et qui s’intitulait La Source.


En effet, dit Marco Valdo M.I., et je pense qu’il vaut mieux renvoyer au dialogue que l’on fit à cette occasion, car on n’a pas changé d’avis. Pour le reste, de façon générale, il vaut mieux laisser la chanson elle-même dire ce qu’elle sait et ce qu’elle ressent.


Bonne idée, continue Lucien l’âne, d’autant qu’il y faut un certain halo poétique pour évoquer plus que montrer crûment. Dans ce genre d’affaire, il convient de laisser flotter une sorte de brume afin d’atténuer l’horreur.


Qu’est-ce qui peut expliquer pareil comportement meurtrier ?, dit Marco Valdo M.I., véritablement, on ne sait. Mille choses, rien ? Et c’est bien là le problème et une chose est certaine, et c’est bien le pire, les « sanctions » ne résolvent rien et n’ont jamais empêché que ces horreurs se reproduisent ; la plupart du temps, avec d’autres acteurs et souvent, imprévisibles, inimaginables. Évidemment, ça ne rend pas ces brutalités plus supportables.


Comme je vois, et je m’en doutais depuis longtemps, dit Lucien l’âne, car j’ai toujours connu, tout au long de mon long périple, de tels malheurs et comme tu le dis, personne n’a jamais trouvé le moyen d’y mettre fin. C’est une étrange maladie qui touche l’humanité. Pour le reste, tissons le linceul de ce vieux monde brutal, absurde, dérangé, taré et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Les yeux clos, elle avance sans bruit,

Au pas d’une chanson magique

Et sur la balançoire, berce ses rêves.


Avec son long peignoir, son visage de lait,

Les rayons de lune sur ses cheveux épais,

Parmi les fleurs, la poupée de cire détonne,

Les feux follets jaloux l’espionnent.


Elle se balance, le vent la prend pour une voile.

Égrenant ses vœux, elle cueille les étoiles.

Du mur, se détache une ombre furtive.

Dans ce jeu d’enfant, une femme s’esquive.


Un cri le matin au milieu de la rue,

Un homme en morceaux invoque les nues.

Il répète d’une voix à jamais éperdue,

« Je ne voulais pas l’éveiller comme ça.

Je ne voulais pas l’éveiller comme ça. »

vendredi 24 septembre 2021

LE DERNIER SOURIRE

 

LE DERNIER SOURIRE


Version française – LE DERNIER SOURIRE – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Ultima risataAlessio Lega2021


Paroles et musique : Alessio Lega
Video : Raffaele Rago

TG Suite – La Cronaca Cantata, bando « Open City 2021"
Comune di Scandicci



LA MORT

D’après Paul Kidby – 2014


Dédiée au comique afghan Khasha Zwan.



Dialogue maïeutique


Je vais commencer notre petit dialogue maïeutique, autant dire « accoucheur de pensée » par une citation, dont je laisserai à chacun le soin de l’interpréter par rapport à l’assassinat qu’évoque la chanson. Pour ta gouverne, je rappelle que fin juillet 2021, le citoyen afghan Fazal Mohammad, mieux connu par ses fans sous le nom de « Khasha Zwan », était assassiné par les talibans. C’était un humoriste, un comique, un homme plein d’ironie et de rire et comme pour les amis de Charlie-hebdo, c’était ce que lui reprochaient fondamentalement les talibans.


Ah, dit Lucien l’âne, ces talibans, ce sont des bouchers.


Tu ne crois pas si bien dire, Lucien l’âne mon ami. Voici maintenant ma citation, elle fut écrite en 1937 par Jacques Prévert, pour le dialogue d’un film intitulé Drôle de Drame.


Pour un drôle de drame, c’est un drôle de drame. Avec tout ce qui se passe en Afghanistan, c’est le cas de le dire, dit Lucien l’âne.


Donc, reprend Marco Valdo M.I., la citation – c’est William Kramps, le tueur de bouchers qui parle :


« Vous comprenez : moi, dans le fond, ça m’arrange de tuer les bouchers parce que – de ma nature, je suis plutôt sensible ; je n’ai jamais fait de mal à une mouche. J’aime bien les bêtes, j’ai une passion pour les animaux tandis que les bouchers, eux, ils les tuent les animaux. Alors moi, je tue les bouchers. Et puis, je leur prends leur argent aux bouchers, puisqu’ils tuent les animaux et que moi, je les aime les animaux, je n’ai pas de remords, vous comprenez. Un peu d’argent, un boucher de temps en temps, un peu de soleil et un peu d’amour. »


Si j’ai bonne mémoire, dit Lucien l’âne, l’acteur qui joue le rôle de William Kramps est Jean-Louis Barrault. Et bien évidemment, je vois très clairement qui sont les bouchers quand il s’agit d’imposer la religion. Et j’en sais quelque chose, moi qui parcours le monde depuis la plus haute Antiquité ; j’ai toujours vu les massacres et les exactions perpétrées au nom des religions, des croyances, des dogmes et autres hallucinations.


