lundi 15 février 2021

Le Maître et Mikhaïl

 

 

Le Maître et Mikhaïl

 

Chanson française – Le Maître et Mikhaïl – Marco Valdo M.I. – 2021

 

 


 

 

 

Dialogue maïeutique

Comme tu le sais, Lucien l’âne mon ami, les chansons ne se trouvent pas sous le sabot d’un cheval…

 

Ni d’un âne, Marco Valdo M.I. mon ami, j’en suis convaincu. Je sais fort bien pourtant qu’elles viennent comme par hasard, car je t’ai souvent vu en faire. On dirait que d’un coup, elles naissent dans ta tête et alors, tu te mets à écrire celle qui te vient à ce moment. D’autres fois, il peut se passer des jours, des semaines, des mois parfois sans qu’une seule te sollicite. J’imagine que c’est ce qu’on appelle l’inspiration.

 

En effet, Lucien l’âne, l’inspiration. Encore faut-il l’inspirer, l’inspiration. Il faut la nourrir, lui donner de l’allant, la piéger, la chercher et surtout, surtout, l’attraper quand elle passe à ta portée. Par exemple, pour cette chanson-ci, l’inspiration qui l’a engendrée, même si elle t’a semblé surgir du néant, détrompe-toi, car à la réflexion, il me souvient que j’avais lu la scène qu’elle raconte dans un livre, il y a des années. Mais soit, elle est revenue à la mémoire soudainement aujourd’hui. À mon sens, elle attendait son heure. Peut-être, à la seule vue du titre, as-tu déjà compris de quel Mikhaïl il est question et si ce n’est le cas, je précise immédiatement qu’il s’agit de Mikhaïl Boulgakov et de son roman maudit Le Maître et Marguerite. Je dis maudit, car comme la plupart de ses écrits – après 1928, avaient été interdits de publication et les déjà parus avaient été retirés des bibliothèques. Il a fallu attendre près de 30 ans après la mort de l’auteur (en 1940) pour qu’ils soient enfin publiés.

 

Soit, dit Lucien l’âne, si tu me parlais de la chanson ?

 

C’est ce que je faisais, répond Marco Valdo M.I., car il y est justement question de cet écrivain et de son censeur suprême Iossif Vissarionovitch Staline, ci-devant Secrétaire Général du Parti et maître de toutes les Russies. C’est le Maître du titre de la chanson.

 

En quelque sorte, dit Lucien l’âne, le successeur des Tsars et l’ancêtre de Poutine.

 

En quelque sorte, oui, dit Marco Valdo M.I., et il ne t’échappera pas que la chanson évoque la façon dont actuellement là-bas, le pouvoir traite les journalistes, les écrivains et de façon générale, tous les gens qui critiquent le régime ou simplement, lui déplaisent.

 

Oui, dit Lucien l’âne, c’est la force de la tradition ; quand on ne change pas de route, on retombe dans les mêmes ornières. Et dire que certains prétendent que l’histoire ne repasse pas les plats, que l’histoire ne rejoue pas les mêmes scènes. C’est mal la connaître.

 

Donc, dit Marco Valdo M.I., revenons à 1930 et à la chanson. Elle est une reconstitution d’un entretien entre le Maître (Staline) et Mikhaïl (Boulgakov), en ajoutant des éléments tirés des lettres de l’écrivain au dictateur. Je n’en dirai pas plus ; elle le fait très bien.

 

Oui, oui, dit Lucien l’âne, il me faut conclure. Alors, tissons le linceul de ce vieux monde censeur, dictatorial, menteur, escroc et cacochyme.

 

Heureusement !

 

Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane

 

 

Quatre ans au Théâtre d’Art,

Dix ans que j’écris,

Trois pièces jouées, et puis ?

Toutes interdites, toutes au placard.

 

Interdits tous mes écrits,

Mes romans, interdits.

La police confisque mes manuscrits.

Rien ne m’est permis dans ce pays.

 

J’ai écrit au maître du parti.

Je disais désespéré

Simplement la vérité.

Je veux quitter ce pays.

 

Je l’ai prié de prier le gouvernement

De m’expulser, de me bannir,

Je ne suis pas un dissident,

Je promets de ne jamais revenir.

 

Le plus simple serait de me tuer.

Faites-moi, je vous prie, fusiller ;

Ou discrètement, assassiner ;

Ou officiellement, suicider.

 

Allo, allo, allo ?

Qui m’appelle si tôt ?

Allo, allo, allo ?

Qui m’appelle si tôt ?

 

Je suis bien chez Boulgakov l’écrivain ?

Qui m’appelle ? Allo, allo ?

Il est tôt, j’ai froid dans le dos.

Vous êtes bien Boulgakov l’écrivain ?

 

Mikhaïl Athanassievich, vous m’entendez ?

Oui, oui, Boulgakov, c’est moi.

Le camarade Staline veut vous parler.

Comment, qui, quoi ?

 

Je vous le passe dans un instant.

Qui, quoi, comment ?

Staline, au téléphone, maintenant ?

Oui, oui, camarade, certainement.

 

Vous m’entendez, Mikhaïl Athanassievitch ?

Ici, Staline, Iossif Vissarionovitch.

Vous ne me croyez pas ?

Ce n’est pas une blague, rappelez-moi.

 

Allo, allo ? Qui est-là ?

Je suis Boulgakov l’écrivain.

Oui, oui, ici, Staline, c’est moi.

N’ayez pas peur, j’aime bien les écrivains.

 

Votre lettre est là, ouverte devant moi.

Je l’ai lue très attentivement,

Et je vous comprends,

Mais vous ne partirez pas.

 

Pas question de vous exiler,

Les écrivains et les poètes doivent rester.

Après Sobol, Essénine, suicidés,

Maïakovski, lui aussi, s’en est allé.

 

Boulgakov, vous devez rester chez nous.

Au Théâtre d’Art, vous pourrez travailler.

Mais je vous dis ceci entre nous,

Vos écrits ne seront pas publiés.

 

Au Théâtre d’Art, c’est épatant !

Qu’on me nomme metteur en scène,

Sinon, simple figurant,

Sinon, homme de peine.

 

Le directeur du Théâtre d’Art ? Allo ?

Le directeur ? Ici, Staline. Allo ? Allo ?

Que se passe-t-il maintenant ?

Oui, passez-moi le directeur sur le champ.

 

Comment ça ? Oui, oui, je le veux.

Quoi ? Il est mort soudainement.

De peur ? Comme les gens sont nerveux

Depuis quelques temps.

 

Allo, allo, Iossif Vissarianovitch ?

Allo, ici, Mikhaïl Athanassievich,

Allo, Staline, vous m’entendez ?

J’ai un secret à vous confier.

 

Un secret, pour vous Cœur de chien,

Écoutez-moi bien !

Entre le Maître et l’écrivain,

L’écrivain gagne toujours à la fin.

 

 

 

 

 

 

dimanche 14 février 2021

LA CONVOCATION

LA CONVOCATION


Version française – LA CONVOCATION – Marco Valdo M.I. – 2021

d’après la version italienne – L’amministrazione gli aveva ingiunto – de Riccardo Venturi – 2021

d’une chanson alémanique (Bärndüüdsch) – Är isch vom Amt ufbotte gsyMani Matter – 1968

Paroles et musique : Mani Matter
Album : Hemmige [1970]






L’avocat Hans-Peter Matter, comme on sait était dans sa courte vie (il meurt dans un accident à 36 ans) diurne le consultant (très estimé) et le conseiller juridique de la municipalité de la ville de Berne ; en pratique, il faisait partie de cette vaste entité que nous appelons “Administration” et qui, dans les pays germanophones, porte le nom encore plus large et plus court d'“Amt” (un terme très ancien, passé en allemand – par le latin – pas moins que de la langue gauloise perdue, où ambactus signifiait quelque chose comme “serviteur”, ou “servitude”). “Amt” est un mot clé en allemand et, comme “Zug” ou “Bau”, il signifie pratiquement tout ; et aussi « Administration publique » – c’est-à-dire l’ensemble des systèmes par lesquels l’État encadre, réglemente, codifie et catégorise la vie du citoyen de sa naissance jusqu’à sa mort (et même au-delà) – signifie pratiquement tout et le contraire de tout.