C’est bien Jean-Louis Barrault - Jean-Louis Barrault qui dit Moi, je tue les bouchers. Tout ça, dit Marco Valdo M.I., c’était pour introduire la chanson d’Alessio Lega et la version française que je viens de finir. Là aussi, il convient d’interpréter et de réfléchir doublement. Cela dit, il est possible que la version française soit légèrement décalée par rapport à la chanson italienne ; mais c’est le cas de quasiment toutes les versions. Celle-ci est assez fidèle cependant.


À voir le nombre de chansons d’Alessio Lega que nous avons déjà vues ici, il n’y a pas à s’y tromper ; nous on doit partager une certaine vision des choses avec lui. Cela dit, la chanson, que dit-elle ?, demande Lucien l’âne. En substance.


Elle se présente comme une mise en scène, répond Marco Valdo M.I. ; comme la mise en scène de la dernière scène d’un artiste comique, conscient de ce qui l’attend. Lue ainsi, la première strophe est terrible :


« Comme c’est la fin bientôt

De ce spectacle bien minuté,

Avant de vous quitter

Et de disparaître derrière le rideau ».


Effectivement, dit Lucien l’âne. Tout est dit ou presque.


La fin aussi, Lucien l’âne mon ami, est grande d’effroi et glaçante. La mort, en burqa, vient chercher l’artiste et derrière son paravent, la dame en noir sourit. Enfin, l’acteur aime à le penser.


« Elle a fait un seul signe de tête encor

Elle a dit “Hop là” et j’étais déjà mort.

Ici, les femmes ont un visage secret

Pourtant, j’ai cru qu’elle me souriait.


Mais de ses yeux, j’aurais dit

Qu’elle me sourit. »


Si je comprends bien, dit Lucien l’âne, entre ces deux strophes, il y a le reste de la chanson.


Exactement, enchaîne Marco Valdo M.I., et comme il en va d’ordinaire ici, on le laissera dans l’ombre afin que chacun puisse en faire sa religion.


Très drôle, dit Lucien l’âne, ce « en faire sa religion » ; un paradoxe comique pour nous qui somme athées, anticléricaux et obstinément irréligieux ; le tout, par souci de liberté. En ce qui concerne d’ailleurs, ça fait des siècles que je fuis à travers le monde ceux qui voudraient me contraindre à leurs pratiques. Dès lors, tissons le linceul de ce vieux monde croyant, crédule, religieux, oppressant et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Comme c’est la fin bientôt

De ce spectacle bien minuté,

Avant de vous quitter

Et de disparaître derrière le rideau,


Je voudrais remercier déjà

Tous les acteurs de ce gala.

On se reverra, si on ne meurt pas ;

Si de rire, vous ne mourez pas


Avant
mon dernier rire, avant.


Pour l’heure, en bas, une voiture m’attend

Avec quatre types barbus et armés.

Ils friment, mais ce sont des gens pressés.

Qui sait si les bourreaux sont payés à présent ?


Quelle belle escorte ! Quelle grande finale !

Pour un comédien afghan inconnu.

Ma vidéo devient virale,

Moi, je suis n’y suis déjà plus.


Sur vos écrans, je suis parti depuis longtemps.


Plus généralement, grâce aux Talibans

Avec leurs fusils tordus ?

Le monde entier s’en fout complètement,

Mais quelqu’un les leur a vendus


Avec trois grenades, ils font une friture

D’un aéroport et deux bouddhas.

Je pense à Mahomet, le pauvre gars

Avec ses fanatiques, de vraies ordures.


Qui sait s’il condamne ces ordures ?


Et je remercie aussi les Américains

Qui sont partis d’ici avant-hier ;

Depuis vingt ans, nous attendons le lendemain

Dans la paix des cimetières.


Comme un cadeau, ils nous ont envoyé

Leur belle démocratie si renommée

Emballée comme la théière de leur mémé,

Toute neuve, on dirait qu’elle n’a jamais été utilisée.


Tellement neuve, on ne l’a jamais utilisée.


Grâce à la mort sous burqa, quelle finale !

Pour me trancher la gorge, elle était devant moi :

J’ai dit : « Attention à la lame – elle est sale ».

Je n’ai pu dire que ça, car le temps avait fui déjà.


Elle a fait un seul signe de tête encor

Elle a dit “Hop là” et j’étais déjà mort.

Ici, les femmes ont un visage secret

Pourtant, j’ai cru qu’elle me souriait.


Mais de ses yeux, j’aurais dit

Qu’elle me sourit.