Pendant la journée, l’avocat Hans-Peter Matter le savait bien et s’en était parfaitement compte, était – osons le dire – un bureaucrate de haut rang ; la nuit, quand il devenait « Mani Matter », il en tira les conséquences logiques et il a écrit de petites chansons comme celle-ci. Il les écrivait tout en étant membre de l’administration publique suisse, qui – dit-on – fonctionne très bien ; imaginez seulement si, au lieu de Hans-Peter Matter de Berne, il avait été, disons, Giovampietro Màttera de Rome et avait été membre de l’administration publique italienne. Dans l’ensemble, même si malheureusement il n’a pas vécu longtemps, il a eu la chance de naître Suisse. Mais, même en tant que Suisse, il avait compris une chose fondamentale : la tâche fondamentale de toute administration publique, qu’elle fonctionne bien ou mal, et dans un sens encore plus large de tout État, est de déclarer la guerre à ses propres citoyens dès leur premier souffle, et de la poursuivre impitoyablement jusqu’à leur dernier souffle. Voilà, si vous voulez, le vrai sens de cette petite chanson glaciale : une guerre qui n’a besoin ni d’armes ni de batailles, car il suffit de convocations (dont la raison est toujours restée inconnue), de timbres, de papiers, de couloirs, de bureaux numérotés, de bureaux centraux gigantesques et labyrinthiques, d’horaires stricts et, dans les versions les plus modernes dont Mani Matter ne pouvait évidemment pas avoir connaissance, de “clics”, de “portails”, de sites web qui ne fonctionnent pas, de codes d’accès, etc.

La Vulgate Matterian nous dit qu’il écrivait des chansons “brassensiennes” ; certes. Mais là, il va beaucoup plus loin : c’est une chanson kafkaïenne, de plein droit. Une chanson parfaite pour ces temps de cafca et, en même temps, universelle ; kafkaïenne oui, avec un zeste de Borges (et, si je puis, d’Ascanio Celestini) qui n’est pas mal du tout. Un type est invité par l’administration publique, avec la terrible spécification d’être « puni en cas de défaut de comparution », à se présenter à un labyrinthique Siège Central, Bloc 2, Bureau 146. On ne sait évidemment pas pourquoi. Le type, comme un bon Suisse, arrive obéissant et très ponctuel à huit heures et demie ; et là commence sa descente aux enfers. Mais “descente” est un terme inexact : il commence sa montée, sa descente, tourant par ici, tournant par là, demi-tour, redescente, remontée et retourne vers le monde souterrain de lu Bureau 146… qui est introuvable. Pendant ce temps, les aiguilles tournent, neuf heures est arrivé et le gars ne sait plus quoi faire dans le Labyrinthe (alors que, dans le Bureau 146, le Dr Kafka et le Dr Borges l’attendent prêts à l’écraser), et la terreur l’accable… [RV].


Dialogue maïeutique


Je te rappelle, Lucien l’âne mon ami, que Mani Matter était (car il est mort il y a longtemps, un demi-siècle – c’est long) un avocat bernois et conseiller juridique de la Ville de Berne. Dans ses fonctions professionnelles (le commentateur italien ajoute : diurnes), il agissait sous son nom et son identité officiels : Hans-Peter Matter. Cependant, comme il avait une double passion – la chanson et la langue vernaculaire bernoise, le Bärndüüdsch ; il menait une double vie. Durant ses loisirs et à titre strictement privé, il se muait en auteur-compositeur-interprète de chansons en bernois. C’est là l’origine de sa célébrité.


Jusque là, dit Lucien l’âne, j’ai suivi ton propos qui d’ailleurs, ne m’apprend pas grand-chose de plus que ce que je sais déjà, vu que c’est la huitième chanson de Mani Matter, dont tu vas me présenter une version en langue française ; dans les sept autres, je m’en souviens, il était question de Guillaume Tell, de dynamite, d’inquiétudes, d’une boîte vide, d’allumettes et tout dernièrement de ce pauvre Ferdinand. C’est ça la mémoire d’un âne.


Alors, reprend Marco Valdo M.I., je dirai directement quelques mots de celle-ci, qui est tout autant ironique et drôle que les précédents, pleine d’humour et de juste justesse. Elle fait appel à l’expérience, usuelle, du citoyen confronté aux exigences de l’Administration. C’est une chanson aux remugles kafkaïens ou borgésiens, dit le commentateur italien. Certes et j’ajouterais volontiers un brin de Courteline, mais en quelque sorte ; Georges Courteline était lui, de l’autre côté du miroir ; il était requis au cœur de la machine, où il s’ennuyait assidûment durant des années dans les bureaux du Service des Cultes. Fonctionnaire malin, il s’arrangeait pour arriver le moins possible au bureau et payait un de ses collègues pour assurer le travail à sa place. Pendant ce temps, il écrivait des pièces de théâtre et fit ainsi jusqu’au jour (il a fallu quatorze ans) où les succès de ses pièces lui permirent de quitter cet emploi alimentaire. Tout compte fait, c’est le parcours de K., celui du Château, mais en moins dramatique ; en plus court aussi et si je ne me trompe pas, en beaucoup plus rassurant par sa fin libératrice :


« Finalement, en arrière, je suis revenu

Et ils ne me reverront plus. »


Oh, dit Lucien l’âne, on dirait que Mani Matter suggère au ressortissant – par expérience, par connaissance interne de l’Administration – de faire court et de commencer par la fin ; en quelque sorte, d’ignorer la convocation et les menaces, de faire le mort. Cela dit, s’il faut quand même y aller, je conseille vivement à ceux qui doivent affronter pareille expédition de se munir de boissons et de victuailles à suffisance, au cas où.


Il ne faudrait pas oublier, dit Marco Valdo M.I., la version épistolaire de la confrontation entre l’administré et ses répondants administratifs ; c’est un échange qui peut durer des années, si ce n’est toute une vie. J’en connais personnellement certain en butte depuis des dizaines d’années aux injonctions du même fonctionnaire, épaulé à l’occasion par les renforts d’autres services.


Parfois, ajoute Lucien l’âne, seule la mort de l’administré met fin à la poursuite. Et encore, des fois, elle se prolonge sur les descendants. Ce n’est pas la Guerre de Cent Mille Ans, mais quand même, on dirait une de ses facettes.


Avant de te laisser conclure, Lucien l’âne mon ami, un mot sur la version française où, à la différence de la version d’origine et de l’italienne, j’ai mis le récit de cette mésaventure dans la bouche de son protagoniste et ainsi le récit est fait par son acteur.

Oh, dit Lucien l’âne, n’était-ce pas déjà le cas du K. de Kafka. Il faudrait vérifier. Quoi qu’il en soit, ce n’est peut-être pas plus mal et ça tient sans doute aussi au fait que tu ne fais pas partie de l’Administration helvétique. Enfin, tissons le linceul de ce vieux monde administré, réglementé, organisé, perclus et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane


J’étais sommé par l’administration

Sous peine de sanction

De me présenter en personne

Vendredi avant que neuf heures sonnent

Au siège principal, Bloc Six,

Bureau Cent quarante-six,

Et j’étais à la porte du service

À huit heures et demie précises.


Depuis l’entrée, je suis monté

Et puis, à droite, j’ai tourné

J’ai parcouru un long couloir,

De nouveau à droite, puis tout droit,

En arrière, à gauche, j’ai couru

Jusqu’au fond du couloir,

À nouveau en arrière, puis tout droit.

Toujours de plus en plus confus.


Dans le couloir, je criais désespérément

— « Je dois avant que neuf heures sonnent,

Me présenter en personne,

Sous peine d’être puni sévèrement,

Au siège principal, bloc Deux,

Bureau Cent quarante-deux,

Et les couloirs et les bureaux

Me répondaient en écho.


« Ici, je suis déjà venu ici,

Non. Peut-être faut-il aller plus loin,

Non, peut-être jusqu’à ce coin.

Pourquoi pas de ce côté-ci ?

Je me suis dit. Et puis, alors,

Tourner une fois par là encore…

Mais, c’est pas bientôt fini ?

Maintenant je ne sais plus où je suis ».


J’étais sommé par l’administration

Sous peine de sanction

De me présenter en personne

Vendredi avant que neuf heures sonnent

Au siège principal, Bloc Deux,

Bureau Cent quarante-deux,

Finalement, en arrière, je suis revenu

Et ils ne me reverront plus.


lundi 8 février 2021

FERDINAND EST MORT

FERDINAND EST MORT


Version française – FERDINAND EST MORT – Marco Waldo M.I. – 2021

Chanson suisse alémanique bernoise (Bärndüüdsch) – Dr Ferdinand isch gstorbe – Mani Matter – 1969
Paroles et musique : Hans-Peter Matter (Mani Matter)


 

L'APOTHÉOSE DES CHATS

Théophile-Alexandre Steinlen – 1905






C’est le milieu de la nuit et j’attends le Noir. Mais non, que diable comprenez-vous : je ne sanctifie pas une obscure entité infernale, ni ne me prépare à affronter un fasciste menaçant qui me l’a juré. J’attends Noir, un gros chat noir poilu, en fait, noir comme un tison, qui est en amour ces jours-ci, fait des concerts dignes de Von Karajan et arrive dans la cour fagoté de sorte qu’il semble un « Ecce Gatto » après des combats héroïques visant à peupler le quartier de chatons, et après de nombreuses bagarres avec d’autres chats. Avec mes habitudes de noctambule, je suis un véritable phare dans la nuit (à plus forte raison en période de couvre-feu) : il est plus de trois heures, ma porte est la seule éclairée dans un rayon de kilomètres (et elle est ouverte), les écuelles sont prêtes et déjà remplies et, on peut en être certains, bientôt Noir viendra prêt à tout nettoyer en deux minutes et deux dixièmes (*).

En attendant, m’est venue à l’esprit cette chansonnette de Mani Matter laquelle raconte son grand déplaisir face à la disparition inattendue de Ferdinand, un gros matou tué d’un coup de vase de nuit par son voisin habituel. Un gros matou qui, tout à fait dans l’esprit de « faites l’amour et non la guerre », préférait de loin baiser plutôt que donner la chasse aux souris et aux oiseaux. Pour cela aussi je veille la nuit : au cas où l’un de mes voisins se hasardait à faire du mal à Noir, chat magnifique baiseur, et lui faire faire la fin du Ferdinand de l’avocat Mani Matter. Si l’un de mes voisins avait osé faire du mal à Noir, un chat très excité, et le faire finir comme le Ferdinand de l’avocat Mani Matter (qui, en tant que tel et étant qualifié pour le faire, aurait dû faire condamner à la guillotine, le félinicide, M. Brändli), il aurait fait la dernière chose de sa vie. Avec un souvenir pour Nestor et Redelnoir, noirs eux aussi, dont je vois la queue suspendue à la faucille de la lune. Es tuet mer hüt no weh. [RV]


(*) Chose qui a été faite (mise à jour à 4 h 06)





Dialogue maïeutique


Oh, dit Lucien l’âne, Ferdinand est mort ! Ce qui n’est certes pas le cas de Saint Éloi, « Non, non, non, Saint-Éloi n’est pas mort », comme une chanson l’affirme. Ferdinand, lui, est mort, c’est bien triste, mais qui est donc Ferdinand ? Il doit y avoir un tas de Ferdinand dans le monde. Par exemple, moi, j’ai un cousin qui s’appelle Ferdinand et je ne sais même pas s’il vit encore. Alors, franchement, lequel est-ce ? Serait-ce encore un archiduc ? Aurait-on encore une guerre mondiale en perspective ?


Eh bien, répond Marco Valdo M.I., il n’en est rien, du moins en raison de la mort de ce Ferdinand-ci, qui a pourtant, il faut le souligner, était très vilainement assassiné par un haineux tueur vindicatif du voisinage, dont je ne veux même pas prononcer le nom. On le trouvera dans la chanson. Il est mort, le bienheureux Ferdinand, il a rejoint le champ des vierges éternelles. Mais assassiné salement, car ce ne fut pas d’un élégant coup de pistolet, ni d’un audacieux coup de poignard, ni de l’explosion d’une ingénieuse bombe, non, non, non, Ferdinand n’est pas mort de ces choses-là, Ferdinand est mort d’un coup de pot de chambre sur la tête.


En voilà une histoire, dit Lucien l’âne. Elle me paraît bien baroque. Cela dit, je ne sais toujours pas qui est ce Ferdinand, je ne peux même pas imaginer pourquoi on l’a assassiné.


Ne te désespère pas comme ça, Lucien l’âne mon ami, je m’en vas tout te révéler. Qui est Ferdinand ? C’était un chat, un chat chat, un gros chat, un chat père cent fois, un matou de son quartier (pour l’air voir le Shah shah persan de Jean Constantin), un de ces félins ordinaires qui n’avait que l’ambition de vivre sa vie et de remplir ses obligations génétiques, un agent darwinien, en quelque sorte.


Quoi, dit Lucien l’âne, serait-ce un suppôt de Dawkins ? Un de ces chats noirs aux allures libertaires, un de ces semeurs à tous vents, un de ces Stakhanov de la copulation, un roi de la bricole, un d’Artagnan à la flamberge héroïque ?


Un peu tout ça, en effet, reprend Marco Valdo M.I., un marathonien du sexe, un danseur étoile, mais avec en plus, un certain talent lyrique propre à briser les cœurs des chattes. C’est là son talon d’Achille, c’est par là qu’en quelque sorte bibliquement, il périt – contrairement à ce que prétendait l’Écriture (enfin, celle des chrétiens) dit : « remets ton épée à sa place ; car tous ceux qui prendront l’épée périront par l’épée ». Ce bon Ferdinand mourut d’avoir trop bien chanté sa vertu ; il importunait ainsi de ses vocalises érotiques certaines gens aigries et sans doute, jaloux de ses prouesses et de ses succès multiples auprès des chattes du quartier, un pisse-vinaigre d’un geste rageur a balancé de sa fenêtre un pot de nuit assommeur.


Comme on le voit, enchaîne Lucien l’âne, la Guerre de Cent Mille Ans emprunte des voies inattendues. Ah maille !, pauvre Ferdinand, il ne copulera plus. Dommage pour lui !


Certes, dit Marco Valdo M.I., très dommage, mais heureusement, il avait fort largement répandu sa semence, démocratiquement dispersé son patrimoine, et généreusement transmis ses capacités à une kyrielle d’autres Ferdinand aussi ardents qu’il ne le fut.


Ainsi, conclut Lucien l’âne, Ferdinand engendra Ferdinand, qui lui-même engendra Ferdinand et ainsi de suite, dans les siècles des siècles encouragé par la déesse Bastet. Il en va de même pour les ânes et pour les hommes tout au long d’un fil génétique qu’il convient seulement d’étendre encore et encore et de ne jamais interrompre, fût-ce au péril de sa propre existence. Gloire à Ferdinand !

Quant à nous, veillons aussi à faire notre devoir génétique, à transmettre (urbi et orbi) sans peur notre patrimoine cellulaire et tissons le linceul de ce vieux monde grincheux, sexué, lyrique, érotique, exotique, scientifique et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane



Ferdinand est mort,

Mort, mort, mort,

Ferdinand est mort,

J’en souffre encore aujourd’hui.

Ferdinand est mort,

Ferdinand a tant fait, lui,

Pauvre contrebandier,

Pour l’amour dans le quartier !


Comme il me plaisait

De voir passer Ferdinand,

Un chat si conquérant,

Personne n’en aura plus jamais.

Par l’amour toujours conduit partout,

Il laissait en paix les oiseaux et les souris.

Je me souviendrai toujours de lui

Le grand matou !



En toute son existence,

En toute sa vie d’insouciance,

Il ne chanta dans la cour

Que des chansons d’amour.

Ainsi, de bordée en bordée,

Il conquit ses bien-aimées.

Il chantait pour les chattes,

Mais pas pour des rattes.


Ardent, il donna naissance

À une énorme descendance,

Et depuis que M. Brändli

Le grand Ferdinand a tué,

Tous ces petits Ferdinand jolis,

Dans les jardins de la cité,

Consolent encore

Celui qui repense à sa mort.


On devrait punir ces gaillards,

Qui ferment leur cœur à l’art,

Qui ne peuvent ouïr,

Qui ne pensent qu’à dormir,

Qui comme ce Brändli

Qui avec un pot de lit,

Au pauvre Ferdinand

Fit un sort méchant.



Ferdinand est mort,

Mort, mort, mort,

Ferdinand est mort,

J’en souffre encore aujourd’hui.

Ferdinand est mort,

Ferdinand a tant fait, lui,

Pauvre contrebandier,

Pour l’amour dans le quartier !


samedi 6 février 2021

NON, PAS EN MON NOM

 

NON, PAS EN MON NOM


Version française – NON, PAS EN MON NOM – Marco Valdo M.I. – 2021

Chanson italienne – Non in mio nomeAltare Thotemico – 2020
Album : Selfie Ergo Sum (2020)



L’OUBLIÉ

Émile Betsellère – 1872



Dialogue maïeutique


Cette fois-ci, Lucien l’âne mon ami, c’est une chanson très récente, tout chaude encore de sa conception en Italie. Ce n’est pourtant pas une chanson liée à une actualité particulière ; elle le serait plutôt à une situation générale, répandue au travers du temps, au moins depuis qu’existe la Guerre de Cent Mille Ans et du monde, tant il est vrai que la guerre circule partout au travers de cette petite planète. Donc, c’est une chanson qui parle de la guerre de façon presque intemporelle.


Comment cela ?, demande Lucien l’âne.


C’est-à-dire, répond Marco Valdo M.I., qu’il y a une mise en scène, un scénario. Elle commence par l’arrivée des soldats, de soldats anonymes, venus d’on ne sait où, du début de n’importe quelle guerre, en quelque sorte, et puis, elle raconte leurs massacres et elle termine son exorde, sa première partie, par un événement inattendu : l’assassinat du général par un simple soldat de sa propre armée.


Ah, dit Lucien l’âne, il tue le général. Eh bien, il fait ce que recommande de faire L’Internationale. Je me souviens très bien de ce passage :


« Les rois nous saoulaient de fumées,
Paix entre nous, guerre aux tyrans !
Appliquons la grève aux armées,
Crosse en l’air, et rompons les rangs !
S’ils s’obstinent, ces cannibales
À faire de nous des héros,
Ils sauront bientôt que nos balles
Sont pour nos propres généraux. »


Au sujet de cet intéressant texte, je me demande si dans certains pays qui, ont, ont eu, avaient, l’Internationale comme hymne d’État, ou quasiment, ce passage est chanté par les chœurs officiels et lors des défilés militaires. En vérité, je suis persuadé que ce n’est pas le cas, mais sait-on jamais ? Ce qui est certain, c’est qu’il n’est pas question de l’appliquer. Mais revenons à la chanson, car tu ne m’en as même pas donné le titre.


En effet, reprend Marco Valdo M.I., je me demande comme toi, si… mais passons, c’est toujours le « faites ce que je dis », mais moi, je ne le fais pas. Donc, le titre de la chanson est dans la version (d’origine) italienne : « Non in mio nome » et dans ma version française : « Non, pas en mon nom ». J’ai choisi ce titre pour deux raisons. La première, car j’ai déjà donné une version française d’une (autre) chanson italienne qui porte le même titre : « Non in mio nome », celle de Casa del vento – c’était en 2009 ; je l’avais intitulée : « Pas en mon nom ». La deuxième raison est forte : je voulais garder et faire ressortir le mot « Non ! », dont l’importance n’échappera à personne. C’est le conseil – tout comme le fusil brisé – qu’entend diffuser la chanson.


Eh bien, dit Lucien l’âne, avant de conclure, je voudrais te conter une de mes remembrances et rappeler qu’il a existé dans notre région un mouvement créé et animé par les Jeunes Gardes Socialistes (JGS), que tu connais sans doute, un mouvement internationaliste, pacifiste, pacifique et tout et tout, dont le nom était « Le Fusil brisé ».


Oui, dit Marco Valdo M.I., je le connais fort bien et pour mieux s’informer, il suffit de se reporter à un petit mémoire qui l’évoque : « Le Fusil brisé… » (https://bibliolouve.files.wordpress.com/2012/06/fusil-brisc3a9.pdf), dont j’extrais cette conclusion assez contemporaine :


Le « Fusil brisé », une idéologie anachronique ?


Il faut dire que l’évolution des structures politiques belges, marquée par l’émergence des problèmes communautaires, et l’effondrement du « bloc » communiste depuis 1989 (chute du Mur de Berlin), avec la disparition de l’U.R.S.S., donnent l’impression, fausse, que le combat du « Fusil brisé » est aujourd’hui périmé… Et pourtant… la crise économique et sociale est de plus en plus dure, les exclus du système sont impitoyablement éliminés, les pouvoirs réels de décision sont devenus multinationaux, et obéissent à la loi du profit. Quant aux guerres, elles sont pluriethniques et déchirent surtout les régions les plus pauvres, celles où l’armement remplace la nourriture et détruit toute vie culturelle. L’extrémisme religieux, quelle que soit sa confession, s’avère de plus en plus terroriste et belliqueux, et les nationalismes sont de plus en plus agressifs, par exemple en Europe centrale et orientale. Peut-on dès lors affirmer que le rêve du « Fusil brisé » appartient à une idéologie anachronique ? »


De ce fusil brisé, on en trouve trace dans la chanson, laquelle se termine en reprenant obstinément son titre :


« Brisez vos fusils, ignorez le drapeau !

Dites simplement « Non, non,

Non, pas en mon nom ! »



Alors, dit Lucien l’âne, tissons le linceul de ce vieux monde guerrier, belliciste, exploiteur, fanatique et cacochyme.


Heureusement !


Ainsi Parlaient Marco Valdo M.I. et Lucien Lane




Les soldats vont, marchent et ne pensent pas ;

Dès qu’ils arrivent, ils tirent.

Même s’il est cordonnier et a des enfants à nourrir,

L’ennemi est l’ennemi, c’est comme ça.

Ils chantent des chants tribaux dissonants :

« Nous sommes la main du Seigneur ! »,

Mais les enfants ne chantent pas en chœur,

Les enfants sont les enfants.

Des jambes volent dans les cieux indigo,

Jouets au phosphore et mines terrestres

C’est la fête !

Le bon soldat connaît bien les dommages collatéraux :

Sang et flammes sur la mer noire de pétrole.

Le général sortait d’une grande école

Et personne ne comprend pourquoi

Quand l’ordre de tirer, il donna,

Un simple soldat, un soldat

Sans nom, un soldat inconnu,

S’est retourné et lui a tiré dessus !


Brisez vos fusils, ignorez le drapeau !

Sans chaînes, sans patrie,

Et sans profit, il n’y a pas de conflit.

La bannière aux couleurs de la paix flotte haut !

Souvenez-vous, les gars, que ceux

Qui commandent sont peu nombreux et les soldats nombreux.

Dites simplement « Non, non,

Non, pas en mon nom ! »